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Articles avec #film d'histoire ou de memoire tag

Mademoiselle Ogin (Ogin-sama)

Publié le par Rosalie210

Kinuyo Tanaka (1962)

Mademoiselle Ogin (Ogin-sama)

"Mademoiselle Ogin" est le dernier des six films de Kinuyo TANAKA et c'est mon préféré. Le fait qu'il fasse penser à "Les Amants crucifiés" (1954) doit jouer car c'est un film que j'aime profondément. Comme chez Kenji MIZOGUCHI, une scène prémonitoire montre les préparatifs de la crucifixion de celle ou de ceux qui bravent le patriarcat (droit du seigneur, mariage arrangé etc.) pour vivre un amour interdit. C'est également le seul film de Kinuyo TANAKA qui appartienne au genre du Jidai-geki qui désigne les films historiques situés à l'époque féodale, plus précisément ici au XVI° siècle. Son seul autre film en couleur, "La Princesse errante" (1960) était également un film historique mais appartenant au Gendai-geki c'est à dire se situant à l'époque contemporaine (les années 1930 et 1940). "Mademoiselle Ogin" est une splendeur visuelle, les plans sont composés comme des tableaux avec un souci impressionnant du détail, les costumes sont flamboyants et cet écrin magnifique est au service d'une histoire simple et forte, tirée de faits réels. La fille d'un célèbre maître de thé tombe amoureuse d'un samouraï chrétien alors que cette religion importée d'Occident par des missionnaires est interdite, préfigurant la fermeture quasi-totale du Japon aux échanges extérieurs durant près de trois siècles sous les shogun Tokugawa. Mais Ukon qui a épousé un idéal de dévotion et de chasteté repousse Ogin et l'incite même à se marier avec un commerçant adoubé par sa famille. Seulement, Ogin reste fidèle à Ukon (qui une fois "déradicalisé" accepte son amour pour elle) et rejette son mari puis le puissant et odieux Seigneur Hideyoshi qui fait exécuter tous ceux qui lui résistent. Son goût pour l'étalage ostentatoire de sa richesse (il fait décorer son salon de thé entièrement en or) n'est pas sans rappeler un certain Donald Trump! Face à lui comme face aux autres hommes, Ogin reste d'une droiture inébranlable.

"Mademoiselle Ogin" est donc la consécration ultime de la grande cinéaste qu'était Kinuyo TANAKA qui grâce à un studio indépendant (fondé par des femmes) a pu obtenir le budget conséquent pour réaliser un film d'ordinaire réservé aux cinéastes les plus aguerris avec autant de maîtrise qu'eux et un regard féminin en prime.

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La Princesse errante (Ruten no ōhi)

Publié le par Rosalie210

Kinuyo Tanaka (1960)

La Princesse errante (Ruten no ōhi)

Première superproduction de Kinuyo TANAKApour un grand studio, la Daiei en couleur et en scope, "La Princesse errante" est aussi un de ses plus beaux films. Cependant si sa splendeur esthétique fait l'unanimité (décors, costumes, photographie), les critiques français ont été moins séduits par la façon dont Kinuyo Tanaka a abordé le genre de la fresque historique, lui reprochant un manque de souffle épique et de lisibilité des enjeux. En ce qui concerne ces derniers, je ne suis pas sûre que"Ben-Hur" (1959) ou "Le Docteur Jivago" (1965) soient plus faciles à comprendre pour une personne non-occidentale. Et quant au souffle épique, je ne pense pas que ce soit son propos. Davantage que le champ, Kinuyo Tanaka s'intéresse au contrechamp, celui des "femmes de" dans un style rappelant les mélodrames flamboyants de Douglas SIRK. Elle s'intéresse particulièrement au destin de la belle-soeur de l'Empereur du Mandchoukouo, cet Etat satellite du Japon créé en 1932 à la suite de l'invasion de la Mandchourie par l'armée japonaise et dissout en août 1945 peu avant la capitulation du Japon. Ryuko (Machiko KYÔ, star de la Daiei Studios) qui est issue de l'aristocratie accepte le mariage arrangé avec le frère de l'Empereur (qui est chinois) et l'exil alors qu'elle souhaitait devenir peintre: c'est le premier de ses nombreux renoncements. Son destin la confronte en effet à la solitude (si son mari l'aime, l'Empereur et l'armée se méfient d'elle) et à une succession d'épreuves lorsque la Mandchourie est libérée par l'URSS en 1945: déportation, emprisonnement, mort de plusieurs de ses proches, perte de ses biens les plus précieux. Et lorsqu'enfin Ryuko semble retrouver une vie plus sereine, elle est frappée par un drame plus terrible que tous les autres démontrant qu'elle ne pourra jamais s'ancrer quelque part. Tout au plus pourra-t-elle faire fleurir les graines que l'impératrice du Japon lui aura donné: on remarque en effet que le premier et le dernier plan se répondent. Le premier plan est un travelling vertical allant du haut vers le bas sur des branches chargées de feuilles mortes annonçant un très long hiver, le dernier un travelling vertical du bas vers le haut sur des branches en fleur annonçant le retour du printemps.

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Oussekine

Publié le par Rosalie210

Antoine Chevrollier (2022)

Oussekine

C'est en lisant des articles sur "Nos frangins" (2022) de Rachid BOUCHAREB que j'ai découvert l'existence de cette remarquable mini-série sortie quelques mois auparavant sur la plateforme Disney +. Même si je ne suis pas une amatrice de séries, j'ai entendu les échos flatteurs autour de "Baron Noir" (2016) et de "Le Bureau des légendes (2015), les deux séries co-réalisées par Antoine CHEVROLLIER qui avec le concours d'un quatuor de scénaristes sensibles aux problèmes des discriminations et du multiculturalisme (Faïza Guène, Cédric IDO, Lina Soualem et Thomas LILTI, le réalisateur de "Hippocrate") (2014) réussit une fresque à la fois intime et politique qui donne au drame de Malik Oussekine sa véritable dimension: celui d'un crime d'Etat. Si toute la complexité du contexte social de l'époque n'est peut-être pas aussi bien retracée que dans le film de Rachid Bouchareb, la mini-série frappe fort sur plusieurs points cruciaux et provoque une onde de choc émotionnelle que le film de Bouchareb aussi réussi soit-il n'a pas. La trajectoire tragique de Malik la nuit du 5 au 6 décembre 1986 est en effet mise en relation avec l'histoire de sa famille, soit trois décennies d'histoire de l'immigration algérienne en France. S'ensuit un système d'échos qui fonctionne à merveille. A commencer par la reconstitution du massacre de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 qui fit 200 morts à Paris. Un évènement de la guerre d'Algérie en métropole longtemps occulté qui n'a fait l'objet d'une reconnaissance officielle qu'en 2021 et auquel échappent les parents de Malik en se cachant avec leurs enfants. Impossible de ne pas faire le rapprochement entre le préfet de police de Paris sous De Gaulle, Maurice Papon et vingt ans plus tard le tandem Pasqua-Pandraud, ministre délégué auprès du ministre de l'Intérieur à la Sécurité du gouvernement Chirac durant la cohabitation avec Mitterrand de 1986 à 1988. Là où s'appuyant sur les images d'archives, Rachid Bouchareb incrimine dans son film le ministre de l'intérieur Charles Pasqua, Antoine CHEVROLLIER préfère donner toute la place à son homme de l'ombre excellemment joué par l'un des spécialistes de "L Exercice de l État" (2010), Olivier GOURMET. J'ai fait l'expérience après avoir vu la série de lire un portrait fasciné de Robert Pandraud du Monde daté de mars 1987 (trois mois donc après la mort de Malik Oussekine) par un thuriféraire épaté par sa "prudence", "au point que "personne dit-on ne l'a vu laisser de trace écrite derrière lui". Manque de bol, dans les années 80, l'écrit n'est plus le seul moyen de "laisser des traces" et Pandraud restera dans l'histoire (et dans la série) pour cette phrase prononcée à propos de Malik Oussekine "si j'avais un fils sous dialyse, j'éviterais de le laisser sortir faire le con la nuit". Re-manque de bol: il y a des témoins oculaires des faits et Malik Oussekine est un modèle d'intégration réussie qui cerise sur le gâteau était sur le point de se convertir au catholicisme et voulait devenir prêtre. Impossible donc d'étouffer l'affaire contrairement à celle de Abdel Benyahia tué la même nuit par un policier ivre (évoquée au détour d'une phrase dans la série alors qu'elle est traitée en parallèle de Malik Oussekine dans le film). Reste la diffamation, ce dont l'extrême-droite se charge très bien. La série insiste beaucoup plus que le film sur le climat de haine raciste porté par un Front national en pleine progression dont la famille Oussekine est victime: insultes, agressions (verbales, matérielles, physiques), harcèlement et un numéro complet du journal "Minute" dont le contenu obscène nous fait penser à celui, beaucoup plus récent sur Christiane Taubira. De même que les méthodes peu scrupuleuses de certains journalistes pour tenter de discréditer les victimes de violences policières prises en flagrant délit (je pense au producteur noir Michel Zecler, insulté et roué de coups de matraque par quatre policiers dans son studio de musique en 2020 qui estime devoir la vie aux caméras de surveillance qui ont également prouvé aussi qu'il était bien la victime et non l'agresseur). C'est tout le mérite de la série comme du film de montrer que les "dérapages" des policiers ne sont pas des errements individuels mais des violences systémiques avec une chaîne de responsabilités qui remonte jusqu'au plus haut niveau. Et aucun bord politique n'est épargné dans la série: ni François Mitterrand qui médiatise sa visite à la famille pour faire de la récupération politique, ni SOS Racisme qui tente d'en faire de même avec Sarah Oussekine que l'on voit arracher le badge "Touche pas à mon pote" qu'on lui a collé sur le blouson, ni la justice censée être impartiale mais qui accorde un traitement de faveur aux policiers et rend un verdict plutôt clément au vu de la gravité des faits.

Malgré cette richesse du traitement politique de l'affaire, la série est avant tout centrée sur l'humain, c'est à dire les portraits des différents membres de la famille Oussekine (le père Miloud mort en 1978, la mère Aïcha et les enfants, ces derniers ayant collaboré avec l'équipe de la série et apparaissant à la fin). Comme dans le film, les personnalités de Mohamed et de Sarah émergent aux côtés de leurs autres frères et soeurs (ils étaient sept au total, ramenés à 5 dans la série et 3 dans le film). Cependant la profondeur historique permise par la série donne un relief particulièrement douloureux à leur parcours d'enfants d'immigrés nés et élevés en France, devenus plus français que les français (la réussite entrepreneuriale de Mohamed, le ménage de Sarah avec un policier) et qui face au meurtre de leur frère voient cette construction identitaire se dissoudre. La tentative avortée de leur père de retour au pays à la fin des années 70 les avaient déjà confrontés à une désillusion semblable, le pays ayant beaucoup changé depuis l'indépendance et les immigrés n'y ayant plus leur place. Trop francisés pour l'Algérie, trop racisés pour les français, les voilà obligés de se réinventer dans l'inconnu. La scène où Sarah s'émancipe en coupant ses cheveux sur le titre de William Sheller "J'me gênerais pas pour dire que je t'aime encore" est particulièrement forte.

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Nos frangins

Publié le par Rosalie210

Rachid Bouchareb (2022)

Nos frangins

Rachid BOUCHAREB est le cinéaste qui à travers des films comme "Indigènes" (2006) et "Hors-la-loi" (2010) a mis en lumière la part d'ombre de l'histoire contemporaine de la France au travers d'une mémoire immigrée largement occultée dans le récit national. Non sans bousculer les consciences, voire créer parfois la polémique. "Nos frangins" n'y échappe pas. Les frères de Abdel Benyahia, tué par un policier la même nuit que Malik Oussekine en marge des manifestations contre la loi Devaquet n'ont pas apprécié la manière dont le cinéaste a dépeint leur père (Samir GUESMI) en garagiste immigré muet et résigné. Cette maladresse est effectivement regrettable mais Rachid Bouchareb a le mérite de sortir de l'oubli cette affaire étouffée à l'époque par les autorités, soucieuses de couvrir la police éclaboussée par la mort de Malik Oussekine. Comme le dit très bien l'employé africain de la morgue chargé des deux corps "toi tu as un nom, toi tu n'en a pas". Se situant dans les quelques jours qui ont suivi les faits, le cinéaste mêle habilement images d'archives et reconstitution de fiction pour retracer une époque de contestation explosive de la jeunesse contre un pouvoir remettant en cause l'accès pour tous les bacheliers à l'université et jouant la surenchère sécuritaire dans un contexte de racisme endémique vis à vis des enfants d'immigrés*. Le parallèle avec les violences policières contre les Gilets Jaunes est souligné mais pas les attaques actuelles (trop récentes) contre l'éducation des plus fragiles (à travers le projet de réforme des lycées professionnels par exemple). A travers les portraits des membres des familles des deux victimes et en contrepoint, l'enquête d'un inspecteur (Raphaël PERSONNAZ) prié de la boucler par ses supérieurs manipulateurs, Rachid Bouchareb dénonce le racisme des institutions françaises (police, justice), l'omerta au nom de la raison d'Etat (visible jusque dans la plaque commémorative de Malik Oussekine ne mentionnant pas les responsables de sa mort et encore moins leur fonction) et les limites de l'intégration. Ainsi le grand frère de Malik (joué de façon remarquable par Reda KATEB) qui s'est embourgeoisé tout comme la soeur (jouée par Lyna KHOUDRI) découvre que Malik était sur le point de se convertir au catholicisme et d'embrasser la vocation de prêtre ce qui le trouble profondément. Certes, le film de Rachid Bouchareb manque de profondeur et d'émotion mais sa piqûre de rappel est salutaire.

* C'est l'époque de la cohabitation Mitterrand/Chirac et son ministre de l'intérieur ultradroitier Charles Pasqua, celle de la montée en puissance du Front National mais aussi des actions militantes de SOS Racisme créée en 1985, deux ans après "la marche des beurs" qui a médiatisé en France les crimes racistes dont les maghrébins immigrés et leurs enfants étaient régulièrement victimes en France dans les années 70 et 80 ("Dupont Lajoie" (1974) de Yves BOISSET, autre réalisateur engagé en est le parfait exemple).

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Colonel Blimp (The Life and Death of Colonel Blimp)

Publié le par Rosalie210

Michael Powell, Emeric Pressburger (1942)

Colonel Blimp (The Life and Death of Colonel Blimp)

"Colonel Blimp" est un film quelque peu déroutant de par sa narration non-linéaire (la fin revient au début en l'éclairant sous un jour nouveau ce qui donne au film une structure cyclique), ses brusques changements de ton et certains choix de mise en scène comme le fait de faire jouer à Deborah KERR trois rôles à travers 40 années d'histoire ce qui fait qu'elle semble être une présence presque surnaturelle (dans sa troisième incarnation, elle s'appelle d'ailleurs Angela) aux côtés de Clive et de Théo dont le vieillissement est au contraire spectaculaire (physiquement chez le premier, psychiquement chez le second). Réalisé durant la seconde guerre mondiale, "Colonel Blimp" raconte l'histoire de l'amitié entre deux officiers, l'un britannique et l'autre allemand entre 1902 et 1942. Une amitié qui reste indéfectible en dépit des trois guerres traversées dans des camps ennemis (celle des Boers et les deux guerres mondiales). Celles-ci sont d'ailleurs judicieusement laissées hors-champ. Ce ne sont pas elles en effet qui constituent le sujet du film mais plutôt la façon dont elles affectent les deux personnages. Michael POWELL et Emeric PRESSBURGER prennent le contrepied des attentes du spectateur et osent le mélange des genres. L'anglais, Clive Candy est inspiré d'un personnage de bande dessinée imaginé et dessiné par le caricaturiste David Low, le colonel Blimp (d'où le titre du film), un vieux réac xénophobe certes adouci dans le film mais qui reste arc-bouté sur des principes du XIX° dépassés (code d'honneur etc.) et aveugle sur l'évolution de la guerre au XX° siècle (qui n'a plus rien à voir avec une affaire de gentleman comme on essaye de le lui faire comprendre). A l'inverse, Théo est un officier allemand certes patriote (il encaisse mal la défaite de 1918) mais résolument anti-nazi qui s'enfuit en Angleterre et livre à son ami une confession poignante sur l'embrigadement de ses enfants par un régime dont il dénonce toute l'horreur. Le personnage ne fait alors plus qu'un avec l'acteur qui était juif et avait dû fuir l'Allemagne (comme Emeric Pressburger) et cela se ressent dans son interprétation pleine de mélancolie résignée. Pas étonnant qu'un film d'une telle lucidité, soulignant les errements de certains britanniques (on pense évidemment à Chamberlain) et au contraire refusant l'amalgame entre allemand et nazi n'ait pas plu à Churchill qui a tenté de le faire interdire et lui a mis un certain nombre de bâtons dans les roues. Ce n'était pas un film qui pouvait faire l'objet d'une récupération politique dans la guerre de propagande que se livraient les puissances mais une oeuvre humaniste faisant fi de toutes les barrières, une oeuvre totalement libre en somme.

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Nuremberg, des images pour l'histoire

Publié le par Rosalie210

Jean-Christophe Klotz (2019)

Nuremberg, des images pour l'histoire

On croyait tout savoir sur le procès militaire international de Nuremberg intenté par les alliés vainqueurs de la guerre qui durant près d'un an, de novembre 1945 à octobre 1946 jugea 24 hauts dignitaires nazis de crimes contre la paix, crimes de guerre et, nouveau chef d'accusation, crime contre l'humanité. On sait aussi qu'il s'agit du premier procès dont les audiences ont été filmées (par les américains et par les soviétiques), ouvrant la voie à bien d'autres, d'Eichmann à Barbie et que les images y ont joué un rôle fondamental en tant que preuves des crimes commis, aux côtés des autres types d'archives.

Ce que l'on sait moins en revanche, c'est comment ces preuves audiovisuelles ont été réunies. Le procureur Jackson qui considérait le document d'archive comme central chargea de cette mission deux jeunes soldats, Budd et Stuart Schulberg qui travaillaient sous l'égide de John FORD au sein de l'OSS (Office of Strategic Services). Le film de Jean-Christophe KLOTZ retrace leur enquête de plusieurs mois au coeur de l'Europe dévastée pour retrouver à temps un maximum de documents afin de pouvoir les diffuser lors du procès. Ce qui compliquait leur tâche était d'une part le fait que les défenseurs des accusés avaient réussi à faire invalider nombre d'archives audiovisuelles d'origine américaine, de l'autre, le fait que les nazis et leurs complices encore en liberté s'acharnaient à détruire celles qui étaient d'origine allemande. A plusieurs reprises, les deux frères arrivèrent trop tard pour sauver les bobines qui se consumaient par milliers quand ce n'était pas le bâtiment qui les abritait qui flambait. Heureusement, à la suite d'un concours de circonstances improbable dans lequel on découvre que John FORD était également vénéré par des soviétiques, les deux hommes mettent la main sur un trésor conservé dans la zone allemande occupée par l'URSS à une époque où celle-ci était encore alliée aux occidentaux et effectuent alors avec leur équipe un long travail de montage pour les diffuser au procès.

Le film met en évidence de manière saisissante l'impact que ces images eurent sur les accusés qui jusque là se retranchaient dans le déni. Le procureur Jackson fit d'ailleurs avancer la date de leur diffusion et on sait que le tribunal fut aménagé spécialement pour permettre à l'écran d'y prendre une place de choix. Jean-Christophe KLOTZ montre le changement radical du visage des accusés après avoir été obligés de regarder en face l'étendue de leurs propres crimes. L'un des moments les plus évidents est celui où Rudolf Hess qui feignait l'amnésie fit une déclaration dans laquelle il reconnaissait endosser la responsabilité de ses actes.

A plus long terme, le travail des frères Schulberg a forgé la mémoire collective de ces événements. Même s'ils n'ont pu tourner que 35 heures de rushes sur plus de 10 mois de procès, ils ont pu enregistrer en audio l'intégralité des débats. Stuart Schulberg en a fait un film en 1948, "Nuremberg, it's Lesson for Today" qui ne sortit aux USA qu'en 2010 grâce au travail de restauration de sa fille car avec l'éclatement de la guerre froide, les priorités avaient changé et le film fut enterré.

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L'expérience Ungemach, une histoire de l'eugénisme

Publié le par Rosalie210

Vincent Gaullier, Jean-Jacques Lonni (2020)

L'expérience Ungemach, une histoire de l'eugénisme

Les apparences sont trompeuses. Qui croirait que derrière les 138 pavillons de la cité-jardin Ungemach à Strasbourg se cache une histoire digne de "Bienvenue à Gattaca" (1997)? Même aujourd'hui, les édiles taisent le sulfureux passé du quartier où seule une plaque posée dans les années 50 rappelle sa vocation d'origine: abriter de " jeunes ménages en bonne santé désireux d’avoir des enfants et de les élever dans de bonnes conditions d’hygiène et de moralité".

Lorsque la cité est créée dans les années 20, il ne s'agissait pas à proprement parler d'eugénisme mais plutôt d'hygiénisme et de natalisme. La France avait en effet perdu une grande partie de sa jeunesse à la guerre, directement ou indirectement et connaissait un déficit de naissances ancien et préoccupant. De plus les masses populaires vivaient souvent dans des conditions (notamment de logement) déplorables héritées du XIX° siècle avec des problèmes de santé publique tels que l'alcoolisme ou la tuberculose. C'est donc pour lutter contre tous ces fléaux qu'un industriel du nom de Léon Ungemach décida avec son associé, Alfred Dachert de construire une cité-jardin dans un quartier populaire de Strasbourg. Cela s'inscrivait dans la tradition des initiatives paternalistes patronales du XIX° dont l'exemple le plus célèbre est le phalanstère Godin. De plus, dans l'entre-deux-guerres, beaucoup de cités-jardins virent le jour, notamment en Ile-de-France pour offrir aux ouvriers des conditions de vie plus saines et plus proches de leurs origines campagnardes (cultiver son jardin plutôt qu'aller boire au bar du coin).

La où les choses se corsent, c'est lorsqu'on analyse les critères d'admission et de maintien dans le logement. Les époux devaient être jeunes, féconds, en bonne santé, s'engager à avoir au moins trois enfants, le mari devait avoir une bonne situation, la femme quant à elle ne devait pas travailler (une question-piège demandait quelle était sa profession). Une fois installés, ils devaient respecter un règlement comportant plus de 300 articles et subissaient des contrôles incessants au cours desquels ils étaient notés selon un système de points. Si les inspecteurs découvraient que les époux ne respectaient pas les critères, ils étaient expulsés de leur logement. Celui-ci n'était par ailleurs loué que jusqu'au 21 ans du dernier enfant, ensuite, il fallait déménager. Les critères de sélection furent appliqués jusqu'aux années 60 et les critères d'expulsion jusqu'aux années 80 alors que la ville gérait la cité-jardin depuis les années 50.

Le documentaire, passionnant et glaçant, comble les non-dits de la ville qui pratique l'omerta sur le sujet. Des témoignages d'anciens habitants, le plus souvent enfants au moment des faits expliquent que même leurs parents n'avaient pas conscience d'être les cobayes d'une pratique d'eugénisme destinée à "améliorer l'espèce humaine", s'accompagnant en d'autres lieux de mesures de stérilisation forcées pour les populations indésirables. Des spécialistes explicitent le contexte, notamment l'importance de la culture protestante dans la politique d'eugénisme, celle-ci visant la perfectibilité de l'être humain alors que le catholicisme condamnait l'intervention de la science dans la reproduction humaine. Surtout, le film évoque comment la tentation de l'eugénisme a été stoppée in extremis au Royaume-Uni devant l'usage monstrueux qu'en a fait l'Allemagne nazie.

En raison du manque d'archives visuelles, le documentaire a recours à une animation décalée qui fait tantôt penser à celle des Monty Python, tantôt à celle de "Pink Floyd The Wall" (1982). Pour faire comprendre que ce que cachent les pavillons si proprets n'est rien d'autre qu'une variante de "1984" et "Le meilleur des mondes", un arrière-plan fait allusion à la cité de "Metropolis" (1927), les toits s'enlèvent pour laisser entrer la main des autorités ("Big Brother is catching you" ^^), les bébés, produits en série, défilent sur une chaîne de montage et les familles se transforment en souris de laboratoire.

Mais loin de cantonner l'expérience eugéniste au passé, le film démontre que celle-ci n'est qu'un avatar du système capitaliste anglo-saxon obsédé par le darwinisme social de la performance et la compétition que le nazisme a poussé jusqu'à la monstruosité la plus extrême. Qui entre aujourd'hui en contradiction avec le souci de protéger la diversité. Et de conclure sur ces mots à méditer "Quand tu fais la cité Ungemach, tu exclues d'emblée de fabriquer des Brigitte Fontaine, tu exclues d'emblée de fabriquer des Annie Ernaux, tu exclues d'emblée de fabriquer tout ce qui dépasse du cadre et pourtant ce qui dépasse du cadre pour moi c'est la vie."

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Downton Abbey 2: Une Nouvelle Ere (Downton Abbey 2 : a New Era)

Publié le par Rosalie210

Simon Curtis (2022)

Downton Abbey 2: Une Nouvelle Ere (Downton Abbey 2 : a New Era)

Le deuxième film dérivé de la série "Downton Abbey" (2010) est un beau cadeau aux fans de la saga. Certes, il y a belle lurette que celle-ci ronronne sur ses acquis, tirant un bien moindre parti des transformations économiques, sociales et culturelles du premier quart du XX° siècle que dans les premières saisons. D'autre part, un petit récap au début du film aurait été nécessaire tant les personnages superfétatoires se sont accumulés au fil d'épisodes eux-mêmes de plus en plus anecdotiques. Ainsi je n'avais gardé aucun souvenir de la nouvelle épouse de Branson qui se contente durant tout le film de jouer les potiches. Idem en ce qui concerne l'époux d'Edith ou celui de Daisy. Enfin le fan service façon "courrier du coeur" atteint des sommets, tous les personnages importants sans exception qui étaient encore célibataires parvenant durant le film à trouver l'âme soeur alors que chez certains, cela traînait depuis des années ou bien cela se résumait à une accumulation de déboires (l'approche de la fin définitive de la saga?)

Malgré cela, outre les qualités habituelles que j'ai signalé dans mon précédent avis (écriture, interprétation, magnificence des décors, costumes, coiffures etc.), l'idée de diviser l'intrigue en deux parties, l'une dans une superbe villa de la French Riviera et l'autre au château pendant un tournage de cinéma est astucieuse. Dans le premier cas, il s'agit pour Robert Crawley (Hugh BONNEVILLE) de lever un doute sur sa filiation en raison d'un leg inattendu que sa mère Violet (Maggie SMITH) reçoit d'un certain marquis de Montmirail (et non, pas de Jean RENO à l'horizon puisque ledit marquis est décédé, ça aurait été marrant de le voir avec Nathalie BAYE qui joue sa veuve). Cette petite virée près de Toulon est l'occasion de quelques scènes amusantes avec Carson (Jim CARTER) plus guindé que jamais même en proie au mal de mer et par 35 degrés à l'ombre. Dans le second, il s'agit très trivialement de trouver des fonds pour réparer le toit du château qui fuit de tous les côtés. Comme par le passé, la famille Crawley prouve ses excellentes capacités d'adaptation dont en réalité la noblesse britannique a cruellement manqué (faut-il le rappeler, la saga de Julian FELLOWES est une utopie sociale). Cela donne l'occasion aux cinéphiles de se régaler avec la reconstitution d'un tournage au moment de l'arrivée du parlant, dans l'esprit de "Chantons sous la pluie" (1952) avec une actrice photogénique mais à la voix de crécelle. Heureusement que Mary (Michelle DOCKERY) peut la doubler au pied levé alors que Moseley se découvre un talent de scénariste. Mary justement qui semble ne pas être heureuse en ménage (ce qui permet au moins dans son cas de faire disparaître de l'écran un personnage inutile dont l'acteur a sûrement refusé de rempiler et d'ajouter un peu de mélancolie à l'histoire) alors que la santé de la comtesse douairière vacille: un signe de plus qu'il s'agit de la Der des Der? Car le dernier plan le souligne parfaitement: celle-ci (et son interprète, la formidable Maggie SMITH) est irremplaçable.

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Charlotte

Publié le par Rosalie210

Eric Warin, Tahir Rana (2022)

Charlotte

Dans la mémoire collective, "Charlotte" peut renvoyer à Charlotte Corday, la militante révolutionnaire pro-Girondins qui a assassiné Marat ou bien éventuellement à Charlotte Delbo, résistante rescapée du camp d'Auschwitz et de Ravensbrück. En aucun cas à Charlotte Salomon qui n'est connue que des seuls milieux artistiques spécialisés. Comme Alice GUY, elle a été effacée de l'histoire alors qu'elle a été une pionnière en son domaine: le roman graphique ou plus exactement l'autobiographie graphique dont une descendante directe pourrait être Marjane SATRAPI. Entre 1941 et 1943, pressentant qu'il lui restait peu de temps à vivre, elle a peint et réuni plus de 700 gouaches narrant sa vie sous le titre "Vie? Ou théâtre?" avant de les confier à un ami peu de temps avant d'être déportée à Auschwitz où elle est gazée à son arrivée à l'âge de 26 ans. Mais le pressentiment de Charlotte Salomon quant à la proximité de sa mort n'était pas tant lié à la Shoah qu'à une lourde problématique familiale. Son geste créateur fut sans doute une réaction à la révélation par son grand-père en 1940 suite au suicide de son épouse (la grand-mère de Charlotte) du fait que ses deux filles (la mère et la tante de Charlotte portant le même prénom) s'étaient également suicidées ainsi que d'autres femmes de la lignée maternelle. Hantée par la crainte de sombrer également dans la folie suicidaire, Charlotte pensa que s'adonner à son art pourrait la maintenir à flot. D'autres éléments semblent montrer un climat malsain voire incestueux autour de Charlotte. D'abord sa relation toxique avec son grand-père, un odieux tyran ne supportant pas qu'elle regarde d'autres hommes, la réduisant au rôle de boniche (à son service personnel) et la maltraitant jusqu'à la pousser à utiliser du poison (une scène à suspense puisque on ne sait pas durant plusieurs minutes à qui elle va l'administrer). Ensuite sa propension à former des triangles amoureux avec des hommes ayant une liaison (plus ou moins secrète) avec une de ses bienfaitrices-mère de substitution: d'abord sa belle-mère cantatrice, Paula puis sa mécène, l'américaine Ottilie Moore. Tout cela semble avoir joué un rôle bien plus important que le nazisme, dont elle a évidemment beaucoup souffert mais auquel elle aurait pu échapper de par ses origines aisées et un réseau important lui ayant offert sa protection et la possibilité d'émigrer. Mais son refus de quitter Nice (où elle avait rejoint ses grands-parents depuis Berlin au début de la guerre) pour les USA ainsi que le fait d'aller se déclarer aux autorités après que les nazis aient pris le contrôle de l'Italie en 1943* laisse penser qu'elle aurait agi de façon suicidaire comme le fait le personnage joué par Ludivine SAGNIER dans "Un secret" (2007) lorsqu'elle montre ses papiers tamponnés avec la mention juif.

Une personnalité et une oeuvre (conservée au musée juif d'Amsterdam) passionnantes donc mais l'adaptation, très fonctionnelle, ne se hisse pas à la hauteur de son sujet. Le fait que des voix célèbres doublent les personnages n'apporte pas de plus-value (du moins en VF), l'animation est conventionnelle (sauf quand on se plonge dans les oeuvres de la jeune artiste mais il aurait fallu le faire en permanence!), la mise en scène est sans relief. Cela s'explique sans doute par le fait qu'il s'agit d'une production internationale (avec pour producteurs exécutifs Xavier DOLAN, Keira KNIGHTLEY et Marion COTILLARD, les deux dernières doublant Charlotte dans la version en VO et en VF) dans laquelle les réalisateurs et scénaristes (qui d'ailleurs ont été pour la majorité changés entre le projet initial et sa réalisation) ne semblent être que des exécutants. C'est dommage.

* Jusqu'en 1943, Nice est un refuge sûr pour les juifs car la région est occupée par l'Italie de Mussolini. Mais sa chute précipite l'occupation de la péninsule par les allemands qui déportent alors les juifs qui s'y trouvent, incluant ceux du comté de Nice (comme Simone Veil, déportée en 1944).

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La Ligne rouge (The Thin Red Line)

Publié le par Rosalie210

Terrence Malick (1997)

La Ligne rouge (The Thin Red Line)

A la fin de "La Ligne rouge", on entend "God, Yu Tekkem Laef Blong Mi", chanté par une chorale d'enfants mélanésiens, une composition de Hans ZIMMER qui pour l'anecdote a été reprise plus récemment dans la campagne publicitaire des assurances GMF. Une chorale qui répond à un film choral, une communion qui s'adresse à dieu à la manière d'un gospel car pour reprendre la chanson sur l'enfance de Peter HANDKE " Lorsque l'enfant était enfant (...) pour lui, tout avait une âme, et toutes les âmes n'en faisaient qu'une". Aussi, bien que les huit soldats mis en avant dans "La Ligne rouge" aient chacun une individualité qui n'hésitent pas à s'affronter, lorsque le film s'élève vers les cieux, on les écoute penser comme les anges écoutaient les monologues des humains dans "Les Ailes du désir" (1987) et ce que l'on entend nous fait comprendre que ces hommes par delà leurs différences partagent la même nature. Terrence MALICK réussit avec "La Ligne rouge" un authentique exploit. Il nous déroule un récit de guerre limpide et contextualisé (la bataille de Guadalcanal en 1942, l'un des tournants de la guerre du Pacifique) avec une grande précision dans la mise en scène de la prise de la colline 210 et en même temps, il inscrit celle-ci au sein d'une entité plus vaste qui se moque des enjeux géopolitiques et idéologiques qui agitent les armées des pays en guerre ce qui en décentre le propos. "La propriété! Tout ce foutoir, c'est pour la propriété" s'exclame le sergent Welsh (Sean PENN) qui prétend ne croire en rien mais n'hésite pas à risquer sa vie pour soulager un soldat mourant. Il est particulièrement lié au soldat Witt (Jim CAVIEZEL), un mystique qui voit en chaque être l'étincelle divine qui est en lui et n'hésite pas à déserter pour partager la vie simple des indigènes qui vivent en communion avec la nature. Eux aussi se moquent bien de ce qui agite japonais et américains, renvoyés dos à dos lorsqu'ils ne sont plus que de la chair meurtrie ou pourrie que viennent s'arracher les chiens errants ou les vautours. Car la vie reprend toujours ses droits comme le montre la dernière image du film. Mais même lorsqu'il doit se confronter à la laideur de la guerre, Terrence MALICK parvient à en extraire de la beauté, que ce soit le soldat Bell (Ben CHAPLIN) qui se remémore les jours heureux passés avec sa femme ou le lien de confiance qui se créé entre le capitaine Staros (Elias KOTEAS) et ses hommes qu'il veut préserver des décisions va-t-en-guerre du lieutenant-colonel Tall (Nick NOLTE) qui cherche ainsi à dissimuler combien il se sent rongé de l'intérieur. Les quelques images un peu trop "léchées" qui sont prédominantes dans d'autres films du réalisateur n'altèrent ici en rien sa puissance évocatrice.

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