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Articles avec #drame tag

Après la tempête (Umi yori mo mada fukaku)

Publié le par Rosalie210

Hirokazu Kore-Eda (2016)

Après la tempête (Umi yori mo mada fukaku)

J'ai beaucoup aimé ce film et la façon dont Hirokazu KORE-EDA se tient au plus près de ses personnages sans les juger. Dans "Après la tempête", il brosse le portrait d'un homme, Ryota (Abe HIROSHI), ancien écrivain qui est loin de personnifier la réussite et l'exemplarité. On le voit effectuer un boulot alimentaire de détective privé consistant à traquer les couples illégitimes dans les love hôtel (ce qui souligne le caractère traditionnaliste de la société japonaise). Comme ce travail ne lui suffit pas, on le voit jouer aux courses (et perdre le peu qu'il a gagné) et tenter de dénicher de l'argent ou des objets de valeur à gager dans l'appartement de sa mère qui vit depuis 40 ans dans le même HLM. Mais c'est peine perdue car le père défunt et la soeur de Ryota ont déjà racketté tout ce qu'ils pouvaient. Loser de père en fils pense-t-on ce que la femme de Ryota, Kyoko (Yôko MAKI) ne veut à aucun prix reproduire. Aussi elle l'a quitté, est sur le point de se remarier et lui réclame une pension alimentaire qu'il ne peut payer en échange du droit de voir son fils Shingo une fois par mois. Mais Hirokazu KORE-EDA ne tombe pas dans le pathos. Il monte une sorte de mayonnaise destinée à nous faire (res)sentir la valeur humaine intrinsèque de chaque personnage, en dehors de toute considération utilitariste. Comme le dit la mère de Ryota (Kirin KIKI qui est une fois encore formidable) "Il faut laisser refroidir une nuit pour que le goût infuse". Un typhon va la conduire à héberger Ryota, Kyoko et Shingo sous son modeste toit durant toute une nuit, dans l'espoir qu'ils parviennent à se parler et à apaiser leur relation tout en distillant l'air de rien ses petites phrases sur le bonheur qui fuit les hommes qui ne savent pas vivre au présent. Si Ryota est resté un grand enfant (comme l'artiste qu'il est au fond de lui), il est aussi celui qui transmet à Shingo son expérience de la vie et celle-ci vaut bien celle des autres. Par rapport à son rival Fukuzumi (Yukiyoshi OZAWA) incarnant les valeurs de réussite, il détient le trésor familial dont Shingo a aussi besoin pour se construire. Il lui transmet la complicité qu'il a connu avec son père en le faisant entrer dans leur ancienne cabane (un toboggan) pour s'y abriter pendant le typhon. La mise en scène le souligne. Alors que Fukuzumi et Shingo sont montrés comme très éloignés l'un de l'autre et dans des plans différents, Ryota et Shingo se retrouvent l'un près de l'autre dans le même plan et sous le même toit.

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Marie-Octobre

Publié le par Rosalie210

Julien Duvivier (1959)

Marie-Octobre

"Marie-Octobre" repose sur un paradoxe fascinant qui en fait toute sa force: des gens troubles nageant dans des eaux limpides. A la manière d'un jeu de Cluedo, il s'agit d'un huis-clos réunissant onze personnages qui ne sortiront pas de la pièce tant que le "whodunit" ne sera pas résolu. Venus d'horizons très divers et de tempéraments très différents (et faisant penser en cela à un autre huis-clos policier célèbre, celui des "10 petits nègres" de Agatha Christie), tous ces personnages ont en commun d'avoir appartenu quinze ans auparavant à un réseau de Résistance découvert par les allemands ce qui a abouti à la mort de leur chef, Castille. Lorsque la seule femme du groupe les réunit de nouveau à l'occasion d'un dîner, c'est pour leur annoncer qu'elle a appris qu'ils avaient été vendus par l'un des leurs. Dès lors, le vers est dans le fruit, le huis-clos agit à plein avivé par la mise en scène de Julien DUVIVIER qui agit comme un étau et la tension se fait de plus en plus forte jusqu'à la découverte du coupable qui non content d'être un traître s'avère aussi avoir volé l'organisation et assassiné Castille. On découvre au passage les zones d'ombres de chacun des personnages, que ce soit un passé fasciste, des secrets et des mensonges ou encore des erreurs inavouables. Les personnages forment un panel représentatif de la société (industriels, médecins, magistrats, commerçants, ouvriers et même ex-truand reconverti dans le business érotique) interprétés par un panel tout aussi représentatif des acteurs français de cette époque (Danielle DARRIEUX, Paul MEURISSE, Lino VENTURA, Bernard BLIER, Serge REGGIANI, Paul FRANKEUR, Robert DALBAN ou encore Noël ROQUEVERT).

Bien que très différent par son contexte et dans sa forme de "La Belle Équipe" (1936), je trouve que "Marie-Octobre" lui ressemble beaucoup. Soit une petite communauté masculine autrefois réunie autour d'un bel idéal mais qui finit "façon puzzle" par la faute d'une femme. Pas seulement parce que c'est elle qui a découvert qu'ils avaient été trahis et qui lance les hostilités mais parce que les causes de cette trahison remontent jusqu'à elle. Avec un peu de mauvaise foi, on pourrait même la juger coupable de tout tant il est facile de rejeter la responsabilité de ce qui s'avère être un "crime passionnel" sur elle. C'est d'ailleurs elle qui finit par endosser le crime envisagé par le groupe. La noirceur de Julien DUVIVIER est, il faut le dire, teintée d'une misogynie toute biblique. Il fait de la femme celle dont l'altérité détruit l'harmonie de l'entre-soi masculin. C'est la faute à Eve si les hommes ont été chassés du paradis. Autrement dit lui aussi est paradoxal en faisant des films aux idéaux progressistes mais aux ressorts réactionnaires.

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Frenzy

Publié le par Rosalie210

Alfred Hitchcock (1972)

Frenzy

"Frenzy", avant-dernier film de l'un des plus grands cinéastes de l'histoire peut être considéré comme son film-testament. En effet il constitue la quintessence de son cinéma. On peut y humer un parfum d'Angleterre, terre de ses origines d'où est issue près de la moitié de sa filmographie. Le film aurait pu s'appeler "le ventre de Londres" (en référence au "Ventre de Paris" de Emile Zola) parce qu'il se déroule au coeur d'un marché de fruits et légumes dont Alfred HITCHCOCK capte les pulsations mais aussi parce qu'il met beaucoup les tripes en avant. Dans une sorte de running gag, l'épouse de l'inspecteur de police lui cuisine des plats plus organiques les uns que les autres: des tripes bien évidemment mais aussi des pieds de porc, des canetons ou encore une soupe de poisson avec des morceaux entiers dedans. Une nourriture faite de cadavres (entiers ou morcelés) qui sert de métaphore aux crimes en série commis par celui qui dans l'imaginaire collectif des londoniens fait figure de nouveau Jack l'Eventreur. Alfred HITCHCOCK peut ainsi établir une nouvelle variante de ses thèmes fétiches dont font partie la psychopathologie sexuelle et le faux coupable. La nouveauté par rapport à ses classiques des années cinquante et soixante tient encore une fois à la crudité organique des images. Alors que les crimes avaient lieu dans ses précédents films hors-champ ou bien étaient plus ou moins édulcorés par divers procédés cinématographiques destinés à déjouer le code Hays quand il était en vigueur, dans "Frenzy", Alfred HITCHCOCK peut tout montrer. Les cadavres des victimes du tueur, dénudées ressemblent à des morceaux de viande froide et à la manière de Michael POWELL dans "Le Voyeur" (1960), l'agonie est montrée en très gros plans avec tous les détails (yeux révulsés, langue sortant de la bouche etc.)*. Le tueur lui-même lorsqu'il est en action fait penser à un porc suant et haletant. Pour en rajouter une couche, l'un des morceaux de bravoure du film se déroule dans un camion transportant des patates au milieu desquelles le tueur a dissimulé un corps qu'il est obligé d'exhumer avant de lui briser les doigts rigidifiés pour en extirper un objet compromettant. Des détails très concrets qui marquent l'esprit. Cependant Alfred HITCHCOCK n'abuse pas du procédé et alterne scènes/plans frontaux (le premier meurtre) et art de la suggestion par le hors-champ (le deuxième meurtre). Cela suffit amplement à compenser une distribution moins flamboyante qu'à l'époque de son âge d'or avec des prestations inégales (Jon FINCH est très moyen, l'assassinat des femmes de son entourage n'ayant pas l'air de l'affecter plus que ça) ainsi qu'une intrigue assez prévisible.

* Il reprend également la même actrice, Anna MASSEY.

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Lust, Caution (Se, Jie)

Publié le par Rosalie210

Ang Lee (2007)

Lust, Caution (Se, Jie)

Alors que j'avais beaucoup aimé "Raison et sentiments" (1995) et "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005), j'ai été profondément déçue par ce film bancal qui n'est pas dénué de qualités certes mais qui ne méritait certainement pas son Lion d'Or à Venise.
Qu'est ce qui cloche donc dans ce film? Beaucoup de choses en fait.

- Premièrement les séquences réussies dans "Lust, Caution" sont noyées au beau milieu d'un film extrêmement long et pesant. Pour ne prendre qu'un exemple la séquence de Mahjong inaugurale avec sa caméra nerveuse et son rythme endiablé distille un sentiment d'urgence qui suscite immédiatement l'intérêt. Pourquoi faut-il alors que lui succède un flashback interminable (près d'une heure!), ampoulé et fade consacré à la formation puis à la première tentative (avortée) de l'héroïne pour piéger sa cible? Cette énorme digression retarde d'autant le moment où on entre enfin dans le vif du sujet à savoir la relation SM qui se noue entre elle et M. Yee (Tony LEUNG Chiu Wai, impeccable comme toujours). Ang LEE est visiblement plus à l'aise dans un cadre intimiste que dans des reconstitutions historiques à grand spectacle et il ne sait pas relier efficacement les deux. Bref, il n'est pas David LEAN.

- Deuxièmement, l'intrigue n'est absolument pas crédible. Mais il existe d'excellents films reposant sur des intrigues invraisemblables. Le problème vient ici du fait que Ang LEE veut faire un film historique engagé et donc sérieux auquel on ne croit pas un seul instant. La faute aussi à une erreur de casting: Tang WEI n'a pas l'étoffe pour jouer les espionnes et ne possède pas le charisme de la femme fatale. Même maquillée ou dénudée et en action dans des scènes torrides, elle ressemble à une petite fille timide dans un costume trop grand pour elle. Son club théâtre est d'ailleurs à l'avenant. Comment croire un seul instant que ces étudiants inexpérimentés (et dépourvus de tout talent d'acteur pour simuler d'ailleurs) puissent monter un tel projet contre un homme aussi puissant et l'amener aussi loin dans un contexte de danger extrême? Quand on compare avec par exemple l'infiltration dans le QG des nazis de "L Armée des ombres" (1969) ou même avec le bien meilleur "Black Book" (2006) au sujet proche, la comparaison est douloureuse pour le film de Ang LEE. Il en va de même avec les références à Alfred HITCHCOCK, plus que maladroites.

- Enfin il y a à mon sens un problème d'éthique fondamental dans ce film. Je ne supporte pas d'entendre le mot "amour" quand il n'y en a pas. Or beaucoup de critiques ont évoqué "un grand film romantique tragique" ou bien "une histoire d'amour impossible". Là encore la faute au réalisateur. Peu importe la complexité de ce que ressentent les personnages, lui doit être clair dans le message qu'il fait passer. Or il ne l'est pas et affiche une complaisance plus que douteuse envers son personnage masculin assassin, tortionnaire, violeur, collaborateur carriériste et lâche de surcroît. M. Yee peut bien éprouver des sentiments, verser des larmes et s'autodétruire, le fait est qu'il agit en prédateur qui logiquement croque toute crue la jeune Wong incapable de faire le poids face à lui: il lui prend son corps, son coeur et au final sa vie. Seuls les actes comptent. Violence et amour sont incompatibles.

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Mauprat

Publié le par Rosalie210

Jean Epstein (1926)

Mauprat

Premier film indépendant de Jean EPSTEIN, "Mauprat" est-il vraiment dans la "continuité" de ceux qu'il a tourné pour les studios Albatros? A mon avis ce n'est pas le terme exact. "Mauprat" est davantage un film de transition entre ses films "commerciaux" et ses films "expérimentaux". Une catégorisation qui a d'ailleurs ses limites. Deux de ses plus beaux films, "Coeur fidèle" (1923) et "La Chute de la maison Usher" (1928) se basent sur une trame fantastique ou mélodramatique issue d'un matériau populaire (le roman de Poe étant lui-même issu d'un fait divers) tout en étant de magnifiques poèmes visuels. Sans atteindre ce niveau, "Mauprat" ne mérite pas d'être cataloguée comme une oeuvre mineure (d'autant qu'on retrouve un certain Luis BUÑUEL en tant qu'assistant-réalisateur). S'il y a parfois quelques baisses d'inspiration dans la mise en scène, si quelques passages paraissent répétitifs et l'interprétation, inégale cela n'a au final qu'un effet marginal sur l'ensemble. Le montage dynamique tient en haleine, la mise en scène expressionniste fait des merveilles que ce soient les gros plans sur les visages voire les yeux ou bien ceux, animistes, sur des arbres dont les frémissements font écho à la peur croissante de la jeune Edmée ou encore des inserts comme celui d'un chien qui regarde partir son maître avec la gravité d'un visage humain. Le soin apporté à la reconstitution historique et surtout le choix de décors naturels splendides (pour l'anecdote le village de Sainte-Sévère est celui dans lequel Jacques TATI tournera "Jour de fête") (1947) et pertinents par rapport au roman d'origine donnent un véritable cachet au film. Enfin, celui-ci donne envie de lire (ou de relire) le roman de George Sand dont il donne une version simplifiée mais fidèle. Car l'oeuvre d'origine s'avère très intéressante sur plus d'un point. On y trouve d'abord une certaine inversion des genres. L'héroïne, Edmée (Sandra MILOWANOFF), active et décidée joue le rôle du héros, protégeant et sauvant au moins à deux reprises la vie de son cousin Bernard (Nino CONSTANTINI qui avait déjà joué pour Jean Epstein au sein des studios Albatros), la "demoiselle en détresse" pâle, triste et assez passif. Ensuite ce même Bernard qui est orphelin se retrouve tiraillé entre deux modes de vie qui sont présentés de façon non manichéenne et dont Jean Epstein tire un remarquable parti. En effet ses deux oncles (que Jean Epstein a confié au même acteur, Maurice SCHUTZ, soulignant ainsi assez génialement leur gémellité) se disputent son éducation. L'aîné, Tristan qui est à la tête d'une tribu de brigands l'a élevé comme un sauvage alors que le cadet, Hubert veut le civiliser, condition sine qua non pour qu'il soit digne d'obtenir la main de sa fille Edmée. Pourtant la civilisation telle que l'expérimente Bernard s'avère être une sinistre prison de conventions aussi étouffante que son nouveau costume de petit marquis (qui d'ailleurs fait disparaître sa singulière beauté) au point que dans l'une des plus belles séquences du film, tournée en caméra subjective, il prend le large dans son ancienne défroque afin d'éprouver à nouveau la liberté de l'état de nature rousseauiste dont il est privé.

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Still Walking

Publié le par Rosalie210

Hirokazu Kore-Eda (2007)

Still Walking

Après avoir vu trois films de Hirokazu KORE-EDA qui m'ont déçu ("Notre petite soeur" (2014), "The Third Murder" (2017) et "La Vérité") (2019), j'ai été beaucoup plus convaincue par ce film antérieur dans sa filmographie qui s'inscrit dans la veine qui lui réussit le plus: la chronique intimiste de la famille japonaise à la manière de Yasujiro OZU ou de Mikio NARUSE. Une réunion annuelle sert de point de ralliement aux enfants devenus adultes qui reviennent passer une ou deux journées chez leurs parents pour commémorer le quinzième anniversaire de la disparition du fils aîné. Le refus des parents d'en faire le deuil s'avère pesant pour les autres membres de la famille, notamment pour le cadet, Ryota qui n'est pas considéré par eux comme un fils modèle. D'une part parce qu'il a quitté la région et donc n'a pas repris le cabinet du père qui était promis à son frère décédé Jungpei. Et de l'autre parce qu'il a épousé une veuve avec un enfant ce qui s'avère plutôt mal vu dans une société aux moeurs conservatrices. Ce n'est donc pas dans les meilleures dispositions qu'il se rend dans ce qui semble relever davantage d'un fardeau que d'un plaisir et c'est cette notion de fardeau à porter qui finalement s'impose au spectateur. Une question à travers laquelle Hirokazu KORE-EDA tape dans le mille et touche à l'universel. La famille est en effet la première des structures sociales mais aussi celle de toutes les aliénations. C'est donc un théâtre de mensonges (Ryota dissimule qu'il est au chômage et s'invente un boulot de restaurateur de tableaux) et une prison (celle du pauvre garçon sauvé de la noyade par Jungpei, devenu un tocard à qui la mère fait payer le sacrifice de son fils en l'invitant chaque année c'est à dire en l'obligeant à se replonger dans un bain de culpabilité et d'humiliation). Quelques notes de fraîcheur viennent aérer ici et là le climat sépulcral de la maison des parents: les jeux des enfants, la bonne humeur de la soeur de Ryota (bien qu'ayant une idée intéressée derrière la tête: s'installer avec sa famille chez les parents) et la douceur de la femme de Ryota qui tout comme son fils doit cependant subir une certaine forme subtile d'ostracisme. Dans les codes de la société japonaise, le diable se niche dans le moindre détail et il faut scruter les visages car l'essentiel reste non-dit. Mais Hirokazu KORE-EDA en adversaire résolu de la famille biologique endogame close sur elle-même prend le parti de montrer que le salut réside justement dans les familles recomposées que l'on se choisit en étant particulièrement attentif au regard du jeune fils adoptif de Ryota, Atsushi.

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Poil de Carotte

Publié le par Rosalie210

Julien Duvivier (1925)

Poil de Carotte

Comme Alfred HITCHCOCK ou Leo McCAREY, Julien DUVIVIER a fait un remake de l'une de ses propres oeuvres tenant compte des différentes révolutions technologiques du cinéma. C'est pourquoi il existe deux versions de son adaptation du roman de Jules Renard, l'une muette et l'autre parlante datant de 1932. Julien DUVIVIER aurait même souhaité réaliser une troisième version, en couleur cette fois mais cela ne s'est pas concrétisé.

"Poil de Carotte" est en effet une oeuvre qui lui tenait à coeur, dans laquelle il se retrouvait et dont il a réalisé une version muette aussi brillante que sensible. Je ne sais pas si c'est comme cela s'est dit son meilleur film muet (j'aime beaucoup "Au bonheur des dames" (1930) aussi). Ce qui est sûr, c'est qu'il s'est approprié le roman à épisodes de Jules Renard et en a fait quelque chose d'intime. Le fait d'avoir déplacé l'intrigue dans les Alpes fait encore mieux ressortir le caractère étouffant de la vie chez les Lepic. Car le film dépeint avant tout une famille dysfonctionnelle, définie dès le début du film par la phrase lapidaire qu'écrit François surnommé Poil de Carotte "ce sont des personnes qui vivent sous le même toit mais ne peuvent pas se sentir". De fait l'ambiance est lourde chez les Lepic entre un père démissionnaire retranché derrière ses journaux et une mère tyrannique, cancanière et hypocrite qui vénère son fils aîné, menteur, voleur et sournois et persécute le plus jeune qui au contraire est plein de joie de vivre et de sensibilité. Julien DUVIVIER utilise un langage cinématographique saisissant pour montrer la subjectivité de deux êtres en souffrance dans leur propre foyer: le père et son plus jeune fils. Les premières scènes montrent le bavardage incessant de Mme Lepic et des autres commères du village comme un supplice pour M. Lepic à l'aide de gros plans, de surimpressions et de duplications du visage ou seulement de la bouche de Mme Lepic. Ces mêmes procédés permettent de faire ressentir l'emprise qu'elle a sur son fils qui sent son regard sur lui même quand il dort. Progressivement, sous l'effet des brimades sadiques de Mme Lepic et de l'indifférence des autres hormis la servante de la maison, on voit François s'étioler et finir par envisager divers moyens pour se supprimer. Parallèlement, Julien DUVIVIER instaure un suspense autour de la relation père/fils. Parviendront-ils à se rencontrer, à communiquer avant qu'il ne soit trop tard? Question présente dans le roman mais dans laquelle Julien DUVIVIER rejoue sa propre histoire. M. Lepic n'est pas doué pour exprimer ses sentiments et a projeté sa propre indifférence (et sa propre bêtise émotionnelle) sur son fils qu'il pense débile et insensible. Il est donc tenté par l'évasion dans une carrière politique municipale plus prompte à flatter son ego avant que son irresponsabilité en tant que père ne lui revienne en pleine figure telle un boomerang. André Heuze qui joue Poil de Carotte est confondant de naturel et ultra charismatique, on ne peut que s'attacher à son personnage d'enfant meurtri qui paye le seul fait d'être né. Et on mesure combien l'évolution des moeurs (et des outils de maîtrise de la fécondité) ont permis de réduire le douloureux sort des enfants non désirés.

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La Belle Equipe

Publié le par Rosalie210

Julien Duvivier (1936)

La Belle Equipe

"La Belle Equipe", quel film pétri de contradictions! On a dit qu'il était emblématique d'une époque ce qui est vrai mais cette époque n'est pas simplement celle du Front Populaire, c'est celle du Paris des années 30. Un Paris populaire disparu où comme dans "Hôtel du Nord" (1938) on peut entendre "jacter" l'argot des années 30 prononcé par des acteurs à la gouaille inimitable. En tête de liste, Jean GABIN qui accédait alors au statut de star grâce à Julien DUVIVIER irradie le film de son charisme. Le film est donc aussi intéressant sur un plan historique que sur un plan ethnologique. Il met en scène des ouvriers au chômage dans le contexte de la crise des années 30 qui par un heureux hasard touchent un pactole qui va leur permettre d'oeuvrer à améliorer le sort de la collectivité. Les dimanches à prendre le vert dans les guinguettes de banlieue au son de l'accordéon prennent un caractère euphorique qui annonce les congés payés, symbolisés par l'irrésistible chanson "Quand on se promène au bord de l'eau" chanté par un Jean GABIN dansant et irrésistible en-enchanteur. La mise en scène très fluide de Julien DUVIVIER accompagne le mouvement.

Pourtant d'un bout à l'autre du film, celui-ci contient sa propre négation. Le premier réflexe des amis de Jean face à leur gain est individualiste et c'est ce dernier qui leur propose un projet collectif. Projet qui en dépit de belles scènes de solidarité est sans cesse mis à mal par des causes extérieures mais encore plus par l'attitude autodestructrice des ouvriers. Les causes extérieures ne sont d'ailleurs pas les plus graves: les dégâts de l'orage sont surmontés et l'expulsion de Mario (Rafael MEDINA) qui rappelle la politique migratoire restrictive de la France en crise l'est aussi, la bonhommie du gendarme (Fernand CHARPIN) venant combler le vide. En revanche, on découvre peu à peu comment Mario, Raymond et Jacques en s'endettant ont hypothéqué l'entreprise tenue à bout de bras par Jean et Charles (Charles VANEL). Leur disparition est donc somme toute, logique d'autant que Jacques convoitait la fiancée de Mario, Huguette (Micheline CHEIREL). Mais c'est une autre femme qui menace l'édifice, Gina (Viviane ROMANCE) qui sème la discorde entre Jean et Charles (qui a d'ailleurs piqué dans la caisse pour elle). Par-delà le prisme d'un cinéma d'époque riche en garces manipulant de pauvres types incapables de leur résister*, on peut réunir toutes ces passions égoïstes dans un même sac, celui qui condamne l'esprit d'équipe à rester "une belle idée". Si la fin pessimiste voulue par Julien DUVIVIER n'est pas crédible (elle est même grotesque), le message qu'elle véhicule est bien plus lucide que celui de la fin optimiste voulue par les studios embrassant une utopie.

* On peut analyser cette misogynie chronique comme une peur de l'émancipation féminine qui avait progressé dans l'entre-deux-guerres. Ou bien comme une conséquence du patriarcat, les dominants ayant toujours tendance à renverser les rôles de façon paranoïaque (on retrouve le même réflexe concernant l'antisémitisme et aussi les enfants, longtemps considérés comme des petits monstres à éduquer plutôt que comme de potentielles victimes).

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Casablanca

Publié le par Rosalie210

Michael Curtiz (1942)

Casablanca

Comme "Monnaie de singe" (1931) ou "Huit et demi" (1963), j'ai découvert "Casablanca" à travers "Brazil" (1985) (qui allait à son tour devenir un film culte, cité par les frères Coen dans "Le Grand saut" (1994) ou par Albert DUPONTEL plus récemment dans "Adieu les cons") (2019). Chez Terry GILLIAM, "Casablanca" n'est pas seulement le film que regardent les employés de M. Kurtzmann quand celui-ci a le dos tourné, le personnage principal s'appelle Sam, comme le pianiste emblématique du film de Michael CURTIZ. Comme lui, il est indissociable d'un air entêtant célébrant la nostalgie d'un paradis perdu (dans un Paris ou un Brésil d'opérette) qu'il ne joue pas mais fredonne. Et comme Rick (Humphrey BOGART dont il adopte au cours du film la défroque du privé) le Sam de Gilliam est appelé à sortir de sa neutralité/indifférence par amour en s'engageant au côté de la résistance à l'oppression. Bref il y a belle lurette que "Casablanca" est sorti du temps de l'histoire (celle de l'évolution du positionnement des USA dans la seconde guerre mondiale dont Rick est l'incarnation) et a dépassé les genres auxquels il a appartenu (le film de propagande et le mélodrame) pour devenir un mythe c'est à dire un récit d'explication du monde intemporel et universel. Les personnages y transcendent d'ailleurs leur petit "moi" au profit d'une cause qui les dépassent ce qui en fait d'authentiques héros de la première ou de la dernière heure (la palme au "vichysto-résistant" joué par Claude RAINS qui s'appelle Renault, comme l'entreprise automobile qui fut nationalisée après la guerre pour avoir collaboré). "Casablanca" est d'ailleurs un film-monde avec son café marocain recréé en studio à Hollywood dans lequel se pressent des réfugiés venus de l'Europe entière espérant décrocher le graal pour partir aux USA. La fiction rejoignant la réalité, nombre d'acteurs du film étaient des allemands ou des français ayant fui le nazisme et le régime de Vichy: Peter LORRE dans le rôle du trafiquant Ugarte, Marcel DALIO en croupier ou encore Curt BOIS dans le rôle d'un irrésistible pickpocket. On ne peut que saluer l'interprétation au diapason, la superbe photographie de Arthur EDESON et la mise en scène très fluide qui parvient à brasser tous ces personnages sans jamais nous perdre.

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Chantage (Blackmail)

Publié le par Rosalie210

Alfred Hitchcock (1929)

Chantage (Blackmail)

"Chantage" est un tournant dans la filmographie de Alfred HITCHCOCK. D'abord parce que c'est son premier film parlant et le premier film parlant du cinéma britannique. La transition est d'ailleurs très marquée dans le film qui fut d'abord tourné en version muette avant que le réalisateur n'obtienne les moyens techniques de le rendre parlant. Il fallut alors retourner certaines scènes tandis que l'actrice principale, Anny ONDRA fut postsynchronisée (ce qui était une nouveauté) à cause de son accent étranger trop prononcé. Les premières scènes du film sont restées muettes (on voit les lèvres bouger mais aucun son n'en sort) sans que la compréhension de l'intrigue n'en soit affectée tant Alfred HITCHCOCK démontre déjà à cette époque sa maîtrise du récit par l'image. D'autres sont sonorisées mais dépourvues de dialogue. Il s'agit de toutes celles qui montrent le trouble et l'errance d'Alice White après son geste fatal. La mise en scène adopte la subjectivité d'une personne qui subit ce qui s'apparente à du stress post-traumatique ce qui est très moderne. L'enseigne lumineuse publicitaire clignotante qui dans l'hallucination d'Alice devient un poignard répétant son geste à l'infini est une image particulièrement éloquente.

Car "Chantage" est aussi la matrice de toute l'oeuvre à venir de Alfred HITCHCOCK. Citons la prédilection pour le genre policier, la blondeur de l'héroïne, une étreinte mortelle faisant penser à une scène d'amour, les ellipses au profit de gros plans sur des détails "clés" (y compris sonores!), un mode opératoire qui annonce celui de "Le Crime était presque parfait" (1954), le thème du faux coupable (subverti ici, la coupable ayant agi en état de légitime défense et l'innocent accusé à tort étant une crapule au casier judiciaire chargé ce qui place le spectateur dans une position morale inconfortable), une scène d'action spectaculaire sur les cimes d'un monument très connu (ici le British Museum) ou encore un dénouement qui si Alfred HITCHCOCK avait pu obtenir le feu vert des producteurs aurait ressemblé à celle de "Vertigo" (1958) c'est à dire une boucle temporelle dans laquelle la jeune femme aurait été obligé de répéter son geste comme enfermée dans une fatalité renvoyant à l'image publicitaire simulant le mouvement d'un coup de poignard répété à l'infini. Du très grand art!

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