Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Articles avec #thriller tag

Correspondant 17 (Foreign Correspondent)

Publié le par Rosalie210

Alfred Hitchcock (1940)

Correspondant 17 (Foreign Correspondent)

Pourquoi le deuxième film américain de Alfred HITCHCOCK n'est-il pas plus connu? Sans doute en raison de l'absence de figures de premier plan au casting à l'exception de George SANDERS dont le charisme tranche avec la fadeur de la plupart des autres acteurs. Si Gary COOPER avait accepté le rôle principal comme le souhaitait Alfred HITCHCOCK sans doute qu'il figurerait non seulement au panthéon de ses meilleurs films mais également des meilleurs films américains antinazis réalisés "à chaud" au côté de "Le Dictateur" (1940) et de "To Be or Not to Be" (1942). Car "Correspondant 17" est un vibrant plaidoyer de Hitchcock qui faut-il le rappeler était anglais (comme Charles CHAPLIN, Ernst LUBITSCH étant lui d'origine allemande) pour que les américains interviennent dans le conflit qui commençait à ravager l'Europe. Son héros candide (dans lequel je le répète, Gary COOPER aurait fait merveille) qui incarne l'Américain moyen se retrouve propulsé en Europe au coeur d'événements qui le dépassent. Si le message est limpide et le film, engagé, l'intrigue d'espionnage n'est comme souvent chez Hitchcock qu'un prétexte à des séquences d'action et de suspense mises en scène avec brio. Outre celles que tout le monde cite à savoir le meurtre dans les escaliers qui fait penser à celui d'Odessa dans "Le Cuirassé Potemkine" (1925), à la scène extérieure puis intérieure dans un moulin à vent qui préfigure "La Mort aux trousses" (1959) et "Vertigo" (1958) ou encore celle du crash de l'avion dans la mer vu de l'intérieur (comme dans "Seul au monde" (2001) de Robert ZEMECKIS) qui bénéficie d'effets spéciaux troublants de crédibilité si l'on songe à l'époque où le film a été réalisé, il y a une séquence dont on ne parle jamais mais qui m'a fortement impressionnée, c'est celle de la chute du haut du clocher de la cathédrale de par la façon dont Alfred HITCHCOCK joue avec nos nerfs en faisant durer le suspense. Par ailleurs si le ton plutôt badin du film le rattache davantage à sa période anglaise qu'à ses futurs chefs d'oeuvre américains, il y a un personnage qui tranche avec le reste, c'est celui du père de la petite amie du héros, Stephen Fisher (Herbert MARSHALL) pris dans un dilemme impossible entre ses engagements et ses sentiments qui en fait une figure tragique, annonciatrice du tournant plus grave pris par Alfred HITCHCOCK dans nombre de ses films ultérieurs.

Voir les commentaires

The Ghost Writer

Publié le par Rosalie210

Roman Polanski (2010)

The Ghost Writer

"The Ghost Writer" est un excellent thriller politique et d'espionnage adapté du roman de Robert Harris "L'homme de l'ombre" qui de façon assez transparente charge la barque de l'ancien premier ministre britannique Tony Blair. Celui-ci est accusé d'avoir fait du Royaume-Uni un vassal des USA dans la GWOT (global war on terrorism). Non seulement, c'est de notoriété publique, il a aligné la politique étrangère du Royaume-Uni sur celle de G.W Bush en Irak mais il a permis en retour des ingérences des services secrets américains dans les affaires intérieures du Royaume-Uni. Robert Harris l'accuse également d'avoir commis les mêmes crimes de guerre que les américains en commanditant des actes de torture sur des prisonniers au Moyen-Orient. Bien entendu Tony Blair n'apparaît pas sous son vrai nom et son destin dans le film est plus funeste que dans la réalité mais le modèle est clair et Pierce BROSNAN est très convaincant dans le rôle. Face à ce scandale, le "nègre" chargé d'écrire l'autobiographie "arrangée" de l'ancien ministre s'émancipe pour devenir journaliste d'investigation et rechercher la vérité. La mise en scène de Roman POLANSKI, rigoureuse et haletante de bout en bout fait merveille avec de nombreux morceaux de bravoure (l'enquête à partir du GPS, la course-poursuite à bord du Ferry, la visite de l'île etc.) Mieux encore, le cinéaste ne se contente pas de mettre son savoir-faire au service du roman, il y injecte son style et sa personnalité. On reconnaît donc des leitmotive communs avec d'autres films, principalement "Chinatown" (1974) notamment pour la scène finale (extraordinaire composition du cadre avec la longue diagonale d'où surgit la menace, la collision hors-champ remplacée par le surgissement des feuilles s'éparpillant en tourbillon, une métonymie qui décuple la puissance de la scène) et "Le Locataire" (1976) pour le fantôme du premier "nègre" décédé dont les traces de la présence dont nombreuses (le parcours du GPS mais aussi les affaires dans l'armoire et le dossier secret) qui finit par posséder son successeur. On trouve aussi des soupçons de "Cul-de-sac" (1966) et de "Frantic" (1988): un huis-clos sur une île, une résidence bunkérisée, un homme seul dans un univers hostile, quelques touches de méchanceté avec des dialogues incisifs ("Il m'a appelé mon gars!", "Il dit cela quand il ne se souviens pas du nom"; "Vous avez rédigé son intervention, cela fait de vous notre complice" etc.)

Néanmoins et en dépit de toutes ses qualités il manque quelque chose à ce film pour que je considère qu'il fasse partie des chefs-d'oeuvre de Roman POLANSKI: de l'humanité. L'homme sans nom joué par Ewan McGREGOR est parfaitement ectoplasmique. C'est voulu évidemment, cela va avec son rôle de "ghost" et cela lui donne un côté Tintin qui ne manque pas de pertinence. Le problème c'est que face à un personnage aussi lisse, il en faut d'autres qui soient hauts en couleur pour relever la sauce. Or ce n'est pas le cas. Ceux qui l'environnent sont aussi sinistres et sans âme que les murs gris de la maison-bunker dans laquelle ils se retranchent et la lande aride qui les entourent. Ils se réduisent en effet à leurs fonctions de politiciens corrompus ou d'agents secrets criminels. L'effet obtenu est donc inhumain ce qui n'est pas le cas de "Chinatown" (1974) avec ses accents tragiques ou des thrillers hitchcockiens, fondés sur les sentiments humains et les dysfonctionnements de la psyché.

Voir les commentaires

Le Crime était presque parfait (Dial M for murder)

Publié le par Rosalie210

Alfred Hitchcock (1954)

Le Crime était presque parfait (Dial M for murder)

En revoyant "Le Crime était presque parfait", j'ai été frappée par ses similitudes avec "La Corde" (1948) encore plus nombreuses qu'avec son film suivant, "Fenêtre sur cour" (1954). Outre le fait que "Le Crime était presque parfait" qui est adapté d'une pièce de théâtre se déroule presque totalement à huis-clos c'est le cynisme du personnage principal, Tony Wendice (Ray MILLAND) qui m'a fait penser à "La Corde" (1948). Même si les motivations de Tony sont crapuleuses, dans les deux cas, le criminel prend la place du cinéaste: il scénarise et met en scène le crime avec audace, ingéniosité et sang-froid en improvisant au besoin. Ainsi Tony n'est pas déstabilisé par la tournure imprévue des événements (l'homme qu'il a payé pour tuer sa femme et qui est finalement tué par elle). Au contraire il rebondit, tel un acteur devant improviser sur une scène pour semer ou dissimuler des indices sur et autour du cadavre destinés à faire accuser sa femme de crime avec préméditation afin qu'elle soit condamnée à mort. Néanmoins Tony n'est pas omniscient et c'est le petit détail qui lui échappe qui causera sa perte grâce à un inspecteur particulièrement perspicace qui lui aussi est un pro de la mise en scène à chausse-trappe. C'est au moment où il effectue sa fausse sortie que j'ai réalisé tout ce que la série "Colombo" lui devait. Enfin, "Le Crime était presque parfait" partage avec "La Corde" et son simili plan-séquence unique un caractère expérimental. "Le Crime était presque parfait" avait en effet bénéficié à sa sortie d'une technique avant-gardiste: la 3D! (qui comme le son ou la couleur existait bien avant son exploitation à grande échelle). Mais trop peu de cinéma étaient équipés ce qui n'a pas permis à la majorité du public d'apprécier le rendu sur les objets importants de l'histoire tels que les ciseaux et la clé.

D'autre part "Le Crime était presque parfait" est resté célèbre parce qu'il est le premier des trois films de Hitchcock tournés avec Grace KELLY qui incarne à la perfection la blonde hitchcockienne faussement froide fantasmée par le cinéaste. La scène des ciseaux est devenue iconique et le plan de la main ouverte est repris quasiment à l'identique dans "Psychose" (1960) sauf qu'au lieu de se refermer sur une arme castratrice lui permettant de se défendre (d'un mari qui ne supporte pas sa richesse et sa liberté de moeurs), elle étreint son futur linceul.

Voir les commentaires

Les Innocents (The Innocents)

Publié le par Rosalie210

Jack Clayton (1961)

Les Innocents (The Innocents)

Fantômes et fantasmes. Puritanisme et débauche. Sexualité (réprimée) et mort. Noir et blanc. Fleurs et reptiles. Statues et insectes. Images et sons. Enfants et adultes. Ces couples ne fonctionnent pas dans l'opposition mais selon le principe des vases communicants dans le film néo-gothique de Jack CLAYTON qui constitue l'adaptation la plus brillante du roman de Henry James, "Le Tour d'écrou" en parvenant à traduire cinématographiquement son ambiance oppressante et ses zones d'ombre. La réalisation, fondée sur la suggestion, le trouble, distille un malaise croissant alors que selon la dynamique de la contamination qui est à l'oeuvre durant tout le film, les "innocents" le paraissent de moins en moins. Ainsi le comportement de Miss Giddens (Deborah KERR, surdouée de l'interprétation des "vierges folles") face aux visions démoniaques qui l'assaillent se dérègle de plus en plus au point de devenir suspect. Cette vieille fille de pasteur encore désirable (et désirante à son corps défendant) mais corsetée, à l'image de la société victorienne devient un danger pour les enfants qu'elle est chargé de protéger. Enfants auprès desquels on pense qu'elle se réfugie comme un rempart contre sa peur du monde adulte mais manque de chance: ces enfants-là ont été corrompus. Sous le vernis policé de leur éducation aristocratique rôdent des pulsions de sexe et de mort inquiétantes qui se "matérialisent" sous la forme de spectres hantant les recoins du manoir, ceux de la gouvernante et du valet qui étaient chargés de les "éduquer" mais qui forniquaient dans tous les coins tout en se détruisant*. A cet endroit précis réside la principale zone d'ombre du livre et du film mais sa nature ne fait aucun doute. Le comportement séducteur de Miles (Martin STEPHENS), sa franchise déroutante qui révèle que le monde adulte n'a aucun secret pour lui et ses paroles en décalage complet avec son apparence de petit garçon de dix ans suscite un trouble croissant chez Miss Giddens dont le comportement se dérègle de plus en plus (tics nerveux, visage qui se couvre de sueur, vision troublée etc.) La religion s'avère impuissante à contenir ses pulsions. Le couple pervers la hante. Si consciemment elle veut sauver les enfants en les exorcisant, nul doute qu'inconsciemment elle veut prendre la place de Miss Jessel, l'ancienne gouvernante en chassant Flora à travers laquelle elle semble encore vivre pour mieux se retrouver seule avec Peter Quint le valet qui parle à travers la bouche de Miles. La dernière scène, magistrale, à la fois mortifère et orgasmique, se clôt sur un summum de malaise et d'ambiguïté.

* Je n'ai pu m'empêcher de penser à "The Servant" (1962) de Joseph LOSEY qui date de la même époque, histoire d'une subversion sociale et sexuelle dans laquelle le valet finit par posséder le maître à tous les sens du terme. Flora et Miles sont filmés comme des menaces dans "Les Innocents" notamment par le jeu de la contre-plongée, qu'ils le soient réellement ou seulement dans l'imagination de Miss Giddens.

Voir les commentaires

Le Convoyeur

Publié le par Rosalie210

Nicolas Boukhrief (2004)

Le Convoyeur

L'accroche donne l'une des clés du film: "Mille euros par mois, un million dans chaque sac". Ou quand des smicards en voie de précarisation se retrouvent à convoyer des fortunes dont il ne verront jamais la couleur mais pour lesquelles ils risquent leur vie, on comprend qu'ils "pètent les plombs". Selon les caractères, cela se traduit par des dépressions, des suicides sur le lieu de travail, des troubles mentaux, des accès de violence ou le basculement dans le grand banditisme. La précision avec laquelle le film de Nicolas BOUKHRIEF dresse ces portraits de convoyeurs au bord de la crise de nerf donne au film beaucoup de relief tout en l'ancrant dans le drame social. Comme chez Stéphane BRIZÉ ou Ken LOACH, les conditions de travail périlleuses de ces prolétaires sont montrées avec force détails ainsi que leurs angoisses face au rachat programmé de leur société par des américains chargés de la renflouer en la modernisant mais aussi en y faisant le ménage. Et chacun de se demander quel sera son sort ce qui nourrit d'autant plus le climat paranoïaque de ce quasi huis-clos lorsqu'y entre Alexandre Demarre (Albert DUPONTEL), personnage opaque, indéchiffrable qui nourrit tous les fantasmes: est-il la taupe des américains venu espionner les employés? Ou bien est-il le traître qui renseigne les braqueurs qui tuent les convoyeurs les uns après les autres? Car "Le Convoyeur" est également un thriller percutant qui lorgne du côté du vigilante movie (c'est d'ailleurs le nom de la société) avec son cow-boy solitaire qui semble surgir du néant pour mieux y retourner. Un homme cependant profondément tourmenté, traumatisé à qui Albert DUPONTEL donne une interprétation profondément habitée. Face à lui Jean DUJARDIN est ambigu à souhait (pour mémoire, les deux acteurs se sont retrouvés quelques années plus tard dans "Le Bruit des glaçons" (2010), l'un jouant le cancer de l'autre et Dujardin a fait un hilarant caméo dans "9 mois ferme"). On reconnaît aussi d'autres acteurs proches de Dupontel ayant joués dans nombre de ses films tels que Claude PERRON et Nicolas MARIÉ. Bref "Le Convoyeur" est un film atypique par son mélange des genres autant que par son casting de haut niveau et qui tape dans le mille.

Voir les commentaires

Pale Rider-Le Cavalier solitaire (Pale Rider)

Publié le par Rosalie210

Clint Eastwood (1985)

Pale Rider-Le Cavalier solitaire (Pale Rider)

Le générique de "Pale Rider", le troisième des quatre westerns réalisés par Clint EASTWOOD* alors que le genre était moribond est un modèle d'épure cinématographique en plus d'être un film sur les origines de l'Amérique. Dès le générique, alors qu'aucun mot n'a encore été prononcé, le spectateur a déjà saisi l'enjeu principal du film à savoir celui de la lutte entre deux conceptions opposées du monde grâce au principe du montage alterné. D'un côté, une communauté de petits prospecteurs qui vit en harmonie avec la nature ce que souligne une bande son paisible. De l'autre, le bruit et la fureur des mercenaires envoyés par le magnat Coy LaHood (Richard DYSART) pour terroriser les villageois et les faire partir afin que ce dernier puisse faire main-basse sur leurs terres. C'est l'histoire de la lutte entre les petits entrepreneurs indépendants et les trusts qui en dépit des lois votées par les gouvernements dans la deuxième moitié du XIX° pour tenter de les dissoudre ont largement façonné le capitalisme américain. Une lutte sociale bien sûr mais aussi une lutte écologique. L'entreprise de Coy LaHood est montrée comme prédatrice aussi bien sur les hommes (les raids sur le village, la tentative de viol sur Megan par le fils LaHood joué par Chris PENN) que sur la nature: paysages défoncés, eaux détournées, pollutions etc.

Pour arbitrer cette lutte entre deux directions possibles pour une Amérique alors en construction propre à la mythologie du western, Clint EASTWOOD choisit non pas une dimension civique comme l'aurait fait John FORD mais une dimension mystique. Son personnage énigmatique est un fantôme revenu d'entre les morts à la suite de la prière de Megan (Sydney PENNY) dans la forêt qui demande qu'un miracle vienne la sauver, elle et l'ensemble des villageois. Le caractère biblique du personnage ne fait pas de doute, il apparaît aux yeux de Megan et de sa mère alors que la première récite un extrait de l'Apocalypse: " Et voici que parut un cheval d'une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait "la Mort", et l'enfer l'accompagnait." Cette figure d'ange de la mort provient également des légendes païennes convoquées par la prière de Megan dans la forêt tout comme le "prêcheur" (nouvel avatar de "l'homme sans nom") s'avère être un impitoyable justicier qui règle des comptes personnels tout en insufflant aux villageois la force qui leur manque pour tenir tête à leurs adversaires corrompus. Sur un plan plus intime, il travaille de même à souder Hull Barrett (Michael MORIARTY), Sarah (Carrie SNODGRESS) et Megan en se servant du désir qu'il suscite auprès de ces deux dernières. J'aime beaucoup cette ambivalence du sauveur, son aspect très masculin mais son apparition due à la magie féminine, son comportement individualiste et en même temps le fait qu'il prend la défense des plus faibles et de la nature, son détachement vis à vis des passions terrestres et en même temps la caractère impitoyable de ses actes. L'économie de gestes, l'économie de mots, le hiératisme de la haute figure du prêcheur lui confèrent un charisme directement héritée des films de Sergio LEONE qui renforce sa dimension surnaturelle.

* Que beaucoup considèrent comme se situant dans la continuité des précédents voire de toute sa carrière dans le western et comme une relecture moderne de "L'Homme des vallées perdues" (1953) à qui il emprunte la plupart de ses thèmes et motifs mais auxquels il donne une direction différente.

Voir les commentaires

Joker

Publié le par Rosalie210

Todd Phillips (2019)

Joker

"Joker" est l'archétype du film roublard. Il s'agit d'un film mainstream (couronné d'ailleurs par un immense succès critique et public) de 2019 qui se fait passer pour un film anti système en recyclant habilement les films américains contestataires des années 70, "Taxi Driver" (1976) en tête*. Sauf qu'on ne peut avoir le beurre et l'argent du beurre. Certes, "Joker" épouse le point de vue du psychopathe comme le faisait Martin SCORSESE avec Travis Bickle. Mais celui-ci s'avérait être un pur produit des pires travers de la société dont il était issu ce qui tempérait largement son potentiel statut de victime de cette même société et c'est non sans ironie que celle-ci en faisait son héros après qu'il ait "nettoyé" la ville dans le sang. Arthur nous est presque présenté comme un "innocent", extérieur à la société dans laquelle il vit. A force de subir les pires avanies (de sa mère, des Wayne et de leurs employés, du présentateur qu'il admire, des institutions qui coupent les crédits des soins dont il a besoin, de ses collègues et de son patron) il "pète les plombs" et se transforme en justicier vengeur mais ce n'est pas de sa faute, c'est les autres (le film reste bien flou d'ailleurs sur les responsabilités politiques des coupes sociales qui ont commencé dès qu'il a fallu financer la guerre du Vietnam). Il finit donc à l'asile au lieu d'être intégré ce qui aurait été autrement plus subversif. La mécanique binaire de son comportement est outrancièrement surlignée (toi tu es gentil avec moi je t'épargne mais toi tu es méchant, je te massacre avec une complaisance pour la violence qui me déplaît profondément) ne laissant aucune place à une quelconque profondeur. Quant au genre adopté par le film, celui du "drame social", il sonne faux parce que là encore il est outrageusement simplifié: d'un côté les Wayne dans leur manoir, de l'autre le futur Joker dans son taudis. Quand la seule "solution" proposée est que les pauvres tuent les riches, on est dans la même logique que dans "Batman - The Dark Knight Rises" (2012): ne montrer que l'aspect néfaste des révolutions socialistes pour terroriser et ainsi conforter le conservatisme ambiant. Le one man show de Joaquin PHOENIX est suffisamment fascinant pour dissimuler cette béance de véritables enjeux. Quant à le comparer à la performance de Heath LEDGER cela relève de la malhonnêteté tant les films diffèrent: ce dernier était intégré à un vaste ensemble architectural à la Christopher NOLAN et n'apparaissait que sporadiquement alors que "Joker" repose tout entier sur les épaules de son interprète qui est de tous les plans.

Je continue à penser que la magie du cinéma repose au moins en partie sur une bonne dose de mystère. Des angles morts, des creux, du hors-champ qui laisse du champ au spectateur pour combler s'il le souhaite ces non-dits, ces non-filmés avec sa propre interprétation, sa propre imagination. Or le système des franchises est en train de tuer cette partie vitale du cinéma et ce n'est pas "Joker" qui me fera changer d'avis. L'aspect commercial est certes central dans cette démarche mais elle n'explique pas tout. Il y a une frénésie de contrôle qui n'a plus de limites comme le montre l'exemple de la saga des "Animaux fantastiques" qui s'avère être un prétexte pour éclairer le spectateur (qui n'a rien demandé) sur les moindres détails de la jeunesse de Dumbledore, son duel avec Grindelwald etc. Même chose avec "Star Wars" dont on nous annonce une énième trilogie qui décortiquera la jeunesse de Yoda et ce en dépit du ratage de "Solo: A Star Wars Story" (2018) qui tentait d'en faire de même avec Han Solo. "Joker" se situe dans cette continuité, il est d'ailleurs question d'en faire une trilogie.

* Même si la présence de Robert De NIRO dans le rôle du présentateur est une allusion à un autre film de Martin SCORSESE, "La Valse des pantins" (1983) .

Voir les commentaires

Les Misérables

Publié le par Rosalie210

Ladj Ly (2019)

Les Misérables

La première fois que j'ai entendu parler de Montfermeil, c'était en lisant "Les Misérables" de Victor Hugo. En effet, dans le livre qui se déroule au début du XIX°, Montfermeil est un village qui se trouve sur le chemin de Fantine, partie de Paris pour travailler à Montreuil-sur-mer. Elle y croise l'auberge des Thénardier et a l'idée d'y laisser sa fille Cosette, laquelle est sauvée quelques années plus tard des griffes des deux aubergistes qui la maltraitent par Jean Valjean, lui-même poursuivi par le policier Javert.

En 2019, Montfermeil et sa commune limitrophe, Clichy-sous-bois, toutes deux en Seine-Saint-Denis font partie des villes les plus pauvres de l'Île de France. De grands ensembles aux noms bucoliques trompeurs ("les Bosquets", "Le Chêne pointu") y ont été construits dans les années soixante pour loger une population urbaine en pleine explosion sous le triple effet du baby boom, de l'exode rural et de l'immigration. Avec la crise des années soixante dix, ceux-ci sont devenus des lieux de délinquance et d'exclusion alors que les bâtiments se sont taudifiés et les quartiers, ghettoïsés. En dépit des politiques volontaristes de rénovation urbaine entreprises depuis les années quatre vingt dix, l'environnement urbain y reste délétère. C'est de Clichy-sous-bois qu'est partie l'émeute de 2005 après la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur électrique où ils s'étaient réfugiés pour fuir la police. Ainsi à une misère sociale a succédé une autre misère sociale, aux "classes dangereuses" ont succédé les "racailles" et c'est bien sous le signe de Victor Hugo, ardent républicain mais également défenseur des opprimés que Ladj LY qui a grandi à Montfermeil a placé son premier film de fiction. Il avait déjà réalisé un court-métrage du même nom et co-réalisé avec Stéphane de FREITAS le documentaire "A Voix Haute - La Force de la Parole" (2016) que j'avais beaucoup apprécié. D'autre part, il est issu d'une pépinière de talents, le collectif Kourtrajmé dont provient également le photographe JR.. En 2018, Ladj Ly a créé une école gratuite de cinéma du même nom à Clichy-sous-bois et Montfermeil.

"Les Misérables" qui commence par une scène de communion nationale sous l'effet de la victoire de la France lors de la coupe du monde 2018 (qui déjà vingt ans plus tôt avait été l'une des rares occasions de célébrer la France "black-blanc-beur" avant que l'âpre réalité ne reprenne le dessus) se termine sur une scène de guérilla urbaine dans une cage d'escalier pas si éloignée des barricades du XIX° (Victor Hugo, encore et toujours). Entre les deux, le film qui en dehors du prologue et de l'épilogue respecte d'une façon magistrale la règle des trois unités (lieu -la cité-, temps -une journée, "la pire de sa vie" dira un des policiers- et action) suit une brigade de trois policiers aux tempéraments différents confrontés aux difficultés du terrain. Un terrain lui-même complexe avec de multiples interlocuteurs plus ou moins influents (frères musulmans, voyous repentis et réinsérés dans le tissu local, gitans bien remontés etc.) mais qui peinent à canaliser la colère des plus jeunes. Laquelle s'exprime de deux façons bien différentes: par la violence pour le jeune Issa, victime d'une "bavure" policière qui en fait n'en est pas une* puis d'une scène de représailles disproportionnée par rapport à l'acte commis. Un cercle vicieux sans issue. Et par l'arme du témoignage filmé longtemps pratiquée par Ladj LY pour dénoncer les violences policières comme ce fut le cas récemment aux USA pour George Floyd. Arme désormais à la portée de tous avec les smartphones et les réseaux sociaux qui permet au simple citoyen de se transformer en lanceur d'alerte même quand il est très jeune: le bien dénommé "Buzz" n'est pas plus vieux qu'Issa et pas mieux encadré par sa famille. Mais au lieu d'avoir un cocktail molotov dans les mains, il a un drone doté d'une caméra, la meilleure arme qui soit. Cependant le film de Ladj Ly n'est pas manichéen. Policiers et banlieusards sont embarqués dans la même galère faite d'abandon (de l'Etat), de peur, d'impuissance et donc de violence.

* La discussion entre Stéphane, le flic fraîchement muté et Gwada responsable du tir de flashball fait ressortir les mêmes mécanismes que dans les guerres asymétriques de décolonisation ce qui suggère que la guérilla entre police et jeunes des cités se situe dans la continuité de ces conflits non réglés typiques des sociétés postcoloniales.

Voir les commentaires

Cul-de-sac

Publié le par Rosalie210

Roman Polanski (1966)

Cul-de-sac

Après Catherine DENEUVE dans "Répulsion" (1965), Roman POLANSKI a choisi de tourner son troisième film avec sa soeur Françoise DORLÉAC et une partie de l'équipe de "Répulsion" (1965) (même chef opérateur Gilbert TAYLOR, même scénariste Gérard BRACH, même compositeur Krzysztof KOMEDA). Le résultat est par conséquent tout aussi atypique et fascinant. Le thriller à huis-clos est transposé dans un décor naturel grandiose, un château sur la presqu'île de Lindisfarne en Angleterre qui à marée haute se coupe du monde. Quant à l'ambiance, elle n'est pas horrifique comme dans "Répulsion" (1965) mais elle baigne plutôt dans l'humour noir. Personnages improbables et situations absurdes font furieusement penser au "En attendant Godot" de Samuel Beckett. Une référence qui était explicitement assumée dans le premier titre du film "Si Katelbach arrive". Quant aux jeux de rôles sadomasochistes auxquels se livrent les trois personnages principaux issus de classes sociales différentes, ils font penser à du Harold Pinter, dramaturge mais également scénariste, notamment du film "The Servant" (1962) qui explorait une relation dans laquelle les rapports entre le maître et le serviteur s'inversaient. C'est aussi un peu le cas ici mais en mode grotesque. George (Donald PLEASENCE), le propriétaire du château et époux de la très belle, très jeune (et aussi très dénudée) Térésa (Françoise DORLÉAC) est cocu, beaucoup plus âgé, bigleux, chauve, couard, bête et efféminé. Il ressemble à une poupée de chiffons que Térésa s'amuse d'ailleurs à travestir. Elle-même est une allumeuse qui passe son temps à "pêcher" la crevette ou plutôt les apollons des environs et à se moquer ouvertement de son mari (qu'elle a sûrement épousé pour son fric même si cela n'est pas ouvertement dit). Voilà que débarque au beau milieu de ce couple déjà mal apparié un gangster en cavale rustre et patibulaire (Lionel STANDER qui apparemment se comportait aussi mal avec l'équipe qu'avec les personnages dans le film) qui prend ses aises dans le château comme s'il en était le maître. Très misogyne, il méprise voire humilie Térésa (qu'il a vu en pleine action avec un de ses amants), surtout quand elle essaye de prendre le dessus sur lui. Mais son souffre-douleur préféré est bien entendu George même si devant les invités, chacun fait semblant de reprendre la place sociale qui lui revient. Invités qui d'ailleurs sont plutôt des pique-assiette flanqués d'un petit garçon particulièrement insupportable. C'est avec ce film que j'ai réalisé la disposition à la méchanceté du cinéma de Roman POLANSKI que l'on retrouve par exemple dans l'ultra-théâtral "Carnage" (2011).

Voir les commentaires

J'accuse

Publié le par Rosalie210

Roman Polanski (2019)

J'accuse

Un homme seul en proie à l'hostilité générale pendant les 3/4 du film. Une ambiance de plus en plus pesante au fur et à mesure que la distorsion entre la vérité des faits et le mensonge d'Etat (ou plus exactement le mensonge de l'armée couvert par l'Etat) devient plus manifeste. Des plans anxiogènes sur des rues ou des places désertes filmées en diagonale où l'on craint ce qui peut surgir depuis le fond du cadre. Des autodafés de livres, des vitres de magasins juifs brisées. L'enfermement, encore et toujours quand les fenêtres refusent obstinément de s'ouvrir et quand des policiers en civil guettent au pied de l'immeuble l'homme traqué qui se terre derrière elles. L'espace qui se réduit, le piège qui se referme. Bref, la signature de Roman POLANSKI est partout dans ce film remarquable qui est moins une reconstitution historique qu'un thriller d'espionnage centré sur un personnage clé mais méconnu de l'affaire Dreyfus: le lieutenant-colonel Picquart (Jean DUJARDIN qui habite à merveille le rôle ce qui ne m'a guère surpris). Le film raconte comment alors qu'il avait été promu chef du service de contre-espionnage son enquête impartiale et minutieuse lui permit de découvrir rapidement l'identité du vrai coupable. Mais elle conduisit fatalement à arracher le masque des cadres de l'armée qui sous une surface honorable se comportaient en mafiosi prêts à tout pour étouffer la vérité. Parce qu'il refusa de jouer leur jeu ou plutôt comme il le dit dans l'un des rares moments où il se laissa aller au rire grinçant, leur énorme farce, il dérangea et devint donc l'homme à abattre. Il finit d'ailleurs par partager le sort d'Alfred Dreyfus (Louis GARREL) lorsqu'il fut arrêté et incarcéré pour avoir fabriqué soi-disant une fausse preuve contre Esterhazy (qui était authentique) alors que le lieutenant-colonel Henry (Grégory GADEBOIS) en fabriquait lui une de toutes pièces pour accabler Dreyfus*. L'ironie suprême de l'histoire, c'est que le lieutenant-colonel Picquart, en homme de son temps croyait aux valeurs de l'armée et partageait donc leur antisémitisme lequel infusait d'ailleurs dans toute la société française et la majorité des médias. En revanche, il ne partageait pas leurs penchants pour les compromissions et c'est ce qui finit par le faire tomber dans le camp des dreyfusards, lesquels n'apparaissent que dans la dernière partie du film avec à leur tête Georges Clémenceau (alors directeur du journal "l'Aurore" dans lequel paraît la tribune "J'accuse") et Emile Zola, écrivain si assoiffé de justice et de vérité qu'il en fera les titres de deux de ses quatre évangiles ("Vérité" raconte d'ailleurs l'affaire Dreyfus de façon à peine voilée). Roman POLANSKI souligne particulièrement l'injustice faite à ces hommes avec les condamnations de Dreyfus, Picquart puis Zola, il montre également le lien entre le mensonge institutionnel et en toile de fond la pression populaire et médiatique même si c'est la solitude de l'homme présumé coupable qui domine le film.

* La distribution convoque pas moins de huit sociétaires de la Comédie française! Par ailleurs l'histoire de la vraie preuve que l'on fait passer pour fausse et des faux documents fabriqués pour être présentés comme de vraies preuves renvoient à la réflexion de George Orwell dans "1984", aux négationnistes, faussaires de l'histoire et aujourd'hui aux fake news et autres "faits alternatifs".

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>