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Articles avec #film experimental tag

Trois vies et une seule mort

Publié le par Rosalie210

Raoul Ruiz (1996)

Trois vies et une seule mort

"Trois vies et une seule mort" est un film de Raoul RUIZ qui ressemble beaucoup à un rêve. Dans ce qui s'apparente à une mise en abyme, on y voit un même acteur (Marcello MASTROIANNI dans l'un de ses derniers rôles) endosser différents personnages: tour à tour il se fait clochard, majordome, professeur ou bien chef d'entreprise (un peu comme le faisait Denis LAVANT dans "Holy Motors") (2012). Néanmoins, tous ces rôles sont reliés entre eux par quelques éléments récurrents. Par exemple une clochette qui lorsqu'elle tinte provoque toujours le même TOC, quel que soit le rôle. Et aussi des éléments typiques du rêve comme des murs qui s'éloignent, des gens qui glissent, apparaissent ou disparaissent (à l'aide de trucages artisanaux qui font penser à ceux de Georges MÉLIÈS), l'impossibilité de sortir d'une pièce ou au contraire de rejoindre l'immeuble d'en face, une distorsion systématique de l'espace-temps qui ironiquement a pour contrepoint les interventions d'un imperturbable Pierre BELLEMARE dans son propre rôle qui plaque sa manière de raconter linéaire (une représentation du temps très occidentale) sur ce récit à la structure plutôt circulaire. Si l'on ajoute une présence animale très affirmée dans certaines scènes (un serpent, des poussins), on pense aux films surréalistes de Luis BUÑUEL, notamment dans sa dernière période. Mais chez Raoul RUIZ, pas de sous-texte socio-politique, on est davantage dans le manifeste poétique. "Trois vies et une seule mort" est une ode au voyage sans pour autant qu'il n'y ait besoin de se déplacer. Il s'agit plutôt d'évasion dans d'autres vies possibles comme le montre les plans de fenêtre ouverte et la tentation de se jeter dans le vide. Pas seulement pour Marcello MASTROIANNI et ses divers avatars auquel le réalisateur rend un hommage appuyé mais aussi pour les autres personnages joués par des acteurs et actrices venus d'horizons divers. Maria (Marisa PAREDES) est tantôt une femme qui se fond dans le décor et tantôt une cougar. Cécile et Martin (Chiara MASTROIANNI et Melvil POUPAUD) font tantôt la manche et mènent tantôt la vie de château. Tania (Anna GALIENA) est tantôt une prostituée et tantôt une chef d'entreprise adepte de pratiques échangistes. Les identités s'avèrent aussi changeantes, aussi instables que les décors ou la temporalité bien que là encore, des éléments récurrents rattachent tous ces personnages à une même famille sur trois générations.

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Ménilmontant

Publié le par Rosalie210

Dimitri Kirsanoff (1926)

Ménilmontant

"Ménilmontant" est le deuxième film de Dimitri KIRSANOFF, cinéaste français d'origine estonienne (comme les fondateurs du studio Albatros, il a été chassé de Russie par la révolution bolchévique) dont l'activité couvre une période allant des années vingt jusqu'à la fin des années cinquante et l'avènement de la nouvelle vague. "Ménilmontant" est l'un des plus importants (a défaut d'être le plus célèbre) films de l'avant-garde des années vingt, une oeuvre singulière sans intertitres qui frappe par sa puissance expressive. L'histoire très marquée par la fatalité annonce le réalisme poétique tout en rappelant par son intrigue "Les Deux orphelines" (1921) de D.W. GRIFFITH: deux soeurs dont les parents sont sauvagement assassinés sombrent dans la déchéance après avoir été séduites et abandonnées par le même homme. Les deux actrices sont fascinantes dans leur capacité à incarner leur personnage à divers âges de leur vie, particulièrement Nadia SIBIRSKAÏA dont Dimitri KIRSANOFF (qui fut son époux) ne se lasse pas de filmer le beau visage. La mise en scène, fluide, dynamique et riche (surimpressions, caméra mobile, montage rapide, notamment de gros plans de visages expressifs saisis sur le vif à la manière de Sergei EISENSTEIN) est très moderne. Enfin comme beaucoup de films de cette époque, on a un bel aperçu du Paris d'autrefois, Ménilmontant étant alors un quartier populaire et industrialisé proche de Belleville dans laquelle l'héroïne, véritable "fleur de macadam" semble emprisonnée (au point de marquer les jours qui passent sur les murs), ses seuls échappatoires étant des flashbacks nostalgiques sur son enfance ou des pensées suicidaires liées à sa situation misérable de mère célibataire SDF qui découvre en prime que sa soeur se prostitue.

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Fait divers

Publié le par Rosalie210

Claude Autant-Lara (1923)

Fait divers

"Fait divers" est le premier film de Claude AUTANT-LARA. C'est un court-métrage expérimental à la tonalité surréaliste, une oeuvre phare de l'avant-garde artistique des années 20 qui comme "Le Dernier des hommes" (1924) de F.W. MURNAU raconte une histoire en se passant des intertitres. Pour parvenir à comprendre ce qui se passe dans la tête d'un homme jaloux (Monsieur 1 joué par Roland Barthet) qui soupçonne sa maîtresse (la propre mère du réalisateur, Louise Lara) de le tromper avec Monsieur 2 (Antonin ARTAUD), le réalisateur transforme son film en une séquence onirique à tendance cauchemardesque à l'aide des possibilités offertes par la grammaire du cinéma muet, faisant des associations d'images-idées par le biais du montage ou des surimpressions. Il utilise également les ralentis, les accélérés, des plans qui tanguent et divers trucages pour exprimer les pulsions de meurtre que le personnage a vis à vis de son rival. Les gros plans récurrents de mains (gantées ou non) avec en surimpression un calendrier qui affiche des dates dans le désordre mais toutes relatives à la guerre laissent entendre dès le début du film l'envie d'étrangler qui finit par se concrétiser en réifiant la chair. D'autres plans de mains entourant voire s'enfonçant dans la chair ont à l'inverse un caractère sensuel tout comme certaines des scènes qui tanguent, cette instabilité pouvant exprimer le basculement dans la folie meurtrière ou au contraire dans l'ivresse du désir.

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Le Temps retrouvé

Publié le par Rosalie210

Raoul Ruiz (1999)

Le Temps retrouvé

Il fallait oser! Oui il fallait oser s'emparer d'un monument de la littérature française de 4000 pages réputé inadaptable au cinéma. Mais pas pour Raoul Ruiz, amateur de constructions cinématographiques savantes et décalées d'autant qu'il avait obtenu les moyens financiers nécessaires à une superproduction avec un très gros casting fait d'habitués de son cinéma (comme Christian Vadim, Edith Scob, Jean-François Balmer ou Elsa Zylberstein) mais incluant également les acteurs et actrices les plus populaires du moment (comme Emmanuelle Béart, Vincent Perez ou Chiara Mastroianni) ainsi que des habitués du cinéma rohmérien (Pascal Greggory, Arielle Dombasle). 

Le résultat est un labyrinthe mental qui mélange les réminiscences de Marcel, alter ego de Marcel Proust avec celles qui sont propres à Raoul Ruiz. On lorgne tantôt du côté de l'atmosphère de "Mort à Venise" (mais à Balbec alias Cabourg pour les intimes avec en toile de fond non la peste mais la guerre et la grippe espagnole) et tantôt du côté de celle de "Fanny et Alexandre" de Ingmar Bergman (la rivière qui coule, les costumes d'enfant Belle Epoque, la lanterne magique), le tout à l'ombre des salons mondains et de leur faune pittoresque aux moeurs pas toujours très catholiques (allusion à la judéité que Albert Bloch s'emploie en vain à dissimuler en changeant de nom mais aussi et surtout à mise en relief de l'homosexualité sous toutes ses coutures: masculine, féminine, épisodique, exclusive, SM...). C'est créatif, déroutant forcément, pas toujours pleinement convaincant car tout est mis sur le même plan (notamment ce qui relève de l'intime et ce qui relève de la vie sociale) et au bout de 2h30 de ce ballet incessant entre passé et présent, réel et fiction, mémoires et étude de moeurs, la surenchère finit par lasser. Pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres, Arielle Dombasle est de trop, Marie-France Pisier dans le rôle de Mme Verdurin aurait suffi dans le genre salonnarde snob.

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Jauja

Publié le par Rosalie210

Lisandro Alonso (2014)

Jauja

"Jauja" qui signifie "Eldorado" est une expérience cinématographe assez radicale qui peut dérouter par son ascétisme mais qui s'avère en fait très riche*. Je le rapprocherais d'au moins trois autres films:

- "La Prisonnière du désert" (1956) parce qu'il s'agit d'une épure de western (mais en Patagonie, le réalisateur étant argentin) et que le personnage principal (joué par Viggo MORTENSEN) est un capitaine danois à la recherche de sa fille disparue (volontairement au départ puis "évanouie dans la nature") dans cette immensité sauvage quelque part à la fin du XIX° siècle sur fond de conquête coloniale et de massacre des autochtones.

- "Gerry" (2002) pour les longs plans-séquence d'un homme déraciné qui marche dans un désert sans fin non à la recherche d'une issue mais d'un fantôme.

- "2001 : l'odyssée de l espace" (1968) en raison des failles spatio-temporelles à travers un objet qui ici n'est pas un monolithe noir mais une simple figurine de soldat en bois (du genre casse-noisette). On peut y ajouter un chien et une caverne (et là on pense à "Pique-nique à Hanging Rock" (1975) et à ses mystérieuses disparitions inexpliquées de jeunes filles occidentales en territoire aborigène). Le saut temporel dans notre époque nous amène à nous demander si ce que nous avons vu du XIX° avec ses paysages désertiques et ses tentes pour seuls abris relève d'une histoire qui serait alors généalogique (et expliquerait l'apparition à la fin du XX° des arbres et de la maison, symboles d'enracinement) ou du rêve (le saut temporel commence par le réveil de celle qu'on croit être Ingeborg, la fille du capitaine danois mais il s'avère qu'il s'agit vraisemblablement de sa descendante a moins qu'elle ait dormi 100 ans ce que le château, la forêt peuvent suggérer sans parler de la pelade du chien) ou les deux.

"Jauja" partage avec les deux derniers films l'économie de paroles, le caractère contemplatif (et donc la lenteur), la réduction de l'humain à l'état non de figurine mais de figurant perdu dans un univers beaucoup plus vaste que lui et enfin l'aspect énigmatique car plus le film avance, plus il tend vers l'abstraction, le surnaturel et la métaphysique.

On peut ajouter deux caractéristiques formelles qui relient "Jauja" aux débuts du cinéma: outre le fait que sans être muet, le film n'est pas très bavard, l'image est au format carré 1:33 ce qui surprend, nous qui sommes habitués plutôt au cinémascope pour filmer d'immenses paysages. Enfin celle-ci bénéficie d'une grande profondeur de champ et la composition des plans qui sont fixes se fait selon une diagonale qui amène le spectateur à s'intéresser à deux histoires en parallèle: celle qui se déroule au premier plan et celle qui est esquissée en arrière-plan et n'est pas facilement déchiffrable d'ailleurs. Une manière de suggérer là encore que l'on navigue dans deux dimensions, deux temporalités et deux espaces.

* Il est cependant considéré comme le film le plus accessible de Lisandro ALONSO.

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Mon oncle d'Amérique

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1980)

Mon oncle d'Amérique

C'était l'un des rares films de Alain RESNAIS que je n'avais pas encore vu. Il m'est arrivé d'être déçu par certains de ses films, quand les parti-pris formels prenaient le pas sur une dimension humaniste atrophiée ("Je t aime, je t aime" (1967), "Pas sur la bouche" (2003) ou encore "Vous n avez encore rien vu" (2012) pour n'en citer que quelque uns). Mais ce n'est pas le cas ici. "Mon Oncle d'Amérique" est un grand film absolument bouleversant. Il l'est d'autant plus qu'il se situe à l'exact croisement des deux parties de la filmographie de Alain RESNAIS, celle des années 50 à 70 à dominante historique et mémorielle et celle des années 80 à 2010 davantage axée sur un petit théâtre social à l'artificialité surlignée trop étroit pour des individus en quête d'absolu. Dans "Mon oncle d'Amérique", il réussit le tour de force grâce à sa mise en scène (choix des plans, montage, découpage etc.) de concilier harmonieusement deux dimensions contradictoires et à faire sens:

- D'une part la dimension sociologique, incarnée par trois personnages venus d'horizons très divers, dont on suit le parcours de la naissance à l'âge adulte et qui sont appelés à se rencontrer et à interagir: un bourgeois carriériste, Jean Le Gall (Roger PIERRE), une actrice puis styliste et ancienne militante communiste issue d'un milieu modeste, Janine Garnier (Nicole GARCIA) et enfin un fils de paysans catholiques devenu directeur d'usine, René Ragueneau (Gérard DEPARDIEU). Cette dimension sociologique s'appuie sur les travaux du neurobiologiste Henri Laborit, un spécialiste du comportementalisme animal et humain. Ses interventions sont ponctuées d'illustrations établissant un parallèle entre ses expériences sur les rats de laboratoire et celles qui animent les comportements de Jean, Janine et René, révélant leur caractère primitif (la fuite ou la lutte face à une situation désagréable ou douloureuse, la recherche de gratifications et de récompenses, l'inhibition génératrice d'angoisse et de somatisations diverses face à une situation d'impuissance). Cette lecture fait la part belle aux déterminismes sociaux puisqu'elle se fonde sur la loi de la jungle dans laquelle le plus fort l'emporte sur le plus faible. Et il s'avère qu'effectivement Janine bat en retraite face à l'épouse légitime de Jean et que René, considéré comme meilleur exécutant que décideur est déclassé à plusieurs reprises sans pouvoir véritablement riposter, sinon contre lui-même. Même Jean, le plus privilégié des trois connaît un moment de disgrâce qui le rend malade.


- Mais à cette dimension fataliste de la destinée humaine (c'est à dire axée sur des phénomènes sur lesquels il n'a pas de prise), Alain RESNAIS superpose la dimension émotionnelle et spirituelle, intimiste, qui prend le pas sur la dimension pulsionnelle grâce au jeu plein de sensibilité des comédiens, tous remarquables et à sa mise en scène empathique qui nous fait ressentir leurs angoisses, leur souffrances, leurs peurs, leurs tristesse notamment grâce à des gros plans expressifs sur leurs visages. Mais ce qui m'a le plus remué est l'idée de visualiser leur âme à l'aide d'images récurrentes d'une star de cinéma issue du passé. Les pulsions primitives cèdent le pas à ce que l'homme a de plus élevé, de plus noble, sa capacité à vibrer, à aimer et à créer. René est ainsi suivi comme une ombre par Jean GABIN (une filiation assez évidente avec Gérard DEPARDIEU) alors que Janine elle voit un Jean MARAIS chevaleresque et romantique apparaître dans des images d'une beauté à couper le souffle (et qui donnent envie de voir tous les films dont elles sont issues).

La conciliation des deux dimensions atteint une portée historique, philosophique et métaphysique. Henri Laborit explique que la méconnaissance du fonctionnement du cerveau humain conduit à l'utiliser pour dominer ou détruire l'autre. Et Alain RESNAIS montre immédiatement en images ce que cela signifie à l'aide de travellings sur des bâtiments en ruine qui renvoient au souvenir des guerres passées et aux horreurs qui les ont accompagnées, horreurs dont Alain Resnais a rendu compte dans ses premiers films. Par là-même, il relie explicitement les deux dimensions à l'oeuvre dans son récit en montrant que les pulsions non apprivoisées peuvent détruire toute la beauté dont l'homme est capable et qu'il devient urgent selon la maxime de Socrate d'apprendre à se connaître en pleine conscience.

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Pierrot le Fou

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1965)

Pierrot le Fou

En hommage à Jean-Paul Belmondo, j'ai eu envie de revoir enfin "Pierrot le Fou". Enfin car cela faisait plusieurs décennies que je ne l'avait pas revu. Liste d'impressions, non exhaustive (mais comment l'être avec ce film foisonnant qui fourmille d'idées, d'images, de citations...):

- De la première vision du film quand j'étais enfant, il ne m'est resté qu'un seul souvenir: les couleurs primaires.  Le bleu, le rouge, le jaune. J'avais l'impression que Pierrot-Ferdinand juste avant de se faire exploser était devenu un indien. Avec une peinture de guerre, des plumes (les bâtons de dynamite) et que le feu de l'explosion servait à lancer des signaux. Pas étonnant que ce soit la seule scène qui me soit restée en mémoire. La picturalité du film est telle qu'il est impossible de ne pas en conserver une trace.

- A la deuxième vision, j'ai remarqué d'abord la présence de Samuel Fuller qui vient apporter un vent cinématographique venu d'outre-atlantique. Comme il le fera quelques années plus tard dans "L'Ami américain" de Wim Wenders. Deux films qui ont pour personnage principal un homme qui ne supporte plus sa vie conformiste étriquée et qui envoie tout balader pour goûter enfin à la liberté "bigger than life" imprégnée de film noir (gangsters, femme fatale, issue fatale, tueurs à gages se retrouvent dans l'un ou l'autre de ces films ou les deux) mais aussi de road-movie, autre genre associé à l'Amérique dont Wenders a réalisé l'un des plus beaux fleurons. Même si la cavale de Pierrot-Ferdinand et de Marianne (Anna Karina) ressemble bien davantage à celle de "Bonnie et Clyde" qu'à celle de "Paris-Texas".

- Pourtant il y a aussi du contemplatif dans "Pierrot le Fou". Entre deux scènes de cavale effrénées (que Luc Lagier de "Blow Up" associe à "Sailor et Lula" de David Lynch ce qui est d'autant plus pertinent qu'il utilise un code couleur et des filtres assez semblables), Jean-Luc Godard fait respirer ses personnages dans ce qui s'apparente à "la possibilité d'une île" façon Paul et Virginie, On y dort sur la plage, on y apprivoise un perroquet, on y chante mais on s'y ennuie aussi beaucoup "Qu'est ce que je peux faire? Je ne sais pas quoi faire" entre autre phrases cultes reprise comme on le découvre dans "Blow Up" jusque dans un épisode de Tchoupi!

- Et puis il y a la poésie et la littérature, omniprésentes, du "Voyage au bout de la nuit" qui a baptisé "Ferdinand" à la "saison en Enfer" d'un certain Arthur Rimbaud, l'homme aux semelles de vent qui a toujours pensé que la vraie vie était ailleurs... au cinéma par exemple, même s'il n'existait pas à son époque. Autre amoureux des mots mais bien vivant celui-là en 1965, Raymond Devos qui le temps d'une séquence vient croiser le verbe avec Pierrot-Ferdinand.

- Le contexte politique s'invite aussi régulièrement dans le film, rappelant que si les personnages mènent une vie dangereuse, ils sont plongés dans une époque qui ne l'est pas moins, entre la guerre d'Algérie (le tag "OASis") et la guerre du Vietnam (rejouée par des acteurs qui brisent à plusieurs reprises le quatrième mur en s'adressant au spectateur, comme dans "A bout de Souffle").

-Mais le plus grand miracle de "Pierrot le Fou", c'est qu'un tel collage d'éléments hétérogènes ne cherchant absolument pas à dissimuler ses coutures (montage heurté, désynchronisation image-son etc.) aboutisse à un tout aussi cohérent!

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Le Testament d'Orphée

Publié le par Rosalie210

Jean Cocteau (1959)

Le Testament d'Orphée

Mort et résurrection du poète. Frappé par une balle, le poète Jean Cocteau rebondit dans un autre temps. Vie et mort, présent et futur, monstres et imagination, angoisses et fantasmes, c'est le Testament du poète cinéaste, sa biographie sans aucun souci de chronologie." La fin de cette citation me fait sourire car dire que le film ne se soucie pas de la chronologie est une manière élégante d'évoquer son aspect complètement décousu dans lequel Jean Cocteau se met en scène au milieu des personnages de son film "Orphée" qui viennent l'aider à traverser les murs (Cégeste alias Edouard Dermit aux liens étroits avec le cinéaste) quand ils n'improvisent pas un procès abscons (La Princesse alias Maria Casarès et Heurtebise alias François Périer). Sauf que désormais Orphée, c'est lui-même, Jean Marais son "alter ego" étant devenu Oedipe. Et tant qu'à parler de mythologie grecque, on croise aussi Athéna et le Sphinx ainsi que quelques créatures hippocéphales. Cependant, Jean Cocteau au cours de cette promenade au sein de son propre imaginaire n'oublie pas l'époque dans laquelle il vit. Des amis artistes viennent lui faire un petit coucou (Pablo Picasso, Charles Aznavour, Daniel Gélin, Jean-Pierre Léaud, Yul Brynner). On retrouve aussi pas mal de ses obsessions formelles et esthétiques, des trucages artisanaux (le montage à l'envers, le ralenti) aux bellâtres s'ébattant dans tous les coins de l'image. Il est d'ailleurs révélateur que le seul personnage du film "Orphée" qui ne revienne pas soit Eurydice tant celle-ci était maltraitée dans "Orphée", celui-ci n'ayant qu'une idée en tête, s'en débarrasser. Et bien s'est chose faite! Dans tout autre contexte que celui du testament d'un homme qui se savait condamné, cet exercice de style aurait paru outrageusement narcissique. Mais en dépit de ses défauts, il faut reconnaître que c'est une manière élégante et poétique de tirer sa révérence.

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Mauvais sang

Publié le par Rosalie210

Leos Carax (1986)

Mauvais sang

Poème cinématographique non identifié, "Mauvais sang" est le film le plus culte de Leos CARAX. Les références s'y côtoient pêle-mêle (Arthur Rimbaud, les films noirs américains, "Scarface" (1931) en tête, la nouvelle vague française, Jean-Luc GODARD et Jean-Pierre MELVILLE avec un Serge REGGIANI qui plane physiquement et vocalement sur le film d'ailleurs il travaille dans un aérodrome ^^, Jean COCTEAU, Louise BROOKS, Charles CHAPLIN, Louis-Ferdinand Céline, Ingmar BERGMAN dans son volet expérimental etc.) pour composer une symphonie eighties d'un romantisme aussi sombre que flamboyant. Le mauvais sang évoque le sida, plaie de la décennie qui est évoqué de façon métaphorique pour frapper de plein fouet une jeunesse éprise d'une liberté hors de sa portée. On ne compte plus les courses vers quelque impossible ailleurs, celle de Denis LAVANT sur "Modern Love" de David BOWIE étant passé à la postérité (et ce passage porte aussi la marque de son époque, celle du vidéo-clip qui faisait alors concurrence au cinéma avant que cette opposition ne soit dépassée comme le montre la présence de Mylène FARMER au jury de Cannes en 2021). Course à pied mais aussi en voiture et à moto (ce qui préfigure "Annette" (2021) et son amour dangereux). Mais la mort est au bout du chemin, le piège se referme comme de nombreux plans le suggèrent (la toile d'araignée du parachute, les rayons laser protégeant l'antidote au virus) et c'est un autre texte et un autre clip qui s'impose à moi, postérieur de cinq ans à "Mauvais sang" mais qui préfigure aussi "Holy Motors" (2012), celui de "Osez Joséphine" Alain BASHUNG et son parolier-poète, Jean Fauque. Car si la mort est au bout du chemin, la flamme de la jeunesse et sa quête d'absolu s'incarne à travers l'amour fou mais impossible de Alex le prestidigitateur ventriloque pour Anna (Juliette BINOCHE à l'aube de sa carrière) sous la coupe d'un truand qui pourrait être son père mais qui est aussi un avatar du père d'Alex (joué par Michel PICCOLI) tandis qu'une autre jeune fille s'épuise à courir après Alex (Julie DELPY). Respectivement âgés en 1986 de 25, 22 et 17 ans, Denis LAVANT, Juliette BINOCHE et Julie DELPY font hennir les chevaux du plaisir sans pour autant s'opposer à la nuit.

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Mulholland Drive

Publié le par Rosalie210

David Lynch (2001)

Mulholland Drive

En revoyant "Mulholland Drive" je me suis dit qu'il faudrait un jour parler du "bleu Lynch" exactement de la même façon dont on parle du "bleu Klein". Comme nombre d'autres cinéastes, David LYNCH est aussi peintre et coloriste et la couleur occupe une place déterminante dans ses récits, spécifiquement les couleurs primaires, bleu, jaune et rouge. Si un film comme "Blue Velvet" (1985) annonçait la couleur si j'ose dire en tapissant littéralement le décor, dans "Mulholland Drive", le bleu n'apparaît que par touches mais la symbolique est la même, sauf que le terrier du lapin d'Alice n'est plus le conduit d'une oreille nécrosée mais une boîte bleue ne s'ouvrant qu'avec une clé de même couleur et aspirant la caméra dans les ténèbres. De l'autre côté du miroir, une autre clé, d'un modèle différent mais de la même couleur apparaît. Clé, serrure, rideau, velours, boîte (dont l'intérieur ressemble à une scène miniature), tunnel et même la perruque bleue du dernier plan, tout cela renvoie à la fois à l'inconscient, à la sexualité féminine et au monde du spectacle, les trois thèmes inextricablement entrelacés de "Mulholland Drive".

"Mulholland Drive" pousse cependant plus loin que nombre de films de David LYNCH sa logique de dédoublement tout en rendant quasiment impossible de distinguer ce qui relève du rêve, du jeu ou de la réalité, sauf lorsque le jeu est mis en abyme sur une scène, qu'elle soit matérialisée par un plateau de cinéma, une scène de théâtre ou le bureau d'un producteur. David LYNCH va même jusqu'à révéler au cours d'une séquence que ce que le spectateur prend pour la réalité n'est qu'une répétition en vue d'une audition. Il n'a besoin pour cela que d'élargir le cadre afin que l'on puisse apercevoir le texte entre les mains des actrices, révélant ainsi au spectateur les ficelles de cet art d'illusionniste qu'est le cinéma. Mais par-delà son caractère assumé de méta-film qui explique en partie son aura auprès de la critique cinéphile professionnelle qui adore le cinéma quand il se prend lui-même pour sujet (il suffit de voir la place privilégiée dans les classements qu'occupent "Le Mépris" (1963) ou "Vertigo") (1958), le film opère un brouillage des identités tel entre Betty (Naomi WATTS révélée par le rôle) et Rita (Laura Elena HARRING) qui de l'autre côté du miroir se nomment respectivement Diane et Camilla qu'il suggère dans le fond qu'elles sont parfaitement interchangeables. L'amnésie est une belle métaphore pour suggérer l'absence d'identité propre des actrices hollywoodiennes, contraintes si elles veulent réussir de se laisser modeler par tout un monde de décideurs uniformément masculin qui s'agite en arrière-plan du film (réalisateur, producteur hommes de main mafieux etc.) La référence à l'actrice Rita HAYWORTH rousse dans "Gilda" (1946) qui devint ensuite blonde aux cheveux courts pour son mari réalisateur dans "La Dame de Shanghai" (1947) est explicite, de même que la brune qui se change en blonde se réfère sans le dire à "Vertigo" (1958) lui aussi fondé sur le mythe de Pygmalion. Cette inégalité entre les hommes qui tirent les ficelles dans l'ombre et des femmes starifiées au premier plan mais instrumentalisées rejaillit sur les relations qu'elles ont entre elles. Relation que l'on croit longtemps complice voire fusionnelle alors que le jeu de pouvoir inhérent à leur féroce mise en concurrence par les hommes transforme cet amour narcissique en haine meurtrière. L'envers du rêve hollywoodien symbolisé par une Betty au sourire béat et aux yeux émerveillés devient alors le cauchemar d'une Diane dépressive, alcoolique et rongée par la souffrance jusqu'aux portes de la folie et du suicide.

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