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La Puritaine

Publié le par Rosalie210

Jacques Doillon (1986)

La Puritaine

MK2 Curiosity a proposé gratuitement durant une semaine le dixième film de Jacques DOILLON dont je n'avais jamais entendu parler. Je n'avais d'ailleurs jamais vu de film complet de ce cinéaste dont le nom est plus connu (notamment au travers de sa fille) que son oeuvre. Après visionnage, je comprends pourquoi ses films ont fait polémique à leur sortie. Si j'en juge par celui-ci, ils mettent mal à l'aise. Doillon y explore en effet des rapports familiaux compliqués, tordus voire troubles. Deux éléments suscitent le malaise dans "La Puritaine" qui raconte les retrouvailles d'un père, Pierre (Michel PICCOLI) et d'une fille, Manon (Sandrine BONNAIRE dans un rôle sensible et provocant assez proche de celui qui la révéla au grand public).

Le premier élément du malaise provient de la mise en scène qui entoure ces retrouvailles, scénarisées à l'extrême. Directeur de théâtre, Pierre est montré comme un homme qui ne sait plus distinguer la réalité de la fiction et qui lorsqu'il apprend le retour de sa fille exorcise son anxiété en faisant jouer par toutes les actrices de sa troupe ayant l'âge de Manon toutes les variations possibles et imaginables de leurs retrouvailles. Mais Manon est complice de ce jeu puisqu'elle a envoyé un mot à son père lui indiquant qu'elle irait le retrouver au théâtre. Retrouvailles longtemps différées dans un jeu du chat et de la souris dans les coulisses jusqu'à ce que Manon décide d'entrer en scène d'une manière particulièrement... théâtrale. L'exhibition de ce qui devrait rester de l'ordre de l'intime est ce qui créé le sentiment de malaise. D'ailleurs dans une énième mise en abyme, Pierre décide de prendre une douche directement sur la scène, bientôt suivi par sa compagne, Ariane (Sabine AZÉMA). Il ne manquait plus de d'y ajouter la défécation en direct et la coupe du voyeurisme et de l'obscénité aurait été pleine.

Car la deuxième raison du malaise, intimement liée à la première est que la relation entre Pierre et Manon est incestuelle (autrement dit incestueuse mais sans passage à l'acte) et que c'est d'ailleurs la raison qui a fait fuir Manon avant une tentative de réconciliation médiatisée par Ariane (qui souhaite un enfant de Pierre). Les places de chacun y sont en effet floues, les actes, souvent déplacés. Pierre embrasse ses jeunes actrices et Manon elle-même sur la bouche. Actrices réduites à une partie du corps de Manon (la voix, la main, les oreilles etc.). Manon a une relation sexuelle à deux pas de Pierre, surprise par Ariane qui plus tard, avoue à celui-ci ce qu'elle a vu et qu'elle est peut-être amoureuse de Manon. Et puis il y a les photos pornos à l'origine de la rupture entre Pierre et Manon. Manon a vu ce qu'aucun enfant ne doit voir: la scène originaire entre ses parents ce qui l'a traumatisée. A cette violence, elle souhaite répliquer par une autre violence: obliger son père à voir des photos du même genre d'elle. Cette sexualisation des rapports entre père et fille (verbale et physique) et cette violence dans leurs rapports nourrit une tension qui ne se relâche jamais, le spectateur craignant d'être lui aussi soumis à des images qu'il n'a nulle envie de voir (pour plus de détails, voir "Les Damnés" (1969) de Luchino VISCONTI).

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Les Neiges du Kilimandjaro

Publié le par Rosalie210

Robert Guédiguian (2010)

Les Neiges du Kilimandjaro

Robert GUÉDIGUIAN que je surnomme le "Ken LOACH" marseillais fait un cinéma qui n'est pas vraiment ma tasse de thé. Mais j'avais bien aimé "Les Neiges du Kilimandjaro" à la première vision parce qu'une belle histoire, bien racontée et bien interprétée, ça fait toujours du bien et j'avais fermé les yeux sur ses défauts. Le revoir a considérablement accentué mes réserves. N'est pas Jean RENOIR qui veut. La mère de Christophe (Karole ROCHER) justifie l'abandon de ses enfants en rejetant la faute sur ses différents maris et en s'exemptant elle-même ainsi de toute responsabilité sur le refrain individualiste de "moi aussi j'ai droit au bonheur". Hirokazu KORE-EDA a bien montré les conséquences criminelles d'un tel comportement et Jean RENOIR aurait sans doute renvoyé tout ce beau monde dos à dos (qui est pour moi le sens du "chacun a ses raisons") plutôt que de leur chercher des excuses. Il aurait sans doute fait de même avec les arguments de Christophe (Grégoire LEPRINCE-RINGUET) justifiant ses actes délictueux et violents envers ses ex-collègues de travail par sa rancoeur d'avoir été licencié et sa jalousie vis à vis de personnes disposant d'une stabilité financière mais surtout d'un tissu social, amical et familial dont lui-même est privé. Car là où selon moi, Robert GUÉDIGUIAN touche juste, c'est dans le constat d'une fracture générationnelle ayant détruit l'unité de la classe ouvrière, les "boomers" ayant bénéficié de la croissance et de la solidité des institutions des 30 Glorieuses pour s'élever socialement et acquérir du patrimoine alors que la jeune génération souffre d'une atomisation sociale généralisée (crise des syndicats, crise de la famille, précarisation des emplois etc.) et en rend responsable les aînés.

Seulement cette responsabilité n'est pas individuelle mais collective, c'est le modèle de société forgé par la mondialisation libérale qui est responsable de l'explosion des inégalités et de l'atomisation des structures sociales et non les pauvres Michel (Jean-Pierre DARROUSSIN) et Marie-Claire (Ariane ASCARIDE) qui en viennent à se sentir coupables de leur embourgeoisement (tout relatif) comme si le libéralisme les avaient contaminés (après le "si tu es chômeur c'est de ta faute" voici venu le temps du "si tu t'es fait agresser c'est de ta faute, tu as trop"). La fable humaniste de Robert GUÉDIGUIAN dans laquelle les orphelins sont miraculeusement recueillis par les deux bons samaritains qui par générosité ont sacrifié leurs vacances (au grand dam de leurs enfants d'ailleurs) fait moins penser à Victor Hugo qu'à un exercice un peu démago dans lequel les responsabilités collectives sont évacuées, les services sociaux de l'Etat étant aux abonnés absents (on se demande pourquoi d'ailleurs). Moi j'appelle ça "le grand bond en arrière", celui du temps où les services publics étaient assurés par les oeuvres de charité...

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Les Bas-fonds

Publié le par Rosalie210

Jean Renoir (1936)

Les Bas-fonds

Quand j'étais étudiante, je fréquentais un cinéma art et essai (fermé depuis) qui faisait des cycles de cinq films sur les grands cinéastes. Et dans celui qui était consacré à Jean RENOIR, il y avait "Les Bas-fonds" (1936) qui est d'ailleurs le seul des cinq que je n'ai pas vu à l'époque. Mais le titre m'est resté en mémoire.

Le film est assez fascinant, de par son mélange assez détonnant de convention et de naturel. Les idées politiques de gauche de Jean RENOIR y transparaissent. Le film se déroule en effet dans le Paris du Front Populaire mais tous les personnages portent des noms russes (le film est financé par les producteurs d'origine russe de la société Albatros qui ont refusé toute francisation des noms des personnages de la pièce de Maxime Gorki et les communistes français ont également fait pression en ce sens), vivent dans un dortoir collectif et payent en roubles. La déchéance de l'aristocratie et l'émancipation des classes populaires avec un très beau plan final qui cite directement "Les Temps modernes" (1934) de Charles CHAPLIN célèbre la fraternité de la société sans classes.

Pourtant, le naturel parvient à surpasser la convention. Pas seulement parce qu'on y célèbre le bonheur de la sieste sur l'herbe et que les échappées bucoliques chez Jean RENOIR ont un relief saisissant. Mais parce que jamais Jean GABIN n'a paru aussi vrai que dans ce film. A deux reprises, lorsqu'il exprime ses aspirations, devant le commissaire puis devant Natacha, cela sort comme un cri du coeur, un cri du coeur sur lequel le temps n'a pas de prise. Son duo avec un Louis JOUVET impérial est savoureux (outre l'interprétation, les qualités d'écriture du film, co-scénarisé et dialogué par Charles SPAAK ont été justement soulignées). Et puis le film est porté par un tel élan d'espoir qu'il triomphe de tout ce que l'histoire originale pouvait porter de sordide.

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Mystères de Lisbonne (Mistérios de Lisboa)

Publié le par Rosalie210

Raoul Ruiz (2010)

Mystères de Lisbonne (Mistérios de Lisboa)

Je ne savais rien de "Mystères de Lisbonne", avant de regarder la mini-série sur Arte et pourtant j'en avais entendu beaucoup parler. Le paradoxe n'est qu'apparent. Je savais qu'il s'agissait d'un monument du cinéma et le gravir avait quelque chose d'un peu impressionnant. En fait le terme est mal choisi. Se jeter dans le tourbillon est bien plus exact. Tourbillon d'un récit aussi foisonnant et romanesque que structuré à la manière d'un labyrinthe mental. Un récit littéraire puisant sa sève dans le roman-feuilleton populaire (ce qui le rend passionnant à la manière de ces livres qu'on ne peut plus lâcher jusqu'à la dernière page tant on a envie de connaître la suite et la fin) mais le développant dans une armature sophistiquée de type cathédrale qui en décuple la portée.

D'un côté en effet les péripéties haletantes et le souffle romanesque typique des feuilletons européens du XIX° siècle: vengeances, trahisons, enfants et couples illégitimes, duels, complots, meurtres etc. Bien qu'adapté d'un roman portugais du XIX°, "Mystères de Lisbonne" évoque immanquablement "Les mystères de Paris" de Eugène Sue et les romans-fleuves de Alexandre Dumas, notamment "Les mémoires d'un médecin" et celui qui est mon préféré (c'est d'ailleurs mon roman préféré tout court), "Le comte de Monte-Cristo" dont je n'avais jamais réussi jusqu'ici à trouver une adaptation qui épouse pleinement toute l'écrasante démesure. Mais le personnage du père Dinis autour de qui se nouent toutes les ramifications du récit de "Mystères de Lisbonne" avec ses multiples identités, ses déguisements et son omniscience (connaissance des langues incluse) qui lui permet d'être le porte-parole d'un Dieu justicier a convoqué chez moi l'ombre de l'abbé Busoni, l'un des multiples masques d'Edmond Dantès. Autour de lui, s'entrecroisent des ascensions sociales tout aussi vertigineuses que celles de Mercédès ou Fernand Mondego avec le personnage (à tiroirs lui aussi) de Alberto de Magalhaes dont il a en quelque sorte "acheté l'âme" alors que d'autres, comme le marquis de Montezelos ou le comte de Santa-Barbara connaîtront "la vengeance de dieu" et chuteront impitoyablement. Et au milieu de toutes ces identités changeantes au gré du "tourbillon de la vie" (et de l'Histoire en arrière-plan, des opportunités d'enrichissement des Amériques à la Révolution française et aux conquêtes napoléoniennes), Pedro, l'autre personnage clé de l'histoire, fils adoptif officieux du père Dinis en représente le reflet inversé. Son reflet car il est un enfant illégitime comme lui, privé comme lui "de père, de mère et de patrie", condamné à l'errance, au déracinement, à l'exil mais lui est amené à disparaître dans le gouffre du néant tandis que son tuteur occupe au contraire une position surplombant l'humanité. Tous deux se rejoignent cependant dans la répartition des rôles littéraires. Pedro le narrateur couche sur le papier les réminiscences de son histoire alors que Dinis le créateur met en garde les personnages de leur funeste destin à venir sans qu'ils ne tiennent compte pour autant de ses conseils (évidemment s'ils en tenaient compte, adieu le romanesque et le mélodrame flamboyant!)

De l'autre, ce qui fascine dans "Mystères de Lisbonne" c'est l'architecture qui soutient cet énorme édifice. Je l'ai comparée à un labyrinthe parce que je l'ai associée spontanément à l'écrivain argentin Jorge Luis Borges (Raoul Ruiz est d'origine chilienne) mais il s'agit davantage d'un récit arborescent de type proustien (Raoul Ruiz a adapté "Le Temps retrouvé") (1999). Raoul RUIZ utilise beaucoup le récit emboîté à la manière des poupées russes et établit des correspondances entre les différentes nappes temporelles de ses récits (d'une tout autre façon que dans "Inception" ^^) (2009). Autre référence à laquelle on pense, "Fanny et Alexandre" (1982). Parce qu'il s'agit d'une oeuvre-fleuve avec une version cinéma (de 3h pour Ingmar BERGMAN et 4h30 pour Raoul RUIZ) et une version télévisée sous forme de mini-série (quatre épisodes chez Ingmar BERGMAN totalisant cinq heures et six épisodes chez Raoul RUIZ totalisant une durée similaire). Et parce qu'un petit théâtre de papier accompagne aussi bien Alexandre que Pedro dans leurs aventures respectives, faisant le pont entre le réel et l'imaginaire en mettant en abyme le monde du spectacle. Dans un tout autre genre, ce théâtre de papier qui lie souvent les séquences entre elles en montrant les personnages sous forme de petites figurines animées de façon sommaire fait penser aux transitions dans les films des Monty Python tout comme certains détails surréalistes (un serviteur qui marche comme les chevaliers de "Monty Python : Sacré Graal !" (1974), les noix de coco en moins).


"Mystères de Lisbonne" dont la construction très rigoureuse fait qu'on ne se perd jamais dans la multiplicité des récits est ainsi ponctué de ces passages récurrents: le théâtre de papier, les serviteurs qui écoutent aux portes (et symbolisent la place du spectateur), le perroquet ironiquement mis sur le même plan que les personnages, le rot et le "passe par le jardin" qui trahit l'identité d'un personnage que l'on reconnaît sous un déguisement qui sinon serait "presque parfait" (ce qui procure au spectateur un plaisir incommensurable), bref la dimension ludique du récit (qui se joue à deux) n'est jamais oubliée sans que cela n'altère le moins du monde l'émotion que seules les grandes oeuvres peuvent procurer.

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Visages d'enfants

Publié le par Rosalie210

Jacques Feyder (1925)

Visages d'enfants

C'est en faisant des recherches sur "Gribiche" (1925), avec le même jeune acteur, Jean Forest, que j'ai entendu parler de "Visages d'enfants", le précédent film de Jacques FEYDER, réalisé en 1923 mais qui n'est sorti qu'en 1925 en raison d'un désaccord entre lui et l'un des producteurs du film. Tourné partiellement dans les Alpes suisses magnifiquement cadrées et photographiées, ce film prenant est frappant de par la justesse avec laquelle il dépeint la dérive d'un enfant trop sensible pour le monde certes majestueux mais âpre et rude dans lequel il vit. La finesse de la mise en scène montre le décalage entre une communauté villageoise qui vit encore de façon très primitive au rythme des saisons et des coutumes ancestrales et un enfant dont la sensibilité est bien trop grande pour pouvoir s'en s'accommoder. Alors que le remariage de son père avec Jeanne est montré comme un acte pragmatique (préserver l'équilibre de deux cellules familiales en péril depuis la mort de leurs conjoints respectifs), Jean, le fils aîné âgé de 10 ans ne parvient pas à s'adapter à la nouvelle situation, étant dans l'incapacité de faire le deuil de sa mère dont il se sentait très proche. Une très belle scène suffit à montrer le gouffre qui le sépare désormais de son père: lorsqu'ils prennent des chemins différents, l'un pour aller retrouver Jeanne et l'autre pour aller au cimetière. Gouffre accentué par l'incapacité du père à communiquer avec son fils, le premier étant visiblement effrayé par l'hypersensibilité du second. A une époque où la souffrance psychologique était négligée au profit de la seule survie quotidienne et du salut spirituel, Jean est donc voué à une solitude absolue. Le malentendu avec son environnement est total comme le montre la scène de la robe de sa mère que Jeanne avec son esprit terre-à-terre veut récupérer pour coudre dedans de nouveaux habits sans comprendre combien ce geste est indélicat aux yeux de Jean. D'ailleurs ni elle ni le père de Jean ne comprennent pourquoi celui-ci préfère déchirer la robe plutôt que de la lui laisser. De même, ils négligent la haine de plus en plus délétère que Jean voue à Arlette, la fille de Jeanne qui a le même âge que lui et qui lui sert d'exutoire. Par conséquent, il faudra en arriver à des extrémités dramatiques pour que le contact entre Jean et sa nouvelle famille soit établi. "Visages d'enfants" porte bien son titre, c'est un film centré sur les enfants, tourné à hauteur d'enfants, où l'on voit le monde à travers leurs yeux, qui leur donne une pleine et entière personnalité ce qui était novateur à l'époque (on est plusieurs décennies avant Françoise Dolto et cie). C'est donc un film précurseur de tout un pan du cinéma français consacré à l'enfance (les films de Jacques DOILLON) par exemple) tout en bénéficiant de la force expressive du muet et d'un lien très fort avec les éléments et le cadre naturel.

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De nos frères blessés

Publié le par Rosalie210

Hélier Cisterne (2020)

De nos frères blessés

J'évoquais dans un précédent avis consacré à "Des hommes" (2020) combien les films français sur la guerre d'Algérie étaient rares. Avec la sortie du deuxième film de Hélier CISTERNE, c'est sans doute (je l'espère) le signe que c'est en train de changer. "De nos frères blessés" est adapté du premier roman de Joseph Andras paru en 2016, inspiré d'une histoire vraie, celle de Fernand Iveton qui par son appartenance au parti communiste et par ses croyances en ses idéaux fit partie de cette frange de français minoritaires qui prirent parti pour les algériens musulmans et l'indépendance et en payèrent le prix fort. Le film montre en effet d'une manière très efficace l'une des conséquences de la disparition de l'Etat de droit au profit des "pouvoirs spéciaux" donnés à l'armée à partir de 1956 en Algérie: des règlements de compte camouflés sous des simulacres de procès. Pouvoirs conférés par un Etat, celui de la IV° République qui n'hésite pas à comparer le sort réservé à ceux qu'elle considère comme des traîtres aux "fusillés pour l'exemple" de la première guerre mondiale. Un homme est particulièrement montré du doigt: François Mitterrand, ministre de l'intérieur en 1954 (on lui doit la célèbre phrase "l'Algérie c'est la France") puis garde des Sceaux qui envoya des dizaines de personnes qui attendaient leur exécution dans les prisons algériennes à la guillotine en refusant la grâce dans 80% des cas*.

Or, la plupart de ces exécutés pour l'exemple étaient des insoumis mais pas des meurtriers. Et si Fernand Iveton (seul européen guillotiné pendant la guerre d'Algérie**) fut bien un poseur de bombe, il prit bien garde à choisir un lieu désaffecté dans le but de saboter des installations et non de faire un carnage. Le film retrace son parcours (en particulier sa haine des injustices et discriminations qu'il voyait tous les jours contre les musulmans qui travaillaient avec lui à l'usine de gaz d'Alger) ainsi que celui de sa femme d'origine polonaise qui avait fui le rideau de fer avec une partie de sa famille et n'avait donc pas la même vision du communisme que lui. Vincent LACOSTE et Vicky KRIEPS sont tous deux excellents et crédibles.

Outre son histoire forte et son interprétation solide, le film a été en partie tourné à Alger ce qui n'est absolument pas anecdotique. Rappelons qu'il a longtemps été impossible de tourner en Algérie notamment pour des raisons de sécurité (par exemple "Des hommes et des Dieux" (2010) a été tourné au Maroc). Il est donc émouvant de voir des scènes tournées dans la capitale algérienne, notamment son front de mer à l'architecture haussmanienne. D'autre part, le film établit une filiation avec "La Bataille d Alger" (1965), le film emblématique de Gillo PONTECORVO qui était lui-même proche du PCF, notamment dans la scène finale.

* Voir à ce sujet le livre "François Mitterrand et la guerre d'Algérie", écrit par Benjamin Stora et François Malye et publié en 2010, date à laquelle l'ouverture des archives de la Chancellerie permit de prouver qu'il avait refusé la grâce à Fernand Iveton. Avoir du sang sur les mains -même indirectement- a dû bien le hanter et peser dans sa décision d'abolir la peine de mort en 1981.

** Contrairement à Maurice Audin qui a donné son nom à une place du centre-ville d'Alger, Fernand Iveton a lui été totalement oublié.
 

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Yves Saint Laurent

Publié le par Rosalie210

Jalil Lespert (2013)

Yves Saint Laurent

Le biopic que Jalil LESPERT a consacré à Yves Saint-Laurent a souffert de sa comparaison avec celui que Bertrand BONELLO lui a consacré quelques mois plus tard auprès des critiques cinéphiles professionnels. Mais auprès d'eux seulement. Personnellement, je renvoie les deux films dos à dos: ils sont tous deux bancals et reflètent la personnalité de leur réalisateur. Si le film de Bonello est une oeuvre d'esthète qui se distingue par son raffinement mais aussi par sa fascination pour la décadence et son aspect narcissique et désincarné en dépit de la prestation brillante de Gaspard ULLIEL, le film de Lespert, très plan-plan dans son traitement (hormis deux ou trois scènes comme celle de la piscine qui condense une rencontre en quelques plans imagés faisant penser au film de Jacques DERAY) est plus sensible à l'influence qu'a eu le Maghreb dans les créations de Saint-Laurent (l'Algérie de ses origines et son Maroc d'élection) et donc à son progressisme envers l'image des femmes et des minorités. Progressisme qui s'arrête à l'image mais ce recul critique, le film de Lespert ne l'a pas plus que celui de Bonello. Cependant le film de Lespert est en réalité surtout celui de Pierre Bergé, l'ex-compagnon du grand couturier qui a sponsorisé et approuvé cette version contrairement à celle de Bonello qui le marginalisait dans la narration. Bergé est le narrateur de la version Lespert et le film reflète donc son point de vue sur la vie de Saint-Laurent dans laquelle il occupe une place centrale et protéiforme auprès du génie instable et torturé: agent, protecteur, père de substitution, psychanalyste etc. Cela aussi il faut le prendre avec des pincettes, ce que le film, très premier degré ne fait jamais (j'ai cru rêver quand j'ai entendu Jalil LESPERT dire qu'il avait voulu démontrer qu'il fallait croire en ses rêves, heu...) Le film doit donc l'essentiel de son intérêt à la prestation brillante de Pierre NINEY et de Guillaume GALLIENNE qui donnent de la profondeur et de la complexité à leurs personnages même si leur relation est largement romancée.

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Caché

Publié le par Rosalie210

Michael Haneke (2005)

Caché

"Caché" est un film passionnant de Michael HANEKE que je n'avais pas encore vu. Il est d'une profondeur vertigineuse tout en étant parfaitement accessible au plus grand nombre. Il s'agit en effet d'un thriller dans lequel le présentateur d'une émission littéraire qui fait penser à Bernard PIVOT cherche à découvrir l'identité de celui qui le harcèle. Mais l'enquête de Georges Laurent (Daniel AUTEUIL) pour résoudre l'énigme (premier sens du titre "Caché") n'est pas le vrai sujet du film, qui en "cache" un autre, celui du secret de famille des Laurent. Georges n'a pas la conscience tranquille, il a commis dans son enfance un acte profondément mauvais dont il n'a parlé ni à sa femme, ni à son fils mais qui revient le hanter sous la forme du harcèlement dont il se sent victime. Car au fur et à mesure que le puzzle se reconstitue à l'aide des indices mémoriels fournis par le harceleur (vidéos, dessins, cartes postales) et le réalisateur (flashbacks, récits), la frontière entre la victime et le bourreau se brouille puis s'inverse. Georges se positionne en effet comme "la victime de sa victime", le harcèlement n'étant que le reflet de son profond sentiment de culpabilité. Mais les faits enregistrés par les caméras (la film fonctionnant sur des mises en abyme -films dans le film- qui brouillent volontairement les pistes entre ce qui est filmé par le réalisateur et par le harceleur, comme s'ils ne faisaient qu'un) sont impitoyables pour Georges. Ils montrent un homme qui porte un masque, qui ment, qui se cache, qui fuit ou bien qui agresse. Alors qu'il se prétend harcelé par Majid (Maurice BÉNICHOU) et son fils, c'est lui qui au contraire les persécute et on constate d'ailleurs qu'il a le réflexe raciste bien chevillé au corps. Et puis il y a le gouffre social qui sépare Georges et Majid, gouffre qui aurait pu être comblé si Georges n'avait pas fait en sorte qu'il reste béant. Béant comme une blessure qui n'est pas seulement individuelle mais collective, les "événements" d'Algérie et en particulier ceux du 17 octobre 1961 ayant longtemps été cachés eux aussi. Mais les problèmes non résolus et informulés se transmettent aux générations suivantes et il est clair que la fin du film montre que Pierrot, le fils de Georges et le fils de Majid ont, eux, bien des choses à se dire*. Le spectateur ne peut les entendre, de même que Michael HANEKE laisse volontairement des trous dans le récit qui suggèrent que la femme de Georges (Juliette BINOCHE, parfaite de sobriété) et Pierrot ont eux aussi leurs petits secrets dans une famille gangrenée par le non-dit.

* L'entrée du collège de Pierrot où a été tournée la dernière scène qui donne une clé importante du film est en réalité celle du lycée Pierre-Gilles de Gennes (Paris 13) qui possède une architecture que je trouve personnellement assez oppressante, à l'image du film. Par ailleurs on notera le clin d'oeil significatif vis à vis de François Mitterrand, ministre de l'intérieur au moment du déclenchement de la guerre d'Algérie dont la fille longtemps cachée, Mazarine apparaît dans l'émission de Georges Laurent.

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Le Désert rouge (Il Deserto rosso)

Publié le par Rosalie210

Michelangelo Antonioni (1964)

Le Désert rouge (Il Deserto rosso)

"Le Désert rouge" raconte sur près de deux heures le mal-être de l'épouse d'un ingénieur dont la vie intérieure est aussi désolée que les paysages qu'elle traverse. Paysages industriels défigurés par la pollution et la métallisation mais pour lesquels Michelangelo ANTONIONI semble éprouver le même genre de fascination que Alain RESNAIS lorsqu'il célébrait en alexandrins "Le chant du styrène" (1958) en filmant les tuyaux des usines Pechiney. On est alors au coeur des Trente Glorieuses, époque où la dévastation et l'artificialisation de l'environnement par la société industrielle atteignait son apogée et s'accompagnait d'une deshumanisation et d'une standardisation de l'architecture. Michelangelo ANTONIONI utilise ce décor pour composer des toiles abstraites en jouant sur les formes et les couleurs, notamment primaires. Seule une séquence dans laquelle Giuliana, le personnage joué par Monica VITTI raconte une histoire à son fils tranche avec l'atmosphère grisâtre et brumeuse qui imprègne le film et contamine jusqu'aux rares éléments naturels, repeints en blanc ou en gris comme sur une toile de Magritte. Par contraste on y voit une très jeune fille sur une plage édénique sous un soleil éclatant. Ajoutons que l'expérimentation est aussi sonore, la bande-son électronique nous vrillant les tympans à chaque crise d'angoisse de l'héroïne.

Si tout ce travail formel est assez impressionnant et historiquement instructif, on ne va pas se voiler la face. Sur le fond, le film de Michelangelo ANTONIONI fait le vide autour de lui (à l'image du magasin ou de la cabane) et tourne en rond (à l'image de la toupie du gamin de Giuliana). La fin est d'ailleurs semblable au début, montrant ainsi l'impasse dans laquelle se débat le personnage durant tout le film sans trouver le début d'une solution à son mal-être existentiel sinon un flot de confessions assez absconses et quelques actions quasi mort-nées (ouvrir un magasin, prendre un amant, prendre un bateau et fuir très loin). Autrement dit, même si dans le genre on est dans le haut du panier, il s'agit d'un film arty avec beaucoup de masturbation intellectuelle dedans. Genre qui cartonne dans les festivals (le film a eu le Lion d'Or à Venise) tout autant que les films-chocs créés pour faire le buzz.

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Body Double

Publié le par Rosalie210

Brian de Palma (1984)

Body Double

"Obsession" (1975) était une relecture onirique, éthérée de "Vertigo" (1958). "Body Double" est son pendant trash et cauchemardesque. Même si son argument de départ est emprunté à "Fenêtre sur cour" (1954) avec un personnage principal voyeuriste qui dans la première partie du film passe l'essentiel de son temps à mater les exhibitions de sa voisine d'en face au télescope depuis un immense appartement en forme de tour de contrôle, c'est bien l'ombre de "Vertigo" qui hante le film. La phobie de son personnage principal, Jake n'est plus le vertige mais la claustrophobie. Le résultat est identique: il s'agit d'un personnage impuissant, un loser que sa femme trompe sous ses yeux, viré de son job et de son logement, condamné comme le spectateur à être le témoin oculaire d'événements qu'il ne parvient pas à infléchir, avant de s'apercevoir qu'il est le jouet d'une manipulation. Car comme "Vertigo", le film offre une brillante mise en abyme du cinéma mais dans sa version bas de gamme. Jake est un acteur qui joue dans des films de série z et la doublure de la femme qu'il a vu se faire sauvagement assassiner est une actrice qui travaille dans le milieu pornographique. Lui-même est amené à s'infiltrer dans ce milieu en jouant son propre rôle de voyeur ce qui donne lieu à une séquence d'anthologie sur le hit "Relax" de Frankie Goes To Hollywood. Par un brillant jeu de miroirs, Jake se retrouve à tourner une scène dans laquelle il rejoue avec Holly les fantasmes qu'il a projeté sur Gloria: et cette fois, il va jusqu'au bout car à l'image inaccessible d'une femme-fantôme brune inlassablement poursuivie (la brillante scène de la galerie marchande) succède la réalité d'une étreinte charnelle avec une blonde (laquelle s'avère être, coïncidence troublante Melanie GRIFFITH, la fille de Tippi HEDREN). C'est un tournant car comme le titre l'indique, il va être amené à vivre deux fois les mêmes événements avec deux femmes différentes mais dont l'une est la doublure de l'autre. Cependant, contrairement à "Vertigo", Jake n'est pas un nécrophile (même si Brian DE PALMA s'amuse beaucoup avec les cercueils et autres tombeaux) ni un pygmalion. Le fait de revivre deux fois les mêmes événements lui offre en réalité une seconde chance. L'impuissance de Jake est intimement lié à un cri de terreur qui ne veut pas sortir (thème également hitchcockien mais celui-ci le réservait aux femmes, filmées en gros plan en train de hurler et Brian DE PALMA en a également fait un thème majeur de nombre de ses films, de "Pulsions" (1979) à "Blow Out" (1981), en jouant comme le faisait son maître sur l'ambivalence du cri, cri de plaisir filmé comme un cri de terreur et vice-versa) comme s'il était déjà mort ou pas encore né (la séquence du tunnel). Brian DE PALMA joue là encore sur les deux tableaux de la fiction et de la réalité pour nous montrer comment par ce qui s'apparente à une traversée de ses propres abysses, ce cri, non de terreur mais de rage de vivre finira par sortir, rendant à Jake (dont l'acteur qui le joue, Craig WASSON a d'ailleurs des traits féminins) sa pleine capacité à agir. Et après avoir réussi à "faire le job", il ne lui reste plus comme cela est répété à de multiples reprises en forme de private joke à "prendre une bonne douche" ^^.

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