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L'enjeu de la communication dans Okja

Publié par Rosalie210

"Tout est consommable, sauf les cris"

(Nancy Mirando)

Mija (Ahn Seo-Hyeon âgée de 13 ans en 2017) entourée par les deux principaux producteurs de récits du film. La maîtrise des outils de communication du capitalisme mondialisé est en effet indissociable du pouvoir. Le caractère antispéciste est affirmé par des affiches qui définissent les humains comme des pièces de boucherie.

Mija (Ahn Seo-Hyeon âgée de 13 ans en 2017) entourée par les deux principaux producteurs de récits du film. La maîtrise des outils de communication du capitalisme mondialisé est en effet indissociable du pouvoir. Le caractère antispéciste est affirmé par des affiches qui définissent les humains comme des pièces de boucherie.

L'un des aspects du film de Bong Joon-jo qui m'a le plus passionnée est sa dimension réflexive sur la communication.

Tout d'abord, comme instrument de contrôle et de pouvoir:

- Par la production d'images et de discours propagandistes (storytelling) émanant des sphères économiques dirigeantes et de leurs adversaires politiques.

- Par la maîtrise de la langue de la civilisation dominante, l'anglais, illustration d'un soft power qui réduit au silence les autres peuples et encore plus le règne animal qui est réduit au rang d'objet consommable.

A l'inverse et à plusieurs reprises, Bong Joon-ho montre des séquences mettant en scènes une communication authentique, sans enjeu de pouvoir. Le récit mêle en effet deux genres a priori incompatibles: le conte pour enfants voire la fable antispéciste et le storytelling économique et politique. Le télescopage dérange d'ailleurs beaucoup, il suscite le malaise. Personne n'aime voir l'innocence salie d'où le choix de compartimenter les expériences: d'un côté l'enfance et la nature vierge (j'emploie ce terme à dessein), de l'autre le monde corrompu des adultes. Mais en virtuose du mélange des genres, Bong Joon-ho casse cette frontière et ne se contente pas de verser dans la satire, il interroge l'être humain au travers de son rapport à l'animal (c'est à dire à la nature) dans une société dévoyée où seules deux attitudes de refus du système sont possibles: se replier en son jardin comme Candide et refuser de devenir adulte ou bien lutter utopiquement pour un monde meilleur en acceptant de mettre les mains dans le cambouis.

Mija Mononoké (surnommée par Lucy Mirando "la chevaucheuse de cochon") et Okja Totoro.
Mija Mononoké (surnommée par Lucy Mirando "la chevaucheuse de cochon") et Okja Totoro.

Mija Mononoké (surnommée par Lucy Mirando "la chevaucheuse de cochon") et Okja Totoro.

Son film très proche du style baroque, déjanté, cartoonesque et en même temps très noir de Terry Gilliam prend la forme d'une chute depuis les cîmes édéniques des montagnes de Corée jusqu'aux entrailles d'un sinistre abattoir dont les grilles de parcage évoquent le camp d'Auschwitz-Birkenau et la fin de "La liste de Schindler", l'influence de Spielberg se faisant également sentir dans le film ainsi que celle de Miyazaki. Cette descente aux enfers est magnifiquement photographiée par Darius Khondji qui renoue avec la cochonaille après le génial "Délicatessen" (très proche de "Brazil" par ailleurs).

Okja: Delicatessen II?
Okja: Delicatessen II?

Okja: Delicatessen II?

Deux parties structureront cette analyse: une première partie consacrée au storytelling d'entreprise et au système capitaliste qui le soutient au travers de l'exemple de la Mirando Corporation dirigée par Lucy puis Nancy Mirando (toutes deux incarnées par Tilda Swinton) et une deuxième partie dédiée aux contradictions de l'idéalisme politique incarné dans le film par le Front de libération des animaux et plus précisément par son leader idéologique, Jay (Paul Dano) et son logisticien américano-coréen faisant office de traducteur, K (Steven Yeun). Cependant, quelle que soit la causticité de la satire sociale, jamais Bong Joon-ho n'oublie jamais les motivations humaines qui se cachent derrière que ce soit le désir de revanche de losers en mal de reconnaissance, ou celui de faire ses preuves ou encore celui de contrôler/sublimer ses pulsions violentes.

I- La "légende rose" ou le storytelling de l'entreprise capitaliste

En caractères gras: les anglicismes.

Le langage des entreprises est truffé de mots appartenant à la langue dominante: l'anglais. Pas seulement celui des entreprises d'ailleurs mais aussi celui des politiques et celui des médias, sinon on ne nous imposerait pas le mot "cluster" pour qualifier un foyer épidémique de coronavirus (parfois d'ailleurs désigné comme "La Covid" car le mot lui-même est un anglicisme: corona virus disease). 

Le discours d'introduction de Okja est un exemple parfait de keynote c'est à dire de discours inaugural d'entreprise dans lequel Lucy Mirando nous annonce qu'elle va nous raconter "une belle histoire". La confusion entre le coup de com et le conte est volontaire alors qu'il s'agit surtout de "raconter des histoires" aux autres d'abord mais aussi comme on le verra, à soi-même. Cette facticité se retrouve dans séquence où Mija s'introduit dans les bureaux séouliens de la société en détruisant le décor de carton-pâte simulant le "verdissement" de l'entreprise.

Paix, amour, écologie, tous les "signes" bioéthiques destinés à leurrer les masses sont présents.
Paix, amour, écologie, tous les "signes" bioéthiques destinés à leurrer les masses sont présents.

Paix, amour, écologie, tous les "signes" bioéthiques destinés à leurrer les masses sont présents.

La fable en question consiste à annoncer avoir trouvé une solution naturelle qui permettrait de concilier les trois piliers du développement durable: la croissance économique, la justice sociale et le respect de l'environnement à savoir la "découverte" d'une race de super-cochons au goût savoureux permettant de nourrir l'humanité avec une faible empreinte écologique.

L'enjeu de la communication dans Okja

Plusieurs éléments discordants sont cependant présents pour que le spectateur ne prenne pas le discours pour argent comptant et comprenne le registre satirique de la séquence.

Il y a d'abord le passé sulfureux de Mirando qui était au temps du grand-père et du père de Lucy une usine de production de napalm et d'agent orange (on le suppose pour la guerre de Corée et du Vietnam ce qui nous rappelle l'origine du réalisateur qui se tient derrière la caméra). La production d'aliments bio semble donc d'emblée destinée à nous faire oublier que Mirando est d'abord une industrie chimique et biotechnologique. Lucy parle d'ailleurs "d'ouvrir une nouvelle ère avec de nouvelles valeurs". Par ailleurs, cela m'a rappelé le film "La Question humaine" de Nicolas Klotz (d'après le livre éponyme de François Emmanuel) qui se déroule dans une entreprise allemande, SC Farb hantée par son passé nazi (son nom est une allusion à IG Farben -BASF, Bayer et Agfa- qui durant la guerre a employé de la main d'oeuvre esclave à Monowitz dont le chimiste Primo Levi). Le livre comme le film démontre d'une manière implacable les analogies entre l'idéologie nazie et l'idéologie managériale notamment dans l'utilisation déshumanisée de la langue (les "stücke" ou les "unités" pour désigner les détenus ou les employés, le vocabulaire technique enlevant toute émotion voire même le sens des actes accomplis etc.). George Orwell dans son précieux livre "1984" a beaucoup réfléchi sur les liens entre manipulation de la langue et manipulation de la pensée.

Les cheminées qui fument tout comme les numéros de série du générique font écho au passé nazi de l'entreprise.

Ensuite il y a les plans sur le spin doctor alias le chargé de communication, Frank Dawson (Giancarlo Esposito) placé en hauteur et filmé en contre-plongée comme un marionnettiste tirant les ficelles de la poupée Lucy en train de fignoler son maquillage.

Frank est suffisamment malin pour laisser Lucy croire que c'est elle qui trouve ses idées toute seule.

Frank est suffisamment malin pour laisser Lucy croire que c'est elle qui trouve ses idées toute seule.

L'enjeu de la communication dans Okja

Enfin il y a la parenté lexicale qui n'aura échappé à personne entre Mirando et Monsanto, créant d'emblée une distance entre le discours qui est servi au public à l'image et celui que le spectateur entend. A moins de ne rien connaître à Monsanto, il voit tout de suite l'affichage marketing de termes comme "éco-friendly", "naturel" et surtout "sans OGM".

"Quel dommage de devoir dire tous ces petits mensonges. Ce n'est pas notre faute si les consommateurs se méfient des OGM!" Ben voyons, ça c'est une bonne justification!

"Quel dommage de devoir dire tous ces petits mensonges. Ce n'est pas notre faute si les consommateurs se méfient des OGM!" Ben voyons, ça c'est une bonne justification!

A ce discours bien rodé, il faut ajouter un "plan marketing" canon pour lancer sur le marché mondial la viande de super-cochon avec l'organisation d'un concours médiatisé permettant au meilleur des 26 super-porcelets sélectionnés par la firme pour être élevés dans des fermes aux quatre coins du monde de remporter un prix décerné par la caution scientifique de la société et par ailleurs sa principale figure médiatique, le Dr Johnny Wilcox, présentateur de l'émission "Les Animaux magiques". Emission ayant eu dans le passé une large diffusion mondiale puisque Mija qui vit au fin fond des montagnes coréennes la connaît ainsi que le gimmick favori du docteur: "très sain".  Mais ce temps est visiblement révolu et Wilcox a besoin de Mirando pour pouvoir encore exister.

Le jeu 100% cabotin et cartoonesque de Jake Gyllenhaal m'a très vite tapé sur les nerfs mais surtout il ne varie jamais de registre ce qui écrase complètement son personnage. Pourtant le guignol abrite un homme aigri par ses échecs qui s'est réfugié dans l'alcool et se venge de ses frustrations très humaines sur les animaux. Il est le premier à se contredire en prétendant être un "amoureux des animaux" alors qu'il s'avère être le tortionnaire de Okja.
Le jeu 100% cabotin et cartoonesque de Jake Gyllenhaal m'a très vite tapé sur les nerfs mais surtout il ne varie jamais de registre ce qui écrase complètement son personnage. Pourtant le guignol abrite un homme aigri par ses échecs qui s'est réfugié dans l'alcool et se venge de ses frustrations très humaines sur les animaux. Il est le premier à se contredire en prétendant être un "amoureux des animaux" alors qu'il s'avère être le tortionnaire de Okja.

Le jeu 100% cabotin et cartoonesque de Jake Gyllenhaal m'a très vite tapé sur les nerfs mais surtout il ne varie jamais de registre ce qui écrase complètement son personnage. Pourtant le guignol abrite un homme aigri par ses échecs qui s'est réfugié dans l'alcool et se venge de ses frustrations très humaines sur les animaux. Il est le premier à se contredire en prétendant être un "amoureux des animaux" alors qu'il s'avère être le tortionnaire de Okja.

Mais un petit accroc imprévu vient enrayer la machine bien huilée de la com d'entreprise: des téléphones et des caméras ont filmé l'opération coup de poing du FLA pour "pignapper" Okja et ensuite la méthode brutale avec laquelle la milice de Mirando a séparé la jeune fille de son animal. Leur diffusion détruit la légende forgée par l'entreprise pour redorer son image. Elles font donc l'objet d'une réunion de debriefing durant laquelle la pédégère est confrontée à des images qu'elle ne souhaitait pas voir.

La scène hilarante qui fait désordre, surtout quand elle est filmée par des sources non contrôlées par le discours officiel.

La scène hilarante qui fait désordre, surtout quand elle est filmée par des sources non contrôlées par le discours officiel.

Reportage TV hilarant (film dans le film) où le conducteur du camion de Mirando (un coréen qui dès le départ est plus que maussade vis à vis de son boulot) envoie balader la société avec jubilation avec le slogan "Mirando est foutu" (il prend ses désirs pour des réalités mais c'est aussi le slogan du FLA)

Reportage TV hilarant (film dans le film) où le conducteur du camion de Mirando (un coréen qui dès le départ est plus que maussade vis à vis de son boulot) envoie balader la société avec jubilation avec le slogan "Mirando est foutu" (il prend ses désirs pour des réalités mais c'est aussi le slogan du FLA)

D'ailleurs dans la séquence post générique, on le retrouve comme par hasard en tant que nouvelle recrue du Front de libération des animaux (moins par conviction que pour narguer Mirando et draguer au passage la fille du groupe)

D'ailleurs dans la séquence post générique, on le retrouve comme par hasard en tant que nouvelle recrue du Front de libération des animaux (moins par conviction que pour narguer Mirando et draguer au passage la fille du groupe)

"Voilà l'image qui va nous détruire" (Lucy Mirando)

"Voilà l'image qui va nous détruire" (Lucy Mirando)

Dans un premier temps, Lucy est anéantie. Mais elle se ressaisit très vite. Qu'à cela ne tienne! Elle a une idée lumineuse (suggérée par Frank, son puppet master): intégrer la jeune fille au plan com de la société en récupérant cyniquement son histoire pour créer une nouvelle "légende rose" à la gloire de l'entreprise dont Mija serait la nouvelle mascotte (au grand dam de Johnny Wilcox qui se sent évincé).

Comme Jake Gyllenhaal, Tilda Swinton en fait des tonnes dans le cartoonesque mais elle contrôle son personnage dont elle fait mieux ressentir le besoin de revanche (Lucy veut prouver à son père et à sa soeur qu'elle n'est pas une ratée et qu'elle peut contribuer au succès de l'entreprise).

Comme Jake Gyllenhaal, Tilda Swinton en fait des tonnes dans le cartoonesque mais elle contrôle son personnage dont elle fait mieux ressentir le besoin de revanche (Lucy veut prouver à son père et à sa soeur qu'elle n'est pas une ratée et qu'elle peut contribuer au succès de l'entreprise).

L'enjeu de la communication dans Okja

Le dress code destiné à faire de Mija la créature de Lucy.

Comme Mija est obnubilée par son désir de retrouver son amie et qu'elle ne comprend pas la langue de l'ennemi (aspect fondamental du film qui la rend imperméable aux discours mais ne lui permet pas non plus de s'y opposer) elle est facilement manipulable, du moins en apparence. Car c'est aussi une battante acharnée qui parle peu mais agit beaucoup lors d'impressionnantes scènes d'action uniquement motivées par son désir de retrouver Okja.

Les exploits de Mija: dévaler la montagne, sauter sur le toit d'un camion et s'y accrocher, défoncer la porte des bureaux de Mirando etc.
Les exploits de Mija: dévaler la montagne, sauter sur le toit d'un camion et s'y accrocher, défoncer la porte des bureaux de Mirando etc.
Les exploits de Mija: dévaler la montagne, sauter sur le toit d'un camion et s'y accrocher, défoncer la porte des bureaux de Mirando etc.
Les exploits de Mija: dévaler la montagne, sauter sur le toit d'un camion et s'y accrocher, défoncer la porte des bureaux de Mirando etc.
Les exploits de Mija: dévaler la montagne, sauter sur le toit d'un camion et s'y accrocher, défoncer la porte des bureaux de Mirando etc.

Les exploits de Mija: dévaler la montagne, sauter sur le toit d'un camion et s'y accrocher, défoncer la porte des bureaux de Mirando etc.

Cependant, à un moment donné, ce mode d'action trouve ses limites. K (Key?) le traducteur du FLA lui a conseillé d'apprendre l'anglais. Une scène en avion montre qu'elle l'étudie dans un livre et à la fin, elle se met à le parler suffisamment bien pour racheter son cochon. Moment ambivalent que l'on peut soit considérer comme la réussite de sa quête (elle a sauvé son amie et peut retourner avec elle dans la montagne comme elle le souhaitait) ou bien comme la preuve de la perte de son innocence (elle a été corrompue par la langue et la violence qu'elle a vu et vécue, tout comme Okja d'ailleurs).

L'innocence bafouée de Mija et de Okja (le parallèle entre enfant et animal, victimes innocentes s'avère ici particulièrement frappant)
L'innocence bafouée de Mija et de Okja (le parallèle entre enfant et animal, victimes innocentes s'avère ici particulièrement frappant)
L'innocence bafouée de Mija et de Okja (le parallèle entre enfant et animal, victimes innocentes s'avère ici particulièrement frappant)

L'innocence bafouée de Mija et de Okja (le parallèle entre enfant et animal, victimes innocentes s'avère ici particulièrement frappant)

Mija est obligée de se plier aux règles du deal capitaliste anglo-saxon, seul langage que celui-ci comprend.

Mija est obligée de se plier aux règles du deal capitaliste anglo-saxon, seul langage que celui-ci comprend.

Le storytelling de Lucy Mirando sera définitivement détruit lors de la cérémonie de remise des prix du meilleur super-cochon à New-York lorsque les membres du FLA pirateront l'écran géant pour diffuser leurs propres images sordides prises dans les laboratoires de la société. Lucy avoue alors sa défaite et passe le relai à sa sœur jumelle dont la morale se résume à "business is business". En effet Nancy pense que si le prix de la viande est attractif, la grande majorité des consommateurs ne seront pas regardants sur l'origine du produit et qu'il n'y a donc même pas besoin de plan com. Cependant, par peur du scandale suite aux révélations médiatisées du FLA, elle demande à ce que les laboratoires soient fermés au plus vite et les animaux transgéniques, liquidés sans exception.

Même avant l'intervention du FLA, le show de Lucy fait un flop car elle ne peut contrôler les réactions de l'animal, rendu fou de rage par ce qu'il a subi.

Même avant l'intervention du FLA, le show de Lucy fait un flop car elle ne peut contrôler les réactions de l'animal, rendu fou de rage par ce qu'il a subi.

Les deux visages du capitalisme: la vitrine publicitaire et la businesswoman avide de pouvoir (encore plus que d'argent)

Les deux visages du capitalisme: la vitrine publicitaire et la businesswoman avide de pouvoir (encore plus que d'argent)

On a beaucoup reproché à Bong Joon-ho d'avoir caricaturé le monde de l'entreprise. Pourtant lorsque Nancy reste sourde aux arguments de Mija en affirmant que Okja est sa propriété, elle ne fait que dévoiler le véritable objectif de Monsanto qui est de breveter le vivant pour contrôler le monde. Les agriculteurs indiens ayant acheté des semences OGM doivent ainsi payer la firme pour pouvoir les utiliser à chaque nouvelle récolte. Cette appropriation des ressources et en particulier des semences qui sont à la base un don de la nature est l'un des aspects les plus terrifiants de la logique capitaliste. Logique à laquelle Mija devra se plier pour sauver Okja en l'achetant à Nancy, ravie d'avoir fait un "deal" avec elle.

On a beaucoup reproché à Bong Joon-ho d'avoir caricaturé le monde de l'entreprise. Pourtant lorsque Nancy reste sourde aux arguments de Mija en affirmant que Okja est sa propriété, elle ne fait que dévoiler le véritable objectif de Monsanto qui est de breveter le vivant pour contrôler le monde. Les agriculteurs indiens ayant acheté des semences OGM doivent ainsi payer la firme pour pouvoir les utiliser à chaque nouvelle récolte. Cette appropriation des ressources et en particulier des semences qui sont à la base un don de la nature est l'un des aspects les plus terrifiants de la logique capitaliste. Logique à laquelle Mija devra se plier pour sauver Okja en l'achetant à Nancy, ravie d'avoir fait un "deal" avec elle.

II- La légende noire ou les contradictions de l'idéalisme politique

Le discours et les images que produit Mirando se heurte donc à ce que l'on pourrait appeler un contre-pouvoir, celui des activistes du FLA (front de libération des animaux) qui produisent leurs propres images et leur propre discours. Après avoir "pignappé" Okja, Jay, le leader de la bande expose longuement à Mija le "credo" du FLA qui est de libérer les animaux et de dénoncer la cruauté des pratiques des firmes agro-alimentaires.  Au passage il démonte le mensonge de Mirando sur l'origine des super-cochons qui n'est pas naturelle mais transgénique. K qui conduit le camion du groupe fait office de traducteur.

Jay est l'autre grand "storyteller" de Okja. Avec moins de moyens que Lucy Mirando mais un talent de persuasion très efficace et un charisme certain.

Jay est l'autre grand "storyteller" de Okja. Avec moins de moyens que Lucy Mirando mais un talent de persuasion très efficace et un charisme certain.

Il évoque également leurs moyens d'action basés sur la non-violence. "Nous ne faisons jamais de mal à personne, humain ou non-humain".

Dès les premières images, le ton (contradictoire) est donné avec le contraste entre le lâcher de pétales de roses, le ton humoristique (mais enfin mon gars, mets ta ceinture, Et la sécurité alors?) et les cagoules de terroristes ainsi que des armes dont on se demande si elles contiennent du lard ou du cochon ^^..
Dès les premières images, le ton (contradictoire) est donné avec le contraste entre le lâcher de pétales de roses, le ton humoristique (mais enfin mon gars, mets ta ceinture, Et la sécurité alors?) et les cagoules de terroristes ainsi que des armes dont on se demande si elles contiennent du lard ou du cochon ^^..
Dès les premières images, le ton (contradictoire) est donné avec le contraste entre le lâcher de pétales de roses, le ton humoristique (mais enfin mon gars, mets ta ceinture, Et la sécurité alors?) et les cagoules de terroristes ainsi que des armes dont on se demande si elles contiennent du lard ou du cochon ^^..

Dès les premières images, le ton (contradictoire) est donné avec le contraste entre le lâcher de pétales de roses, le ton humoristique (mais enfin mon gars, mets ta ceinture, Et la sécurité alors?) et les cagoules de terroristes ainsi que des armes dont on se demande si elles contiennent du lard ou du cochon ^^..

Les séquences où l'on voit le FLA secourir Mija et Okja au nez et à la barbe des sbires de Mirando et de leurs complices sont en effet un régal de burlesque et de poésie: parapluies-boucliers contre les seringues hypodermiques, pétales de rose jetées contre le camion Mirando, jet de billes et de crottes d'Okja pour faire chuter les poursuivants etc. C'est beau, c'est drôle mais ça ne va pas durer.
Les séquences où l'on voit le FLA secourir Mija et Okja au nez et à la barbe des sbires de Mirando et de leurs complices sont en effet un régal de burlesque et de poésie: parapluies-boucliers contre les seringues hypodermiques, pétales de rose jetées contre le camion Mirando, jet de billes et de crottes d'Okja pour faire chuter les poursuivants etc. C'est beau, c'est drôle mais ça ne va pas durer.

Les séquences où l'on voit le FLA secourir Mija et Okja au nez et à la barbe des sbires de Mirando et de leurs complices sont en effet un régal de burlesque et de poésie: parapluies-boucliers contre les seringues hypodermiques, pétales de rose jetées contre le camion Mirando, jet de billes et de crottes d'Okja pour faire chuter les poursuivants etc. C'est beau, c'est drôle mais ça ne va pas durer.

Mais la suite du discours de Jay contredit le "credo" du groupe qui a la même fonction de leurre que la verdure électrique des décors des bureaux de Mirando. Ils n'ont pas sauvé Okja pour la libérer mais dans le but de lui mettre une caméra cachée sous l'oreille afin qu'ils puissent filmer les expériences dans les laboratoires top-secret de Mirando auxquels ils n'ont pas accès. Ils promettent de la sauver plus tard, lors de la remise des prix du meilleur super-cochon après avoir diffusé les images tournées dans le laboratoire.

Jay demande cependant à Mija son consentement. Et c'est là que la barrière de la langue va jouer un rôle déterminant pour mettre définitivement à mal la véracité de son discours.

L'enjeu de la communication dans Okja

Pour Jay, il est fondamental que Mija comprenne chaque mot de ce qu'il dit et donne un consentement éclairé. Mais K est un américain d'origine coréenne qui ne maîtrise pas très bien la langue de ses parents et donne donc à Mija une traduction approximative du discours de Jay. Cependant le plus grave, c'est que lorsque Jay lui demande si elle est d'accord, il trahit délibérément la réponse de Mija sans doute parce qu'il n'a pas les épaules assez solides pour supporter la pression d'un groupe qui n'attend qu'un "oui" de sa part à lui (confusion d'interlocuteur oblige) et qu'il veut se faire bien voir d'eux. Il suffit de voir leur réaction euphorique, ne faisant pas attention à l'aspect sidéré de la jeune fille qui ne comprend pas ce qui se passe.

Ce moment fait figure de "péché originel" qui pour le spectateur en état de choc jette une grosse zone d'ombre sur le groupe
Ce moment fait figure de "péché originel" qui pour le spectateur en état de choc jette une grosse zone d'ombre sur le groupe

Ce moment fait figure de "péché originel" qui pour le spectateur en état de choc jette une grosse zone d'ombre sur le groupe

Traduire c'est trahir: la parole de Mija et les idéaux du groupe.

Traduire c'est trahir: la parole de Mija et les idéaux du groupe.

Le démontage du credo du FLA vient avec la séquence très forte du debriefing (miroir de celle de Mirando) dans laquelle le groupe découvre les images tournées dans le laboratoire par la caméra dissimulée sur Okja. Ils se prennent en pleine face la contradiction entre leur discours pacifiste et des images qui montrent Okja en train de se faire violer puis torturer sous l'égide du docteur Wilcox dans le but de prélever des échantillons de sa chair. Avec pour conséquence spectaculaire de réveiller la bête enfouie en Jay qui décharge son sentiment de culpabilité dans une explosion de violence contre K qui a avoué son mensonge (c'était quoi déjà le discours? Ah oui "nous ne faisons jamais de mal ni aux humains, ni aux animaux").

Les images cradingues tournées par la caméra cachée.

Les images cradingues tournées par la caméra cachée.

Red (la seule fille du groupe) est logiquement la plus immédiatement horrifiée. Cela ressemble à un réveil brutal.

Red (la seule fille du groupe) est logiquement la plus immédiatement horrifiée. Cela ressemble à un réveil brutal.

Ne supportant plus le poids de son mensonge, K avoue tout.

Ne supportant plus le poids de son mensonge, K avoue tout.

Plutôt que d'admettre sa complicité dans les sévices subis par Okja, Jay décharge son dégoût (de lui-même) sur K qu'il roue de coups et expulse du groupe (non sans avoir pu s'empêcher de balancer quelques grandes phrases pompeuses sur le fait qu'il a trahi la cause etc.)

Plutôt que d'admettre sa complicité dans les sévices subis par Okja, Jay décharge son dégoût (de lui-même) sur K qu'il roue de coups et expulse du groupe (non sans avoir pu s'empêcher de balancer quelques grandes phrases pompeuses sur le fait qu'il a trahi la cause etc.)

Dans un article du journal "Le Monde" consacré au film coréen "Poetry" de Lee Chang-Dong (c'est d'ailleurs dans un autre film du même réalisateur, "Burning" que j'ai découvert Steven Yeun), l'auteur a cette phrase qui transcrit parfaitement l'évolution du FLA "La passion désespérée de la pureté induit l'expiation des fautes". Le végétarisme et encore plus le véganisme contiennent un idéal de purification niant l'origine animale de l'homme dont Bong Joon-ho montre l'inanité. Il ne reste donc que la voie de la rédemption pour espérer retrouver une virginité. Des termes qui confèrent à "Okja" une dimension religieuse certaine (paradis, chute, enfer, rédemption, pureté ou encore le caractère sacré de la traduction).

Alors qu'il était jusque-là verbeux, Jay va perdre sa langue durant le reste du film (et l'un de ses acolytes dans un jeûne très poussé)

Alors qu'il était jusque-là verbeux, Jay va perdre sa langue durant le reste du film (et l'un de ses acolytes dans un jeûne très poussé)

Pour Jay, cela passe en effet par l'apprentissage des rudiments du coréen, du silence et de l'abnégation à travers une nouvelle mission qu'il va poursuivre de façon obsessionnelle: protéger Mija des images qu'il a lui-même produite, puis de la violence de la répression des Black Chalk (la milice privée de Mirando) et enfin quand il n'y aura plus d'autre moyen, l'emmener voir Okja à l'abattoir pour tenter de la sauver. Non sans se prendre au passage des coups et pas seulement au sens physique du terme.

Cette scène muette qui reprend le visuel et le titre (en deux langues!) du clip de Bob Dylan dans lequel Jay demande pardon à Mija véhicule une émotion indescriptible.
Cette scène muette qui reprend le visuel et le titre (en deux langues!) du clip de Bob Dylan dans lequel Jay demande pardon à Mija véhicule une émotion indescriptible.
Cette scène muette qui reprend le visuel et le titre (en deux langues!) du clip de Bob Dylan dans lequel Jay demande pardon à Mija véhicule une émotion indescriptible.

Cette scène muette qui reprend le visuel et le titre (en deux langues!) du clip de Bob Dylan dans lequel Jay demande pardon à Mija véhicule une émotion indescriptible.

Cela rejoint une belle rime visuelle à savoir deux plans quasi identiques, celui au début du film où Mija enlève une boule piquante sous le pied d'Okja et celui où elle voit Jay (sous sa cagoule) pour la première fois faire le même geste avec un objet tranchant.
Cela rejoint une belle rime visuelle à savoir deux plans quasi identiques, celui au début du film où Mija enlève une boule piquante sous le pied d'Okja et celui où elle voit Jay (sous sa cagoule) pour la première fois faire le même geste avec un objet tranchant.

Cela rejoint une belle rime visuelle à savoir deux plans quasi identiques, celui au début du film où Mija enlève une boule piquante sous le pied d'Okja et celui où elle voit Jay (sous sa cagoule) pour la première fois faire le même geste avec un objet tranchant.

En effet Jay va pouvoir lors d'un moment de crise prendre conscience de ses contradictions et notamment de ses pulsions violentes grâce à Mija qui est capable de communiquer avec Okja (et non "sur Okja", nuance). Deux rapports bien différents à l'animal qui montrent ce que signifie véritablement la non-violence.

Le découpage de cette scène en fait d'autant plus ressortir le parallèle entre l'agressivité de l'homme et de l'animal et la façon dont Mija les stoppe net.
Le découpage de cette scène en fait d'autant plus ressortir le parallèle entre l'agressivité de l'homme et de l'animal et la façon dont Mija les stoppe net.
Le découpage de cette scène en fait d'autant plus ressortir le parallèle entre l'agressivité de l'homme et de l'animal et la façon dont Mija les stoppe net.
Le découpage de cette scène en fait d'autant plus ressortir le parallèle entre l'agressivité de l'homme et de l'animal et la façon dont Mija les stoppe net.
Le découpage de cette scène en fait d'autant plus ressortir le parallèle entre l'agressivité de l'homme et de l'animal et la façon dont Mija les stoppe net.
Le découpage de cette scène en fait d'autant plus ressortir le parallèle entre l'agressivité de l'homme et de l'animal et la façon dont Mija les stoppe net.

Le découpage de cette scène en fait d'autant plus ressortir le parallèle entre l'agressivité de l'homme et de l'animal et la façon dont Mija les stoppe net.

Si cette scène m'a autant remuée c'est parce qu'elle me renvoie aux westerns que Anthony Mann a tourné dans les années cinquante avec James Stewart, plus précisément "Les Affameurs (Bend of the River)" (1952) et "l'Appât (The Naked Spur)" (1953) qui ont marqué ma jeunesse. Dans les deux films, James Stewart joue le rôle d'un bandit ou d'un ancien bandit tiraillé entre ses instincts sauvages et son désir de rédemption, lequel passe par une femme qu'il aime. Dans "Les Affameurs", lors d'une scène où il s'apprête à porter un coup de couteau fatal, il est arrêté net par le cri de Laura, la jeune fille dont il est amoureux. Dans "L'Appât", il finit par renoncer à empocher la récompense en échange du cadavre de son ennemi et fait la paix en l'enterrant sous le regard de la femme aimée. James Stewart a d'ailleurs des points communs avec Paul Dano en terme d'élégance, de douceur (de la voix notamment) qui le prédisposait à jouer des rôles d'ingénu (chez Capra par exemple) mais aussi des rôles plus violents et tourmentés.

Dans le livre "Conversations avec Darius Khondji", p 279, celui-ci dit à propos de "Okja", "Mija et Okja apparaissent dans un plan large, comme deux petits points dans le paysage. La caméra effectue un travelling très lent qui rappelle ce que faisait Anthony Mann dans ses westernes". CQFD.
Dans le livre "Conversations avec Darius Khondji", p 279, celui-ci dit à propos de "Okja", "Mija et Okja apparaissent dans un plan large, comme deux petits points dans le paysage. La caméra effectue un travelling très lent qui rappelle ce que faisait Anthony Mann dans ses westernes". CQFD.
Dans le livre "Conversations avec Darius Khondji", p 279, celui-ci dit à propos de "Okja", "Mija et Okja apparaissent dans un plan large, comme deux petits points dans le paysage. La caméra effectue un travelling très lent qui rappelle ce que faisait Anthony Mann dans ses westernes". CQFD.

Dans le livre "Conversations avec Darius Khondji", p 279, celui-ci dit à propos de "Okja", "Mija et Okja apparaissent dans un plan large, comme deux petits points dans le paysage. La caméra effectue un travelling très lent qui rappelle ce que faisait Anthony Mann dans ses westernes". CQFD.

A la violence instinctive s'ajoute dans "Okja" une violence privée et une violence institutionnelle: l'intervention des Black Chalk à la demande de Nancy (chargée du sale boulot) pour réprimer la manifestation du FLA et récupérer Okja avec la complicité de la police qui n'intervient qu'une fois le "bazar" nettoyé.

L'enjeu de la communication dans Okja
L'enjeu de la communication dans Okja

C'est ce moment critique qui va permettre à K de se racheter par une intervention providentielle avec son camion, obligeant la milice à reculer et sauvant ainsi la vie de Jay gravement blessé et de Mija que ce dernier a réussi à protéger. 

L'enjeu de la communication dans Okja
L'enjeu de la communication dans Okja

K s'est d'ailleurs fait graver dans la peau (dans "la viande") un principe dont tout laisse à penser que ce ne sera pas une promesse en l'air. Le tout dans une atmosphère de plus en plus pesante au fur et à mesure que le camion roule vers les ténèbres du camp de concentration pour cochons et que le sang parsème le sol pendant que Jay se fait recoudre ses blessures selon les flashs qui m'ont rappelé ceux de la séquence de "Brazil" où Sam qui vient d'être arrêté voit des images cauchemardesques défiler devant ses yeux. D'ailleurs peu de temps après leur arrivée à l'abattoir, Jay et K seront arrêtés et mis en prison et Mija devra se débrouiller seule.

Bong Joon-ho a écrit le rôle de Kay pour Steven Yeun dont les parents sont d'origine coréenne mais dont ce n'est pas la langue maternelle.

Bong Joon-ho a écrit le rôle de Kay pour Steven Yeun dont les parents sont d'origine coréenne mais dont ce n'est pas la langue maternelle.

A sa sortie de prison, Jay a changé d'apparence, il est devenu plus conforme à ce qu'il est vraiment et il ne décrochera pas un mot..

A sa sortie de prison, Jay a changé d'apparence, il est devenu plus conforme à ce qu'il est vraiment et il ne décrochera pas un mot..

Et enfin il y aura une forme de communication distillée tout au long du film qui se passera de mots, celle, secrète, intime entre Mija et Okja. Le "miracle" dont parle Lucy Mirando c'est celui-là.

Mija parle à Okja dans les moments où elles se sont mutuellement protégées. Et à la fin, c'est Okja qui parle à Mija.
Mija parle à Okja dans les moments où elles se sont mutuellement protégées. Et à la fin, c'est Okja qui parle à Mija.
Mija parle à Okja dans les moments où elles se sont mutuellement protégées. Et à la fin, c'est Okja qui parle à Mija.

Mija parle à Okja dans les moments où elles se sont mutuellement protégées. Et à la fin, c'est Okja qui parle à Mija.