Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Articles avec #resnais (alain) tag

Mon oncle d'Amérique

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1980)

Mon oncle d'Amérique

C'était l'un des rares films de Alain RESNAIS que je n'avais pas encore vu. Il m'est arrivé d'être déçu par certains de ses films, quand les parti-pris formels prenaient le pas sur une dimension humaniste atrophiée ("Je t aime, je t aime" (1967), "Pas sur la bouche" (2003) ou encore "Vous n avez encore rien vu" (2012) pour n'en citer que quelque uns). Mais ce n'est pas le cas ici. "Mon Oncle d'Amérique" est un grand film absolument bouleversant. Il l'est d'autant plus qu'il se situe à l'exact croisement des deux parties de la filmographie de Alain RESNAIS, celle des années 50 à 70 à dominante historique et mémorielle et celle des années 80 à 2010 davantage axée sur un petit théâtre social à l'artificialité surlignée trop étroit pour des individus en quête d'absolu. Dans "Mon oncle d'Amérique", il réussit le tour de force grâce à sa mise en scène (choix des plans, montage, découpage etc.) de concilier harmonieusement deux dimensions contradictoires et à faire sens:

- D'une part la dimension sociologique, incarnée par trois personnages venus d'horizons très divers, dont on suit le parcours de la naissance à l'âge adulte et qui sont appelés à se rencontrer et à interagir: un bourgeois carriériste, Jean Le Gall (Roger PIERRE), une actrice puis styliste et ancienne militante communiste issue d'un milieu modeste, Janine Garnier (Nicole GARCIA) et enfin un fils de paysans catholiques devenu directeur d'usine, René Ragueneau (Gérard DEPARDIEU). Cette dimension sociologique s'appuie sur les travaux du neurobiologiste Henri Laborit, un spécialiste du comportementalisme animal et humain. Ses interventions sont ponctuées d'illustrations établissant un parallèle entre ses expériences sur les rats de laboratoire et celles qui animent les comportements de Jean, Janine et René, révélant leur caractère primitif (la fuite ou la lutte face à une situation désagréable ou douloureuse, la recherche de gratifications et de récompenses, l'inhibition génératrice d'angoisse et de somatisations diverses face à une situation d'impuissance). Cette lecture fait la part belle aux déterminismes sociaux puisqu'elle se fonde sur la loi de la jungle dans laquelle le plus fort l'emporte sur le plus faible. Et il s'avère qu'effectivement Janine bat en retraite face à l'épouse légitime de Jean et que René, considéré comme meilleur exécutant que décideur est déclassé à plusieurs reprises sans pouvoir véritablement riposter, sinon contre lui-même. Même Jean, le plus privilégié des trois connaît un moment de disgrâce qui le rend malade.


- Mais à cette dimension fataliste de la destinée humaine (c'est à dire axée sur des phénomènes sur lesquels il n'a pas de prise), Alain RESNAIS superpose la dimension émotionnelle et spirituelle, intimiste, qui prend le pas sur la dimension pulsionnelle grâce au jeu plein de sensibilité des comédiens, tous remarquables et à sa mise en scène empathique qui nous fait ressentir leurs angoisses, leur souffrances, leurs peurs, leurs tristesse notamment grâce à des gros plans expressifs sur leurs visages. Mais ce qui m'a le plus remué est l'idée de visualiser leur âme à l'aide d'images récurrentes d'une star de cinéma issue du passé. Les pulsions primitives cèdent le pas à ce que l'homme a de plus élevé, de plus noble, sa capacité à vibrer, à aimer et à créer. René est ainsi suivi comme une ombre par Jean GABIN (une filiation assez évidente avec Gérard DEPARDIEU) alors que Janine elle voit un Jean MARAIS chevaleresque et romantique apparaître dans des images d'une beauté à couper le souffle (et qui donnent envie de voir tous les films dont elles sont issues).

La conciliation des deux dimensions atteint une portée historique, philosophique et métaphysique. Henri Laborit explique que la méconnaissance du fonctionnement du cerveau humain conduit à l'utiliser pour dominer ou détruire l'autre. Et Alain RESNAIS montre immédiatement en images ce que cela signifie à l'aide de travellings sur des bâtiments en ruine qui renvoient au souvenir des guerres passées et aux horreurs qui les ont accompagnées, horreurs dont Alain Resnais a rendu compte dans ses premiers films. Par là-même, il relie explicitement les deux dimensions à l'oeuvre dans son récit en montrant que les pulsions non apprivoisées peuvent détruire toute la beauté dont l'homme est capable et qu'il devient urgent selon la maxime de Socrate d'apprendre à se connaître en pleine conscience.

Voir les commentaires

Stavisky

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1974)

Stavisky

Alain RESNAIS s'est penché sur la personnalité complexe de Alexandre Stavisky, escroc à l'origine de l'un des plus grands scandales politico-financiers du XX° siècle retrouvé "suicidé d'une balle tirée à bout portant" (selon l'un des titres de presse de l'époque). Stavisky avait si bien infiltré l'appareil d'Etat de la III° République, le corrompant à tous les étages qu'il faillit bien faire vaciller le régime le 6 février 1934. Même si beaucoup d'historiens s'accordent à dire aujourd'hui que les unes de la presse, notamment de gauche sur "le coup d'Etat fasciste qui avait échoué" étaient exagérées, Alain RESNAIS reconstitue une atmosphère fin de siècle, clinquante en façade, putride et mortifère en réalité. Les fleurs blanches dont Stavisky inonde les femmes qu'il veut séduire ressemblent à des couronnes mortuaires plantées sur un corbillard ou posées devant un cimetière, quand lui-même ne s'allonge pas sur une tombe dans la pose d'un gisant. L'environnement mondain, affairiste et luxueux de Stavisky semble irréel tout comme sa femme Arlette (Anny DUPEREY) qui semble échappée des pages d'une revue de mode rétro. L'ami de Stavisky, le maurassien baron Raoul (Charles BOYER) prononce des paroles (écrites comme l'ensemble du scénario par Jorge SEMPRÚN) qui s'avèrent prophétiques "Stavisky nous annonçait la mort. Pas seulement la sienne, pas seulement celle des journées de février, mais la mort d’une époque." Epoque dont on ne cesse de percevoir les échos fétides: la crise économique et sociale, la crise politique, la montée de la xénophobie et de l'antisémitisme, les prémisses de la guerre civile espagnole, l'émigration des juifs allemands fuyant le nazisme et des communistes fuyant le stalinisme (à travers le séjour en France de Trotski), les allusions au fascisme de Mussolini.

Mais le véritable sujet du film est Stavisky lui-même. Pour tenter de cerner le mystère de cet homme, symbolisé par les nombreux plans dans lesquels on s'enfonce dans les arbres feuillus (comme dans d'autres films de Alain RESNAIS) celui-ci utilise les témoignages de ceux qui l'ont connu et le procédé du flashback. Défilent donc à la barre de la commission parlementaire chargée d'enquêter sur "l'affaire Stavisky" tout le gratin du cinéma français. Outre les personnages déjà cités, on voit apparaître le médecin de Stavisky (Michael LONSDALE), l'homme de confiance de Stavisky (François PÉRIER) ou encore l'inspecteur qui a tenté de le coincer pour en tirer un profit personnel (Claude RICH). Il y a aussi dans un coin de l'image une jeune juive allemande à qui Stavisky donne la réplique dans une scène de répétition théâtrale qui est une évidente mise en abyme de l'identité que Stavisky cherche à dissimuler (à savoir qu'il est lui-même juif et émigré) au travers de ses multiples patronymes. Tous soulèvent un coin du voile, apportent leur pièce au puzzle sans que Alain RESNAIS ne cherche à tout expliquer, laissant le spectateur faire lui-même ses déductions.

Et Jean-Paul BELMONDO dans tout ça? Il est peut-être un peu léger pour le rôle. Tout l'aspect baratineur, charmeur, tapageur et avide de gloire "du beau Sacha" lui va comme un gant. En revanche lorsqu'il lui faut exprimer ses névroses (sa mégalomanie, sa paranoïa) il est nettement moins convaincant. Si l'on ajoute quelques effets appuyés de mauvais goût et un sujet méconnu du grand public (et traité d'une façon pas spécialement pédagogique), on comprend qu'il n'ait pas figuré parmi les succès de Alain RESNAIS et qu'il soit aujourd'hui un peu oublié.

Voir les commentaires

Toute la mémoire du monde

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1956)

Toute la mémoire du monde

Dans la première partie de sa carrière, Alain RESNAIS a réalisé nombre de courts-métrages dont le plus célèbre est "Nuit et brouillard" (1956). "Toute la mémoire du monde" comme "Le chant du styrène" (1958) est une oeuvre de commande au service de la célébration du progrès (celui des 30 Glorieuses) que le réalisateur s'approprie. Le discours institutionnel vantant le progrès technique et la modernité propre à une époque (donc destiné à se démoder très vite) est mis au service d'un enjeu intemporel et universel: conserver la mémoire de l'humanité. Mi-cathédrale, mi-fourmillière, la Bibliothèque Nationale de France est filmée le plus souvent soit à l'aide de travellings qui soulignent l'aspect labyrinthique du lieu, soit en plongée ce qui en accentue l'aspect démesuré par rapport à la taille humaine. Le compte-rendu de la conservation des documents joue également sur les deux échelles: celle du travail de fourmi que représente le fait de répertorier, trier, classer tout ce qui est imprimé jour après jour via le dépôt légal pour en conserver l'existence mais aussi celui de restaurer les vieux documents abîmés par le temps et le gigantisme du résultat. En dépit de l'aide apporté par les machines et les outils des années cinquante, on reste dans un cadre largement artisanal et ce d'autant qu'on est presque un demi-siècle avant la révolution numérique. On découvre que la BNF (qui ouvrait ses portes pour la première fois à une équipe de tournage) ne contient pas seulement des imprimés et des manuscrits (certains très célèbres sont évoqués comme les romans de Zola ou les Pensées de Pascal) mais également des cartes, des plans, des médailles, des estampes ou encore des partitions de musique. Evidemment le sujet et son traitement renvoient aux obsessions de Resnais, cinéaste du temps et de la mémoire.

Voir les commentaires

Hiroshima mon amour

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1959)

Hiroshima mon amour

Il y a quelques années, j'ai pris un train qui s'arrêtait à Nevers. Ma pensée est allée alors vers le premier long-métrage de Alain RESNAIS et j'ai réalisé que Nevers ça résonnait comme "never" (jamais) et que ça se trouvait sur la même ligne ferroviaire que Riom et Vichy... "Hiroshima mon amour" est ainsi un film qui travaille sur des éléments a priori que tout oppose mais que la mémoire associe. Ou plutôt les mémoires, le film alternant entre la mémoire individuelle du personnage joué par Emmanuelle RIVA et la mémoire collective des événements du passé qui se transmettent au travers des traces que ce passé laisse dans le présent (les archives, le patrimoine). Par le jeu du montage dont Alain RESNAIS est un spécialiste, Nevers et Hiroshima se répondent comme s'il s'agissait d'une seule et même géographie, d'une seule et même temporalité, d'une seule et même Histoire, celle de la guerre et de ses stigmates. Une grande Histoire qui croise celle du personnage d'Emmanuelle Riva qui à la manière de "Je t aime, je t aime" (1967) vit à Hiroshima, lieu chargé d'Histoire à la fin des années cinquante une histoire d'amour avec un japonais (Eiji OKADA) qui lui rappelle celle qu'elle a connu à Nevers avec un soldat allemand en pleine seconde guerre mondiale 14 ans plus tôt et qui lui a valu d'être tondue à la Libération. Ce télescopage passé/présent, histoire/mémoire, amour/mort, témoignage/reconstitution donne tout son sens aux célèbres dialogues de Marguerite DURAS fondés sur des leitmotivs tels que "tu n'as rien vu à Hiroshima/j'ai tout vu" et "Tu me tues/Tu me fais du bien". Le premier cas, porté par le film lui-même apporte sa pierre au débat animé entre autres par Claude LANZMANN sur l'impossibilité de représenter la Shoah et de façon plus générale toutes les grandes catastrophes de l'histoire. Le deuxième porte sur la question de l'oubli et du souvenir de ces mêmes événements: lequel des deux est le moins mortifère (ou le plus salvateur)?

Voir les commentaires

La Guerre est finie

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1966)

La Guerre est finie

"La Guerre est finie" est typique de la grammaire cinématographique très découpée et montée par laquelle Alain Resnais retranscrivait les méandres de l'esprit humain dans ses films des années 60 ("L'année dernière à Marienbad", "Muriel ou le temps d'un retour", "Je t'aime, je t'aime"). Comme "Muriel ou le temps d'un retour", il s'agit d'un film politique et comme "L'année dernière à Marienbad" il tire sa substance d'un matériau littéraire à savoir le scénario de Jorge Semprun très proche de son histoire personnelle. Comme le personnage principal Diego/Carlos, Jorge Semprun est un réfugié politique espagnol qui a fait partie des cadres permanents du PCE (parti communiste espagnol) en exil en France pendant la dictature de Franco. Il a effectué plusieurs séjours clandestins en Espagne sous des identités d'emprunt pour coordonner la résistance intérieure et extérieure au régime franquiste. Mais il a fini par douter des méthodes de lutte du parti et en a été exclu en 1964. C'est Yves Montand, acteur aux positions antifascistes bien connues et qui un peu plus tard allait s'illustrer dans le cinéma engagé de Costa-Gavras (lui aussi scénarisé par Semprun) qui est choisi pour interpréter Diego/Carlos. Celui-ci est donc ce militant dévoué corps et âme à la cause qui brusquement à la suite d'un contrôle douanier à la frontière se met à douter du sens de son action autant que des moyens mis en œuvre. Crise de foi alimentée par sa vie instable et ses nombreuses identités d'emprunt dans lesquelles il se perd comme dans un labyrinthe. Le film est l'occasion de se replonger dans une période où l'Europe était divisée non seulement par la guerre froide mais aussi par le clivage entre les dictatures du sud et les démocraties du nord. Une période de militantisme politique et d'engagement où des hommes sacrifiaient leur vie privée et risquaient leur liberté voire leur vie pour leurs convictions (cela n'a pas complètement disparu en Europe d'ailleurs avec les attentats des terroristes islamistes qui sont faits du même bois à défaut d'avoir les mêmes buts). Mais tout cela dans un contexte, celui des années 60 bouleversé par les 30 Glorieuses et notamment par le tourisme de masse autant que par la montée en graine d'une nouvelle génération militante, celle de 1968 partisane de méthodes plus musclées. 

Néanmoins le film a par certains côtés un caractère daté en dépeignant un monde politique à l'ancienne où les réseaux clandestins ressemblent finalement à ceux qu'ils combattent. Il s'agit dans les deux cas de manipuler des masses fantasmées autant que vues comme de la potentielle "chair à canon" alors que les femmes, largement exclues des cercles décisionnels ont principalement trois rôles:

1) Faire le café pour ces messieurs très occupés à refaire le monde dans leur fumoir.

2) Servir d'objet sexuel, le fameux "repos du guerrier". Le montage d'Alain Resnais comme dans "Je t'aime, je t'aime" souligne le caractère interchangeable de ces femmes qui, éblouies par tant de courage viril, offrent leur corps au "héros révolutionnaire" en espérant récolter des miettes de son prestige ou bien en quémandant un tout petit peu d'engagement (mais monsieur est trop occupé à des affaires vraiment importantes ou à profiter des lits qui s'ouvrent sur son passage pour penser à faire un enfant par exemple).

3) Etre l'ancrage du marin, celle qui attend passivement mais courageusement son retour ou le pleure et entretient sa mémoire s'il ne rentre pas. 

Voir les commentaires

Coeurs

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (2006)

Coeurs

"Private Fears in Public Places" est la seconde pièce de théâtre de Alan Ayckbourn adaptée par Alain Resnais après "Intimate Exchanges" qui avait été à l'origine de "Smoking/No Smoking". Mais l'ambiance de "Coeurs" est très éloignée de "Smoking/No Smoking". On pense plutôt à "L'Amour à mort"... mais sans l'amour. Les personnages de "Cœurs" aimeraient aimer, croient aimer ou ont aimé mais ils ont tous en commun d'avoir le cœur froid. Cette glaciation des sentiments est symbolisée par la neige qui tombe en permanence derrière les fenêtres et les écrans, saupoudre les manteaux et s'immisce parfois jusque dans les appartements. L'impossibilité de la rencontre est quant à elle surlignée par l'omniprésence des cloisons et des rideaux, autant de barrières qui permettent de se voir, de se parler mais pas vraiment de se toucher. Ces obstacles coupent la communication, restreignent l'espace (Nicole visite des appartements de plus en plus petits et cloisonnés) et emmurent les personnages dans la solitude et la misère affective et sexuelle. Et le fait qu'ils aillent par deux fait encore plus ressortir leur détresse. Dan et Nicole (Lambert Wilson et Laura Morante) forment un couple au bord de la rupture. Thierry et Gaëlle (André Dussollier et Isabelle Carré) sont frère et sœur et vivent ensemble en essayant de se cacher leurs tourments intimes. Enfin Lionel (Pierre Arditi) est un veuf accablé de chagrin qui a pris en charge son vieux père malade (Claude Rich) qui s'avère être un homme tyrannique, odieux, lubrique et grossier. Cette dernière variante donne d'ailleurs une clé de compréhension de la déroute sentimentale des personnages. Tous sont sous l'emprise d'un paternel castrateur qu'il soit physiquement présent pour Lionel, représenté sous forme de peinture murale chez Thierry et Gaëlle ou à travers une institution patriarcale, l'armée pour Dan et Nicole. Mais la plus belle expression du patriarcat est incarné par le septième personnage de l'histoire, Charlotte (Sabine Azéma) qui tire les ficelles de ce petit monde en étant la collègue de l'un et l'aide à domicile du père de l'autre. Charlotte est l'exemple parfait du personnage clivé. D'un côté la créatrice de mises en scènes pornos à tendance SM pour tous les pauvres types qu'elle fournit sans doute par "charité chrétienne", de l'autre la bigote puritaine qui s'offusque du baiser sur la bouche qu'elle reçoit d'un Thierry chauffé à blanc par ses vidéos. C'est encore une fois l'illustration que puritanisme et débauche vont de concert, l'un se nourrissant de l'autre.

Voir les commentaires

I Want to Go Home

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1989)

I Want to Go Home

"I Want to Go Home" n'est pas le film le plus abouti de Alain Resnais. S'il comporte quelques moments vraiment réussis, l'ensemble, trop cérébral, a bien du mal à prendre vie et à intéresser. Les références culturelles abordées sont pointues ou pas assez mises en valeur et les personnages, caricaturaux (en dehors de celui de Micheline Presle qui parvient à tirer son épingle du jeu et à humaniser un peu ce grand raout qui fait un peu penser aux "101 nuits de Simon Cinéma"). Il n'en reste pas moins qu'on trouve dans ce film une bonne partie de l'ADN du cinéaste. "I Want to Go Home" se moque des snobs* et abolit la hiérarchie entre les arts en panachant le cinéma avec la bande dessinée comme il le fera également un peu plus tard avec "Smoking/No Smoking" ou dans un autre domaine avec "On connaît la chanson" (qui implicitement désavoue les préjugés d'un Gainsbourg complexé proclamant que la chanson est un "art mineur destiné aux mineures"). Ironiquement, le grand intellectuel parisien (joué par Depardieu) à qui Elsie l'américaine (Laura Benson) espère faire lire sa thèse sur Flaubert ne jure que par son père Joey (Adolph Green) dont Elsie a honte parce qu'il est auteur de comics et jamais sorti de son "bled" (Cleveland n'est pas New-York et Joey n'est pas Woody Allen comme cela est rappelé!). Celui-ci qui est en mal de reconnaissance doit de plus en venant en France se coltiner une culture et une langue qui lui sont étrangères. De petits interludes avec les personnages créés par Joey (en réalité par le cartooniste new-yorkais Jules Feiffer) viennent s'insérer dans l'histoire pour dialoguer avec Elsie un peu comme le chat Guillaume (représentation animale de Chris Marker) chez Varda. Alain Resnais en profite pour célébrer son amour de la BD (franco-belge et américaine) mais il ne tire pas tout le parti qu'il aurait pu d'un tel sujet. Le dessin animé américain (le cartoon Warner ou le long-métrage d'animation Disney) est par exemple évoqué au travers de dessins ou du bal costumé mais on est loin de la géniale fusion de "Qui veut la peau de Roger Rabbit?".

* Alain Resnais était fait pour collaborer avec le couple Bacri/Jaoui, grands pourfendeurs eux aussi de "l'esprit de chapelle" très présent dans les élites françaises. A l'époque de la sortie de "I Want to Go Home", le neuvième art et l'animation étaient encore considérés comme des expressions sous-culturelles réservées à un public de niche (les enfants ou au contraire les amateurs d'érotisme). La fiche Wikipédia du film qui évoque le fait que son échec soit imputable au fait qu' "on ne mélange pas impunément deux médiums aussi différents et en même temps concurrents comme le sont le cinéma et la bande dessinée" fait sourire quand on pense aux films Marvel, à ceux inspirés de Batman (jusqu'au récent "Joker") ou à l'étroite symbiose manga-anime.

Voir les commentaires

Vous n'avez encore rien vu

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (2012)

Vous n'avez encore rien vu

Avec l'audacieux Alain Resnais, ça passe ou ça casse. Quand ça passe, c'est génial ("L'Année dernière à Marienbad", "Muriel ou le temps d'un retour", "l'Amour à mort", "Mélo", "Smoking/No Smoking", "On connaît la chanson", "Les Herbes folles" etc.). Mais parfois ça se casse un peu la figure. Et de mon point de vue ^^ "Vous n'avez encore rien vu" fait partie de la seconde catégorie. Son dispositif est brillant mais il tourne un peu à vide. Alain Resnais s'est fait plaisir en citant ses propres films (un titre qui fait référence à "Tu n'as rien vu à Hiroshima", un couple en quête d'absolu dont le membre survivant finit par rejoindre l'autre dans la mort comme dans "L'Amour à mort"), en réunissant ses comédiens fétiches, en faisant jouer des extraits d'une pièce de théâtre qu'il a aimé à la folie par des duos issus de trois générations différentes (celle des années quarante avec Pierre Arditi et Sabine Azéma, celle des années soixante avec Lambert Wilson et Anne Consigny et enfin celle des années quatre-vingt avec Vimala Pons qui a droit à une captation vidéo filmée par Denis Podalydès). Mais cet éternel recommencement, ce temps cyclique cher à Resnais finit par s'enrayer parce que le style et le contenu de la pièce sentent la poussière voire la naphtaline. De même que pour "Je t'aime, je t'aime", j'ai du mal à adhérer aux drames (petit) bourgeois. Même déconstruits, destructurés, maquillés sous des atours de tragédie antique. Ecouter un Orphée faire sa crise da jalousie parce que Eurydice ne lui arrive pas vierge entre les bras, et celle-ci de devoir pleurer, supplier et se justifier peut passer dans le contexte d'écriture de la pièce (les années 40) mais est insupportablement anachronique dit par la bouche d'acteurs ayant la vingtaine dans les années 2010. L'audace, cela aurait été de mettre un grand coup de pied aux fesses de la pièce datée d'Anouilh et de donner à Eurydice l'occasion de rendre coup pour coup à Orphée au lieu de devoir porter seule la culpabilité d'avoir un "passé qui ne passe pas". Parce que la femme qui a un passé a du vécu et c'est ce qui lui a été si longtemps interdit. Et lorsque cet interdit a été levé, les hommes le lui ont fait chèrement payer. Et ça, cela reste un impensé du film de Resnais.  Pour une fois, son aspect ludique (les multiples mises en abyme, l'interaction entre les arts du théâtre, du cinéma et de la vidéo, le vrai-faux testament du double d'Alain Resnais dans le film, Antoine d'Anthac joué par Denis Podalydès qui était prêt à prendre la relève au cas où Alain Resnais aurait cassé sa pipe pendant le tournage) ne suffit pas à contrebalancer ce fond réactionnaire.

Voir les commentaires

Aimer, boire et chanter

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (2014)

Aimer, boire et chanter


Le 19eme et dernier film de Alain RESNAIS comme son avant-dernier, "Vous n'avez encore rien vu" (2012) est une œuvre testamentaire où le réalisateur se met en scène dans le rôle du deus ex machina déjà ou bientôt mort, invisible en tout cas et de par son statut, omniscient et omnipotent. Jouant à fond la carte de la mise en abyme, son film reprend pour la troisième fois une pièce de théâtre de Alan Ayckbourn (après "Smoking/No Smoking" (1993) et "Cœurs") (2006) et mélange allègrement les arts dans un dispositif-collage ludique assez réjouissant. On voit donc se succéder des scènes de plateau dont les décors ostentatoirement toc soulignent l'absolue théâtralité (les personnages répètent une pièce de théâtre mais ils sont eux-mêmes les jouets d'un plaisant marivaudage animé par le fameux "George Riley" qu'on ne verra jamais), les illustrations de Blutch qui représentent les différents lieux où se déroule l'histoire (ainsi que les gros plans-vignettes sur les visages des acteurs se détachant sur un fond quadrillé de ce même Blutch) et des plans cinématographiques aériens de routes de la campagne anglaise à différentes saisons qui ont pour but de les relier. On peut également ajouter la chanson-titre (paroles de Lucien Boyer, musique de Johann Strauss) La forme rejoint ainsi le fond dans les contrastes tels que les aime Alain RESNAIS: tragédie et comédie, théâtre et cinéma, joie et tristesse, fixité et mouvement, vie de couple et aventure, légèreté et gravité, jeu et réalité, vie et mort. La danse des couples en crise forme le noeud de l'intrigue avec la tentation d'aller voir ailleurs, chez ce George Riley qui par son irréalité même suscite les fantasmes des trois femmes qui ont vécu avec lui à un moment ou un autre de leur vie mais ont ensuite reconstruit ce passé à l'aune de leurs souvenirs plein de nostalgie (la mémoire est un thème fondamental chez Alain RESNAIS). C'est en cela que le film n'est pas qu'un vulgaire vaudeville en dépit des apparences. Quant aux six acteurs formant la troupe, on retrouve le mélange déjà expérimenté à plusieurs reprises entre la troupe historique du réalisateur (Sabine AZÉMA, André DUSSOLLIER, Caroline SILHOL), des recrues plus récentes (Michel VUILLERMOZ, Hippolyte GIRARDOT) et une nouvelle venue (Sandrine KIBERLAIN).

Voir les commentaires

On connaît la chanson

Publié le par Rosalie210

Alain Resnais (1997)

On connaît la chanson

"On connait la chanson" est le plus gros succès public de Alain RESNAIS en plus d'avoir raflé une pluie de récompenses. L'histoire très boulevardière est heureusement doublement transcendée, d'une part par le brillant jeu sur le contraste entre la norme sociale bourgeoise et l'intériorité et de l'autre par le dispositif ludique consistant à insérer des bribes de chansons en play-back au milieu des dialogues. Ce double effet donne de la profondeur à ce qui sinon n'aurait été qu'un médiocre vaudeville à base d'adultère et de questions de patrimoine. Mais le spectateur est intelligemment invité à participer à la pièce qui se déroule sous ses yeux. Il a souvent un coup d'avance sur les personnages tout en se joignant musicalement à eux. Le film est basé sur un festival de mensonges et de malentendus. Ainsi Camille (Agnès JAOUI) tombe amoureuse de Marc (Lambert WILSON) parce qu'elle le croit en souffrance alors qu'il a un rhume et parle au téléphone de transaction immobilière et non d'amour (ce qui définit bien le personnage). Au restaurant, une jeune femme en pleurs (Charlotte KADY, ex-présentatrice de Récré A2) envie le couple qui est derrière elle, prenant un geste de rectification d'une imperfection pour une marque de tendresse. A l'inverse, la femme du couple, Odile (Sabine AZÉMA) envie ce qu'elle croit être la conversation de deux amies alors que son couple n'a plus rien à se dire. Plus tard, elle voit son ex, Nicolas (Jean-Pierre BACRI) en compagnie d'une femme et croit à tort à son adultère alors qu'elle croise juste après son mari Claude (Pierre Arditi) embrassant une autre femme dans une voiture mais s'aveugle en pensant qu'il s'agit d'un sosie. Bref, tout le monde en dépit des apparences est un peu à côté de la plaque, aveugle, escroc, rongé
par la culpabilité, dépressif ou hypocondriaque et exprime ses états d'âme en chanson.

Alain RESNAIS est un formidable expérimentateur, il aime croiser les arts (théâtre, opérette, BD) et invite régulièrement des familles d'artistes à se joindre à sa troupe. Le couple Bacri-Jaoui alors à l'apogée de sa créativité ne se contente pas de jouer dans le film, il l'a scénarisé et le choix des chansons mixe l'époque de la jeunesse de Resnais (airs populaires des années 30-40) et celle des Jabac (tubes des années 60 à 80). Si pour le spectateur lambda d'aujourd'hui, les airs anciens à une ou deux exceptions près sont des découvertes (mais qui impriment bien car judicieusement insérés et répétés), ceux de la période la plus récente ont imprégné de façon durable la mémoire collective et font partie du patrimoine universel. Enfin comment ne pas souligner la formidable prestation de André DUSSOLLIER qui n'a pas volé son César? Il joue le rôle de l'intrus qui tente de compenser par son érudition son infériorité sociale (Quoi ma gueule? Qu'est ce qu'elle a ma gueule? Ou l'invention du tube sur le délit de faciès par Johnny HALLYDAY ^^). Bien que mentant par omission sur son métier, il est le seul personnage fondamentalement honnête de l'histoire, faisant surgir la vérité chez les autres, notamment pour la fragile Camille, une brillante intellectuelle qu'il est le seul à vraiment reconnaître*. Enfin on oubliera pas de sitôt sa délirante rêverie autour des "Vertiges de l'amour" de Alain BASHUNG.

* Parmi les running gags du film, il y a le sujet hyper-pointu de la thèse de Camille devenu culte "Les chevaliers paysans vers l'an 1000 au lac de Paladru".

Voir les commentaires

1 2 3 > >>