Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Articles avec #biographie tag

Ivre de femmes et de peinture (Chihwaseon)

Publié le par Rosalie210

Im Kwon-Taek (2002)

Ivre de femmes et de peinture (Chihwaseon)

Avec un titre pareil, on pouvait s'attendre à un film épicurien célébrant la joie de vivre et de créer. Or c'est l'inverse, au point que je me demande s'il ne s'agit pas d'une antiphrase. La création telle qu'elle est montrée dans le film s'effectue dans la souffrance, l'ascétisme, la solitude et l'errance. Dans la révolte aussi. Comme la biographie du peintre de la fin du XIX° siècle dont IM Kwon-taek, le plus vénérable des cinéastes coréens* retrace l'existence est lacunaire, il la remplit avec ses propres projections et parmi celles-ci, c'est le refus d'entrer dans les cases et le désir de liberté qui prédomine. Ohwon (le nom artistique de Janh Seung-up) est en effet montré comme un peintre hors-norme, par son talent, son exigence artistique mais aussi par ses origines sociales roturières et son caractère fondamentalement rebelle. Tout au long du film qui adopte une narration linéaire mais fragmentée car faites de petites "touches de vie", on le voit résister ou subvertir toutes les tentatives visant à l'enfermer (dans la peinture officielle de cour par exemple) ou à le faire plier devant les autorités. Il préfère y laisser la santé voire la peau. Cette intranquillité se retrouve dans sa peinture dont il semble n'être jamais satisfait. On le voit beaucoup détruire ses ébauches voire des oeuvres que d'autres estiment achevées ou bien en créer à l'intention de petites gens voire de mendiants qui pourront en tirer un bon prix et ainsi, sortir de leur misère.

Ohwon apparaît donc comme un homme tourmenté secret, parfois sujet à des crises de rage. Son rapport au carburant dont il a besoin pour créer (l'alcool et les femmes de petite vertu, prostituées interchangeables dans la plupart des cas) est somme toute assez triste, limite masochiste. Il semble cassé, vieilli avant l'âge dès le départ. Jamais on ne le voit sourire ou sembler profiter des plaisirs de la vie. Si le film de IM Kwon-taek est ultra-esthétique, il est également assez aride, d'autant qu'il s'inscrit dans un contexte historique nébuleux pour un occidental. Il est également un peu trop théorique et appliqué pour traduire vraiment la folie intérieure de l'artiste. On retrouve la contradiction entre la promesse dionysiaque du titre et son contenu neurasthénique. Lorsque CHOI Min-sik avec son perpétuel air de chien battu clame qu'il ne peut pas peindre sans bander, ça sonne complètement faux!

* Au sens de plus ancien. "Ivre de femmes et de peinture" est en effet son 98° film et celui qui lui a valu la reconnaissance en occident avec le prix de la mise en scène à Cannes.

Voir les commentaires

Persepolis

Publié le par Rosalie210

Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2007)

Persepolis

Persepolis, l'adaptation animée de la BD autobiographique de Marjane SATRAPI fait partie des classiques du genre. Sa réussite réside d'abord dans son esthétique particulièrement soignée qui fait autant référence à l'expressionnisme allemand qu'aux estampes japonaises en passant par les styles graphiques reconnaissables de Dix ou de Munch. Cette esthétique est au service d'un récit qui mêle habilement et inextricablement grande et petite histoire, ce biais lui donnant une résonance universelle. En effet dans ce qui s'apparente à un récit initiatique dans lequel une enfant puis jeune fille puis jeune femme cherche sa place, la particularité provient du fait qu'elle ne parvient à se fixer nulle part. Trop rebelle puis trop émancipée pour ne pas se mettre en danger dans une société iranienne corsetée par les mollahs, elle ne parvient cependant pas à s'épanouir en Europe tant le fossé culturel entre elle qui a vécu les horreurs de la guerre et un régime de terreur et les autres est immense. "Persepolis" s'apparente donc à une douloureuse errance entre un pays d'origine dans lequel l'oppression règne et des pays européens où c'est au contraire l'indifférence qui tue avec pour seuls refuges le rêve et la famille. Néanmoins il n'y a aucun misérabilisme dans "Persepolis" car les femmes en particulier sont des personnages hauts en couleur (même si la BD et son adaptation sont majoritairement en noir et blanc) que ce soit Marjane et sa langue bien pendue ou sa grand-mère, forte nature qui fume de l'opium et manie un langage aussi fleuri que les fleurs de jasmin qu'elle met dans son corsage.

J'ai néanmoins deux réserves sur le film qui font que j'ai une préférence pour la BD. La première réside dans le doublage français qui acculture* d'autant plus l'oeuvre qu'il s'agit de voix très célèbres (Catherine DENEUVE, Danielle DARRIEUX, Chiara MASTROIANNI etc.) La deuxième est dans le fait qu'en condensant les quatre volumes en 1h30, j'ai ressenti à plusieurs reprises de la frustration devant des événements qui sont racontés trop rapidement (la révolution iranienne par exemple ou même la guerre Iran-Irak dont aucune clé d'explication ne nous est donnée). Tout ce qu'on en retient, ce sont les images d'horreur et d'oppression. Des images qui sidèrent alors qu'une analyse plus poussée aurait été la bienvenue.

* Si le choix de l'animation est si pertinent pour illustrer des histoires de conflits sanglants dans des régions reculées du monde, c'est que la stylisation et l'abstraction ont la puissance d'un langage universel comme l'avait autrefois le cinéma muet. En revanche les voix françaises dénaturent l'oeuvre en brouillant son identité.

Voir les commentaires

Battle of the sexes

Publié le par Rosalie210

Jonathan Dayton et Valérie Faris (2017)

Battle of the sexes

Dans une scène clé (et véridique!) de "Battle of the sexes", celle qui précède la reconstitution du match qui opposa en 1973 la championne de tennis trois fois titrée en grand Chelem Billie Jean King âgée de 29 ans au vétéran et ancien numéro un mondial Bobby Riggs âgé de 55 ans, ceux-ci s'échangent des cadeaux qui soulignent que le combat ne se situe pas seulement sur le terrain sportif. Bobby qui surjoue les phallocrates donne en effet à Billie Jean une sucette géante ("Annie aime les sucettes, les sucettes à l'anis") non aux couleurs de ses grands yeux mais à celles de son sponsor "Sugar Daddy" à qui il fait les yeux doux ^^. Billie Jean qui ne manque pas de répartie lui balance alors un porc(elet) dans les bras. Le film, lui même hybride (mi biopic, mi comédie sociale) illustre en effet deux combats inextricablement liés derrière l'enjeu sportif, l'un, féministe, pour la reconnaissance de l'égalité hommes-femmes et le second, LGBT, pour l'acceptation de son identité sexuelle. Billie Jean est au carrefour des deux problématiques et on se passionne pour son parcours, formidablement porté par l'énergie pleine de détermination de Emma STONE. Les discriminations (être payée 1/8° du salaire d'un tennisman à niveau égal par exemple) et humiliations (les propos sexistes décomplexés qui étaient la norme à l'époque) la poussent à sortir de sa réserve et à prendre ses responsabilités sociétales en tant que championne face à un monde d'hommes machistes qui fixes les règles inégalitaires du monde du tennis professionnel (et ce combat là est loin d'être terminé même si l'angle du harcèlement sexuel n'est pas évoqué). Parallèlement, elle découvre son homosexualité à la fois dans le trouble du désir et dans le secret et la honte qui était le propre de cette époque. Deux dimensions que les réalisateurs, Jonathan DAYTON et Valerie FARIS parviennent à parfaitement retranscrire dans leur mise en scène. Néanmoins à la différence de tant de jeunes femmes célèbres des seventies qui ne parvinrent jamais à faire leur coming out, Billie Jean fut la première sportive à effectuer le sien en 1981 et finit par refaire sa vie pour vivre en accord avec elle-même. Tout le contraire du personnage de Bobby Riggs dont les outrances machistes mise en avant dans ses mises en scène de showman sont subverties par l'interprétation qu'en donne Steve CARELL qui le rend surtout pathétique à force de vouloir prouver "qu'il en a" alors que visiblement il a surtout un sacré trou non dans la raquette mais dans le pantalon.

A l'image de leurs deux premières réalisations, le cultissime "Little miss Sunshine" (2005) et "Elle s appelle Ruby" (2012), "Battle of the sexes" est donc une comédie intelligente à plusieurs niveaux de lecture (ce dont je suis particulièrement friande, je pense aussi à celles d'un autre duo, Eric TOLEDANO et Olivier NAKACHE). Et bien que le tennis ne soit qu'un prétexte à des sujets plus universels, la reconstitution du match final (tout comme celles des années 70) est remarquable de limpidité, faisant entrer le spectateur de plein pied dans ce combat pour l'égalité et l'émancipation qui se joue non aux poings mais à la balle de match.

Voir les commentaires

Les Doors (The Doors)

Publié le par Rosalie210

Oliver Stone (1991)

Les Doors (The Doors)

Bien que plus délicat à manier que d'autres genres, celui du biopic peut accoucher de grands films. Cependant il faut pour cela au minimum que l'artiste évoqué soit incandescent (au sens d'un artiste qui "brûle encore" en nous), que celui qui l'interprète le soit également et que le réalisateur soit particulièrement inspiré. Le film de Oliver STONE réunit ces conditions. Il s'agit d'ailleurs d'un projet très personnel noué lors de la guerre du Vietnam quand les jeunes recrues se droguaient et écoutaient les Doors pour oublier leur peur de la mort comme dans la magistrale ouverture de "Apocalypse Now" (1979) sur "The End". Oliver STONE était l'un d'eux et idolâtrait celui qui s'était construit (ou déconstruit?) dans le rejet d'être le fils d'un amiral de la marine américaine. Pourtant, s'il est incontestable que "les Doors" est centré sur la figure messianique de Jim MORRISON qui offre à ses proches des cachets de LSD comme s'il s'agissait d'hosties, il ne l'idéalise pas pour autant. L'une des grandes réussites du film est de faire ressentir au spectateur la profonde ambivalence du génie au visage d'ange mais au corps habité par la diable. La figure éminemment rimbaldienne qu'est Jim MORRISON qui va jusqu'à citer littéralement l'une des phrases les plus connues du célèbre poète français "Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens" a tout du poète maudit. Ses trips psychédéliques remplis de références littéraires et de mysticisme virent au cauchemar sataniste et à l'autodestruction programmée, ravageant tout ce (et tous ceux) qui se trouvent sur son passage: sa petite amie (pauvre Pamela-Meg RYAN écrasée par le narcissisme monstrueux de celui qui proclame en toute modestie être le nouveau Dionysos), les membres du groupe, les managers etc. Le film retranscrit avec beaucoup de puissance ces transes chamaniques, individuelles et collectives, Jim MORRISON (et son interprète complètement habité, Val KILMER) entraînant dans son sillage des foules déchaînées dans ce qui s'apparente à des grands-messes païennes (du type sabbat de sorcières). Autre aspect fondamentalement réussi du film, sa façon de retranscrire l'esprit d'une époque, celle de l'affrontement entre la jeunesse contestataire et les institutions conservatrices de l'Amérique prêtes à dégainer le big stick face aux débordements subversifs du power flower, notamment en matière de liberté sexuelle. Les provocations du "Roi-lézard" (autre titre dont s'était affublé Jim MORRISON) qui refuse de censurer ses textes dans les émissions coincées du style "The Ed Sullivan Show" sont jouissives, ses démêlés avec la police et la justice eux sont glaçants, notamment le gaz lacrymogène reçu dans les yeux pour attentat à la pudeur. Le film lui se permet un corps à corps avec l'artiste. Au détriment certes des autres membres du groupe qui sont renvoyés dans l'ombre. Mais il ne s'agit pas d'un documentaire non plus, plutôt d'une évocation, voire d'une invocation. Et c'est réussi.

Voir les commentaires

The Program

Publié le par Rosalie210

Stephen Frears (2015)

The Program

Je ne me suis jamais vraiment intéressée au cyclisme mais comme mon père était un fan inconditionnel du tour de France au point de nous emmener régulièrement voir passer les coureurs, j'ai tout de même plus ou moins suivi les boucles des années quatre-vingts jusqu'à la fin de la première décennie des années 2000. Ce qui m'a le plus marqué à l'époque où Lance Armstrong enchaînait les victoires c'était le décalage abyssal entre d'un côté la ferveur populaire envers ce sport et les discours premier degré des présentateurs qui présentaient les champions comme des héros dépassant leurs limites et de l'autre la cinglante ironie des chroniques que je pouvais lire dans le journal "Libération" qui dépeignaient cette "épopée" comme une énorme mascarade. C'est d'ailleurs presque le mot employé dans le film de Stephen FREARS où l'on parle de farce. Car de fait, il y a bien longtemps que le tour de France offre un spectacle qui n'a plus grand-chose à voir avec le sport mais qui s'accorde bien en revanche avec les artifices des films de super-héros dont le public est friand. La preuve c'est qu'en dépit des scandales qui l'ont affecté, il reste increvable, continuant comme si de rien n'était.

L'angle choisi par Stephen FREARS a le tort selon moi de rester à la surface des choses, tant en ce qui concerne la personnalité énigmatique de Lance Armstrong que du système qui a fait de lui une machine à gagner. Il simplifie même beaucoup la réalité, par exemple en réduisant le combat de ceux qui souhaitaient faire éclater la vérité à celui d'un seul homme (le fait que Stephen FREARS se soit inspiré de son livre l'explique sans doute) ou en passant sous silence le fait que le dopage était tout aussi "institutionnalisé" chez les concurrents de Armstrong et que les seuls coureurs qui le refusaient étaient condamnés à la marginalité en queue de peloton et dans un angle mort médiatique (comme l'un d'entre eux l'a raconté). Frears n'a pas assez réfléchi à la société dans laquelle et pour laquelle ces spectacles sportifs ont été fabriqués ni au fait que l'omerta généralisée était comme toutes les omertas le fait d'une somme d'intérêts et de complicités. L'aspect mafieux du système sur lequel Lance Armstrong a régné en parrain tout comme ses efforts pour se construire une image positive avec des résultats inégaux (il était assez impopulaire auprès des français qui le trouvaient glacial) sont effleurés ou ignorés, dommage.

Voir les commentaires

Big Eyes

Publié le par Rosalie210

Tim Burton (2014)

Big Eyes

"Big Eyes" résonne comme "Big Fish".  C'est la première filiation burtonienne à laquelle on pense, puisque les deux films ont en commun d'avoir un héros mythomane et affabulateur. Mais la comparaison s'arrête là. Car "Big Eyes" est aussi une formidable analyse des inégalités entre les hommes et les femmes dans le monde de l'art qui reflète celle qui existe dans la société.  On y voit des galeristes masculins, des critiques d'art masculins, des marchands d'art masculins, un public dominé et orienté par des goûts élitistes masculins dans lequel ce qui est féminin est taxé de niais, de kitsch, de sentimental, de commercial etc. Mais ce qui est particulièrement troublant dans "Big Eyes" qui est tiré de faits réels, c'est que cet art féminin méprisé, une fois usurpé par un escroc séducteur, beau parleur et expert en marketing puisse à la manière de Warhol ou de Magritte se retrouver décliné à l'infini sur les objets manufacturés des supermarchés tout en ornant les livres d'art, les cimaises des musées et même l'un des murs du pavillon de l'UNICEF lors de l'exposition universelle. L'effet miroir de la mise en abyme est garanti. Ainsi la manière dont "Les Inrocks" parlent du film est très révélatrice. Qualifiant les posters vendus par Walter Kane (Christoph Waltz) de "hideux", ils en arrivent à défendre ce dernier, qualifié de "raté magnifique" et suggèrent même que sans lui, Margaret (Amy Adams) n'aurait jamais vendu ses dessins. Walter Kayne lui-même convainc sa femme d'accepter d'être dépossédée de ses oeuvres car "personne n'achète des tableaux peints par des femmes"*. Sauf que l'argent de ces ventes est allé exclusivement au mari qui l'a dilapidé et que Margaret n'en a jamais vu la couleur ni avant, ni après son divorce. Le film qui se déroule pour l'essentiel dans les années cinquante et soixante la montre comme une victime d'un "american way of life" fondé sur le patriarcat qui l'emprisonne (elle doit s'échapper de chez ses maris successifs comme une voleuse sans rien emporter ou presque, subir leurs pressions et menaces, le prêtre qu'elle consulte lui dit de se soumettre, elle a du mal à trouver du travail etc.) et contrôle toute sa vie. Nul échappatoire puisqu'elle passe d'une aliénation à une autre. Seul le changement d'époque lui apporte enfin une porte de sortie. Quant au supposé mauvais goût de ses toiles** et leur aspect répétitif, celle-ci a des mots très justes pour expliquer l'étroitesse de ses sources d'inspiration: " Je n’ai jamais agi avec la liberté. J’étais une fille, puis une femme et ensuite une mère. Toutes mes peintures viennent de Jane*** parce qu’elle est la seule chose que je connais.” Une citation à rapprocher du passage dans lequel Jane Eyre (et à travers elle Charlotte Brontë) se plaint des vies restreintes des femmes qui se répercutent forcément sur leurs créations. Créations que Tim Burton ne juge pas. Il montre que les enfants aux yeux hantés de Margaret sont la projection d'une partie de son âme. Seule cette sincérité compte, c'est ensuite au spectateur de se faire sa propre idée. C'est ce qui rapproche d'ailleurs "Big Eyes" d'un autre de ses films, "Ed Wood" où il rendait hommage au "plus mauvais réalisateur de tous les temps" en montrant que tout acte créateur est fondamentalement positif et mérite le respect alors que ceux qui en profitent sont des ensembles aussi vides que la toile que Walter rend à la fin de son procès.

* Dans tous les domaines de l'art, les femmes ont souvent dû soit s'abriter derrière un nom d'homme ou un pseudonyme non genré, soit attribuer ou laisser attribuer la paternité de leurs oeuvres à des hommes.

** Les réalisateurs d'anime japonais ont subi dans les années 80 le même type de jugements de valeur, particulièrement lorsqu'il s'agissait d'adaptations de mangas pour filles: yeux énormes, style kitsch etc.

*** Sa fille.

Voir les commentaires

I'm Not There

Publié le par Rosalie210

Todd Haynes (2007)

I'm Not There

"I'm Not There" est un bel objet arty ultra sophistiqué pensé par et pour les happy few qui se gargariseront avec les multiples références parsemées tout au long du film. Les autres soit l'immense majorité risqueront de rester à quai pour reprendre l'une des métaphores du film qui voit deux des avatars de Bob Dylan sauter à bord d'un wagon de marchandises. Par peur sans doute de tomber dans la soupe des innombrables biopics académiques reconstituant la vie et l'œuvre d'un artiste, Todd Haynes a choisi une démarche inverse radicale, celle d'éclater le récit en plusieurs fragments façon puzzle, chacun étant interprété par un interprète différent dans un style différent. Pour corser le tout et perdre un peu plus le néophyte, les séquences s'enchaînent sans lien entre elles comme on saute du coq à l'âne et aucun personnage ne se nomme Bob Dylan, son nom ne sera d'ailleurs jamais prononcé durant le film. Le problème est que le titre qui fait référence au caractère insaisissable de l'artiste aux multiples vies et identités EST une réalité. Il n'est tout simplement pas là, faute d'incarnation. Ce que l'on voit, ce sont des images au sens de représentations totémiques qui ne sont jamais ramenées à une simple dimension humaine. Poésie et intellectualisme ne font pas bon ménage. La première suscite l'émotion, le second tient à distance. Un peu plus de modestie aurait été de rigueur d'autant que Bob Dylan n'est pas le seul artiste génial sur terre. Quant à ses engagements, ils sont réduits à quelques images-signes en toile de fond qui contrastent cruellement avec l'univers showbiz-paillettes qui est lui surdéveloppé, de même que ses histoires de cœur tout aussi "poseuses" dont on a que faire: le segment avec Charlotte Gainsbourg mélangé à des images de guerre du Vietnam est particulièrement ridicule et c'est bien dommage car le talent de Heath Ledger tourne à vide. Celui avec Cate Blanchett qui offre la prestation la plus mimétique est cependant un monument de vanité narcissique et singe de façon fatigante le "Huit et demi" (1963) de Federico Fellini. Les autres segments sont parfaitement inutiles, notamment celui avec Ben Whishaw dont les propos abscons ne sont là que pour surligner lourdement le symbole rimbaldien du "je est un autre". Reste le plaisir d'entendre les chansons et les textes de Bob Dylan mais cela peut se faire aisément dans un autre cadre que celui-ci d'autant que en dehors du réseau des initiés, il est plus du genre à provoquer ennui voire rejet du bonhomme, assimilé à un personnage détestable infatué de lui-même.

Voir les commentaires

Au nom de la terre

Publié le par Rosalie210

Edouard Bergeon (2019)

Au nom de la terre

L'un des plus gros succès français de l'année 2019 n'est pas une comédie mais une tragédie qui met crûment en lumière une réalité dont la majeure partie de la population a peu conscience: l'épidémie de suicides chez les agriculteurs qui est l'un des multiples signes du mal profond qui ronge nos sociétés. Si on nous répète souvent qu'une femme meurt tous les 2 jours 1/2 sous les coups de son conjoint, on ne dit pas qu'il en va de même chez les agriculteurs. A partir de l'histoire de son propre père et grâce au soutien de Guillaume Canet qui l'interprète très justement dans le film (il a lui-même des racines terrienne, son père élevait des chevaux), Edouard Bergeon brise le tabou et raconte de façon limpide une tragédie vécue à huis-clos. Celle d'un homme broyé entre le marteau et l'enclume. Le marteau c'est l'héritage familial, incarné par un père (Rufus) dont le savoir-faire artisanal désormais obsolète s'est mué en mépris accablant pour son fils. Une fracture générationnelle entre le paysan et l'exploitant agricole entrepreneur qui reflète les mutations du secteur depuis les 30 Glorieuses en France. Fils qui par ailleurs s'est senti obligé de reprendre la ferme familiale alors que son rêve était d'élever des chevaux dans le Wyoming. L'enclume ce sont les exigences du système productiviste qui obligent les agriculteurs à s'endetter jusqu'au cou pour produire à la chaîne avec une multitude d'intrants* et à grande échelle une matière première de faible qualité et à bas prix, système qui les exploitent jusqu'à ce qu'ils y laissent la peau. Il n'y a pas que la nature qui est malade de ce système, ceux qui sont chargés de nourrir les hommes s'empoisonnent avec leurs propres produits phytosanitaires. C'est toute la chaîne du vivant qui est atteinte. Heureusement, la porte de sortie, c'est le fils (soit le réalisateur lui-même) à qui le père enjoint de ne pas reproduire le même modèle et d'aller voir ailleurs.

* Depuis que l'exploitation agricole a été avalée par le système capitaliste elle n'est plus qu'un maillon de l'agro-industrie qui génère des milliers d'emplois et de bénéfices dans la construction d'engins agricoles, les biotechnologies, les engrais, la distribution, le marketing ou les industries agroalimentaire alors que l'exploitant qui produit la matière première à faible valeur ajoutée dépend des cours et des exigences de la PAC (politique agricole commune de l'UE) qui le subventionne en échange d'une productivité maximale.

Voir les commentaires

Rush

Publié le par Rosalie210

Ron Howard (2013)

Rush

Je déteste les concours de testostérone et la formule 1, en revanche j'adore Daniel Brühl ("Goodbye Lenin!", "Inglourious Basterds") et les histoires de nobles chevaliers/samouraï qui comme chez Akira Kurosawa ("La Forteresse cachée") sortent grandis de leur mano a mano viril. Car l'histoire de la rivalité entre ces deux champions de F1 aux tempéraments opposés qu'ont été James Hunt (Chris Hemsworth) et Niki Lauda (Daniel Brühl) dans les années 70 aurait tout à fait pu se passer au Moyen-Age et leurs bolides (McLaren contre Ferrari) auraient alors été remplacé par une épée ou un sabre. Niki Lauda aurait pu alors arborer fièrement ses blessures de guerre sans que des journalistes de caniveau ne tentent de le pipoliser. D'ailleurs James Hunt en corrige un en bonne et due forme afin de lui rappeler que sa lutte avec Niki Lauda se situe à un autre niveau. Autrement dit l'histoire de ces deux hommes est intemporelle et universelle, elle relève du conte. Avec les caméras embarquées, on est plongé au cœur de l'action durant les séquences de course hyper-dramatisées très spectaculaires mais relativement peu nombreuses alors que par ailleurs on se régale des rugueux échanges verbaux de ces deux hommes qui lorsqu'ils se frottent l'un contre l'autre produisent des étincelles tant ils sont opposés et complémentaires à la fois. James Hunt le britannique c'est la tête brûlée qui vit à 300 à l'heure, un play-boy hédoniste style rappeur bling-bling qui brûle la chandelle par les deux bouts et considère son sport comme un moteur à adrénaline alors que Niki l'autrichien est un technicien besogneux, ascétique, méthodique et scientifique. Si le manque de sérieux (apparent) de James Hunt est une entrave, c'est l'impopularité de Niki Lauda, être quasi-asocial qui s'avère être le plus lourd handicap dans la course au succès. Tous deux sont par ailleurs arrogants et tête à claques mais ils se donnent tellement à leur sport qu'on ne peut pas rester indifférent devant leur engagement jusqu'au-boutiste et le spectacle qui en résulte. Un véritable matériau de fiction pour film à suspense haletant et plein de rebondissements.

Voir les commentaires

Neverland (Finding Neverland)

Publié le par Rosalie210

Marc Forster (2004)

Neverland (Finding Neverland)

Les écrivains à succès sont une manne inépuisable pour le cinéma qui non content d'avoir adapté leurs œuvres les plus connues depuis les origines tente depuis une trentaine d'années d'expliquer leur genèse au travers d'éléments biographiques plus ou moins romancés. Le résultat est le plus souvent assez lisse et académique et ce "Neverland" s'il constitue un spectacle familial de bonne facture ne s'élève guère au-delà. Il avait cependant le potentiel pour aller (beaucoup) plus loin mais s'il était entré de plain-pied dans la personnalité tourmentée de James Barrie, il aurait sans doute perdu les enfants en route. Au moins on a pas droit à la sempiternelle histoire d'amour à l'origine de l'inspiration du chef d'œuvre du siècle. Avec les problèmes de virilité de James Barrie qui le maintenaient dans une zone grise d'homme-enfant pré-pubère, cela ne pouvait pas fonctionner. Donc ce n'est pas une histoire d'amour qui est à l'origine de "Peter Pan" mais une histoire de deuil. Ou plutôt un double deuil: celui du frère aîné de James et celui du père de Peter, l'un des fils Llewelyn Davies qui lui ont inspiré les personnages de sa célèbre pièce puis du roman "Peter et Wendy" devenu ensuite "Peter Pan"*. James a trouvé une solution en s'évadant dans un monde parallèle sur lequel il règne en maître comme son héros Peter Pan alors que Peter refuse de continuer à rêver et se comporte en adulte avant l'âge. Le principal intérêt du film réside dans les échanges des deux personnages qui de plus sont interprétés par Johnny Depp et Freedie Highmore qui rejoueront peu après la même histoire d'homme-enfant et d'enfant-homme dans "Charlie et la chocolaterie" de Tim Burton. Autre aspect intéressant, la double lecture possible du parcours de James Barrie dont les centres d'intérêt peu conventionnels et la capacité à réenchanter le monde poussiéreux du théâtre au début du XX° siècle est aussi vu par la bonne société comme un comportement déplacé voire dangereux. Même si le mot pédophilie n'est pas prononcé, il est suggéré et on pense forcément à la fascination de Michael Jackson pour le personnage de fiction créé par James Barrie dont rien ne rappelle dans le film à quel point il est démoniaque**. Et pour cause car le rappeler, ce serait revenir aux troubles sexuels de James Barrie que le film évite le plus possible d'évoquer.

* La mère des quatre fils Llewelyn Davies, Sylvia n'est autre que la tante de Daphné du Maurier. Elle meurt à son tour d'un cancer en 1910. Kate Winslet qui l'interprète apparaît trop bien portante quand on la compare aux photos d'époque de la véritable Sylvia.

** Peter Pan dépeint en réalité un univers mortifère (Neverland est construit sur une négation ce que ne retranscrit pas la traduction française) qui a pour maître un démon castrateur qui inverse l'ordre des générations (c'est lui qui offre la main du capitaine Crochet en pâture au crocodile qui symboliquement a "avalé le temps") et se constitue un gynécée idolâtre dont il excite les rivalités tout en restant inaccessible. Quant aux enfants, influençables, il lui servent de faire-valoir.

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 > >>