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Articles avec #film experimental tag

Coeur fidèle

Publié le par Rosalie210

Jean Epstein (1923)

Coeur fidèle

Sur une trame de mélodrame populaire (la fille prise de force, engrossée et martyrisée par un voyou avec la complicité de ses parents adoptifs exploiteurs), Jean EPSTEIN réalise un film hypnotique d'une grande beauté formelle. Il multiplie les expérimentations visuelles, faisant parler l'image avec un brio fascinant. On remarque en particulier son appétence pour les gros plans scrutateurs sur des visages tristes, colériques, angoissés, le goût pour les surimpressions contemplatives sur fond aquatique, expression d'un désir d'évasion, puis de suicide et l'incroyable séquence tournoyante de la fête foraine. Véritable modèle de montage alterné, cette scène exprime la distorsion entre l'ambiance de fête alimentée par le petit caïd qui semble dominer tous les personnages du film (des gens des bas-fonds comme lui qui semblent à ses ordres et des femmes pauvres, seules et dotées d'une infirmité sociale ou physique) et l'expression de plus en plus désespérée de Marie qui sent l'étau de son emprise se resserrer un peu plus autour d'elle à chaque nouveau tour de manège tandis que l'homme qu'elle aime (mais qui est bien seul face à un malfrat bénéficiant de nombreuses complicités) tente de la retrouver dans la foule.

L'ambiance poétique de ce film, le milieu populaire qu'il dépeint, les péripéties mélodramatiques, le visage et la dégaine à la Gabin du voyou, Petit Paul (Edmond VAN DAËLE), le regard perçant semblable à celui de Michèle MORGAN de Gina MANÈS qui joue Marie préfigurent le courant réaliste poétique des années trente et quarante d'un Marcel CARNÉ.

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Orphée

Publié le par Rosalie210

Jean Cocteau (1950)

Orphée

"Orphée" c'est "Le Sang d un poète" (1930) appliqué à une figure mythologique qui fascinait Jean COCTEAU et sans doute à laquelle il s'identifiait. Transposé dans le milieu littéraire germanopratin des années cinquante symbolisé par Juliette GRÉCO, le mythe d'Orphée vu par Cocteau ne prend pourtant son essor que lorsqu'il passe de l'autre côté du miroir pour rencontrer "la mort au travail" (définition du cinéma lui-même). En effet Orphée (Jean MARAIS) est un poète qui se nourrit de messages de l'au-delà (messages qui font penser à ceux qu'envoyaient les résistants par la BBC pendant la guerre). C'est aussi un Narcisse amoureux de son reflet, cet autre lui-même qu'il ne peut rencontrer qu'aux enfers. La pauvre Eurydice est reléguée au rang d'empêcheuse de créer en rond, "bonne femme" obsédée par "la layette et les impôts". On aurait envie de gifler Cocteau devant tant de misogynie crasse mais heureusement il y a les superbes images poétiques expérimentales qui sauvent l'ensemble ainsi que la profonde mélancolie émanant de spectres qui pourtant transgressent l'ordre établi en tombant amoureux des vivants. La princesse (Maria CASARÈS) amoureuse éperdue d'Orphée et son valet, Heurtebise (François PÉRIER, impérial) dont les sentiments poignants pour Eurydice me touchent au plus profond de moi à chaque fois que je revois le film.

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Le Sang d'un poète

Publié le par Rosalie210

Jean Cocteau (1930)

Le Sang d'un poète

Bien qu'un peu brouillon (Jean COCTEAU ne connaissait alors rien de la technique cinématographique), "Le Sang d'un poète", son premier film se révèle être suffisamment riche pour retenir l'attention. Financé par le mécénat de Charles de Noailles, friand d'expérimentations surréalistes (il est également derrière "L'Âge d or (1930) de Luis BUÑUEL), "Le Sang d'un poète" préfigure aussi bien "La Belle et la Bête" (1945) que "Orphée" (1950). Les trucages artisanaux inspirés de Georges MÉLIÈS (et de Max LINDER) se combinent aux obsessions du poète qu'est fondamentalement Jean COCTEAU quel que soit le support qu'il utilise. La combinaison accouche de thèmes et d'images qui ne cesseront de revenir hanter sa filmographie: l'univers des mythes antiques et des contes de fée, les étoiles, la plongée dans un miroir "qui ferait mieux de réfléchir à deux fois avant de renvoyer les images", la traversée onirique en apesanteur/au ralenti/en arrière d'un long couloir, le tiraillement entre pulsion créatrice et pulsion suicidaire, les limites poreuses entre la créature et son créateur, l'exigence dévoratrice de la première menaçant l'existence du premier. Une réflexion que l'on retrouve chez l'un de ses héritiers*, Jacques DEMY qui dans "La Baie des anges" (1962) associe les joueurs (et par extension les artistes) à des vampires**. La bouche qui s'affiche en surimpression sur la rose dans "Peau d'âne" (1970) fait penser directement à celle qui s'anime au creux de la main du poète et qui évoque une blessure ouverte (ou un sexe féminin? En tout cas quelque chose d'angoissant par où peut s'écouler le sang, autre élément récurrent du film de Jean COCTEAU).

* "Lola" (1960) a le Demy-sang d'un poète écrira Cocteau à son fils spirituel.

** "La Baie des anges" (1962) met en scène la violence qu'il y a à être accroché au royaume des ombres, des spectres et des morts quand la famille, la vie, le travail, la société, la normalité, la raison nous convoque de l'autre côté, vers l'horizon lumineux des vivants. La baie des Anges est un grand film de vampires, cette forme de transfusion artificielle de la vie et du sang dont ont aussi besoin les artistes. (Hélène Frappat).

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Le charme discret de la bourgeoisie

Publié le par Rosalie210

Luis Buñuel (1972)

Le charme discret de la bourgeoisie

"Le Charme discret de la bourgeoisie" est fondé sur un acte manqué. Ou plus précisément sur des variations autour d'un même acte manqué. Un acte manqué extrêmement révélateur puisqu'il s'agit pour les six personnages de l'histoire de parvenir à dîner ensemble. Or soit ils se ratent, soit le repas est interrompu, soit les nourritures et boissons sont factices ou manquantes. Que signifie cet enchaînement de contretemps et de mésaventures? Le repas fait référence au besoin animal de l'homme de manger tout en étant enrobé dans une série de codifications qui le transforment en rituel social. Pourtant à chaque fois, celui-ci déraille alors que pourtant jamais les personnages ne perdent la face et je dirais même la façade. Car ils sont si bien dressés à tenir leur rôle social qu'à un moment donné, ils se retrouvent littéralement en situation de représentation théâtrale. Cependant derrière le vernis mécanique des politesses, de la bienséance et des phrases toutes faites pleines... de vacuité autour de la peur du gigot trop cuit ou de la forme la plus appropriée du verre pour le dry-martini, la réitération de l'impossibilité d'accomplir l'acte le plus élémentaire de l'existence qui est de manger (de "croquer la vie" en somme) suscite un malaise croissant. Il y a décidément quelque chose de pourri au royaume de la bourgeoisie, tellement pourri que ces gens-là pourraient finalement bien n'être que des spectres condamnés à errer sans fin sur une route de campagne. Ce qui est sûr, c'est qu'ils n'ont pas la conscience tranquille au vu du nombre de cauchemars qui viennent régulièrement s'insinuer dans la narration. Cauchemars dans lesquels les masques tombent: on se dit ce que l'on pense, on s'entretue ou on est tué par ceux-là même que l'on méprise (et craint) le plus, les "gens du peuple" qui "ne sont pas éduqués" mais qui savent saisir une mitraillette et s'en servir quand il le faut (comme dans le final de "La Cérémonie (1995) de Claude CHABROL auquel on pense, ne serait-ce que par la présence de Stéphane AUDRAN au casting). On est également puni par une Justice qui délivrée de la "realpolitik" (incarnée par Michel PICCOLI en ministre de l'intérieur) peut faire correctement son travail et arrêter un par un cette bande de "gens distingués" qui ne sont en réalité que des fripouilles ayant fait fortune sur le trafic de drogue grâce à leur collusion avec l'ambassadeur d'une fictive république latino-américaine corrompue aussi impitoyable avec les opposants de gauche qu'elle est accueillante vis à vis des anciens nazis. Une scène extrêmement jouissive dans un film satirique et onirique lui-même corrosif et réjouissant en plus de sa liberté de ton et de sa perpétuelle inventivité.

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Sauvages (Savages)

Publié le par Rosalie210

James Ivory (1972)

Sauvages (Savages)

Film très peu connu de James Ivory, le premier tourné dans sa patrie d'origine, "Savages" est une sorte d'essai filmé d'un intérêt franchement inégal. Le début est prometteur et m'a fait penser à "L'aube de l'humanité", la première partie de "2001, l'Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick avec sa tribu primitive qui voit soudain surgir venue d'un autre espace-temps une balle de croquet. Le noir et blanc et le muet établissent un parallèle entre les origines du cinéma et celles de l'homme. Mais la suite qui se déroule dans une villa sudiste pendant l'entre deux guerres est beaucoup plus laborieuse. Ivory a visiblement voulu faire une satire de la société mondaine décrite dans les romans de Francis Scott Fitzgerald à la manière surréaliste de Luis Buñuel. En établissant un parallèle entre chaque membre de la tribu de sauvages et sa version soi-disant "civilisée", on comprend assez vite le message qu'il veut faire passer et qui est une déconstruction de l'idéologie coloniale fondée sur la prétendue supériorité de la culture occidentale ("mission civilisatrice" en version française, "fardeau de l'homme blanc" en version anglaise).  Mais le résultat est hélas confus et longuet. Les quelques bonnes idées de mise en scène (utiliser l'espace de la villa pour faire ressurgir les bas instincts dans la cave et dans la piscine, l'animalité dans les bois qui bordent le terrain de croquet ou l'élévation spirituelle dans le grenier) sont noyées dans des scènes inutilement étirées qui finissent par susciter l'ennui. Les personnages ne sont pas d'ailleurs assez caractérisés pour endosser des "rôles sociaux" pertinents. Les femmes en particulier sont interchangeables. Quant aux invertis, on se demande ce qu'ils viennent faire là car ils n'apportent absolument rien à l'intrigue. Intéressant donc mais inabouti.

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Tangerine

Publié le par Rosalie210

Sean Baker (2015)

Tangerine

"Tangerine" est le film que Sean Baker a réalisé juste avant "The Florida Project". En dehors de sa technique expérimentale qui a fait couler beaucoup d'encre (il a été réalisé avec des Iphone 5s dotés de lentilles anamorphiques), ce qui m'a frappé, ce sont les points communs entre les deux films:

- La peinture d'un monde marginal mais haut en couleurs tant par l'énergie incroyable que développent les deux actrices principales qui sont hyper charismatiques que par un tournage particulièrement nerveux, la technique légère employée favorisant le mouvement qui caractérise le film. En dehors d'une séquence finale statique et théâtrale (mais très drôle) de règlements de comptes dans un diner, le "Donut Time", le film prend l'allure d'une course folle qui colle au plus près des corps et des visages des protagonistes.

- Une réalité sordide transcendée par les couleurs pop (filtres orangés, couleurs éclatantes des fresques murales, utilisation du grand angle) et par l'abattage des actrices.

- Une unité de lieu à savoir un quartier chaud de L.A. situé à l'ombre de ceux qui sont habituellement filmés que l'on arpente dans ses moindres recoins, de jour comme de nuit.

- Un casting amateur puisé dans le vivier des réseaux sociaux pour dénicher les deux héroïnes, Sin-Dee et Alexandra, afro-américaines, transgenre et prostituées. Leurs interprètes, Kitana Kiki Rodriguez et Mya Taylor jouent quasiment leur propre rôle, d'où une aisance, un naturel, une prestance assez ébouriffants.

Le troisième protagoniste important, un chauffeur de taxi arménien englué dans une vie conventionnelle qui fréquente secrètement les prostitués trans du quartier est nettement moins flamboyant (et plus convenu) mais la scène finale dans laquelle il se fait pincer la main dans le sac par sa belle-mère est assez amusante.

Sans être aussi abouti que "The Florida Project", "Tangerine" est donc un film pêchu et gonflé qui sort du lot et mérite qu'on y jette un coup d'oeil.

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Le Fantôme de la liberté

Publié le par Rosalie210

Luis Buñuel (1974)

Le Fantôme de la liberté

Film très riche, "Le Fantôme de la liberté", l'avant-dernier film de Luis Buñuel est un manifeste testamentaire surréaliste extrêmement cohérent en dépit de sa structure en apparence éclatée (des séquences reliées les unes aux autres par des personnages qui se relaient). Il suffit pour cela de gratter un peu sous la surface et ce qui paraît relever de l'absurde devient tout à coup logique. Par exemple dans un parc un horrible satyre confie des photos que l'on pense cochonnes à une petite fille de la bourgeoisie qui s'empresse de les montrer à ses parents, lesquels sont horrifiés (tellement d'ailleurs qu'ils s'empressent de renvoyer la bonne qui a laissé faire l'homme) devant ce qui s'avère être...des monuments parisiens.  Pas n'importe lesquels cependant. Deux photos retiennent particulièrement leur attention: celle de l'Arc de Triomphe et celle du Sacré Coeur. Un autre genre de relai s'effectue alors, que je qualifierais de socio-politique. L'Arc de Triomphe renvoie à Napoléon et aux contradictions soulignées dans la première séquence du film, reconstitution du célèbre tableau de Goya "Tres de Mayo" quand son armée massacrait les opposants espagnols au nom des valeurs héritées de la Révolution Française et notamment cette fameuse liberté qui donne son titre au film. Lorsque l'opposant sur le point de se faire exécuter crier "A bas la liberté, vives les chaînes", il veut dire "A bas la liberté que Napoléon veut nous imposer par la force". Comme le dit Buñuel qui s'est inspiré pour le titre d'une phrase de Karl Marx évoquant le fantôme du communisme en Europe, " je vois la liberté comme un fantôme que nous essayons d'attraper et… nous étreignons une forme brumeuse qui ne nous laisse qu'un peu d'humidité dans les mains". Contradiction toujours aussi vivante d'ailleurs comme le montre la mutilation de la reproduction de la Marseillaise de Rude à l'intérieur de l'édifice durant les manifestations des gilets jaunes dont le bonnet phrygien est pourtant symbole de liberté (mais qui fut réalisée sous la monarchie de Juillet). Le Sacré-Coeur, considéré comme l'obscénité suprême renvoie à la répression de la Commune de Paris et à la réaction monarchiste et cléricale. Dans son roman "Paris", Emile Zola en parle en ces termes " Je ne connais pas de non-sens plus imbécile, Paris couronné, dominé par ce temple idolâtre, bâti à la glorification de l’absurde. Une telle impudence, un tel soufflet donné à la raison, après tant de travail, tant de siècles de science et de lutte !" L'édifice fait d'ailleurs l'objet d'un projet d'attentat anarchiste, courant révolutionnaire qui joue un rôle politique important en France dans les années 1890 et en Espagne dans les années 30 (aux côtés du communisme) et dont la philosophie imprègne les films de Buñuel. Dans "Le Fantôme de la liberté", la dernière séquence fait écho à la première lorsque deux préfets de police, symboles de l'autorité de l'Etat se rendent au zoo de Vincennes pour assister à ce qui semble être une répression de manifestants, le tout sous le regard d'animaux auxquels l'homme est systématiquement renvoyé tout au long du film.

Mais au delà de ses aspects politiques et satiriques envers les institutions et la bourgeoisie, le film est avant tout onirique, ludique et inventif, souvent très drôle, jouant sur de brillantes associations de contraires et des décalages qui en font toute la saveur, le tout fonctionnant sur l'inversion, notamment entre la vie, la mort et les conventions, particulièrement en ce qui concerne le sacré. Il y a ce tabernacle que l'on profane et plus tard, celui devant lequel on se prosterne. Il y a ce chapelier masochiste (inénarrable Michael Lonsdale) qui se fait fouetter par une dominatrice SM en présence des moines outragés. Il y a ce tombeau que l'on ouvre sur un cadavre de femme qui ne semble pas avoir subi le moindre outrage du temps et plus tard, le plan sur le corps dénudé d'une femme d'âge mûr qui étrangement est resté celui d'une adolescente. A la fin, on retourne dans un tombeau pour tenter de percer le mystère d'un cadavre (de jeune femme, toujours) qui semble être revenu à la vie: un fantôme, encore. Il y a ce meurtrier que l'on condamne à mort c'est à dire qu'on libère comme si être condamné à mort, c'était de devoir vivre dans la société française des années 70. Il y a cet homme (joué par Jean Rochefort) qui parvient à déjouer le ton badin de son médecin qui finit par lui avouer qu'il a un cancer du foie à un stade avancé. La folie collective semble gagner cet homme, sa famille, l'école et le commissariat lorsqu'ils se mettent à chercher leur fille qui se trouve juste sous leurs yeux (l'enfance n'existerait donc plus?). Et que penser de ces bourgeois qui ont inversé les codes de sociabilité entre le repas et les toilettes? Ou de ce préfet de police qui découvre que sa fonction est occupée par un autre (Michel Piccoli, sacré distribution!) et qui pour un temps se retrouve dans la position du délinquant? Brillant et désopilant.

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Persona

Publié le par Rosalie210

Ingmar Bergman (1966)

Persona

La persona qui donne son titre au film provient de la psychanalyse jungienne qui désigne par là le rôle social prédéfini que chacun est appelé à jouer et qui peut aller jusqu'à se confondre avec l'identité. Mais comme nombre de concepts freudiens, Jung a puisé la persona dans l'antiquité. Le verbe "personare" (parler à travers) désignait les masques que les acteurs de théâtre devaient porter pour endosser l'apparence du personnage qu'ils interprétaient et qui les obligeaient à parler de façon suffisamment audible pour être entendus des spectateurs.

L'énigmatique film de Ingmar Bergman porte ce titre pour orienter la vision du spectateur sur ce qui se joue à huis-clos et la plupart du temps en gros plan sur les visages d'Elisabeth (Liv Ullmann) et Alma (Bibi Andersson). Toutes deux ont de "super persona". La première est en effet actrice de théâtre (domaine de prédilection de Bergman) c'est à dire qu'elle incarne des rôles, jusqu'au jour où elle cesse de parler et se retire du monde. La seconde est infirmière c'est à dire l'un des rôles sociaux les plus assignés aux femmes avec celui d'épouse et ménagère. Mais cela aussi c'est prévu puisque Alma est fiancée et pense déjà à sa future vie familiale toute tracée. De là à penser que Elisabeth est une projection de l'esprit d'Alma il n'y a qu'un pas car son mutisme et son inexpressivité en font une page blanche ou un écran noir (Bergman joue beaucoup sur le contraste noir/blanc, lumière/obscurité) que Alma, très volubile n'a plus qu'à remplir avec ses confidences ininterrompues. Alma entretient alors un rapport fusionnel avec Elisabeth qui est pour elle un alter ego. Mais vient le moment où le miroir se brise et l'altérité se fait jour lorsque Alma lit une lettre indélicate écrite par Elisabeth qui non seulement rapporte à un tiers les confidences intimes qu'elle lui a faite mais lui prête des intentions et des sentiments qu'elle n'a peut-être pas et se permet aussi de juger son comportement. La lettre relate également que pour Elisabeth, Alma est un "sujet d'étude" c'est à dire qu'elle la voit exactement comme un nouveau rôle à endosser. La perspective se renverse alors: ce n'est pas tant Alma qui fusionne avec Elisabeth qu'Elisabeth qui vampirise Alma (version étayée par le fait qu'on la voit boire son sang et lui embrasser le cou) comme le font tous les artistes qui ont besoin de puiser dans le mouvement de la vie la matière de leurs créations.

A cette colonne vertébrale qu'est la relation complexe et fascinante entre les deux femmes qui s'aimantent (s'amantent ^^) et se repoussent (avec beaucoup de violence, psychologique pour Elisabeth, physique pour Alma qui frappe et blesse ce qu'elle a adoré, l'analogie avec la passion amoureuse étant ici une évidence autant que l'est la parabole sur l'art) s'ajoutent des passages au début et à la fin en forme de "flashs mentaux" tournant autour de la sexualité et de la violence. L'un des plans sur un sexe masculin en érection fut d'ailleurs longtemps coupé ce qui en dit long sur les sociétés qui diffusèrent le film. Film qui s'attaque par ailleurs à un autre tabou, celui de l'enfant non désiré avec les thématiques de l'avortement (pour Alma) et de l'infanticide (pour Elisabeth qui rejette son enfant).

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Le Mépris

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1963)

La nouvelle Eve?

La nouvelle Eve?

L'un des films régulièrement parmi les mieux classés de l'histoire du cinéma par les critiques (avec "Vertigo" qui d'ailleurs joue aussi sur le dédoublement blonde/brune comme le fait aussi l'abscons "Mulholland Drive") et qui est comme ces deux derniers un méta-film. Autrement dit c'est un film qui met en scène le tournage d'un film. Une mise en abyme du cinéma quelque peu nombriliste dont les critiques sont bons clients.

Mais ce qui fait du "Mépris" un monument du septième art est ailleurs. Il est dans le fait qu'il met en scène ni plus ni moins que la culture (occidentale) des origines ce qui en fait un objet d'art intemporel.

Il baigne en effet dans la civilisation gréco-romaine de part le choix de l'œuvre adaptée qui est "L'Odyssée" d'Homère (autrement dit le premier bouquin de notre histoire à être parvenu jusqu'à nous avec l'Illiade du même "auteur") mais aussi les lieux du tournage, Rome et Capri avec des vues époustouflantes sur la mer et le golfe de Salerne depuis la villa Malaparte (dont Godard tire un admirable parti de l'architecture, j'y reviendrai). La tragédie intime qui se noue en ces lieux s'effectue sous l'égide des dieux comme au temps du théâtre grec qui sont représentés par des statues. Michel Piccoli feuillette des livres remplis de photos de peintures érotiques sur des objets de l'époque antique. Enfin Brigitte Bardot qui passe la moitié du temps dans le film en tenue d'Eve fait figure de réincarnation de la première femme de la Genèse qui est au fondement des croyances juives mais aussi chrétiennes (et le christianisme est né dans l'Empire romain).

En recréant les origines de la culture occidentale, Godard n'a pas oublié celles du cinéma qu'il situe quelque part au carrefour de la France, de l'Allemagne et des USA. La France, c'est lui, "l'homme invisible", le grand manitou qui dirige le méta-film ainsi que les acteurs principaux. L'Allemagne, c'est Fritz Lang qui interprète son propre rôle pour les diriger dans une version sixties de "l'Odyssée". Fritz Lang à qui Piccoli et Bardot (enfin "Paul" et "Camille") rendent hommage en temps que maître de l'expressionnisme allemand ("M. Le Maudit") mais aussi pour sa carrière américaine ("L'Ange des maudits", façon aussi de rappeler que le cinéma des USA s'est nourri de l'immigration européenne). Mais les USA sont surtout représentés par le producteur Jeremy Prokosch (Jack Palance) qui est caricaturé en homme d'affaires bling-bling macho à qui Paul "vend" Camille, du moins l'interprète-elle ainsi. 

Car "Le Mépris" qui est une libre adaptation du roman éponyme d'Alberto Moravia est aussi une tragédie intime (soulignée par une musique magnifique de George Delerue), celle de la déréliction d'un couple qui n'en finit plus de se déchirer "à bas bruit". Les avances de Jeremy Prokosch servent de déclencheur (ainsi qu'une main aux fesses de sa secrétaire qui révèle le tempérament libidineux de Paul autant que le moment où il "mate" des peintures érotiques) mais ce sont les difficultés de communication entre Paul et Camille qui précipitent la fin de leur couple. Paul apparaît suffisamment ambigu pour instiller le doute dans l'esprit du spectateur. Au point que la célèbre scène d'introduction ("Tu aimes mes pieds/chevilles/genoux/épaules/fesses/seins/visage") peut s'interpréter a posteriori comme une sorte de publicité pour la "vente à la découpe" alors que Camille s'enferme dans une attitude boudeuse et distante qui retarde l'issue "fatale". La mise en scène de Godard atteint ici des sommets de génie dans l'utilisation de l'espace et des mouvements pour suggérer la séparation du couple (de la voiture du producteur qui se met entre eux aux plans sur la terrasse où Paul et Camille se ratent ou encore les tentatives de Paul pour évincer Jérémy du canapé où il s'est rapproché de Camille).

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La Chute de la maison Usher

Publié le par Rosalie210

Jean Epstein (1928)

La Chute de la maison Usher

Poème cinématographique inspiré de deux nouvelles de Edgard Allan Poe ("La chute de la maison Usher" et "Le Portrait ovale") regroupées dans ses "Nouvelles histoires extraordinaires" traduites par Charles Baudelaire, "La chute de la maison Usher" distille une atmosphère étrange et envoûtante qui m'a un peu fait penser à "La Belle et la Bête" (1945) de Jean COCTEAU. Le décor gothique du manoir et les nombreux ralentis y sont pour quelque chose. Le début quant à lui ressemble beaucoup à celui de "Nosferatu le vampire" (1922) avec son étranger qui cherche un moyen de transport pour se rendre dans un endroit visiblement maudit/hanté puisqu'il suscite l'effroi autour de lui. Mais le parallèle avec le film de Friedrich Wilhelm MURNAU ne s'arrête pas là car "La chute de la maison Usher" est une grande histoire de vampirisme qui peut faire penser aussi à "Le Portrait de Dorian Gray" (1944). Le couple Usher qui vit reclus dans un manoir incarne l'aristocratie moribonde. Le mari, Roderick qui est une sorte de mort-vivant halluciné s'acharne à perpétrer la tradition familiale qui consiste à peindre sa femme, laquelle épuise ses forces dans ces interminables séances de pose ou plutôt de transfusion de la vie vers la mort. Pourtant dans une sorte de renversement de situation celle-ci ne semble pas avoir le dernier mot puisque l'épouse prétendument défunte revient à la vie au milieu d'un déchaînement des forces de la nature pour sauver son mari et l'emporter loin de la maudite demeure qui s'écroule alors d'elle-même*.

Jean EPSTEIN créé une oeuvre éminemment atmosphérique et onirique grâce notamment à de nombreux effets visuels poétiques expérimentaux avant-gardiste (les ralentis donc qui sont incroyablement beaux mais aussi des surimpressions, des travellings et un montage qui fonctionne sur un système de rimes) et il s'écarte sensiblement de Poe quant au sens de l'histoire qu'il raconte. Bien que morbide dans sa tonalité, le film narre le miracle d'une résurrection en lien étroit avec les forces de la nature, lesquelles renversent les "châteaux de cartes" emprisonnant les hommes dans leurs griffes mortifères là où Poe au contraire narre la fin d'un monde rongé par l'endogamie voire l'inceste.

* Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Rebecca (1939), son château gothique et son portrait maudit qui doivent périr pour que leurs occupants aient un avenir.

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