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A plein temps

Publié le par Rosalie210

Eric Gravel (2022)

A plein temps

En transformant un quotidien banal en enfer quotidien et un drame social en thriller anxiogène tendu comme un arc, Eric GRAVEL fait ressortir de façon cruellement réaliste tout ce qui cloche dans notre société, particulièrement quand on est une femme qui élève seule ses enfants et qui essaye de leur assurer une certaine qualité de vie. Du matin au soir et du soir au matin, Julie court dans un stress permanent entre le village de la grande couronne parisienne où vivent ses enfants encore petits sous la pression d'une nounou qui rechigne de plus en plus à les garder tard le soir et son travail de première femme de chambre dans un palace à Paris sous la pression d'une supérieure qui guette ses faux pas. Le tout dans une solitude absolue (son ex-mari est aux abonnés absents, elle n'a pas de famille sur place, ses amis ne sont jamais disponibles), sous la menace d'un interdit bancaire (étant donné que la pension alimentaire n'arrive pas et qu'elle ne semble pas gagner assez pour rembourser le prêt de sa maison ou faire réparer sa voiture) et alors qu'une grève paralyse les transports en commun et les grands axes de communication. Le film est une démonstration exemplaire des causes de l'explosion des burn-out sous l'effet d'un stress insupportable lié à l'exigence de rentabilité, à l'atomisation des liens familiaux et sociaux, à la métropolisation (qui fait exploser les prix du foncier dans les centres tout en y maintenant les emplois, provoquant des migrations pendulaires profondément nuisibles) et à la montée de la conflictualité et de la violence. Bien que Julie soit montrée comme une working girl efficace et une battante qui utilise toutes les ressources possibles et imaginables pour arriver à concilier son boulot alimentaire, ses enfants et sa recherche d'un emploi qui corresponde mieux à ses compétences, elle n'est pas montrée comme une superwoman. Laure CALAMY que j'ai surtout vu jusqu'ici dans des rôles de nunuches porte le film sur ses épaules. La mise en scène faite de plans courts qui se succèdent et d'une musique électro qui fait monter la tension tient en haleine car on se demande à chaque nouvelle journée si son personnage pourra aller jusqu'au bout et jusqu'à quand tiendra-t-il à ce rythme. En même temps, le réalisme âpre des situations et l'aspect immersif du film* font que beaucoup de gens s'y reconnaîtront à commencer par ceux qui comme moi ont eu à subir des années de trajets quotidien en train sous épée de Damoclès, la pression d'assistantes maternelles peu compréhensives, même pour quelques minutes de retard et l'absence de toute aide familiale et sociale.

* Qui a reçu deux prix mérités dans la sélection parallèle Horizons du festival de Venise: celui du meilleur réalisateur et de la meilleure actrice.

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Snow Therapy (Turist)

Publié le par Rosalie210

Ruben Östlund (2014)

Snow Therapy (Turist)

J'ai eu la curiosité de voir ce film suédois diffusé sur Arte qui réussit l'exploit d'étouffer une idée de départ ultra pertinente sous un dispositif bien tape-à-l'oeil pour en mettre plein la vue en festival. Rappelons d'abord de quoi il est question: une famille de bobos scandinaves tout ce qu'il y a de plus cliché (jusqu'aux couleurs roses et bleues portées par les deux enfants en fonction de leur sexe) part quelques jours skier dans une station luxueuse des Alpes. Arrive une avalanche qui semble leur foncer dessus. Le père prend alors la fuite puis s'enfonce dans le déni. Le film autopsie alors le malaise qui s'installe dans le couple et plus largement dans la famille, ébranlée par un geste aux antipodes du rôle de protecteur que le père de famille est censé jouer. Néanmoins, de même que je n'ai pas trouvé logique d'invoquer "l'instinct de survie" à propos d'un homme qui abandonne sa femme et ses enfants sous le coup de la panique mais qui n'oublie en revanche ni ses gants, ni son iphone, il m'a paru tout aussi peu convaincant d'étudier l'instinct humain face à la nature à propos d'une avalanche déclenchée artificiellement (j'ai appris depuis qu'en plus, cela ne se pratique pas devant des touristes en train de déjeuner en terrasse ^^). Le tout dans un cadre qui ressemble à un bel objet arty fondé sur le vide: immenses couloirs déserts, plans contemplatifs à n'en plus finir sur des remontées mécaniques et des télésièges inoccupés comme si la famille passait ses vacances dans une station fantôme, psychologie de comptoir ou plutôt de restaurant et de salon (et toi, t'aurais fait quoi dans la même situation?), écrans envahis par le blanc de la tempête de neige, longs silences dans la salle de bains seulement interrompus par la brosse à dent électrique (scène répétée au moins trois fois) etc. Bref, c'est un film très poseur, rempli de références (la fin absurde est censée faire un clin d'oeil à Luis BUÑUEL, rien que ça) et qui au final est aussi vide que son dispositif. La montagne a accouché d'une souris.

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Pour le pire et pour le meilleur (As good as it gets)

Publié le par Rosalie210

James L. Brooks (1997)

Pour le pire et pour le meilleur (As good as it gets)

Je ne compte plus combien de fois j'ai vu "Pour le pire et pour le meilleur", et toujours avec le même plaisir jubilatoire. L'intrigue peut sembler pourtant convenue ("l'habit ne fait pas le moine", "tout les sépare mais l'amour les réunit"), les personnages stéréotypés, bref sur le papier, on peut craindre le pire et pourtant c'est le meilleur qui sort du chapeau. Ca tient à quoi en fait? A des dialogues percutants, souvent acides et teintés d'humour noir, à des personnages fort bien écrits et surtout remarquablement interprétés, à l'énergie qui circule entre eux et qui galvanise le spectateur, au fait qu'on croit à l'alchimie qui se crée entre eux et qui les rapproche. Bref on se retrouve avec une comédie pétillante, rythmée, aux personnages excentriques et attachants dans la veine de ce que Hollywood a pu produire de meilleur au temps de son âge d'or. Car si Jack NICHOLSON fait une prestation royale (je dirais même plus, impériale!), il n'écrase pas ses partenaires qui parviennent à lui tenir tête, chacun à sa manière. Greg KINNEAR en connaît un rayon en matière de personnages décalés, lui qui a joué le père dans "Little miss Sunshine" (2005) et Helen HUNT était alors au sommet de sa gloire, s'illustrant aussi bien chez Robert ZEMECKIS que chez Woody ALLEN.

"Pour le pire et pour le meilleur" est l'histoire d'un asocial bourré de tocs au comportement exécrable qui cependant parvient à nouer des liens avec deux autres personnes aussi solitaires, marginales et "défectueuses" que lui: son voisin, un peintre homosexuel qui ne parvient pas à joindre les deux bouts et en prime se fait sauvagement agresser et sa serveuse attitrée, une mère célibataire qui peine également à gagner correctement sa vie et qui en prime est rongée par les problèmes de santé de son fils. Carol et Simon sont dépeints avec une sensibilité qui n'est jamais larmoyante car ils sont pleins de vie et heureux d'être ensemble tout en étant parfois irritants. Quant à Melvin, il est l'exemple même du personnage "attachiant" qui commet bourde sur bourde mais qui, lorsqu'il fait bien les choses, ne les fait pas à moitié. C'est même assez princier. C'est ce qui lui permet d'emporter le morceau car les liens qu'il parvient à nouer lui donnent envie comme il le dit lui-même de s'améliorer. Et on y croit d'autant mieux qu'il est porté par la prestation de Jack NICHOLSON. Comme le disait la critique de Télérama que j'ai lu je ne sais combien de fois, Nicholson est "Cabot comme nul n'oserait l'être. Cabot avec orgueil, avec ferveur, avec panache. Cabot -et c'est ça, le talent- avec une précision d'arpenteur, à la frontière exacte du rejet et de la sympathie, du ridicule et du grandiose." Moi j'appelle ça avoir du génie.

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Comme il vous plaira (As You Like It)

Publié le par Rosalie210

Kenneth Branagh (2006)

Comme il vous plaira (As You Like It)

Cinquième adaptation de Shakespeare par Kenneth BRANAGH (après "Henry V" (1989), "Beaucoup de bruit pour rien" (1993), "Hamlet" (1996) et "Peines d'amour perdues") (2000), "Comme il vous plaira" n'est jamais sorti en salles en France contrairement à ses prédécesseurs ce qui explique en partie sa moindre notoriété. Mais en partie seulement. Cette comédie fondée sur les quiproquos et le travestissement est une oeuvre mineure de Shakespeare qui est donc très loin d'atteindre le niveau d'un "Beaucoup de bruit pour rien". De plus, comme dans d'autres films de Kenneth BRANAGH, l'intrigue est transposée dans un contexte différent de l'oeuvre d'origine (ici le Japon de la fin du XIX°) mais après un début assez énergique, le film s'enlise dans une série de dialogues assez rasants dans la forêt que ni la mise en scène, ni l'interprétation ne viennent relever. Le spectateur s'ennuie donc beaucoup devant tant de platitude, à peine relevée par quelques passages au début et à la fin où l'esthétique japonisante est très réussie (que ce soit au niveau des décors, des costumes ou des génériques reprenant l'esthétique de l'estampe). Je pense que Kenneth BRANAGH a voulu rendre hommage au "Ran" (1985) de Akira KUROSAWA, magnifique transposition du "Roi Lear" dans le contexte du Japon féodal. C'était une fausse bonne idée tant l'inverse ne fonctionne pas. Evidemment l'aspect factice de la transposition ressort d'autant plus que le casting est tout sauf japonais et que l'explication censée apporter un minimum de vraisemblance historique à ce cosmopolitisme ne correspond pas du tout à l'intrigue de Shakespeare (les héros ne sont pas des négociants venus commercer dans les ports francs mais des nobles qui se disputent un duché). Cette version de "Comme il vous plaira" est donc passablement à côté de la plaque en plus d'adapter une oeuvre parfaitement anecdotique.

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Serviteur du peuple (Sluha narodu)

Publié le par Rosalie210

Volodymyr Zelensky (2015)

Serviteur du peuple (Sluha narodu)

Voilà une histoire que même le plus aventureux des scénaristes n'aurait jamais osé imaginer à l'exception de son principal artisan: Volodymyr Zelensky. En 2015, il écrit, réalise, produit et joue le rôle principal de la série "Serviteur du peuple" qui raconte comment un professeur d'histoire est propulsé à la présidence de l'Ukraine à la suite d'un coup de gueule contre la corruption des élites de son pays filmé à son insu par ses élèves puis diffusé sur les réseaux sociaux. Vassili Goloborodko (nom du personnage joué par Zelensky) se lance alors dans un parcours de réformes semé d'embûches.

La suite appartient déjà à l'histoire. Suite au succès de la série, la fiction devient réalité puisque Volodymyr Zelensky se lance en politique et est élu président de l'Ukraine en 2019. Il reste cependant inconnu en dehors des frontières de son pays si bien que lorsque Arte achète les droits de diffusion de la première saison, celle-ci rencontre peu de succès, du moins jusqu'au 24 février 2022. Ce jour-là, le destin de Volodymyr Zelensky bascule à nouveau quand l'Ukraine est envahie par la Russie. En quelques jours, il acquiert une notoriété mondiale et la série se met à cartonner. Au 15 mars, elle totalise près de trois millions de vues.

Même sortie du contexte géopolitique actuel, la série reste digne d'intérêt. D'abord elle illustre les attentes des ukrainiens vis à vis de leur classe politique et pointe du doigt les dysfonctionnements liés aux ravages de la corruption: fonctionnaires non payés, épargnants non remboursés, routes non réparées, fuite des cerveaux à l'étranger, personnel des ministères pléthorique, datcha mégalo construite par l'ancien président Ianoukovitch (bien qu'inspirée de la sitcom, la série a été tournée dans les lieux authentiques du pouvoir ukrainien). L'ombre de la Russie (qui comme la Biélorussie est montrée comme un repoussoir alors que l'annonce erronée de l'entrée de l'Ukraine dans l'UE fait sauter de joie le président) se fait sentir au travers du poids des oligarques qui dans l'ombre tirent les ficelles et tentent de faire entrer "Vassia" dans le rang. Lequel leur résiste en campant un personnage intègre et candide tout droit sorti des films de Frank CAPRA ou de Charles CHAPLIN. Le ton de la série est en effet satirique et Volodymyr Zelensky qui s'est également illustré dans le domaine de la danse (il a participé à la version ukrainienne de "Danse avec les stars") y déploie une impressionnante énergie burlesque. Par conséquent la série dont le rythme est trépidant s'avère souvent hilarante en plus d'être instructive et prémonitoire.

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Marie Curie et la lumière bleue

Publié le par Rosalie210

Marie Noëlle Sehr (2016)

Marie Curie et la lumière bleue

"Marie Curie" (dont le titre est aussi "Marie Curie et la lumière bleue") est le troisième film que je vois consacré à la plus célèbre chimiste et physicienne de l'histoire après le léger et sympathique "Les Palmes de M. Schutz" (1996) et le lourdingue "Radioactive" (2019). Simple coïncidence sans doute, Charles BERLING reprend le rôle de Pierre Curie qu'il jouait déjà dans le film de Claude PINOTEAU. Cependant il est assez peu présent à l'image car le film se concentre sur les cinq années qui ont suivi sa mort et les difficultés que Marie Curie a rencontré pour parvenir à s'affirmer dans un monde scientifique misogyne et une opinion publique travaillée par le nationalisme. L'actrice polonaise qui interprète Marie Curie (Karolina GRUSZKA) est très convaincante tout comme l'ensemble de la distribution (avec notamment le rare André WILMS dans le rôle de Eugène Curie). Cependant la réalisatrice n'évite pas tous les écueils. Si elle montre à raison que le scandale lié à la liaison que Marie Curie aurait eu avec Paul Langevin est teinté de sexisme, de xénophobie et d'antisémitisme, elle prend cette histoire (qui n'a d'ailleurs jamais été complètement avérée) pour argent comptant sans remettre en perspective les calomnies nourries de fantasmes dont Marie Curie, femme libre dans un milieu d'hommes qu'elle surplombait de son génie (à l'exception d'Einstein, montré à juste titre comme un être à part tout comme elle) a toujours fait l'objet. D'autre part elle fait de presque tous les scientifiques français de l'époque des crétins qui auraient passé leur temps à lui mettre des bâtons dans les roues alors que dans la réalité, Marie Curie a tout de même reçu des marques de reconnaissance (autres que ses prix Nobel) et des postes à responsabilité. Même si la réalisatrice a raison de montrer la solitude de Marie Curie dans un aéropage masculin, elle est un poil trop manichéenne. Et puis plutôt que de relater cette période déjà labourée en tous sens, elle aurait pu s'intéresser au rôle joué par Marie Curie pendant la guerre aidée de sa fille, Irène qu'elle filme de façon insistante mais sans la développer alors qu'elle est une personnalité moins connue que sa mère mais au parcours tout aussi exceptionnel.

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Marguerite

Publié le par Rosalie210

Xavier Giannoli (2015)

Marguerite

Revoir (et écouter) "Marguerite", adaptation très libre de la vie de Florence Foster Jenkins par Xavier GIANNOLI (cantatrice américaine richissime chantant horriblement faux qui a peu de temps après fait l'objet d'un autre film par Stephen FREARS) fait réaliser à quel point il annonce "Illusions perdues" (2019) que ce soit au niveau des écrits journalistiques ou du personnage payé pour faire la claque. Les deux films dissèquent un monde du spectacle (social comme scénique, c'est du pareil au même et la mise en abyme est évidente) fait de mensonges et de dissimulations dans lequel la vérité des sentiments ne peut qu'être mise à mort comme le taureau dans une corrida. Le film joue donc avec les paradoxes. Marguerite Dumont a acheté le titre de son mari et chante comme une casserole mais elle s'avère d'une telle authenticité dans son besoin d'amour et de beauté qu'elle se laisse dévorer par ces passions qui lui sont inaccessibles. La tragique illusion qu'elle se fait de son talent et son besoin d'exister aux yeux de son mari servent de révélateur (de vérité) aux lâchetés, hypocrisies, calculs d'intérêts de son entourage qui ne cesse de lui renvoyer un miroir trompeur dans lequel elle se complait d'autant plus jusqu'à ce qu'elle se confonde tant avec lui que toute tentative de retour au réel ne peut que l'anéantir. Mais les prestations de Marguerite, filmées frontalement non pour se moquer d'elle mais pour provoquer le malaise ont aussi le pouvoir d'arracher les masques. Si Catherine FROT offre une prestation mémorable, le film est une galerie de portraits passionnants car tous plus ambivalents les uns que les autres. Le mari négligent (André MARCON) qui a épousé Marguerite pour sa fortune et la trompe se retrouve de plus en plus accablé par la honte et la culpabilité, observant cette femme s'enfoncer toujours plus loin dans sa folie sans parvenir à la protéger. Son domestique Madelbos (Denis MPUNGA) qui par ses talents de photographe la transforme en icône et l'histoire de sa vie en roman-photo brûle ensuite ce qu'il a adoré et la vampirise de son voyeurisme jusqu'à son dernier soupir. Son professeur (Michel FAU) ancienne gloire sur le déclin voit à travers elle un miroir de sa déchéance ce qui provoque en lui des bouffées de haine et d'amertume. Enfin les artistes-journalistes comme Lucien (Sylvain DIEUAIDE) qui espèrent se servir d'elle comme produit d'appel pour leurs happenings dadaïstes ou comme tiroir-caisse pour écouler leurs productions sont confrontés à leurs regrets d'avoir gâché leur amour et leur talent. Le miroir en effet fonctionne dans les deux sens et si Marguerite vit dans l'imposture, la société qui l'entoure n'est qu'une sinistre farce. Quand la vérité éclate, elle est dévastatrice.

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Petite Nature

Publié le par Rosalie210

Samuel Theis (2022)

Petite Nature

J'avais bien aimé l'aspect improvisé de "Party Girl" (2013), le précédent film de Samuel THEIS (qu'il n'avait cependant pas réalisé tout seul), la véracité des acteurs et actrices non-professionnels (dont sa mère dans le rôle principal, le rôle étant inspiré de sa vie), leur ancrage dans un territoire (l'Alsace-Moselle) et enfin le primat donné sur les élans de la vie à toute forme de jugement (sans que le réalisateur n'édulcore pour autant le poids d'avoir une mère "pas comme les autres"). "Petite Nature" qui possède les mêmes caractéristiques prolonge d'une certaine manière "Party Girl" sauf que cette fois, le personnage central n'est plus la mère (bien qu'elle occupe une place non négligeable) mais son fils de 10 ans, Johnny, lui aussi "pas comme les autres" (il est assez clair que Samuel Theis s'y raconte à demi-mot). "Petite Nature" est l'histoire d'une séparation qui se fait déchirement: pour pouvoir grandir et trouver sa place dans le monde, Johnny doit quitter sa mère et trahir son milieu social d'origine avec lequel il est totalement désaccordé. Sa rencontre avec un maître d'école menant une vie bourgeoise et cultivée (Antoine REINARTZ) va être l'élément déclencheur de son émancipation. On pense à "En finir avec Eddy Bellegueule" de Edouard Louis qui possède certains traits similaires (le milieu social prolétaire d'origine, le caractère efféminé du protagoniste, l'éveil au désir homosexuel) sauf que Johnny est beaucoup plus jeune, que son attirance pour son mentor s'exprime de façon plus maladroite bien que relevant plus de l'adolescence que de l'enfance* et que sa famille ne le rejette pas. Bien au contraire et de façon assez paradoxale, elle s'appuie sur lui en raison de sa précocité et ce rôle qu'il est trop jeune pour endosser l'écrase tout en faisant réfléchir le spectateur. En effet alors que Johnny grandit dans un milieu de macho surjouant la virilité, les hommes y fuient systématiquement leurs responsabilités puisque la mère élève seule ses trois enfants que l'on devine de trois pères différents, les seuls hommes adultes présents dans la maison étant des amants de passage. Le frère aîné, Dylan suit le même modèle individualiste "courant d'air" si bien que la mère doit assumer le rôle paternel (elle travaille et se comporte de façon quelque peu "caillera de cité") alors que Johnny assure le rôle maternel auprès de sa petite soeur dont il semble être le seul à s'occuper. On comprend d'autant mieux sa fascination pour le maître qui représente à la fois un père de substitution et l'attirance pour l'inconnu (un très beau plan le montre avec le haut de son visage noyé dans l'ombre superposé sur une image projetée sur un mur du centre Pompidou de Metz). Les acteurs sont remarquables, surtout les non-professionnels. Le jeune Aliocha Reinert crève l'écran par son charisme et son jeu habité.

* On peut se demander d'ailleurs s'il n'aurait pas été plus judicieux d'attendre 3 ans de plus pour que Aliocha Reinert soit adolescent afin que les émois que le réalisateur revit à travers lui correspondent à son âge dans le film (aucun enfant de CM2 n'a des comportements aussi sexualisés en dehors de ceux qui ont été abusés).

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Un fils du sud (Son of the South)

Publié le par Rosalie210

Barry Alexander Brown (2022)

Un fils du sud (Son of the South)

"Un fils du sud" est l'adaptation de l'autobiographie de Bob Zellner par le monteur de la plupart des films de Spike LEE, Barry Alexander BROWN. Spike Lee a d'ailleurs co-produit le film.

Bob Zellner est un militant américain des droits civiques né en 1939 en Alabama d'une famille d'origine allemande dont la plupart ont été membres du Ku Klux Klan. Néanmoins si son grand-père est montré comme un homme particulièrement radicalisé, son père, pasteur méthodiste a rompu avec le Klan. Bob Zellner qui était étudiant au début des années 60 découvre rapidement que l'inaction est une position intenable revenant à cautionner le système inique mis en place par le KKK et va donc cependant beaucoup plus loin en devenant le premier blanc à occuper le poste de secrétaire du SNCC (le comité de coordination non-violent des étudiants, un des principaux organismes du mouvement afro-américain pour les droits civiques). On le voit également à de multiples reprises transgresser les lois du Klan, la ségrégation étant montrée comme une idéologie clanique imposée aux Etats du sud par une organisation toute-puissante pratiquant la terreur et bénéficiant de nombreuses complicités dans les autorités locales et la police, favorisée alors par la non-implication de l'Etat fédéral). Outre sa rencontre avec des figures très connues du mouvement militant pour les droits civiques comme Rosa Parks, on en apprend beaucoup sur les Freedom rides, ces convois mixtes qui traversaient les Etats sudistes ségrégationnistes et dont les militants étaient soumis aux pires violences de la part de suprémacistes blancs enragés. On voit également comment la tactique de la non-violence pratiquée par les militants (et fruit d'un réel entraînement, la nature humaine n'étant pas faite pour supporter les agressions sans réagir) s'avère payante en renvoyant la violence du côté des bourreaux. Bob dont la vie est bouleversée par son engagement (il est exclu de l'université, sa petite amie le quitte) doit affronter à plusieurs reprises les membres de sa communauté qui l'accusent de trahison alors qu'il est accueilli dans un premier temps avec beaucoup de défiance par la communauté noire, leurs organisations étant infiltrées par des espions à la solde du Klan.

Dommage qu'un sujet aussi intéressant soit traité de manière aussi plate d'autant que le film souffre également d'une interprétation au rabais. L'acteur qui joue Bob Zellner (Lucas TILL, nouveau visage de Mac Gyver dans le reboot de la série culte des années 80 et qui s'est également illustré dans des X-Men) est aussi expressif qu'une brique et aurait tout à fait pu figurer au casting des jeunes acteurs-mannequins interchangeables de "Mort sur le Nil" (2019).

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Old Joy

Publié le par Rosalie210

Kelly Reichardt (2006)

Old Joy

Autant je suis restée un peu sur ma faim devant "Wendy & Lucy" (2008) et "First Cow" (2019) qui sont les deux films de Kelly REICHARDT que j'ai vu précédemment, autant celui-ci m'a emporté sans réserve, fait planer et procuré de grandes émotions. A quoi cela tient-il? Les ingrédients sont pourtant semblables. Un style minimaliste et épuré. Un rythme lent et contemplatif. Une intrigue qui tient sur un timbre-poste (deux amis qui se sont perdus de vus partent camper dans une forêt de l'Oregon). Des acteurs peu connus et anti glamour au possible (l'un est chauve et barbu, l'autre a le visage émacié et le nez tordu et aucun artifice ne vient redresser leur image). Mais il y a deux différences qui m'ont paru décisives par rapport aux deux autres films cités. L'enjeu d'abord. Dans "First Cow", il n'y en a aucun. Dès les premières images, le dénouement est révélé ce qui rend le flashback qui occupe l'essentiel du film assez dérisoire. De plus les deux personnages se ressemblent trop ce qui ôte tout sel à leur relation. Dans "Wendy & Lucy", la question de savoir si Wendy va ou non retrouver son chien ne tient pas non plus tellement en haleine. Alors que dans "Old Joy" il y a une vraie tension dramatique entre les deux protagonistes. Car plutôt que de montrer des marginaux dans leur bulle, elle adapte une nouvelle de Jonathan Raymond qui isole du monde le temps d'un week-end deux anciens amis qui ont suivi des chemins radicalement différents. L'un, Kurt est devenu un marginal quelque peu hédoniste, refusant les responsabilités de l'âge adulte et en décalage avec la civilisation moderne alors que l'autre, Mark a choisi la voie conformiste (mariage, boulot, enfant à naître, maison, chien etc.) Tout au long de leur périple, on observe leur difficile cohabitation. Aucune hostilité franche mais des regards et des petites phrases qui en disent plus long que des discours sur ce que chacun pense de l'autre et de ses choix de vie. En bon citoyen américain productiviste, Mark laisse filtrer des marques de mépris envers l'assisté qu'est Kurt alors que ce dernier manifeste sa désapprobation dès que le téléphone de Mark sonne, lui rappelant qu'il y a une femme entre eux.

Car le deuxième aspect fondamentalement différent de "Old Joy" par rapport aux autre films de Kelly REICHARDT que j'ai pu voir est sa dimension érotique. Un érotisme qui fait penser à celui de "Lady Chatterley" (2006) et son homme des bois. Car une fois loin de toute civilisation (laquelle est longuement filmée sous ses aspects les plus toxiques, d'interminables sites industriels jusqu'au coeur d'une décharge sauvage en pleine forêt), les différences s'effacent comme par magie, le temps d'une communion mystique et charnelle avec la nature lorsque les deux hommes prennent un bain dans une source chaude et se dépouillent de leurs vêtements (c'est à dire symboliquement de leurs rôles sociaux). Une séquence de temps suspendu dans laquelle les sens sont exacerbés (la vue, les sons, en particulier celui de l'eau qui coule, le toucher avec le passage du massage, l'odorat et le goût avec l'absorption de substances planantes) qui invite à la rêverie et au lâcher-prise ce qu'un très beau plan sur la main de Mark en train de s'abandonner souligne. Un autre plan montre par un effet d'optique les pieds des deux hommes entrelacés comme s'ils étaient devenus amants. Bien entendu cet instant n'est qu'une parenthèse qui après avoir ouvert une brèche vers "un autre monde possible" se referme aussitôt avec le retour au bercail qui condamne la relation entre les deux hommes. Mark, chassé de l'Eden (ce qui amène à méditer sur le sens du titre) reprend son train-train habituel alors que Kurt qui est sur le point d'être expulsé est montré comme en voie de clochardisation.

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