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Les Longs adieux (Dolguie provody)

Publié le par Rosalie210

Kira Mouratova (1971)

Les Longs adieux (Dolguie provody)

"Je me souviens dans un film, j'ai eu des sensations vraiment fortes de ce que c'est que toucher. C'étaient deux mains qui caressaient un chien. Les mains se frôlaient. celle du garçon n'osaient pas toucher celles de la fille. Et les poils du chien... ça faisait une impression... très érotique, je crois."

"C'était quel film?"

"Les longs adieux de Kira Mouratova."

"Akira, un japonais?"

"Non, Kira. Kira Mouratova. Une ukrainienne. J'adore ses films. C'est rare les films où on a l'impression que les choses existent à ce point, jusqu'à en sentir les caresses."

(Kira Mouratova par Jean-Paul Civeyrac, Blow Up, Arte, 2019 à l'occasion de la rétrospective consacrée à la cinéaste décédée en 2018 par la Cinémathèque).

Kira Mouratova, dont le second métrage, "Les Longs adieux" est disponible en ce moment sur la plateforme Henri de la Cinémathèque jusqu'au 5 avril 2022 a une identité complexe puisqu'elle est née en 1934 d'un père russe et d'une mère roumaine en Bessarabie, une région qui était alors roumaine (elle est aujourd'hui moldave). Mais elle a réalisé presque tous ses films dans le studio d'Odessa où elle a vécu jusqu'à sa mort ce qui l'a conduite à affirmer après la dislocation de l'URSS son identité ukrainienne, réaffirmée en 2014 lors de l'annexion de la Crimée. Durant toute sa carrière, elle a refusé de servir les intérêts de la propagande soviétique ce qui l'a exposée à la censure. Ainsi "Les Longs adieux" dont le ton contemplatif et mélancolique ne pouvait être utilisé pour galvaniser les foules est resté invisible jusqu'en 1987, date à laquelle il a été redécouvert durant la Perestroïka.

"Les Longs adieux" relate la relation tourmentée entre une mère divorcée possessive et immature et son fils adolescent mal dans sa peau. "Ni avec toi, ni sans toi" pourrait-on l'intituler tant le film ressemble à une valse-hésitation entre cette mère incapable de couper le cordon au point de ne pouvoir refaire sa vie et son fils qu'elle étouffe, qu'elle empêche de grandir et qui a bien du mal à trouver la bonne distance pour pouvoir exister par lui-même, ce que le film montre de façon éclatante au travers de l'éloignement et du rapprochement de leurs corps mais aussi de leur relation vis à vis d'autres corps. Car Sacha est attiré par les filles de son âge et son bouillonnement hormonal se traduit par des scènes extrêmement sensuelles (celle du chien mais aussi celle du ruban dans les cheveux). Il envisage également de partir vivre avec son père qui apparaît cependant comme bien trop lointain pour pouvoir l'arracher à sa mère à laquelle il reste scotché. De son côté, les velléités de séduction de celle-ci auprès d'hommes de son âge sont étouffées par l'obsession de perdre l'emprise qu'elle a sur son fils ce qui la conduit à adopter des comportements de harcèlement. La scène la plus impressionnante de ce point de vue est celle où à force d'insistance auprès d'une guichetière, elle parvient à subtiliser et à ouvrir le courrier envoyé par son ex-mari à Sacha en dépit de la précaution qu'a pris ce dernier d'utiliser la poste restante. Guichetière qui est enceinte ce qui expliquer sans doute qu'elle ne parvienne pas à résister à la pression maternelle, plus forte que la Loi des pères semble nous dire la cinéaste. Pas vraiment raccord avec l'idéologie soviétique, égalitaire de façade et patriarcale en profondeur dans laquelle les mères devaient enfanter une armée de travailleurs et de soldats pour la gloire du régime.

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Les Amants passionnés (The Passionate Friends)

Publié le par Rosalie210

David Lean (1949)

Les Amants passionnés (The Passionate Friends)

On ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre, autrement dit la romance passionnelle et la sécurité matérielle et affective. Faute de parvenir à choisir, Mary Justin (Ann TODD) se retrouve écartelée entre son mari (Claude RAINS) et son amant (Trevor HOWARD) qu'elle connaît depuis sa prime jeunesse, auquel elle a renoncé mais qu'elle ne peut oublier. Et quand elle espère enfin avoir tourné la page, le destin s'en mêle et c'est reparti pour un tour! Les flashbacks enchâssés n'aident pas le spectateur à s'y retrouver (l'apparence des personnages ne change pas d'un iota malgré le temps écoulé sans parler de quelques projections fantasmatiques qui viennent rendre le scénario encore plus confus) et on peut être agacé par ce personnage de femme qui ne veut prendre aucun risque dans la vie et refuse de s'engager auprès des deux hommes qui l'aiment (à celui auquel elle offre son coeur elle refuse de partager sa vie et à celui qu'elle épouse, elle refuse son coeur). Néanmoins, Ann Todd offre une prestation suffisamment douloureuse pour parvenir à émouvoir. Quant à Claude Rains, il est impérial dans le rôle complexe d'un homme froid en apparence mais bouillonnant à l'intérieur et capable de beaucoup plus d'humanité qu'on ne l'imagine. David LEAN, le spécialiste des histoires d'amours impossibles qui adapte un roman de H.G. Wells ne parvient pas à se hisser au niveau de son magnifique "Brève rencontre" (1945) réalisé quatre ans plus tôt (ce qui explique à mon avis la moindre notoriété de ces amants passionnés), néanmoins il évoque les affres de la passion, de l'indécision, de la jalousie, des regrets avec beaucoup de subtilité. Les scènes avec Steven se déroulent volontairement dans des grands espaces naturels magnifiant leur amour (lac, sommet enneigé de montagne) ou bien dans des intérieurs aux baies vitrées donnant sur une vue splendide alors que Howard doit se contenter de voir sa femme dans le cadre étriqué de son bureau.

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Roma

Publié le par Rosalie210

Alfonso Cuaron (2018)

Roma

"Roma", titre trompeur n'a aucun rapport avec la capitale de l'Italie. Il s'agit du quartier de Mexico où a grandi Alfonso CUARÓN qui restitue donc une partie de son enfance avec une beauté et une inventivité qui forcent l'admiration. Sous ses allures de simple chronique familiale, le film ne cesse en effet de gagner en intensité au fil des minutes pour aboutir à un final bouleversant. Final qui répond d'ailleurs à un générique particulièrement génial qui sous sa simplicité apparente est d'une grande richesse. Le plan-séquence montre en plongée un sol dallé et mouillé et on entend en hors-champ que celui-ci est en train d'être lavé à grande eau ce qui introduit sous forme métaphorique le paradoxe d'un personnage principal invisible car triplement discriminé: en tant que femme, domestique et d'origine indigène. Parallèlement le flux et le reflux de l'eau savonneuse fait penser à l'immensité de la mer où se dénoue l'intrigue du film mais s'oppose aussi en tous points à la fixité et la géométrie du sol de même qu'elle reflète le ciel dans lequel passe un avion: on a donc la juxtaposition de trois des quatre éléments de l'univers (le feu surgira plus tard dans le film) et de pôles contraires, terre/ciel, propre/sale, mouvement/fixité. Des pôles qui seront ensuite développés.

Dans "Roma", ce n'est pas en effet le cinéaste qui est au centre de l'histoire mais la domestique de la maison où il a grandi, Cléo dont on suit la vie quotidienne. Résidant dans la maison de ses employeurs, elle est considérée comme en faisant partie intégrante. On le voit à plusieurs reprises: quand Sofia la maîtresse de maison apprend la grossesse de Cléo et qu'elle l'emmène à l'hôpital se faire examiner, quand elle la prend avec eux en vacances ou encore quand la mère de Sofia va dans un grand magasin acheter un berceau pour le bébé à naître. Par ailleurs Cléo aime les enfants de Sofia comme s'ils étaient les siens ce que la scène finale prouve de façon éclatante. Néanmoins, la distance sociale se fait sentir à travers le fait que Cléo réside dans un logement à part avec une autre domestique, qu'on leur rationne l'électricité mais surtout par le fait que lorsque Sofia est émotionnellement débordée, elle a tendance à passer ses nerfs sur elle.

Malgré cela, la véritable fracture est surtout entre les femmes et les hommes. Alors que les femmes sont montrées comme solidaires, manifestant une sororité qui dépasse parfois les clivages ethniques et sociaux, les hommes sont à l'inverse absents ou menaçants. La présentation du mari de Sofia est volontairement inhumaine puisque la mise en scène l'efface au profit de sa voiture qui a bien du mal à s'encastrer dans la maison. Ce mari ectoplasmique qui n'existe qu'au travers de ses machines finira par disparaître tout à fait du paysage. Outre les difficultés de la voiture à entrer au garage, le dysfonctionnement de cette famille se traduit par le fait qu'en dépit des domestiques, le désordre et la saleté règnent dans leur grande et belle maison et lorsque quelque chose est cassé, il n'est pas réparé. Quant à l'amant de Cléo, présenté dans un premier temps comme plutôt sympathique, il s'avère d'abord lâche, puis odieux puis enfin dangereux. La scène où on le voit s'entraîner avec d'autres camarades aux arts martiaux a des relents néo-fascistes qui ne laissent aucun doute sur sa véritable nature de tueur*. Et au cas où on n'aurait pas compris, tous les combattants se figent dans une posture statuaire pendant que l'avion du générique traverse de nouveau le ciel.

Car l'un des thèmes majeurs qui traverse le film est celui de la vie et de la mort. Ce clivage ne traverse pas seulement les femmes et les hommes. Il touche Cléo au travers de son rapport paradoxal à la maternité**. Là encore, la mise en scène à l'intérieur des plans joue un rôle essentiel. Une scène de tremblement de terre dans une maternité se termine par un présage funeste. Une scène au premier plan d'accouchement se transforme à l'arrière-plan en cérémonie funèbre. Une scène de noyade se transforme en scène de sauvetage et de renaissance par un travelling qui les relie intimement. Si les enfants sont abandonnés voire reniés par leurs géniteurs, ils sont protégés par leurs mères, qu'elle soit biologique ou non. C'est donc un message d'amour à celles qui l'ont élevé et plus particulièrement à la plus humble d'entre elles que Alfonso CUARÓN dédie le film.

Ajoutons que "Roma" a fait sensation en étant le premier film produit par Netflix a avoir été primé. Bien sûr, un film aussi abouti aurait mérité de sortir en salles. Mais sans Netflix, il n'aurait tout simplement pas existé. Quel producteur américain mainstream aurait pris le risque de financer un film en noir et blanc en langue espagnole et indigène?

* La scène nous prépare à découvrir son rôle actif pendant le massacre de Corpus Christi en 1971, une journée durant lequel plus de cent étudiants qui manifestaient en faveur de la démocratisation du pays furent massacrés par des paramilitaires au service de l'Etat mexicain et formés par la CIA.

** Un thème qui semble particulièrement lui tenir à coeur, sauf qu'il l'avait jusque là traité dans des films de science-fiction (le futur) et non dans une chronique historico-biographique (le passé).

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Belfast

Publié le par Rosalie210

Kenneth Branagh (2022)

Belfast

Alors que j'ai aimé les films que Kenneth BRANAGH a réalisé à partir des romans de Agatha Christie et que je suis plutôt fan de ce réalisateur (même si je n'aime pas tous ses films), j'ai été en revanche déçue par "Belfast" que je trouve plutôt raté. Pourtant il s'agit d'un film intimiste puisqu'il a un caractère semi-autobiographique, Kenneth Branagh racontant comment sa famille a dû quitter Belfast en 1969 en pleine guerre civile alors qu'il n'était âgé que de 9 ans. Ce qui m'a gêné est le fait que jamais il ne trouve le ton juste pour décrire ce que c'est que d'être un enfant au milieu de la guerre. Il juxtapose donc maladroitement d'une part quelques scènes de guérilla urbaines assez spectaculaires dans lesquelles le petit "Buddy" (Jude Hill) se retrouve impliqué, ses parents tentant de le protéger tant bien que mal de la violence. Plutôt mal que bien d'ailleurs car eux-mêmes sont sommés de choisir leur camp sous peine de représailles alors que bien que protestants, ils refusent de prendre parti et que les pressions se font de plus en plus fortes jusqu'à ce qu'ils choisissent de partir en Angleterre. Cette douleur du déracinement est ce qui est le mieux traité dans le film au travers du choix d'une unité de lieu (une rue en T comme dans les courts-métrages de Chaplin) barrée des deux côtés et où vivent également les grands-parents de Buddy: un microcosme où tout le monde se connaît et qui distille une certaine chaleur humaine mais qui ressemble également à une prison ("La Complainte du sentier" (1955) traitait du même thème, un père désargenté obligé de partir travailler loin et ne pouvant plus protéger sa famille mais incapable de prendre la résolution de s'exiler avec elle).

Hélas, imaginant sans doute que conserver cette tonalité grave et amère tout le long du film ne cadrerait pas avec la vision qu'il se fait de la chronique enfantine, il ne cesse de recouvrir cette tension sous un déluge de mièvrerie. Les scènes anecdotiques à l'humour gnan-gnan s'enchaînent (que j'ai trouvé fort ennuyeuses) où l'on voit la bouille presque toujours inaltérablement joyeuse du petit Buddy raconter à sa mamie (Judi DENCH) qu'il est amoureux de sa petite voisine et à son papy (Ciarán HINDS) qu'il veut améliorer ses résultats pour se rapprocher d'elle en classe. Tout ce petit monde part se régaler au cinéma ou au théâtre dans des spectacles colorés (qui ont inspiré le Kenneth Branagh adulte, le film étant bourré de clins d'oeils à ses films) alors que la vie réelle est filmée en noir et blanc mais semble tout aussi théâtralisée. Le tout est emballé façon juke-box dans une bande-son insupportable qui vient ponctuer la fin de quasiment chaque séquence. Bref comme ses parents, Kenneth BRANAGH n'a pas voulu trancher entre la réalité de la guerre vécue à hauteur d'enfant façon "Hope and glory" (1987) et un passé idéalisé et fantasmé façon "Le Petit Nicolas" (2008). Résultat, ça fait toc.

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Des hommes

Publié le par Rosalie210

Lucas Belvaux (2020)

Des hommes

Les films français traitant de la sale guerre d'Algérie sont plus nombreux qu'on ne le pense mais beaucoup ont traité la question de façon allusive ou indirecte (notamment dans les films de la nouvelle vague contemporains des "événements", je pense à "Le Petit soldat" (1960), "Cléo de 5 à 7" (1961), "Les Parapluies de Cherbourg" (1964), "Muriel ou le temps d un retour" (1962), "Adieu Philippine" (1963). Il existe également un certain nombre de documentaires assez remarquables. En revanche les films de fiction récents sont peu nombreux ("L Ennemi intime" (2007), "Hors La Loi") (2010) et se situent à l'époque des événements. Bien peu à ma connaissance évoquent les conséquences à long terme de cette guerre qui n'a pas voulu dire son nom jusqu'en 1999 alors qu'elle pèse de tout son poids sur notre société post-coloniale qui fait cohabiter soixante ans après d'anciens appelés, pieds-noirs, harkis, indépendantistes et toute leur descendance (thème qui imprègne par exemple "Parlez-moi de la pluie") (2007). C'est donc tout l'intérêt de "Des hommes", l'adaptation cinématographique du roman de Laurent Mauvignier que de faire des allers-retours spatio-temporels et d'offrir une pluralité de points de vue pour montrer comment un passé non digéré continue à faire des ravages dans le présent. Malheureusement, Lucas BELVAUX n'est pas Alain RESNAIS. Ce dernier pouvait manier des dispositifs narratifs aussi complexes que celui de "Hiroshima mon amour" (1958) qui m'a fait penser à "Des hommes". Mais Lucas Belvaux ne maîtrise pas aussi bien la polyphonie et le patchwork. En résulte un film assez confus dont les pièces et les morceaux ne s'ajustent pas bien. Si le début est assez saisissant avec la métaphore du monstre (incarné par le Gargantua Gérard DEPARDIEU) qui incarne toute la mauvaise conscience "d'un village français", la suite est nettement plus laborieuse avec des personnages d'appelés que l'on a du mal à distinguer les uns des autres, des destins trop vite laissés de côté et un Jean-Pierre DARROUSSIN plus ectoplasmique que véritablement douloureux tout comme sa cousine Solange (Catherine FROT). Le film ne tranche pas assez dans le vif. Il aurait gagné à se concentrer davantage sur l'histoire familiale de Bernard et à développer le présent tant l'écart de talent est grand entre les acteurs expérimentés nommés ci-dessus et leurs avatars censés les incarner jeunes.

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Mademoiselle de Joncquières

Publié le par Rosalie210

Emmanuel Mouret (2018)

Mademoiselle de Joncquières

Ma première incursion dans la filmographie de Emmanuel MOURET aurait pu être plus précoce. En effet "Les Dames du bois de Boulogne" (1944) de Robert BRESSON est l'un de mes films préférés et je ne me lasserai jamais de l'histoire qui sert de support originel à l'adaptation de Bresson comme à celle de Mouret à savoir l'épisode de Mme de la Pommeraye dans Jacques le Fataliste de Denis Diderot. Seulement, je n'ai compris que récemment de quoi parlait "Mademoiselle de Joncquières"* ce qui m'a conduit à me jeter sur un film que j'aurais pu voir déjà à plusieurs reprises. Si la version de Bresson se démarque par le jeu intense de la tragédienne Maria CASARÈS dans le rôle de la femme blessée et vengeresse ainsi que par une fin touchée par la grâce, celle de Mouret, très fidèle à l'histoire initiale, est tout aussi puissante mais pour des raisons différentes. En effet, elle conte l'histoire d'une métamorphose, celle du marquis des Arcis. Le choix de Edouard BAER pour l'incarner relève d'ailleurs du génie tant ce rôle lui va comme un gant. On a beaucoup comparé "Mademoiselle de Joncquières" à "Les Liaisons dangereuses" (1988) mais c'est un contresens. Choderlos de Laclos avait transposé la stratégie militaire dans le domaine amoureux si bien que chez Valmont, il n'était question que de conquête, de siège et d'assaut ce qui l'entraînait jusqu'à la guerre totale avec Mme de Merteuil, aboutissant à leur anéantissement réciproque. Des Arcis est au contraire un rêveur immature, courant après des désirs voués à disparaître aussitôt satisfaits, dont les femmes se jouent plus qu'il ne se joue d'elles et qui m'a fait penser à Antoine Doinel et à son double, François TRUFFAUT "l'homme qui rêvait les femmes" ^^. Toute la fantasmagorie du marquis autour de la pureté supposée de Mademoiselle de Joncquières a suscité chez moi des réminiscences de Fabienne Tabard que Antoine Doinel voyait comme une nouvelle Henriette de Mortsauf (l'héroïne de "Le lys dans la vallée" de Honoré de Balzac) avant que celle-ci ne le réveille brutalement en lui mettant les points sur les i quant à sa nature charnelle, loin de l'"apparition" éthérée qu'il s'était imaginé. Chez le naïf marquis aussi, le réveil est brutal lorsqu'il découvre que la prétendue sainte pour laquelle il se meurt de désir faute de ne pouvoir la posséder et qu'il a donc épousé est en réalité une ancienne prostituée, dupé par une ex résolue à le détruire socialement. Cela l'oblige à faire un choix: muer ou disparaître. En choisissant la première solution, il franchit le Rubicon entre archaïsme et modernité. Il devient en effet un homme capable d'aimer une femme réelle et entière, avec son passé ce qui est une façon de reconnaître une forme d'égalité avec lui-même qui s'est conduit en libertin. La vengeance de Mme de Pommeraye transformée en éducation sentimentale n'est certainement pas un acte d'amour de celle-ci, c'est la part irréductible de liberté en chaque personnage qui fait dévier la flèche qu'elle a lancé de son but initial. Bien que jouée plus légèrement par Cécile de FRANCE que par Maria CASARÈS, elle reste cette femme manipulatrice qui semble prendre plaisir à tirer les ficelles de son petit jeu cruel mais qui est en réalité rongée par une souffrance et une amertume que les pieux mensonges de son amie (Laure CALAMY) ne parviennent pas à duper. Les expressions du visage de Cécile de FRANCE captées par Emmanuel MOURET, en contradiction flagrante avec ses paroles (l'une des raisons avec le maniement d'une langue française châtiée qui ont amené la critique à comparer Emmanuel Mouret avec Éric ROHMER) ne laissent aucun doute là-dessus.

* Chez Diderot, elle s'appelle mademoiselle d'Aisnon et chez Bresson qui a situé l'histoire dans un contexte qui lui était contemporain (sans doute faute de moyens pour une reconstitution historique, le film datant de 1945), Agnès.

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Vanishing

Publié le par Rosalie210

Denis Dercourt (2021)

Vanishing

Vanishing est un film franco-coréen que j'ai eu la chance de pouvoir regarder en avant-première au cinéma alors que sa sortie est prévue en France directement sur Canal + en avril 2022. Autrement dit comme pour les productions Netflix, il n'est pas prévu qu'il sorte en salle en France sauf lors de projections exceptionnelles.

L'histoire est le reflet du cosmopolitisme de l'équipe du film, elle se déroule en Corée du sud avec une majorité d'acteurs coréens mais a pour principale protagoniste une médecin-légiste française, Alice Launey jouée par une actrice d'origine russe à la carrière internationale, Olga Kurylenko. Trois langues sont principalement utilisées: le français, le coréen et l'anglais pour les relations entre les policiers coréens et Alice Launey même si celle-ci dispose d'une interprète qui joue un rôle essentiel dans l'intrigue. Il s'agit d'un thriller extrêmement bien ficelé autour d'un trafic d'organes se déroulant sur le sol coréen mais dont les victimes sont des immigrées d'origine chinoise venues travailler comme femme de ménage en Corée. Le début du film nous fait remonter toute la filière criminelle avec une grande fluidité et uniquement grâce aux images, depuis celui qui utilise sa vieille mère sénile pour piéger et livrer aux trafiquants d'organes les jeunes chinoises envoyées par une société vraisemblablement complice ironiquement nommée "dream" (le profil recherché est en effet celui du groupe sanguin B- qui est très fréquent au sud de la Chine alors qu'il ne représente que 2% des cas dans le monde) jusqu'à une clinique de chirurgie esthétique utilisée comme couverture pour les opérations du chirurgien véreux qui y officie, chirurgien marié par ailleurs à l'interprète de Alice Launey. Celle-ci qui est à Séoul pour un colloque est invitée à participer à l'enquête grâce à sa technique de prise d'empreintes sur les cadavres en décomposition avancée retrouvés par la police locale, technique inconnue en Corée du sud. La police à la ramasse est un clin d'oeil notamment à "Memories of murder" de Bong joon-ho, même si heureusement, elle n'en est plus à l'âge de pierre dépeint par l'illustre réalisateur de "Parasite". Elle se retrouve à faire équipe avec un jeune commissaire, Jin-Ho Park (Yeon-seok Yoo) qui à ses heures perdues tord les cuillères pour épater sa jeune nièce (un tour de magie que j'avais déjà vu dans le manga "20th Century Boys", j'en conclue qu'il doit être populaire en Asie). Les deux membres de ce duo peu conventionnel qui s'expriment en trois langues différentes (une femme de tête forte et fragile à la fois car hantée par une expérience traumatique et un homme plus jeune et plus maladroit, du moins en apparence) ne sont d'ailleurs pas insensibles l'un à l'autre ce qui ajoute une touche de romantisme, lequel est contrebalancé par l'histoire tragique de l'interprète d'Alice, amenée à commettre le pire pour tenter de sauver son mari, pris au piège de son pacte avec la mafia.

Seul bémol de ce film sans temps mort, fluide et nerveux à la fois qui met en relation plusieurs genres et plusieurs cultures: quelques personnages qui apparaissent fugitivement (un couple avec un enfant en attente de greffe, un indonésien faisant partie de la filière des trafiquants) ne sont pas développés, laissant ainsi quelques trous dans la raquette.

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La vie de Bohème

Publié le par Rosalie210

Aki Kaurismäki (1992)

La vie de Bohème

"La vie de bohème" est l'adaptation toute personnelle par Aki KAURISMÄKI du livre "Scènes de la vie de bohème" de Henry Murger publié en 1851 dont la postérité est surtout due à la popularité de l'opéra de Puccini (ce qui explique sans doute que Aki Kaurismäki ait inséré dans son film une scène où les compagnes des artistes, Mimi et Musette vont à l'opéra, même si c'est pour y écouter du Mozart et faire dire à leurs homme que l'opéra est mort). On peut y ajouter également les allusions explicites à des poètes français ayant vécu ou célébré la vie de bohème (Baudelaire et Rimbaud en premier lieu).

Henry Murger disait que la bohème était impossible en dehors de Paris. Pourtant, il a bien fallu que Aki KAURISMÄKI délocalise son film en banlieue (plus précisément à Malakoff) afin de donner à son film l'esthétique des années cinquante qu'il affectionne particulièrement. Hommage à la France et aux cinéastes français qui l'ont inspiré (René CLAIR, Marcel CARNÉ, Jacques BECKER etc.) "La vie de bohème" est ainsi un étonnant mélange spatio-temporel (comme le sera vingt ans plus tard "Le Havre" (2011)) traitant de problématiques contemporaines à travers un filtre résolument nostalgique et réunissant un casting franco-finlandais dans lequel on distingue André WILMS et Evelyne DIDI que l'on retrouve tous deux dans "Le Havre" (2011). André WILMS dont c'était la première collaboration avec le cinéaste finlandais y interprète d'ailleurs le même personnage, Marcel Marx, un écrivain-philosophe désargenté qui se reconvertira ensuite dans le cirage de chaussures. Les thématiques de l'immigration et de la maladie sont communes au deux films (au travers de son ami peintre Rodolfo et sa compagne Mimi dans "La vie de bohème"). Autre acteur commun, Jean-Pierre LÉAUD qui joue le rôle d'un collectionneur (dans "Le Havre" il se fera délateur). L'humour absurde débité sur un ton pince-sans-rire est savoureux (le "C'est ma mère" dit par un Rodolfo albanais joué par l'acteur finlandais Matti PELLONPÄÄ devant son autoportrait vaut bien Marcel Marx se dépeignant en albinos africain dans "Le Havre") rehaussant un mélodrame résolument mélancolique et sans perspectives autre que la survie au jour le jour mais qui célèbre l'amitié, la solidarité et l'idéalisme un peu fou de ces artistes qui comme le chantait si bien Anne Sylvestre "passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté".

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