Le titre est un leurre et induit en erreur. S'il est bien question de secrets dans le film, ce n'est pas du tout ceux que l'on croit. D'ailleurs les premières séquences prennent le contrepied de l'ambiance des thrillers d'espionnage adaptés de John le Carré. L'image "pète" de couleurs, la musique est entraînante, le carnaval bat son plein. Mais en même temps, dès la première image, on comprend avec la première incarnation littérale d'une métaphore (d'autres suivront) "qu'il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark". "L'Agent secret" décrit avec brio l'écosystème de la dictature brésilienne des années 70, dictature certes révolue mais qui produit encore aujourd'hui des "douleurs fantômes" au niveau des membres qu'elle a amputé (autre incarnation métaphorique récurrente dans le film). Etat et élites industrielles du Sud qui collaborent par le biais d'un pacte de corruption pour contrôler et s'approprier les ressources et les forces vives du pays (en particulier sa matière grise) sont comparés à des requins. Parce qu'ils agissent en prédateurs, parce qu'ils opèrent sous la surface, parce qu'ils repèrent leurs cibles (les anomalies du système) à des kilomètres, parce qu'ils détectent leurs vibrations (les contacts avec leurs proches), parce que tels des éboueurs, il les éliminent en nettoyant toutes les traces de leur passage.
Mais, et c'est ce qui fait sa beauté et sa force, le film de Kleber MENDONCA FILHO ne se contente pas de raconter l'histoire d' Armando, un homme traqué et broyé par le système. Lorsque son jeune fils Fernando qui est obsédé par "Les Dents de la mer" (1975) (une brillante référence au contexte de l'époque d'autant qu'elle nourrit bien la métaphore) lui parle de ce qui fait la une des journaux: une jambe retrouvée dans la gueule d'un requin, son père évoque la possibilité de la recoudre. On comprend qu'il parle de réparer le corps social en lui rendant son intégrité et Fernando saura s'en souvenir. Même si le film décrit la lutte éternelle de David contre Goliath ou du pot de terre contre le pot de fer, il montre que les réseaux clandestins de résistance qui cachent Armando, aussi dérisoires soient-ils sont cruciaux pour conserver et transmettre la mémoire de ceux qu'il veut engloutir. Le fonctionnement de la dictature brésilienne fait en effet penser mais de façon souterraine au régime nazi et l'apparition fugace d'un allemand juif émigré (joué par Udo KIER) ne nous surprend guère. Sauf que les juifs de la dictature brésilienne, ce sont les nordestins coupables de s'être affranchi de l'esclavagisme des riches et de leur contester le monopole du savoir. L'industriel qui a fait dissoudre le département de recherche d'Armando ne refuse pas seulement son refus de mettre ses innovations au service de ses intérêts. Il ne tolère pas l'existence d'un homme issu d'une lignée pauvre qui a réussi. Lignée que l'Etat cherche lui aussi à effacer (Armando cherche autant les traces de sa mère qu'à échapper au sbires de l'industriel). La jeune fille qui transmet le fruit de ses propres recherches sur Armando à Fernando adulte (joués tous deux par Wagner MOURA qui a reçu un prix d'interprétation mérité à Cannes) en faisant allusion au fait que l'Etat cherche à reprendre le contrôle des archives, allusion transparente à l'époque Bolsonaro rappelle que le combat se poursuit bien après la mort et devient celui de la vérité face à l'amnésie ou au mensonge. Un combat des récits plus d'actualité que jamais.
Drôle de film, étrange et inégal. Fabuleuse atmosphère onirique, perfection plastique de la photographie et du décor de Livourne reconstitué dans les studios Cinecitta avec son entrelacs de ponts et de canaux et ses ruines d'après-guerre hantées par toute une faune de sans-abri, belle mise en scène mais au service d'une intrigue désuète. Je n'ai pas lu la nouvelle originale de Dostoïevski qui a également inspiré "Two Lovers" (2007) de James GRAY mais difficile d'adhérer à la foi exaltée de Natalia (et au jeu parfois outré de Maria SCHELL) envers le retour d'un homme de passage (Jean MARAIS, hiératique à souhait) dont le fantôme encombrant s'interpose pourtant constamment entre elle et Mario (Marcello MASTROIANNI), rendant leur histoire d'amour impossible et donnant à ce dernier le rôle peu enviable de celui qui tient la chandelle à une ombre. J'ai cependant préféré regarder le film du point de vue de Mario, un rêveur qui projette sur Natalia des sentiments violemment contradictoires (tantôt passionnément épris, tantôt la rejetant et la traitant de folle) sans parvenir pour autant à se consoler avec la prostituée (Clara CALAMAI) tant le retour à la réalité jette un froid. Le film raconte surtout l'errance nocturne de Mario et Natalia dans la ville à travers leurs chimères respectives qui finit par tourner en rond malgré quelques fulgurances, particulièrement lors de la scène féérique où tombe la neige ou celle de danse rock en rupture avec l'intemporalité du reste du film. Nuits Blanches est un improbable attelage de réalisme poétique à l'ancienne (on a beaucoup comparé "Nuits Blanches" aux films de Marcel CARNE des années 30) et de mouvements de caméra inspiré par le cinéma de Jean RENOIR, pape de la Nouvelle Vague dont Luchino VISCONTI fut l'assistant.
Arte diffuse en ce moment "Nuits Blanches" de Luchino Visconti. Je ne l'avais jamais vu, sauf à travers la vision passablement déformée qu'en donne Christophe Honoré dans "Marcello Mio" ou encore celle, autrement plus subtile qu'en donne Jacques Demy dans "Lola". "Nuits Blanches" est un film étrange, un huis-clos hors du temps pourtant traversé par les éclats de la réalité contemporaine de l'époque (des ruines de l'après-guerre à la scène de musique et de danse rock), un film international où deux des trois acteurs principaux (Maria Schell et Jean Marais) sont doublés en italien, un film lorgnant vers le réalisme poétique de Marcel Carné tout en utilisant des mouvements de caméra issu du cinéma de Jean Renoir (dont Visconti fut l'assistant). C'est surtout une splendeur esthétique contrastant avec une intrigue désuète tournant un peu en rond. La palette de jeu de Marcello Mastroianni allant du burlesque à la tragédie impressionne.
Il était temps d'écrire un avis argumenté sur ce chef d'oeuvre de Mike LEIGH qui a obtenu des dizaines de prix dans le monde dont le Lion d'Or et le prix d'interprétation féminine pour Imelda STAUNTON. Je l'avais déjà vu il y a une quinzaine d'années mais sa force de frappe m'a saisie à la gorge comme si je le découvrais pour la première fois.
"Vera Drake" est un film aussi poignant que déchirant. Il met en scène une femme simple et humble, non seulement sensible à la souffrance de son prochain mais qui agit à son niveau pour leur apporter de l'aide. C'est d'autant plus important que le contexte est rude. L'Angleterre de 1950 est encore en phase de reconstruction, souffre des pénuries dues à la guerre qui pèsent lourd sur les classes populaires et continue à panser ses plaies. Reg, le voisin accueilli par Vera est seul et démuni de tout: il va trouver chez elle un foyer chaleureux (l'acteur, Eddie MARSAN, profondément touchant, a d'ailleurs lui aussi obtenu un prix dans un second rôle). Le reste de la famille de Vera est en effet à l'unisson, chaleureux et solidaire à l'exception notable du fils quelque peu rigide et de la belle-soeur, Joyce, une pimbêche qui méprise la classe ouvrière à laquelle elle appartient pourtant, classe qu'elle rêve de quitter pour adopter le niveau de vie (et l'individualisme) de "l'american way of life".
L'aspect bouleversant du film résulte de la contradiction entre la profonde bonté de Vera et sa condamnation à deux ans 1/2 de prison, moins pour avoir mis en danger la vie d'une jeune fille que pour avoir violé la loi interdisant l'avortement. "Vera Drake" n'est pas le seul film qui dénonce une injustice à la fois légale et sociale mais en l'incarnant à travers un personnage aussi noble et altruiste que Vera, il la rend totalement insupportable. Mike LEIGH montre à travers le cas de la fille des employeurs de Vera (jouée par Sally HAWKINS) enceinte de son petit ami qui a abusé d'elle que femmes riches et femmes pauvres n'étaient pas logées à la même enseigne. Les premières pouvaient contourner la loi qui interdisait alors l'avortement avec l'aide complaisante (et grassement rémunérée) d'un psychiatre et se faire avorter en toute sécurité en clinique. Les secondes n'avaient que les faiseuses d'anges avec leurs méthodes artisanales et dangereuses. Contrairement à Lily qui rackette les filles pour les mettre en contact avec Vera, celle-ci ne demande rien et ne se rend pas compte que les moyens de fortune qu'elle utilise et qu'elle pense être plus doux que l'utilisation d'objets tranchants représente un danger tout aussi grand. Jusqu'au jour où elle est arrêtée parce que l'une des filles qu'elle a aidé a failli mourir. Vera est littéralement brisée, sa famille - qu'elle maintenait dans l'ignorance de ses activités - est foudroyée sur place. Imelda STAUNTON se fond dans ce personnage avec une justesse confondante au moins de nous faire entendre sa détresse sans les mots qui n'arrivent pas à sortir, ce besoin d'aider plus fort que la loi, plus fort même que la quiétude familiale.
Grand plaisir de retrouver Melvin BOOMER qui avait interprété Didier MORVILLE dans la mini-série "Le monde de demain" (2021) dans un rôle inattendu. Celui d'un étudiant en médecine issu d'un milieu défavorisé (sur le plan social comme familial) qui après avoir raté pour la deuxième fois le concours d'entrée se rabat sur la maïeutique c'est à dire la profession de sage-femme qu'il n'assume pas, du moins au début. Si nombre de films montrent des femmes s'imposant dans des métiers d'hommes (comme Clarice, agente du FBI dans "Le Silence des agneaux" (1989) ou Maggie dans "Million Dollar Baby") (2004), l'inverse est moins fréquent. Il y a bien sûr la référence, "Billy Elliot" (2000) mais "Sage-Homme" ne démérite pas. Certes, l'intrigue ne brille pas par son originalité (le bleu qui doit apprendre les ficelles du métier sous la houlette d'un mentor), néanmoins l'inversion des codes genrés est traité de façon plutôt fine et surtout on entre avec Léopold dans le quotidien d'une maternité, un milieu que l'on ne voit pas si souvent au cinéma. J'ai retrouvé des situations qui étaient abordées dans la série "Maternités" comme le deuil périnatal, les fausses couches ou l'hémorragie du post-partum. De même l'accouchement est montré frontalement, de même que le placenta (c'est la première fois que j'en vois un au cinéma!) Le duo Melvin BOOMER-Karin VIARD fonctionne très bien, le premier incarnant une masculinité qui finit au contact de ce milieu par laisser parler sa sensibilité alors que la deuxième est une "dure à cuire".
J'avais envie d'aller voir ce film lorsqu'il est sorti au cinéma mais les critiques plutôt tièdes m'en avaient dissuadée. Après l'avoir découvert en streaming, je ne regrette pas mon choix. Le film repose sur une intrigue trop ténue qui traîne en longueur et des personnages inconsistants à l'exception de celui de Soo-ha joué par Bella KIM qui se cherche, en proie à une crise existentielle, perdue entre deux identités. Hélas, si la Corée est sublimement filmée et explorée (la cuisine, les coutumes, les paysages, la DMZ etc.), la France n'est représentée que par le dessinateur joué par Roschdy ZEM. Un personnage froid, distant, rude, monolithique, hermétique dont on se demande bien pourquoi il va se perdre à l'autre bout du monde si c'est pour être aussi fermé qu'une huître. On se dit qu'il aurait tout aussi bien pu rester dans sa forêt normande, le résultat aurait été le même. Surtout que si c'est pour y trouver l'inspiration, on ne pourra pas juger du résultat étant donné qu'on en apprend peu sur son oeuvre sinon qu'elle ne parle que de lui-même. Bref il semble n'être là que pour servir de support aux fantasmes de Soo-ha qui le voit à la fois comme un substitut du géniteur français qu'elle n'a pas connu et comme un potentiel amant avec lequel elle reproduirait l'histoire de sa mère. Aucune de ces deux facettes n'est crédible au vu de l'âge et du comportement de rustre de l'homme qui refuse toute forme d'intimité avec elle, notamment culinaire (la cuisine exprime mieux que les mots les sentiments et liens entre personnages dans le film). Enfin les séquences animées censées représenter les états d'âme de Soo-ha sont tellement répétitives et autocentrées qu'elles en perdent tout intérêt. Très décevant.
Deuxième film de l'année et deuxième dispositif de rimes visuelles et sonores destinées à tisser des liens étroits entre des personnages séparés non par la distance mais par le temps. "Les échos du passé" est une fresque se déroulant sur un siècle dans la même ferme allemande. On y perçoit l'écho de la grande guerre, de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide, la ferme étant située au bord d'une rivière marquant la frontière entre RFA et RDA, la présence d'une Trabant suffisant à comprendre qu'on est en RDA. Autre fil rouge, le point de vue, exclusivement féminin. Le récit alterne aléatoirement entre quatre filles, Alma (pour le début du XX° siècle), Erika (pour la seconde guerre mondiale), Angelica (pour la fin des années 60) et Lenka pour la période contemporaine. Toutes ont un point commun: elles sont confrontées, directement ou indirectement à la violence masculine (le symbole des anguilles me paraît assez clair). Alma qui est encore petite, observe les ravages du patriarcat sur sa grande soeur Lia et sur son grand frère Fritz. Erika (vraisemblablement la fille d'Alma) est battue par son père. Angelica (la fille d'Erika) subit l'inceste de son oncle. Quant à Lenka, elle est l'objet des regards prédateurs d'un ami de ses parents. Mais surtout, le film suggère qu'elle porte la souffrance muette de ses ancêtres, emmagasinée dans les murs de la ferme comme une sorte de "douleur fantôme". Car il est beaucoup question de fantômes dans le film. Le fantôme de la jambe perdue de Fritz, grand frère d'Alma et oncle d'Erika. Celui de la soeur d'Erika, noyée dans la rivière avec d'autres femmes pour échapper à l'armée rouge. Celui de la soeur aînée d'Alma, Lia qui s'est donnée la mort en chutant du haut d'une meule de foin mais dont le cadavre a fait l'objet d'une mise en scène macabre pour les besoins d'une photo de famille. Celui de Angelica qui contrairement à Lia est parvenue à s'échapper de cette photo. Nelly, la petite soeur de l'amie de Lenka devient l'éponge absorbante de tous ces traumatismes familiaux qu'elle se met à reproduire comme si Lenka l'avait contaminée.
"Les échos du passé" se distingue par un travail de recherche formelle remarquable pour créer des ponts entre ces femmes en privilégiant la sensorialité sur l'explicatif. Mais c'est aussi un film radical, éprouvant, plombant, morbide, aride, austère, parfois abscons à ne pas mettre entre toutes les mains (un certain nombre de spectateurs ont quitté la salle en cours de projection).
"Le joueur d'échecs" est l'une des plus célèbres nouvelles écrite par Stefan Zweig. C'est aussi l'une de ses dernières oeuvres, écrite quelques mois avant son suicide à Petropolis au Brésil. Ce contexte se reflète dans le livre qui évoque la résistance d'un homme à la torture psychologique exercée sur lui par la gestapo. Enfermé dans un isolement total dans un dénuement absolu, sans personne à qui parler ni aucune notion du temps (conditions proches de celles vécues par Edmond Dantès dans "Le Comte de Monte-Cristo"), Monsieur B. échappe de justesse à la folie grâce à un manuel d'échecs qu'il réussit à voler et qui lui permet de remplir son esprit. Néanmoins il ressort profondément marqué de cette expérience traumatique.
Le film de Philipp STOLZL s'éloigne sensiblement du livre en ce qu'il créé un labyrinthe mental dans lequel le spectateur ne sait plus dans quelle dimension il se trouve. Les frontières entre rêve et réalité sont tellement brouillées que le voyage en bateau semble n'être qu'une hallucination de Joseph Bartok (le monsieur B. du livre). De même, on doute de plus en plus de l'existence de sa femme (personnage ajouté dans le film). Elle apparaît avec lui sur le bateau puis au cours du récit on découvre que Bartok est monté seul à bord. Elle réapparaît finalement à la fin sous les traits de l'infirmière d'un asile dans lequel Bartok est enfermé, suggérant qu'il n'a jamais pris de bateau pour New-York mais qu'il n'a quitté un enfermement que pour rentrer dans un autre. Rétrospectivement, il paraît logique que sa femme soit une hallucination car elle n'a pas changé d'un iota entre les scènes se situant avant l'Anschluss et celles du bateau alors que Bartok n'est plus le même homme. Et ce n'est pas une question de présence ou d'absence de moustache: l'homme est physiquement et psychiquement détruit par ce qui est décrit comme un interminable calvaire où la maltraitance physique et psychique ne cesse de s'accentuer. De ce point de vue, le film est très efficace mais en ajoutant le personnage de cette femme dont le souvenir hante Bartok et en minorant le rôle des échecs dans sa résistance, il donne au récit une tournure et un final plus convenu, sentimental voire mélodramatique là où le récit d'origine repoussait les limites des capacités de résilience de l'homme jusqu'à le dépouiller de son humanité. Une réflexion philosophique sur la destruction de la civilisation humaniste européenne là où le film en reste à une simple tragédie individuelle.
J'ai aimé ce nouveau poème cinématographique tout en finesse réalisé par Jim JARMUSCH dont le niveau de maîtrise est bien supérieur au film à sketches inégal qu'il avait réalisé 35 ans auparavant, "Night on earth" (1991). Cela tient à l'équilibre entre les trois séquences et au jeu des ressemblances et des différences entre elles, les ressemblances surtout car les différences sont minimes et surtout géographiques: une maison isolée dans le New Jersey, une autre à Dublin, un appartement et un garde-meuble à Paris. Comme dans "Night on earth" (1991), "The Limits of control" (2009) ou "Only lovers left alive" (2013), on retrouve le goût de Jim JARMUSCH pour les castings cosmopolites et les lieux de tournage internationaux. Les liens entre les séquences sautent aux yeux en revanche tant ils sont nombreux. Dans les trois cas, une fratrie à la composition variable mais toujours formé d'une paire vient rendre visite, toujours en voiture à leur(s) parent(s) âgé(s), toujours par obligation. Jim JARMUSCH montre dans les trois configurations les difficultés de communication qui résultent du fossé générationnel mais aussi de l'absence d'intimité ("on ne choisit pas sa famille"). Il filme donc surtout le "creux" de ces relations, les non-dits, la gêne, le silence voire carrément le vide. Par contraste, il créé des liens sous la forme de leitmotiv qui reviennent de segment en segment comme la gémellité, le toast à l'eau ou au thé (s'agit-il d'un vrai toast?), les photos d'enfance encadrées ou disposées à terre, la montre rolex (symbole du temps qui s'écoule interminablement mais aussi des faux-semblants), l'expression "Bob's your uncle" qui signifie "c'est aussi simple que ça" alors que le film montre le contraire. Il montre aussi comment le parent ou l'enfant ruse pour ne pas avoir à demander directement de l'argent aux siens ou pour tenter de fuir le silence pesant ou pour combler le vide ou pour éviter de parler des vrais sujets. A ce jeu, c'est la fin du premier segment qui est la plus surprenante avec Tom WAITS mais dans un autre genre, celui de Charlotte RAMPLING est tout aussi ingénieuse pour offrir à ses enfants une sorte de mise en scène soigneusement étudiée avec une maison transformée en décor dans lequel chaque objet vient faire écran. Ca pourrait être juste triste mais de nombreuses touches d'humour viennent adoucir le tableau ainsi qu'une certaine sérénité planante émanant de l'environnement: Jim JARMUSCH s'avère aussi doué pour filmer la zénitude d'un lac en pleine nature que les rues de Paris (ce qui est plus surprenant). On retrouve des habitués du cinéaste comme Adam DRIVER et Tom WAITS et des nouveaux comme Charlotte RAMPLING ou Vicky KRIEPS. La dernière histoire n'est pas portée par des stars et est peut-être un ton en dessous des autres (c'est la seule qui m'a fait légèrement décrocher) mais elle possède son petit cadeau-surprise: un caméo de Francoise LEBRUN.
"Ô petit gars, prend garde à toi, sois courageux, tu connaîtras, mille tempêtes, mille naufrages, avant d'atteindre ton rivage": cet extrait du générique en VF de la série "L'île au trésor" réalisée par Osamu DEZAKI m'est revenu en mémoire tant John Mohune et Jim Hawkins sont des figures emblématiques du récit d'apprentissage et d'aventures. Deux orphelins innocents plongés dans un monde corrompu, sombre et violent qui se trouvent un mentor et un père de substitution auprès d'une figure charismatique de hors-la-loi. La quête d'un trésor caché vient parachever les similitudes entre deux oeuvres qui brouillent les frontières entre le bien et le mal. C'est d'autant plus vrai dans "Les contrebandiers de Moonfleet" qu'il n'y a aucun adulte positif. Cela vaut aussi bien pour la haute société incarnée par le couple de nobles décadents joués par George SANDERS et Joan GREENWOOD que pour les représentants de l'autorité avec Maskew (John HOYT), la justice officielle étant souvent la bête noire de Fritz LANG ou encore les contrebandiers totalement immoraux qui accompagnent Jeremy Fox (Stewart GRANGER). Ce dernier, "l'élu" de John désigné par sa mère ne peut pas être totalement mauvais. Mais c'est un homme trouble, ambigu menant une double vie d'aristocrate débauché le jour et chef des contrebandiers la nuit (non, ce n'est ni Bruce Wayne, ni Peter Parker!). De fait, sa mélancolie transparaît dès la lecture de la lettre de la mère de John. Plus tard on découvre qu'il conserve dans son dos les cicatrices de l'attaque qu'il a subi lorsque les parents de la mère de John ont lâché les chiens sur lui (la hantise du lynchage qui hante toute la filmographie de Fritz LANG). On comprend que son apparence lui a permis d'infiltrer la noblesse et de prendre une revanche sociale sur ceux qui l'ont humilié. John Mohune par son innocence et sa foi en lui devient un miroir à travers lequel Fox peut se racheter une virginité mais chez Fritz LANG cela passe par son sacrifice. "Le contrebandiers de Moonfleet" est ainsi un récit d'aventures en couleur infiltré par les codes du film noir: brouillard, nuit, cauchemars, cadres oppressants qui écrasent les personnages, héros ambivalent et désabusé hanté par son passé, mal qui s'infiltre partout et issue fatale.
Documentaire tout à fait dispensable sur Romy SCHNEIDER et sa mère, Magda SCHNEIDER. On n'apprend rien de plus que ce que l'on sait déjà: Magda, vedette des années 30 délaisse sa fille élevée dans un internat. Puis lorsqu'elle atteint l'adolescence, elle la fait tourner dans des "viennoiseries" à ses côtés avec un tel succès qu'il éclipse le sien. Du moins jusqu'à ce que Romy en quête d'émancipation rencontre Alain DELON et parte avec lui pour la France. Dans ce nouveau pays, elle rompt symboliquement avec le style désuet de sa mère en se faisant relooker par Coco CHANEL et monte sur les planches sous la direction de Luchino VISCONTI, rencontré par l'intermédiaire de Alain DELON avant de tourner un premier film sous sa direction "Boccace 70" (1961). Le documentaire en revanche passe trop rapidement sur la traversée du désert qui a suivi jusqu'à "La Piscine" (1968) en se contentant d'évoquer les événements de sa vie privée (mariage, naissance etc.) Surtout, il minimise les accointances de Magda avec le nazisme comme elle l'a d'ailleurs fait elle-même toute sa vie, préférant charger le beau-père de Romy (un personnage sombre mais moins pour ses relations envers les nazis que pour ses abus envers Romy). Le film ne souligne pas assez combien la proximité géographique et la fréquentation du Berghof a favorisé la carrière de Magda (que Romy soupçonnait d'avoir eu une liaison avec Hitler), combien ses films servaient la propagande du régime (un échange de bons et loyaux services) alors que d'autres stars des années 30 choisissaient l'exil (comme Marlene DIETRICH). Par conséquent, le documentaire minimise aussi le fardeau écrasant que Romy a dû porter, évoquant trop brièvement ses rôles de victime du nazisme, son premier mariage avec un homme qui était non seulement juif mais aussi survivant de la Shoah et le choix du prénom de son fils (mais pas celui de sa fille tout aussi connoté, Sarah accolé à un Magdalena qui sonnait comme une sorte de purification du prénom maternel). Bref il aurait fallu considérablement plus approfondir cette relation complexe à l'arrière-plan tragique que ne le fait ce documentaire certes bien fourni en archives mais à la tonalité trop people.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)