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L'Agent secret (O Agente Secreto)

Publié le par Rosalie210

Kleber Mendonça Filho (2025)

L'Agent secret (O Agente Secreto)

Le titre est un leurre et induit en erreur. S'il est bien question de secrets dans le film, ce n'est pas du tout ceux que l'on croit. D'ailleurs les premières séquences prennent le contrepied de l'ambiance des thrillers d'espionnage adaptés de John le Carré. L'image "pète" de couleurs, la musique est entraînante, le carnaval bat son plein. Mais en même temps, dès la première image, on comprend avec la première incarnation littérale d'une métaphore (d'autres suivront) "qu'il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark". "L'Agent secret" décrit avec brio l'écosystème de la dictature brésilienne des années 70, dictature certes révolue mais qui produit encore aujourd'hui des "douleurs fantômes" au niveau des membres qu'elle a amputé (autre incarnation métaphorique récurrente dans le film). Etat et élites industrielles du Sud qui collaborent par le biais d'un pacte de corruption pour contrôler et s'approprier les ressources et les forces vives du pays (en particulier sa matière grise) sont comparés à des requins. Parce qu'ils agissent en prédateurs, parce qu'ils opèrent sous la surface, parce qu'ils repèrent leurs cibles (les anomalies du système) à des kilomètres, parce qu'ils détectent leurs vibrations (les contacts avec leurs proches), parce que tels des éboueurs, il les éliminent en nettoyant toutes les traces de leur passage.

Mais, et c'est ce qui fait sa beauté et sa force, le film de Kleber MENDONCA FILHO ne se contente pas de raconter l'histoire d' Armando, un homme traqué et broyé par le système. Lorsque son jeune fils Fernando qui est obsédé par "Les Dents de la mer" (1975) (une brillante référence au contexte de l'époque d'autant qu'elle nourrit bien la métaphore) lui parle de ce qui fait la une des journaux: une jambe retrouvée dans la gueule d'un requin, son père évoque la possibilité de la recoudre. On comprend qu'il parle de réparer le corps social en lui rendant son intégrité et Fernando saura s'en souvenir. Même si le film décrit la lutte éternelle de David contre Goliath ou du pot de terre contre le pot de fer, il montre que les réseaux clandestins de résistance qui cachent Armando, aussi dérisoires soient-ils sont cruciaux pour conserver et transmettre la mémoire de ceux qu'il veut engloutir. Le fonctionnement de la dictature brésilienne fait en effet penser mais de façon souterraine au régime nazi et l'apparition fugace d'un allemand juif émigré (joué par Udo KIER) ne nous surprend guère. Sauf que les juifs de la dictature brésilienne, ce sont les nordestins coupables de s'être affranchi de l'esclavagisme des riches et de leur contester le monopole du savoir. L'industriel qui a fait dissoudre le département de recherche d'Armando ne refuse pas seulement son refus de mettre ses innovations au service de ses intérêts. Il ne tolère pas l'existence d'un homme issu d'une lignée pauvre qui a réussi. Lignée que l'Etat cherche lui aussi à effacer (Armando cherche autant les traces de sa mère qu'à échapper au sbires de l'industriel). La jeune fille qui transmet le fruit de ses propres recherches sur Armando à Fernando adulte (joués tous deux par Wagner MOURA qui a reçu un prix d'interprétation mérité à Cannes) en faisant allusion au fait que l'Etat cherche à reprendre le contrôle des archives, allusion transparente à l'époque Bolsonaro rappelle que le combat se poursuit bien après la mort et devient celui de la vérité face à l'amnésie ou au mensonge. Un combat des récits plus d'actualité que jamais.

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