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La Dérive

Publié le par Rosalie210

Paula Delsol (1964)

La Dérive

Avant d'aller voir hier "La Dérive" à la Cinémathèque, je n'avais jamais entendu parler de Paule DELSOL (qui d'ailleurs s'est fait créditer sous le prénom de Paula Delsol). Mais l'histoire de son exhumation des limbes par l'universitaire Aurore Renaut qui a fait des recherches réunies dans un livre et est venu présenter le film, récemment restauré et projeté en 2026 au festival de Cannes dans la section "Cannes Classics" est hélas, tristement banale. Titiou Lecoq dans son livre "Pourquoi l'histoire a effacé les femmes" analysait le processus implacable par lequel les oeuvres des artistes féminines, même ayant du succès de leur vivant étaient ensuite privées de postérité et tombaient dans l'oubli. Le problème, c'est que cette mémoire sélective altère complètement notre connaissance du passé. Il y a quelques années, la redécouverte de Alice GUY a changé notre regard sur l'histoire du cinéma premier en France. Paule DELSOL féminise un peu plus le mouvement de la nouvelle vague que l'on croyait être l'apanage quasi-exclusif du sexe masculin, Agnes VARDA ayant été maintenue longtemps à la marge du mouvement sous le titre peu flatteur de "grand-mère de la nouvelle vague".

Réalisé entre 1961 et 1962 et sorti en 1964, "La Dérive" frappe par ses ressemblances avec d'autres oeuvres phare de la nouvelle vague et plus largement, du cinéma du vagabondage au féminin. On découvre que Paule DELSOL était proche de Francois TRUFFAUT pour qui elle était scripte sur "Les Mistons" (1958) et avec lequel elle a entretenu une correspondance sur la durée. Il l'a épaulée pour la réalisation de son premier long-métrage qu'il comparait aux premières oeuvres de Ingmar BERGMAN du genre "Monika" (1953). Impossible de ne pas penser à "Les Quatre cents coups" (1959) lorsqu'on voit Jacquie courir éperdument sur la plage. Impossible également de ne pas faire le rapprochement avec les plus grands films de Agnes VARDA, que ce soit "Cleo de 5 a 7" (1961) ou "Sans toit ni loi" (1985) ainsi que son tout premier film tourné à Sète "La Pointe courte" (1954). Celui de Paule DELSOL se déroule pour l'essentiel en Camargue et nous offre quelques séquences documentaires prises sur le vif à couper le souffle, que ce soit la féria de Nîmes dans laquelle la valise de Jacquie s'ouvre ou encore les dunes de l'immense plage de l'Espiguette dans laquelle sa voiture s'embourbe. Jacquie, comme Mona ou "Wanda" (1970) rejette violemment le mode de vie conformiste que la société réserve aux femmes de son époque (incarné par sa soeur, la mère jouée par Paulette DUBOST étant dans un entre-deux). Mais son drame personnel est qu'elle reste dépendante financièrement et affectivement du sexe masculin. On la voit donc passer d'homme en homme, certains comme le musicien bohème avec lequel elle démarre son périple ou le déserteur de la guerre d'Algérie qu'elle rencontre sur la plage (encore une signature de la nouvelle vague!) étant du genre fuyants et les autres, plus bourgeois "l'achetant" pour décorer leur château ou leur villa aux côtés de concurrentes. Jacquie est donc condamnée à errer et ce d'autant plus qu'une opération l'a rendue stérile.

Jugé "immoral" à l'époque, le film fut interdit à sa sortie aux moins de 18 ans ce qui explique en partie son oubli par la suite. Heureusement, une ressortie nationale est prévue en janvier 2027 grâce au distributeur Les Acacias ainsi qu'une réédition en DVD (il avait été édité une première fois en 2007 par Doriane films). Croisons maintenant les doigts pour que le deuxième long-métrage de Paule DELSOL, "Ben et Benedict" (1976) avec Francoise LEBRUN (la star décidément des grands films invisibles!) connaisse bientôt la même réhabilitation.

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Félicité

Publié le par Rosalie210

Christine Pascal (1978)

Félicité

"Félicité", le premier film réalisé par Christine PASCAL ressemble à une auto-analyse. Il en ressort un film sombre et torturé dans lequel réalité, fantasmes et souvenirs se mélangent allègrement. On ne peut évidemment pas occulter le fait que le film est hanté par le suicide qui a plané sur toute la vie de Christine PASCAL avant qu'elle ne se donne la mort en 1996. Le catalyseur de cette plongée dans les abysses est pourtant d'une grand banalité: une sortie en couple au cinéma durant laquelle Vincent, le petit ami de Félicité propose à l'ouvreuse qu'il semble connaître de prendre un verre après le film. Félicité pète alors les plombs et s'enfuit chez elle pour noyer son chagrin dans l'alcool et une consommation compulsive de tabac. Au cours de cette nuit, elle repense beaucoup au dressage subi enfant (une image la montre littéralement attachée au mur à une laisse comme un chien) et aux traumatismes que ses parents lui ont infligé. Les manchettes et le gant qu'elle devait porter la nuit pour ne pas se gratter, sucer son pouce ou se masturber (thème que l'on retrouve dans le film de Claude MILLER "La Meilleure facon de marcher" (1976) dans lequel elle joue). La vision traumatique du corps nu de son père mourant et avant cela, l'association entre l'acte d'uriner et le sexe masculin. Les propos désobligeants de sa mère sur son corps soi-disant trop gros et ensuite ses tentatives vaines pour la sortir de l'anorexie. Les propos paternalistes et condescendants du médecin qu'elle vient consulter plus tard et qui prend le relai des parents pour maintenir son corps sous contrôle social et l'empêcher de le connaître et de se l'approprier. Les instruments médicaux (en particulier gynécologiques) montrés comme des instruments de torture aux mains là encore de la gent masculine sur un corps de femme dépossédée d'elle-même. Christine PASCAL va jusqu'à rejouer d'une manière glaçante "la belle au bois dormant" dans une chambre d'hôtel où elle se laisse prendre totalement inerte comme une morte dans une mise en scène qui nous renvoie aujourd'hui à Gisèle Pélicot. Le décalage entre l'indifférence de Vincent qui s'est payé une aventure d'un soir et n'a qu'une envie de retour au bercail, dormir et Félicité dont le coeur saigne et qui le presse de questions sur son expérience sexuelle avec sa "rivale" est le clou final dans le cercueil.

Des questions intéressantes donc mais ne nous voilons pas la face: le film est claustrophobique, malaisant, narcissique, impudique et peut laisser rapidement le spectateur au bord du chemin.

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As Besta (As Bestis)

Publié le par Rosalie210

Rodrigo Sorogoyen (2022)

As Besta (As Bestis)

Si je n'ai pas vu "As Bestas" au cinéma puis ensuite lorsqu'il a été disponible sur les plateformes, c'est parce que je me suis dit en voyant la bande-annonce que je n'allais pas supporter cette montée en tension. Et effectivement, j'ai été obligé d'arrêter mon visionnage au bout de 3/4 d'heure pour "sauter" directement à la dernière partie (dont j'avais déjà vu des extraits) afin de "neutraliser" le morceau le plus violent que j'ai regardé en dernier. Cette manière de digérer le film fait particulièrement bien ressortir les deux manières d'habiter le monde du couple de néo-ruraux qui vient s'installer dans un hameau galicien: celle d'Antoine (Denis MENOCHET) et celle de Olga (Marina FOIS). Antoine choisit d'entrer en guerre avec ses voisins hostiles: il filme leurs agissements, il les confronte, il les menace, il les agresse. Olga qui se tient en retrait désapprouve clairement les méthodes de son mari, notamment le fait d'utiliser une caméra. D'ailleurs celle-ci s'avèrera inutile, aussi bien comme rempart face à la violence que comme documentation de preuves. Néanmoins, elle n'existe que dans l'ombre de son mari qui joue le rôle de paratonnerre. Lorsque Olga se retrouve seule, le film bascule dans une autre vision du monde. Elle décide de rester au grand dam de sa fille qui ne la comprend pas, de continuer à développer la ferme comme si Antoine était toujours à ses côtés et de le rechercher inlassablement. Elle refuse aussi bien la fuite que l'attaque ce qui désarme ses voisins. De même, elle collabore activement avec la police sans jamais leur faire le moindre reproche. Elle décide juste d'imposer sa présence et d'affirmer tranquillement ses droits, sans baisser les yeux et sans jamais élever la voix. Face à cette colonne vertébrale, ce sont les autres qui plient: la fille qui la regarde médusée se faire respecter dans un monde d'hommes frustes et les voisins en sursis impuissants à l'empêcher à dire à leur mère avec une grande économie de mots "nous sommes désormais seules, je suis là si vous avez besoin". Dans cette histoire âpre tirée de faits réels, il n'y a ni bons, ni méchants. On est typiquement chez Jean RENOIR où "chacun a ses raisons". Les frères Anta qui n'ont jamais quitté leur bled sont des brutes mais ils se prennent de plein fouet la violence de classe que le couple d'Antoine et d'Olga charrient avec eux sous couvert de principes écologistes. Le conflit d'usage typique des anciens ruraux et des néo ruraux prend une tournure dramatique quand il est question d'installer des éoliennes. Pour les premiers, c'est l'occasion de s'arracher à la misère et de choisir enfin son destin en partant en ville. Pour les seconds qui ont choisi de quitter la ville pour la campagne, c'est une source de pollution visuelle et sonore. Le film est donc une brillantissime réflexion sur la violence, digne d'une tragédie grecque dans laquelle c'est l'impossibilité de se comprendre qui fait naître la tragédie. Mais c'est cette tragédie qui retire à Olga son origine étrangère: la veuve brisée mais digne se fond dans le même quotidien de solitude, de labeur et de boue que les galiciens pauvres, pieux et rugueux de la région, par ailleurs magnifiquement filmée.

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L'Etre aimé (El ser querido)

Publié le par Rosalie210

Rodrigo Sorogoyen (2026)

L'Etre aimé (El ser querido)

C'est le premier film de Rodrigo SOROGOYEN que je vois. Sans être emballée par le sujet du père démiurge face à sa fille qui n'est "rien" sans lui et subit sa tyrannie ni par certains personnages inutiles comme celui de Marina FOIS,  j'ai trouvé la forme intéressante. Pas les plans en noir et blanc qui m'ont semblé être de la pure coquetterie, mais tous les dispositifs qui font monter la pression. D'abord l'ouverture dans laquelle père et fille qui ne se sont pas vus depuis 13 ans se retrouvent autour d'un déjeuner, faite de gros plans en champs et contre-champs. Elle est construite comme une prise unique, longue, intense et immersive et laisse le champ libre d'abord à la gêne et l'émotion, puis au projet de film commun avant que la tension ne monte autour d'un moment du passé lié au cinéma dont père et fille n'ont pas gardé du tout le même souvenir. Cela est de mauvais augure pour la suite. Et cette suite, c'est le tournage d'une scène du film dans laquelle des généraux et une famille de colons vivant au Sahara occidental déjeunent ensemble. Très vite, la situation dégénère. Esteban (Javier BARDEM) vitupère sur ses acteurs qui ne mangent pas avec assez s'appétit, qui rient et se déconcentrent avant de s'acharner sur Emilia (Victoria LUENGO) jusqu'à provoquer la rupture d'avec sa chef-opératrice. Cette rupture donne lieu encore une fois à une scène tendue dans une chambre d'hôtel où on a peur qu'il ne s'en prenne physiquement à la cheffe-opératrice. La scène finale autour d'un sandwich ne cherche pas à dissiper le malaise. Elle montre juste deux douleurs qui ne peuvent pas être apaisées, sans hiérarchie aucune cette fois. Et puis tout redevient comme avant: le père se volatilise de nouveau, la fille retrouve sa colocation et son boulot de serveuse. Le film ne s'appelle pas pour rien "Désert".

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Marty

Publié le par Rosalie210

Delbert Mann (1955)

Marty

J'ai eu un double choc en regardant ce film. Le premier, c'est de voir Ernest BORGNINE dans un rôle principal à contre-emploi. Que ce soit dans le film noir ou dans le western, il a toujours été utilisé comme second rôle et crapule de service parce qu'il avait "la tête de l'emploi". Le second, c'est quand j'ai recherché dans ma tête quel était le dernier acteur que j'avais vu dans un contre-emploi qui m'avait fait un tel choc. Et je suis tombée sur Jean YANNE dans "Le Boucher" (1970). Alors je me suis dit que ce n'était peut-être pas tout à fait un hasard si Stephane AUDRAN jouait le rôle d'une institutrice solitaire. Parce que Marty est lui aussi boucher, lui aussi célibataire endurci et rencontre lors d'un bal Clara, une professeure de sciences exclue tout comme lui du marché matrimonial.

Là où les deux films divergent cependant, c'est que si la communauté joue un rôle important chez Claude CHABROL vis à vis du qu'en-dira-t-on, ce sont surtout les pulsions sombres de l'être humain qui l'intéressent alors que le film de Delbert MANN est une passionnante étude de moeurs. La rencontre avec Clara agit comme le révélateur chimique de l'hypocrisie du petit milieu italo-américain du Bronx dans lequel vit Marty. Avant cette rencontre, Marty fait l'objet de pressions sociales et familiales parce qu'à 34 ans, son célibat est perçu comme une anomalie. Ces pressions conjuguées à ses complexes (il se perçoit comme laid et repoussant) et à l'humiliation de précédents rejets l'enferment dans une spirale de défaitisme. Arrive alors la scène de bal et de rencontre où à la faveur d'un concours de circonstances, il découvre son alter ego féminin. Il est d'ailleurs probable que Robert ZEMECKIS pensait à ce film quand il a décidé de marier Doc à une Clara institutrice et passionnée de sciences dans "Retour vers le futur III" (1990)*. Marty s'extrait en effet de son milieu pour vivre ce moment rare où un autre être vibre à la même fréquence que lui dans une succession de scènes où le temps est comme suspendu. Mais celui-ci le rattrape et tombe le masque en ignorant sa fiancée puis en la dénigrant. On découvre alors des motivations cachées peu reluisantes: peur de la solitude, préjugés, conformisme. Clara est jugée trop vieille (elle a 29 ans), trop intello, trop exogame (elle n'est pas italienne). L'émancipation de Marty n'en est que plus belle. En tant qu'étude de moeurs sociologique "Marty" est un jalon qui mènera aux thèses que développe Virginie Despente dans "King Kong Théorie" sur le marché de l'amour et son fonctionnement comme une structure de pouvoir, d'exclusion et de standardisation. En sortir comme le font Marty et Clara, c'est aussi sortir de la valorisation par le regard de l'autre, accepter de ne pas être un homme ou une femme "conformes" aux attentes de la société et s'extraire de sa violence symbolique.

* Et aussi, peut-être inconsciemment a-t-il également inspiré Agnès Jaoui pour "Le Goût des autres" où l'on voit aussi un homme s'extraire de son milieu pour l'amour d'une actrice qui est aussi sa prof d'anglais et qui s'appelle encore une fois Clara.

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Péché Mortel (Leave Her to Heaven)

Publié le par Rosalie210

John M. Stahl (1945)

Péché Mortel (Leave Her to Heaven)

Un film noir explosant de couleurs, un visage d'ange dissimulant un coeur de démon, le paradis et la chute réunis en un même plan: "Péché mortel" est le film de tous les contrastes avec son esthétique de mélodrame flamboyant mais son intrigue virant au thriller psychologique au fur et à mesure que la névrose de l'héroïne se déploie et dévore tout sur son passage. L'amour s'y avère être un désir de possession vénéneux et au final mortel. Gene TIERNEY y déploie son immense pouvoir de fascination, celui-là même qu'un an plus tôt elle exerçait dans "Laura" (1944) mais cette fois, derrière l'image glamour se cache une psychopathe au visage de cire et aux yeux revolver. Bien avant que sa pathologie ne devienne criminelle, sa haine de l'altérité et de la vie s'exprime avec force dans son visage fermé et son attitude raide face à la convivialité du cercle familial et amical réuni par son mari. Celui-ci est un faible (joué d'ailleurs par un acteur inconsistant, Cornel WILDE), incapable de prendre la mesure de la folie de celle qu'il a épousé. La jalousie monstrueuse d'Ellen qui prend sa source dans la relation oedipienne avec son père défunt qu'elle reproduit sur son époux (dont elle ne cesse au début du film de souligner combien il le lui rappelle) aboutit à des scènes chocs qui aujourd'hui encore font leur effet: celle du lac, celle de l'escalier et enfin celle où elle provoque sa propre mort pour parachever son oeuvre de terre brûlée, maintenant jusqu'au bout sa main agrippée à celle de son mari comme pour l'entraîner avec elle en enfer.

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Etty

Publié le par Rosalie210

Hagai Levi (2026)

Etty

Une critique uniformément dithyrambique comme celle qui entoure la sortie de "Etty" est un signal d'alerte alarmant. Aucun ne pointe en effet le problème fondamental de cette série: celui de la décontextualisation c'est à dire d'absence de dimension tragique sans laquelle le parcours spirituel de Etty n'a aucun sens. Il était tout à fait possible de refuser la reconstitution historique et de lui préférer la dystopie uchronique comme dans "Les Fils de l'homme" (2006) pour rendre Etty Hillesum et son bouleversant journal plus proche de nous. Mais il aurait fallu alors faire un vrai travail de construction d'univers, lisible et cohérent. Seulement voilà, les mécanismes du fascisme et la machine de guerre nazie n'intéressent pas Hagai LEVI, pas plus que la persécution des juifs hollandais. Ce qui l'intéresse c'est le huis-clos psychanalytique et la névrose bourgeoise. Les premiers épisodes se résument presque entièrement à des gros plans du visage d'Etty en intérieur ou en extérieur roulant sur son vélo pendant que l'arrière-plan n'est qu'un bruit de fond. Ce qui occupe le centre du récit, ce n'est pas la guerre, la faim, le froid ou la violence, c'est le désir que lui inspire son chiropracteur. A partir de l'épisode 3, on entre enfin dans le vif du sujet mais on ne voit du nazisme que la "persécution administrative". Les bourreaux restent des éléments polis de fond d'écran et les victimes se plient aux ordres en faisant tout aussi poliment la queue. Le tout sur des images de la ville d'Amsterdam d'aujourd'hui, parfaitement sûre, propre, pimpante et fonctionnelle. Les gens flânent, les Thalys passent au loin mais on nous parle de "guerre", de "couvre-feu", de "camp", de "déportation". On voit des étoiles jaunes sur un tissu mais jamais sur les personnes elles-mêmes et c'est "au flair" que les juifs se font repérer (notons le mauvais goût de cette idée). L'acte de la tonte comme entreprise de deshumanisation collective est transformé en mesure individuelle volontaire de prophylaxie préventive contre les poux du camp et on le fait faire dans un salon de coiffure du XXI° siècle. Etc. etc. Sous couvert de modernité, on nous sert une vision très lisse où le fascisme n'est plus un système de terreur et d'anéantissement mais une série de restrictions administratives que seul le jeu des acteurs tente de dramatiser un peu. Etty est ainsi dépouillée de toute sa grandeur. Elle apparaît comme une privilégiée égocentrique à qui ses amants ou ex-amants offrent des passe-droit et qui se paie le luxe de tergiverser. C'est sûr que c'est plus facile dans le cadre confortable d'un salon que dans la boue d'un camp de concentration dont on ne verra d'ailleurs jamais la couleur. Car bien évidemment, l'adaptation s'arrête avant. Pourtant Etty Hillesum a continué à écrire au coeur même de l'horreur mais comme l'adaptation de Hagai LEVI est déjà incapable de restituer l'atmosphère de son antichambre, elle s'arrête net quand il n'y a plus aucun écran pour faire barrage. C'est dommage car les acteurs, Julia WINDISCHBAUER et Sebastian KOCH (que l'on connaît pour "La Vie des autres" (2006) ou "Black Book") (2006) sont excellents et la relation entre Etty et son praticien devient au fil des épisodes de plus en plus émouvante. Sebastian KOCH arrive en particulier à parfaitement retranscrire la déchéance de son personnage qui de mentor, devient l'enfant malade pour lequel Etty est prête à tout sacrifier. Cette intensité de jeu manque hélas terriblement de support. Maintenant que les survivants de la Shoah ne sont plus là pour porter la mémoire des défunts, on découvre que notre époque n'est tout simplement pas digne d'eux.

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L'Abandon

Publié le par Rosalie210

Vincent Garenq (2026)

L'Abandon

A partir d'un sujet encore brûlant et propice à toutes les récupérations politiciennes (au point de brouiller nombre de critiques qui peinent à distinguer ce qu'elles pensent réellement du film des enjeux qu'il soulève), le réalisateur, Vincent GARENQ a fait un travail de documentation dont on peut saluer la rigueur. Il a notamment écrit le scénario en collaboration avec la soeur de Samuel Paty et s'est éloigné du livre de Stéphane Simon beaucoup plus accusatoire vis à vis des institutions pour se focaliser sur une mécanique infernale dans laquelle le professeur mais aussi l'ensemble de son établissement s'est retrouvé englué. On voit globalement une communauté dépassée par la violence et la rapidité de la vidéo virale et mensongère sur les réseaux sociaux, incapable d'y faire face avec des outils qui ne sont pas prévus pour ça. Une gardienne de loge qui reçoit des insultes, une principale (Emmanuelle BERCOT) à qui on demande de rédiger des protocoles administratifs inadaptés à la menace d'une intrusion terroriste et un professeur complètement sidéré par une fatwa numérique qui le prend pour cible. Ni l'un ni l'autre ne parviennent malgré les excuses, les tentatives d'explication et d'apaisement à arrêter cette spirale mortifère. "L'Abandon" est donc celui d'un homme laissé à son sort mais aussi celui d'une collectivité dont on mesure avec effroi la terrible impuissance. S'y ajoute les dysfonctionnements entre les différentes polices et un individualisme au sein même de l'établissement avec des collègues pas toujours solidaires. Antoine REINARTZ fait ressentir le désarroi et la solitude de son personnage qui semble se ratatiner et se liquéfier un peu plus chaque jour. Sa vulnérabilité de piéton qui n'a qu'une capuche pour se dissimuler et la bonne volonté de ses collègues véhiculés pour le protéger sur les trajets entre le domicile et le collège est précisément ce qui frappe l'esprit. Un manque de protection élémentaire lié à une sous-estimation dramatique de la gravité de la situation par l'Etat qui s'avèrera fatal.

Si le film est donc une réussite en soi, il adopte un point de vue qui laisse en suspens nombre de questions brûlantes: le poids de la mémoire coloniale, les inégalités, la question de la manière dont la laïcité est enseignée ou encore la mécanique mentale du terroriste. L'objet peut-être de films futurs?

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Klute

Publié le par Rosalie210

Alan J. Pakula (1971)

Klute

"Klute" est un film magnifique, passionnant et mystérieux. Bien que se rattachant au nouvel Hollywood et à une lignée de thriller paranoïaques de la surveillance, il est profondément original. Sans doute en raison de la place prise par le personnage féminin, Bree mais aussi la manière dont elle est filmée. On sent constamment le regard voyeuriste du prédateur qui pèse sur elle et l'enferme dans des cadres et dans l'obscurité concoctée par "le prince des ténèbres", alias le chef opérateur Gordon WILLIS. La musique de Michael SMALL renforce l'aspect irréel, parfois hypnotique des scènes. Dans la jungle new-yorkaise, Bree se présente comme maîtresse de son destin exerçant son pouvoir sexuel sur les hommes mais la mise en scène et les développements du film nous font découvrir qu'elle est en réalité un jouet du patriarcat et une proie. De la scène où elle passe un casting au milieu de dizaines d'autres jeunes filles considérées comme de la "chair à consommer interchangeable" à celle où elle retombe sous la coupe de son souteneur, il n'y a qu'un continuum. Le prédateur qui l'épie dans l'ombre enregistre ses propos à son insu pour la harceler et la broyer. Jane FONDA est géniale dans le rôle de ce petit chat sauvage qui griffe quand on l'approche mais s'avère d'une totale vulnérabilité.

Car si Bree se livre totalement à nous sous toutes ses facettes c'est parce que Alan J. PAKULA a l'idée géniale de la confronter à un homme mystérieux qui est l'antithèse absolue du prédateur. Tendant vers l'abstraction à la manière d'un ange gardien bienveillant (j'ai pensé plusieurs fois à Damiel dans "Les Ailes du desir") (1987), John Klute est ce détective privé quasi fantomatique, presque lunaire qui veille sur elle sans la juger, sans réagir à ses agressions et provocations, sans rien demander en retour. Dans le rôle, l'étrangeté de Donald SUTHERLAND fait merveille et celui-ci peut donner la main à d'aussi illustres prédécesseurs que Charles CHAPLIN avec une fin qui m'a fait penser à celle de "Les Temps modernes" (1936). Le film est l'histoire de cet apprivoisement et c'est cette dimension quasi spirituelle, décortiquée par Bree lors de ses séances de psychanalyse qui apporte la lumière qui éclaire enfin ces ténèbres. L'incroyable séquence de courses au marché où Bree se colle à Klute et agrippe le pan de sa chemise comme une petite fille un peu perdue révèle son profond besoin de sécurité à l'opposé de ses propos. Et comme le titre du livre d'Alice Miller le souligne, "le corps ne ment jamais".

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Zabriskie Point

Publié le par Rosalie210

Michelangelo Antonioni (1970)

Zabriskie Point

Comme son contemporain, "Easy Rider" (1969), "Zabriskie Point" est un "No future" majuscule. Il montre l'échec de l'utopie hippie face à un système dominant qui refuse de changer. Ceux qui essaient de s'en extraire se retrouvent dans un espace de liberté illusoire, un désert qui se referme sur eux comme un piège. Dans "Zabriskie Point", ce piège n'est pas physique, on n'est pas dans "Gerry" (2002). Mark et Daria n'ont pas soif, ne sont pas fatigués, ne transpirent pas, ne sont pas brûlés par le soleil et ne sont même pas vraiment sales car la poussière blanche qui tombe sur leurs corps a une fonction purement esthétique et disparaît dans la scène suivante. D'ailleurs beaucoup de critiques ont relevé avec humour les invraisemblances telles que la peinture ou l'essence qui surgissent comme par magie et permettent de repeindre l'avion et de repartir. Le piège du désert dans "Zabriskie Point" est celui d'une impasse civilisationnelle. D'abord parce qu'on ne peut rien construire dans du vide: une fois leur communion achevée, Mark et Daria reprennent la route comme si ce qu'ils avaient vécu ensemble n'était qu'une parenthèse. Lui pour rendre l'appareil qu'il a volé, elle pour atteindre sa destination finale en tant que secrétaire de la compagnie Sunnydunes. Cette compagnie justement est le symbole de ce capitalisme prédateur qui s'est construit un bunker hors-sol dans le désert avec piscine et cascades et prépare à coups de spots publicitaires une opération de lotissements en bordure du désert. Daria a beau faire la révolution dans sa tête et imaginer le bunker exploser sous tous les angles de caméra, il reste bien vissé au rocher, ne lui laissant que deux choix tangibles: continuer à servir le système ou s'empaler contre lui. Car enfin, l'épisode du retour tragique de Mark montre que les délires psychédéliques ne peuvent rien contre une froide réalité qui abat ce qui enfreint se règles (l'atteinte au droit de propriété). A défaut de pouvoir arrêter la colonisation du sol et l'emprise sur les corps, la seule porte de sortie reste l'imaginaire et cette lente désagrégation cosmique des symboles de la société de consommation au son des Pink Floyd qui prophétise qu'un jour les objets du capitalisme redeviendront des poussières au milieu du désert. Dans les systèmes capitalistes, ce qui n'est pas monétisable ou quantifiable n'existe pas ou n'a pas d'intérêt alors que c'est le socle caché de ce qui lui préexistait et de ce qui lui survivra.

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