Par delà quelques ficelles scénaristiques un peu grosses destinées à forcer la relation amoureuse entre Charles-Philippe et Monika/Birgitt, le film de Laurent HEYNEMANN nous fait respirer à pleins poumons l'atmosphère poisseuse d'une sale période, celle des années 70-80. Celle du chômage de masse en France et des années de plomb en RFA si bien retranscrites dans "Moi, Christiane F., 13 ans, droguee, prostituee..." (1980) mais que l'on trouve aussi dans la trilogie de l'errance de Wim WENDERS. Lisa KREUZER est d'ailleurs l'une des actrices phares de cette trilogie. Dans le sillage de la guerre du Vietnam et de mai 1968, la jeunesse allemande se révolte contre celle des parents et de leur attitude supposée passive ou complice avec le troisième Reich. Une partie de cette jeunesse étudiante se radicalise en basculant dans le terrorisme d'extrême-gauche dont plusieurs figures féminines telles que Gudrun Ensslin ou Ulrike Meinhof qui aurait directement inspiré le personnage de Birgitt Haas. A la violence de ces groupes répond la violence de l'appareil d'Etat qui est mise en lumière dans le film. Afin de la rendre sympathique, Birgitt est présentée comme une ancienne terroriste retirée des affaires à qui l'Etat fait porter le chapeau de nouveaux attentats commis en réalité par l'extrême-droite. Les services secrets allemands proposent alors un deal à un groupe du contre-espionnage français: en échange d'un renseignement précieux, ils leur demande d'éliminer Birgitt. L'un des membres du groupe, Colonna (Bernard LE COQ) y voit l'occasion de se débarrasser du mari de sa maitresse, Charles-Philippe Bauman, un loser absolu, chômeur et dépressif en le jetant dans les bras de Birgitt réputée être une croqueuse d'hommes. On remarquera au passage l'image que ces boys club se font de ces femmes. Il suffira ensuite qu'une doublure de Bauman l'assassine pour que cela passe crème. Là aussi, toute une époque revit sous nos yeux, celle de tribunaux peuplés d'hommes absolvant les féminicides requalifiés en "crimes passionnels". Derrière l'histoire inspirée de la fraction armée rouge, c'est donc une machine à broyer les femmes rebelles qui se met en route et le fait que le réalisateur prenne parti pour Birgitt, seule contre tous ou presque est tout à son honneur.
Laurent HEYNEMANN qui a été l'assistant de Bertrand TAVERNIER reforme le duo d'acteurs de "L'Horloger de Saint-Paul" (1973). Philippe NOIRET devient Athanase, le chef du "Hangar", ce groupe de contre-espionnage français chargé d'éliminer Birgitt alors que Jean ROCHEFORT hérite du rôle de Charles-Philippe dont le désespoir mais aussi la candeur et au final la droiture morale déjoue les plans de ceux qui croient le manipuler. Encore que le personnage d'Athanase soit plus complexe que ce que l'on imagine au départ puisqu'il apparaît comme un hommes à la fois empathique et fidèle à des principes. Quant à Charles-Philippe, il impose une autre vision de l'homme que celle des prédateurs qui l'entourent auprès d'une femme forte pour laquelle il ne cache pas son admiration. Vu avec nos yeux d'aujourd'hui, ce couple improbable apparaît sacrément révolutionnaire. A noter, l'apparition d'un acteur que j'aime beaucoup dans le rôle de l'un des anciens compagnons d'armes de Birgitt, Andre WILMS.
Sur le papier, le pitch avait l'air alléchant. Et la BA, très drôle donnait envie. Mais l'enjeu était de savoir si à partir de l'idée loufoque de départ, le reste allait suivre. Le fait est que même si "Alter ego" relève davantage de l'humour grinçant que du vaudeville, il parvient d'une part quand même à trousser quelques scènes poilantes et surtout à nous surprendre. Car non, tout n'est pas révélé dans la bande annonce, loin de là. D'ailleurs dès les premières scènes, sous le comique de situation (les deux sosies dont personne ne remarque la ressemblance sauf Alex) et de caractère (Axel le winner sportif, polyvalent et bête de sexe versus Alex le loser pas fichu de monter correctement une tente) perce un malaise qui ne fait que s'amplifier tout au long du film. Un malaise lié en partie à la montée de la paranoïa chez Alex qui espionne son alter ego avec des jouets d'enfant mais surtout au cadre étouffant de la vie de banlieue. Le double devient la métaphore du conformisme puisque Axel est le miroir d'Alex mais "en mieux" entendez par là qui a mieux réussi: il a des cheveux, un large sourire, une confiance en lui à toute épreuve, une femme mannequin vraisemblablement russe. Il a la même maison de celle d'Alex mais avec une cave contenant des milliers de bouteilles de vin et le même job mais qu'il réorganise à la manière américaine pendant qu'Alex se placardise tout seul. Les réalisateurs maximisent l'effet miroir avec les maisons mitoyennes séparées par une simple haie ou les bureaux qui se font face, sauf que le comportement d'Alex qui part de plus en plus en vrille pour trouver la faille de son alter ego instille un suspense et une tension croissante. La fin que ne renierait pas un Quentin DUPIEUX bascule dans le registre du polar horrifique teinté d'absurde en nous dévoilant les dessous peu reluisants de la vie du beau mâle alpha aux apparences si parfaites. Laurent LAFITTE fait un grand numéro dans son double rôle, parvenant à créer depuis le phrasé jusqu'à la posture corporelle deux personnages si distincts qu'on a du mal à croire nous aussi qu'il s'agit du même acteur. On s'amuse aussi de quelques personnages pas piqués des vers: le collègue un peu benêt d'Alex, Denis (Marc FRAIZE) et la moustache de sa supérieure jouée par Zabou BREITMAN.
Très belle prestation de Peter LORRE dans ce film court qui en préfigure d'autres sur la désillusion du rêve américain. Il commence comme une comédie à la Frank CAPRA avec son héros naïf et plein de bonne volonté tout juste débarqué à New-York. Puis après l'anéantissement de ses espoirs avec l'incendie de l'hôtel, on bascule dans le drame social avec la déchéance de Janos et de son compagnon de galère, Dinkie (George E. STONE), l'un défiguré et l'autre malade que personne ne veut embaucher et qui se retrouvent sans-abri. C'est alors qu'un nouveau twist nous amène dans un film noir à la lisière du fantastique avec un Janos désormais recouvert d'un masque en latex comme "Fantomas" (1964) devenu chef de gang et rebaptisé Johnny. La rencontre d'Helen qui est aveugle marque un nouveau virage vers la romance et un nouvel espoir pour le héros redevenu Janos, entre Charles CHAPLIN et Frank BORZAGE avant qu'une nouvelle catastrophe ne vienne conclure le film sous la forme d'une vengeance dans le désert. Bien que cela fasse beaucoup pour un seul homme et que les ficelles mélodramatiques soient parfois grosses, il n'en reste pas moins que la mise en scène de Robert FLOREY montre un vrai savoir-faire, que la photographie en clair-obscur rappelle l'expressionnisme et que la présence de Peter LORRE suffit amplement à expliquer l'intérêt de l'exploration de toutes ses facettes. Ne pouvant pas se servir durant une bonne partie du film de son visage, il n'en écrase pas moins la concurrence rien qu'avec le timbre unique de sa voix et un plan particulièrement bien choisi nous montre également l'expressivité de ses mains.
Pas vu "Au nom de la loi" dans une copie top ce qui a sans doute influé sur ma perception d'un film assez décousu scénaristiquement (et tourné au début du parlant ce qui se ressent). Mais quelques scènes sont très réussies comme celle de l'assaut final dans la pièce où s'est retranché le truand jusqu'au-boutiste. Par son amplitude, elle atteint le niveau des productions américaines du même genre et de la même époque du type "Scarface" (1931). Autre qualité que l'on peut souligner, le réalisme documentaire, tant du travail des policiers que du milieu de la pègre grâce à un tournage en milieu naturel qui restitue l'atmosphère du Paris de cette époque. L'interrogatoire musclé d'un truand brut de décoffrage (Gabriel GABRIO) faisant le taxi possède un vrai relief, d'autant que dans le rôle de l'un des flics, Charles VANEL se distingue déjà par son charisme. Dommage que l'intrigue sentimentale entre Marcel le flic et Sandra la femme fatale (jouée par une actrice ayant un vrai charisme, Marcelle CHANTAL mais plutôt habituée aux rôles bourgeois) soit tellement sacrifiée. D'ailleurs elle n'est pas fatale à Marcel qui s'en tire avec une petite leçon de morale pleine d'indulgence, la faute retombant tout entière sur Sandra. Si Maurice TOURNEUR s'inspire du film noir américain, cette misogynie est en revanche familière au cinéma gaulois de ces années-là.
Dans la filmographie de Kelly REICHARDT, "The Mastermind" s'inscrit dans les mêmes codes du thriller que "Night Moves" (2013). Dans les deux cas, on assiste à la préparation, à l'exécution puis aux conséquences d'un acte hors-la-loi qui tourne mal: un attentat écologiste dans le premier cas, un braquage dans un musée d'art dans le second. Une analogie de structure qui m'a frappée tout comme celle des protagonistes principaux, des hommes faibles et fuyants qui voient leurs plans mal conçus dès le départ échapper à leur contrôle. Certes, JB Mooney (Josh O'CONNOR) n'assassine personne mais c'est un homme totalement amoral, un menteur pathologique et un irresponsable qui ne parvient jamais à se dégager d'une conception transactionnelle des relations humaines. Sa dernière conversation téléphonique avec sa femme alors qu'il est en cavale est éloquente: "je te demande pardon, j'ai fait ça pour notre famille, enfin aux trois-quarts, j'ai aussi fait ça pour moi [...] tu pourrais me prêter de l'argent?" Heureusement, l'épouse de JB (jouée par Alana HAIM, l'actrice de "Licorice Pizza") (2021) ne lui répond que par le silence de son mépris. Il en va de même de la femme de l'ami chez qui JB tape l'incruste, elle ne se laisse pas abuser par ses mensonges d'autant qu'il fait la une des journaux et l'oblige à décamper. JB apparaît donc pour ce qu'il est, un minable parasite à la dérive, aux antipodes de la promesse du titre. L'ironie est d'ailleurs aussi ce qui permet à Kelly REICHARDT de réussir le dénouement là où elle ne savait pas comment finir "Night Moves" (2013). Celui-ci est en effet particulièrement savoureux (je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler). Pour finir, le film est un régal esthétique avec sa patte vintage (l'histoire se déroule dans les années 70) et sa musique jazzy mélancolique composée par Rob Mazurek qui m'a fait penser d'une manière frappante aux improvisations de Miles DAVIS dans "Ascenseur pour l'echafaud" (1957), autre histoire de perdition et d'errance d'un homme qui se retrouve seul face à son propre vide après avoir tout perdu.
Cinq ans avant Claude CHABROL et son "Juste avant la nuit" (1970), Mikio NARUSE avait déjà adapté le roman policier de l'écrivain anglo-libanais Edward Atiyah "The Thin Line" traduit en français sous le titre "L'Etau". Méconnu en France car dérogeant à ses drames sociaux habituels, l'avant-dernier film de Mikio NARUSE démontre combien les oeuvres (réussies) peuvent résonner dans des contextes très différents. La rigidité des codes sociaux japonais s'avère tout aussi claustrophobique que ceux de la bourgeoisie française. Un monde d'apparences dans lequel chacun joue une partition bien rodée que l'on retrouve dans la plupart des films japonais de cette époque. A savoir la famille japonaise typique avec son salary man toujours occupé et sa femme au foyer servante soumise, deux bambins pourris-gâtés par la société de consommation et la belle-mère un peu commère. Ce cocon rassurant, pilier de la société japonaise est brutalement menacé d'implosion par l'irruption d'une affaire criminelle touchant de près le père de famille, Toshiro: Sayuri, la femme de son collègue et meilleur ami Sugimoto, a été retrouvée étranglée chez une amie dont elle se servait du domicile pour recevoir son amant. La suite, on la connaît: le sentiment de culpabilité écrasant de Toshiro, son besoin de se livrer et les efforts de sa femme et de son meilleur ami pour étouffer l'affaire au nom de la préservation de l'ordre social, quitte à recourir à un nouveau meurtre. Si l'on retrouve les mêmes éléments de l'intrigue que chez Claude CHABROL, le film de Mikio NARUSE a aussi des spécificités. Les scènes de confession sont amenées de manière particulièrement remarquables grâce à un changement brutal d'environnement. La première scène d'aveux se déroule au sein du foyer mais à la lueur d'une bougie au beau milieu d'une tempête et la deuxième, au bord d'un sombre tunnel alors qu'ils sont en vacances dans une station touristique. La sensation de vertige qui résulte de ces gouffres s'ouvrant brusquement sous leurs pieds rend tangible le basculement de la chronique familiale vers le film noir à relents psychanalytiques. Autre différence, l'épisode de la méningite du petit garçon de la famille qui semble refléter la menace qui plane sur l'équilibre familial et joue un rôle clé dans la mutation mentale de la vision que la mère de famille a de son rôle de "gardienne du foyer". Autre différence, contrairement à Hélène dont l'intériorité nous reste inaccessible, on entend la voix intérieure de Masako qui réalise que son mari lui a transféré son sentiment de culpabilité mais que contrairement à lui, elle n'aura personne à qui se confier. Bien que la vision des enfants jouant au loin avec les vagues soit lourde de sens.
Bien que "La femme infidèle" repose sur un thème qui a priori ne m'intéresse guère (l'adultère bourgeois), Claude CHABROL réussit une étude de caractères d'une grande finesse. Son film, épuré à l'extrême sonde les mensonges et les non-dits du couple formé par Charles et Hélène qui arborent l'un vis à vis de l'autre une grande opacité et ne s'adressent la parole que pour des futilités. Et pourtant, chacun parvient à percer le secret de l'autre, sans bien évidemment que quoi que ce soit ne filtre à la surface. Charles (Michel BOUQUET) devine que Hélène s'ennuie et le trompe avant d'en avoir la confirmation par le biais d'un détective et Hélène (Stephane AUDRAN) devine que Charles a tué son amant avant même de découvrir sa photo dans la poche de sa veste. L'amant (joué par Maurice RONET) est le catalyseur qui revitalise le couple de Charles et d'Hélène qui était gagné par un morne ennui. Hélène redevient désirable, Charles sort de sa passivité et lui prouve par son acte l'amour qu'il lui porte. Il se le prouve également à lui-même sans doute tant la violence de son geste semble obéir à une pulsion non préméditée et tranche avec sa placidité apparente. La manière méticuleuse dont il efface les traces de son crime est un hommage direct à la scène de nettoyage de "Psychose" (1960), Claude CHABROL se permettant même de reprendre de manière jubilatoire le suspense autour de l'engloutissement du cadavre par la mare. Le meurtre de l'amant devient ainsi le secret qui lie le couple, une sorte de pacte de sang plus sacré et plus solide que ceux du mariage car reposant sur une preuve tangible et terrible: un crime. L'éloignement physique n'a alors plus d'importance car jamais ils n'ont été aussi proches.
"Le Boucher" m'a fait l'effet d'une énorme claque et me hantera longtemps. Le film navigue en permanence entre la surface faussement tranquille de sa chronique villageoise et les profondeurs de l'inconscient où se nichent les pulsions inavouables. La surface, c'est le quotidien apparemment tranquille et sans histoire d'un patelin du Périgord de la fin des années 60 avec ses petits commerces, son école, sa mairie, son église, son café, son "idiot", ses commérages, ses fêtes de mariage... on se croirait parfois dans un documentaire d'époque. Alors oui, la quiétude du village est troublée par un premier meurtre, puis un deuxième, puis un troisième mais l'argument est tout trouvé, c'est l'oeuvre d'un "vagabond"! Pas question d'admettre que le serial killer se trouve au centre du village. L'imaginaire le laisse à la porte. C'est aussi comme ça que fonctionnent Hélène David (Stephane AUDRAN) et Paul Thomas (Jean YANNE). Elle, maîtresse-femme (à tous les sens du terme) qui occupe une position d'autorité et offre aux autres le même masque impassible tout en contrôle. Lui, affable et serviable avec une attitude empreinte de bonhomie. Sauf qu'il y a anguille sous roche. Sa façon à elle d'esquiver l'intimité avec "Popaul" en s'entourant en permanence des élèves de son école. Rien que ce surnom en dit long sur la place inoffensive où elle pense (consciemment) l'avoir mis dans sa vie: celle d'un (grand) enfant. Sa façon à lui de parler de la guerre, de la mort, du sang. Avec détachement, sans aucun affect. Alors qu'il a fait deux guerres: Indochine et Algérie (thématique "taboue" brisée régulièrement par les cinéastes de la nouvelle vague). On devine qu'il y a de profondes blessures là-dessous. Des blessures, des refoulements qui ne peuvent se dire. Mais qui font leur chemin dans les profondeurs de la grotte de l'inconscient. Même au début du film, quand tout semble cordial et jovial, le gentil "Popaul" est quand même boucher de son état et manie le couteau pour trancher dans la viande avec dextérité. Et impossible d'ignorer que le surnommer ainsi pour une femme célibataire qui prétend pratiquer l'abstinence sexuelle, ça ressemble quand même furieusement à un lapsus. Logiquement, tout ça ne peut que mal finir. Pour éclairer la lanterne d'Hélène sur la véritable nature de Popaul, il y a ce briquet qu'elle lui a offert et qu'elle retrouve près d'un cadavre ("light my fire"). Seulement elle est allé trop loin dans son mensonge pour revenir en arrière et il en est de même pour lui. Donc ils continuent de jouer la comédie mais de plus en plus faux. Jusqu'à ce que l'angoisse monte en Hélène lors de scènes de suspense au tempo hitchcockien où elle tente d'empêcher le monstre d'entrer. Mais la tension est trop forte et se dénoue dans un bain de sang. On repense à Alfred HITCHCOCK qui filmait les scènes de meurtre comme les scènes d'amour et vice-versa lors de l'incroyable dérive nocturne des deux (non) amants. Jean YANNE s'y confesse dans un monologue tragique et poignant qui remue jusqu'au fond des tripes. Et à titre personnel, même si la fin ne le montre pas, j'ai eu la certitude que le destin d'Hélène était scellé: elle irait se racheter en allant le rejoindre au fond du Styx.
Dix-sept ans après la version du réalisateur argentin Román Viñoly Barreto, Claude CHABROL livre sa version du livre de Nicholas Blake alias Cecil Day-Lewis (père de Daniel DAY-LEWIS). Là où le réalisateur argentin livrait un film noir hollywoodien à l'esthétique expressionniste avec une scène de crime inaugurale et un flashback, celui de Claude CHABROL adopte une structure linéaire, sèche et clinique. De même, l'écrivain dont le chauffard a tué le fils devient un enquêteur, un juge et un potentiel bourreau qui planifie méticuleusement sa vengeance en se substituant à la police (et à la justice) qu'il juge impuissantes. Car chez Claude CHABROL, l'intrigue policière est en effet mise à l'arrière-plan (et incarnée par un seul représentant de l'ordre joué par Maurice PIALAT). Ce qui est mis en avant, outre la critique au vitriol d'une bourgeoisie de province en état de décomposition, c'est le duel psychologique entre les deux hommes qui culmine lors de la sortie en mer. Si Charles (Michel DUCHAUSSOY) est froid et manipulateur, Paul est l'abjection incarnée. Dommage que Jean YANNE se soit à ce point laissé enfermer dans ce type de rôle d'affreux, sale et méchant. Quelle que soit la médiocrité de son entourage, elle est effacée par le plaisir odieux que Paul prend à l'écraser, au point que le spectateur ne finit par souhaiter qu'une chose: qu'il disparaisse. Quant à Charles, il est allé trop loin dans la famille de Paul pour en ressortir indemne, notamment en devenant un père de substitution pour Philippe, le fils de Paul dont il libère les pulsions meurtrières (joué par le frère du petit garçon qui incarne le fils de Charles: ça ne peut pas être un hasard!) Par conséquent, il ne peut que finir par accepter le destin qu'il réservait à Paul pour sauver son fils.
Le titre est un leurre et induit en erreur. S'il est bien question de secrets dans le film, ce n'est pas du tout ceux que l'on croit. D'ailleurs les premières séquences prennent le contrepied de l'ambiance des thrillers d'espionnage adaptés de John le Carré. L'image "pète" de couleurs, la musique est entraînante, le carnaval bat son plein. Mais en même temps, dès la première image, on comprend avec la première incarnation littérale d'une métaphore (d'autres suivront) "qu'il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark". "L'Agent secret" décrit avec brio l'écosystème de la dictature brésilienne des années 70, dictature certes révolue mais qui produit encore aujourd'hui des "douleurs fantômes" au niveau des membres qu'elle a amputé (autre incarnation métaphorique récurrente dans le film). Etat et élites industrielles du Sud qui collaborent par le biais d'un pacte de corruption pour contrôler et s'approprier les ressources et les forces vives du pays (en particulier sa matière grise) sont comparés à des requins. Parce qu'ils agissent en prédateurs, parce qu'ils opèrent sous la surface, parce qu'ils repèrent leurs cibles (les anomalies du système) à des kilomètres, parce qu'ils détectent leurs vibrations (les contacts avec leurs proches), parce que tels des éboueurs, il les éliminent en nettoyant toutes les traces de leur passage.
Mais, et c'est ce qui fait sa beauté et sa force, le film de Kleber MENDONCA FILHO ne se contente pas de raconter l'histoire d' Armando, un homme traqué et broyé par le système. Lorsque son jeune fils Fernando qui est obsédé par "Les Dents de la mer" (1975) (une brillante référence au contexte de l'époque d'autant qu'elle nourrit bien la métaphore) lui parle de ce qui fait la une des journaux: une jambe retrouvée dans la gueule d'un requin, son père évoque la possibilité de la recoudre. On comprend qu'il parle de réparer le corps social en lui rendant son intégrité et Fernando saura s'en souvenir. Même si le film décrit la lutte éternelle de David contre Goliath ou du pot de terre contre le pot de fer, il montre que les réseaux clandestins de résistance qui cachent Armando, aussi dérisoires soient-ils sont cruciaux pour conserver et transmettre la mémoire de ceux qu'il veut engloutir. Le fonctionnement de la dictature brésilienne fait en effet penser mais de façon souterraine au régime nazi et l'apparition fugace d'un allemand juif émigré (joué par Udo KIER) ne nous surprend guère. Sauf que les juifs de la dictature brésilienne, ce sont les nordestins coupables de s'être affranchi de l'esclavagisme des riches et de leur contester le monopole du savoir. L'industriel qui a fait dissoudre le département de recherche d'Armando ne refuse pas seulement son refus de mettre ses innovations au service de ses intérêts. Il ne tolère pas l'existence d'un homme issu d'une lignée pauvre qui a réussi. Lignée que l'Etat cherche lui aussi à effacer (Armando cherche autant les traces de sa mère qu'à échapper au sbires de l'industriel). La jeune fille qui transmet le fruit de ses propres recherches sur Armando à Fernando adulte (joués tous deux par Wagner MOURA qui a reçu un prix d'interprétation mérité à Cannes) en faisant allusion au fait que l'Etat cherche à reprendre le contrôle des archives, allusion transparente à l'époque Bolsonaro rappelle que le combat se poursuit bien après la mort et devient celui de la vérité face à l'amnésie ou au mensonge. Un combat des récits plus d'actualité que jamais.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)