C'est la marque des classiques instantanés. Quatre ans après sa présentation à Cannes, "As Bestas" (2021) a quitté l'actualité pour s'installer durablement comme une référence dans la cinéphilie mondiale. C'est pourquoi Arte lui consacre l'un des documentaires de sa collection "Il était une fois..."
La première raison de cet ancrage dans l'imaginaire collectif, ce sont les thématiques ultra contemporaines abordées: le gentrification rurale et les conflits d'usage qu'elle entraîne, la transition écologique vue comme une violence face aux réalités économiques locales, les limites de la masculinité virile face à une résilience féminine autrement plus puissante.
La deuxième réside dans sa mise en scène: une gestion de l'espace incroyable par exemple dans la scène de la mise à mort qui fait directement écho aux chevaux mis à terre dans les premières secondes du film, le plan-séquence dans le bistrot ou encore le changement complet de structure du film après une ellipse narrative qui casse les codes du genre: le contrat de sang, de souffrance et d'enracinement (ou d'intégration) qui est aussi au coeur d'un autre uppercut récent du cinéma espagnol, "Sirat" (2024).
La troisième enfin revient sur l'histoire vraie à l'origine du film, celle du couple néerlandais Martin Verfondern et Margo Pool, venus s'installer en Galice en 1997. On voit des extraits des films tournés par Martin Verfondern et Margo Pool témoigne dans le documentaire de sa vie quotidienne dans le hameau déserté après le meurtre de son mari par les voisins en 2010 et de ses sentiments à la vision du film.
Enfin un documentaire qui sort des sentiers battus et ose un point de vue original! Plutôt que de vouloir tout dire de l'oeuvre considérable de Steven SPIELBERG, le réalisateur Michael PRAZAN choisit les films les plus emblématiques de sa carrière et les croise avec des images d'archives inédites ou méconnues se rapportant à l'enfance du réalisateur. Cette mise en correspondance éclaire la vision des films. La peur que lui inspiraient les paysages américains, en particulier le désert et l'océan ont directement inspiré ses premiers films, "Duel" (1971) et "Les Dents de la mer" (1975). A l'inverse, les E.T. vus jusque là comme des forces hostiles par le cinéma hollywoodien sont devenus les amis imaginaires d'un enfant qui se sentait lui-même comme un alien dans la banlieue américaine. L'évocation par Steven SPIELBERG des brimades antisémites qu'il a vécu durant sa scolarité se retrouvent directement transposées dans "The Fabelmans" (2021), sans doute son film le plus directement autobiographique. Le divorce de ses parents est montré comme un leitmotiv de son oeuvre, de "E.T. L'extra-terrestre" (1982) à "The Fabelmans" (2021) en passant par "Arrete-moi si tu peux" (2002). Enfin le documentaire se penche longuement sur "La Liste de Schindler" (1993) en démontrant comment le film a été un tournant dans sa carrière. Pas seulement en terme de succès critique ou de récompenses, mais dans sa manière d'appréhender la violence du monde. Il y a eu un avant et un après. Le documentaire montre par exemple comment la mort de masse dans "La Guerre des mondes" (2005) se réfère à la Shoah qui infuse directement dans la science-fiction. En bref, cette grille de lecture s'avère très stimulante et enrichissante.
On ne compte plus les duos fusionnels formés par un réalisateur et son acteur fétiche comme miroir physique et émotionnel dans l'histoire du cinéma: Francois TRUFFAUT et Jean-Pierre LEAUD, Federico FELLINI et Marcello MASTROIANNI, Martin SCORSESE et Robert De NIRO... Le documentaire revient donc sur cette fertile collaboration de huit films qui a commencé dans les années 80 avant une éclipse d'une vingtaine d'années puis le retour en grâce de "La Piel que habito" (2011) et la consécration de "Douleur et gloire" (2019). En regardant le film, on se dit que Antonio BANDERAS est une "sublimation" de Pedro ALMODOVAR. C'est la loi du désir qui les a séparés. Là où Pedro ALMODOVAR offrait de l'exigence et de la rareté mais aussi de l'excellence, son succès international a ouvert à Antonio BANDERAS une carrière aux USA. MADONNA puis Melanie GRIFFITH se sont entichées de celui qui est devenu le "latin lover" d'Hollywood. On comprend pourquoi le rêve américain a fasciné l'acteur qui a eu envie d'en faire son métier en découvrant à 13 ans la comédie musicale "Hair". Néanmoins force est de constater que s'il a accumulé les rôles, peu ont été marquants. Au départ, la fraîcheur de la nouveauté a un peu "décrispé" les codes très conservateurs de cette industrie cinématographique comme dans "Philadelphia" (1993) mais très vite, elle a absorbé l'acteur dans sa machine à fabriquer des stéréotypes.
Cependant on remarque que le film ne parle pas de la carrière que Antonio BANDERAS a tenté de construire en tant que réalisateur dans l'écosystème américain, simplifiant ainsi un peu trop son propos afin de le rendre totalement "Almodovar-dépendant". Il aurait été à mon avis plus judicieux de montrer que c'est plus riche de tout un vécu "hors Almodovar", sur un pied d'égalité et non en tant que créature d'un pygmalion que Antonio BANDERAS est revenu pour devenir son double de cinéma dans "Douleur et gloire (2019). Mais le film préfère maintenir la fiction romantique jusqu'au bout avec les conseils de Pedro ALMODOVAR à l'acteur pour se débarrasser de ses "tics américains" dans "La Piel que habito" (2011) comme s'il fallait effacer cette période alors que c'est justement parce que Antonio BANDERAS a pris de l'étoffe, accumulé de l'expérience et s'est nourri d'altérité qu'il peut offrir une prestation aussi dense à son ancien mentor.
Un documentaire qui en 53 minutes parvient incomplètement à cerner la complexité de Johnny DEPP en cherchant à explorer ses différentes facettes, parfois contradictoires. Ce qu'on retient de lui, c'est d'abord sa jeunesse rock, voire punk, rebelle, son attirance pour la marge et les marginaux ainsi que son jeu introverti et taiseux. Dans les années 90 qui constituent à mon avis la meilleure partie de sa carrière, Johnny DEPP déploie ainsi une panoplie de personnages d'inadaptés magnifiques dont le summum est atteint avec "Edward aux mains d'argent" (1990) où l'on sent bien la filiation avec Buster KEATON et "Dead Man" (1995) sur lequel le documentaire passe un peu trop vite, tout comme sur "Gilbert Grape" (1993) ce qui est bien dommage, d'autant que le parallèle avec les discours inclusifs des différents présidents américains (en contradiction avec la réalité) était bien vu. La mort de River PHOENIX qui lui ressemblait par bien des aspects* juste devant le Viper room, bar dont il était le co-propriétaire a été une cassure dans sa vie. En brisant la bulle protectrice qu'il avait imaginé pour lui et ses amis artistes, cet événement a contribué à le rendre paranoïaque vis à vis des médias, à le pousser à l'exil hors de Hollywood et à radicaliser ses excès et ses addictions. Le documentaire qui cherche à mettre en avant les meilleurs aspects de sa vie et de sa carrière n'explique pas assez comment par la suite il a été récupéré par Hollywood et la publicité (la campagne pour "Eau sauvage" n'est pas mentionnée). Johnny DEPP s'est retrouvé prisonnier de ce qui était à l'origine une invention géniale, le pirate rock et punk inspiré de Keith Richards mais qui à cause de son succès est devenu une formule, déclinée sur tous les tons. Et pourquoi l'acteur n'a pas su s'extraire du piège? Cela, le documentaire ne le dit pas alors que c'est là que se niche la dérive de la star: parce qu'il est devenu accro à l'argent et à un train de vie luxueux avant que celui-ci ne serve à payer à grands frais ses frasques, ses dettes et ses divorces. Et voilà pourquoi au fil du temps, Johnny DEPP s'est de plus en plus dissimulé derrière des couches et des couches de maquillage: pour tenter de cacher que l'âme qu'il y avait derrière s'était éteinte.
* Jeune, beau, surdoué, rebelle, fuyant le système au profit du cinéma indépendant et des rôles de marginaux.
"Un documentaire bien fait mais qui n’apporte rien de nouveau sur la relation entre le maître du polar et son acteur fétiche." Vraiment? Pour en avoir le coeur net, j'ai continué à lire l'article de Jacques Morice dans Télérama "la solitude, le silence, la nuit, le code de l’honneur, la position de franc-tireur, l’orgueil qui va avec. Il ne manque ici rien d’essentiel de ce qui liait Delon et Melville. L’ex-résistant qui avait rejoint Londres et l’ancien soldat d’Indochine s’admiraient mutuellement, et leur rapport était quasi filial. En dirigeant son acteur fétiche dans deux chefs-d’œuvre, Le Samouraï (1967) et Le Cercle rouge (1970), et un troisième polar, Un flic (1972), le réalisateur au Stetson contribua à façonner leur mythe respectif. Rien ne manque sinon de quoi surprendre un peu." Alors là je me suis dit: Ok, il est complètement passé à côté. Il avait sans doute déjà son article tout prêt dans sa tête et il a dû survoler le documentaire pour le valider vite fait mal fait. Comme quoi il faut toujours se faire sa propre idée.
En effet si le documentaire revient sur tous les aspects évoqués ci-dessus, il va bien plus loin en ouvrant une brèche dans la forteresse qu'était Alain DELON. Littéralement d'ailleurs puisque après avoir écouté le réalisateur lire les sept premières minutes du scénario de "Le Samourai" (1967) dans lesquelles aucune parole n'était prononcée, Alain DELON aurait dit qu'il faisait le film et aurait ensuite montré à Jean-Pierre MELVILLE un sabre qui trônait dans sa chambre. Mais surtout il montre un extrait d'une interview surréaliste où Alain DELON parle de Jean-Pierre MELVILLE, décédé depuis environ un mois, en ces termes " A la vue de ces trois films que nous avons fait ensemble, je crois qu'il s'est produit un effet de saturation entre Jean-Pierre et moi (...) donc je pense qu'il est bon que pour l'un comme pour l'autre il est bon de prendre un certain recul, laisser une période d'écoulement se passer (...) qu'il a besoin de son côté de travailler avec d'autres acteurs, de renouveler sa création et moi-même d'aller travailler ailleurs et je crois que dans quelque temps, peut-être dans quelques mois ou quelques années, (...) je pense que nous nous retrouverons et que nous auront peut-être beaucoup de choses à faire très belles et très importantes pour le spectateur." C'est donc un Alain DELON en état de sidération traumatique après avoir disjoncté que donne à voir le documentaire. Aux antipodes de la statue de glace qu'il a porté à un point de perfection dans "Le Samourai" (1967), les intervenants racontent qu'à l'annonce de la mort de son mentor, il s'est effondré en larmes dans la cage d'escalier où il est resté prostré plusieurs heures. Cela donne donc à réfléchir sur la nature de l'homme et de l'acteur qu'était Alain DELON. La tyrannie qu'exerçait Jean-Pierre MELVILLE sur les acteurs qu'il cherchait à façonner selon ses propres désirs en brisant leur personnalité propre convenait à Alain DELON, sans doute parce qu'il ne savait pas qui il était et qu'il avait besoin du regard d'un autre pour se sentir exister. On comprend mieux alors l'effondrement complet d'un homme privé de sa colonne vertébrale et son besoin pathologique de se raccrocher à l'illusion d'un Jean-Pierre MELVILLE encore en vie. D'autant que ses autres "maîtres", Luchino VISCONTI et Rene CLEMENT sont décédés ou ont pris leur retraite à peu près au même moment. On comprend également mieux la seconde partie de la carrière de Alain DELON qui est passé du rôle d'acteur sculpté par des réalisateurs pygmalions à l'entretien de son propre mythe qu'il a eu besoin d'ériger à sa gloire pour ne pas chavirer (pour reprendre une image "Plein soleil") (1960). Néanmoins il existe un film dans lequel la vulnérabilité de Alain DELON apparaît telle qu'elle se manifeste dans l'entretien sur Melville et ce film, il l'a tourné juste avant sa mort. Il s'agit de "Le Professeur" (1972) de Valerio ZURLINI où il apparaît tel qu'on ne le reverra plus jamais, sinon sous les traits du fils maudit qu'il n'a jamais reconnu, Ari BOULOGNE.
Le documentaire que Al PACINO a réalisé sur la pièce de Shakespeare, "Richard III" ne ressemble à aucun autre. C'est un kaléidoscope, une oeuvre fragmentée qui joue sur une palette très riche de dimensions se répondant les unes aux autres. Le point de départ de la réflexion touche à l'histoire personnelle que Al PACINO a développé avec le dramaturge britannique. Dès sa performance dans la saga du Parrain, oeuvre à l'évidente dimension shakespearienne qui se termine rappelons-le sur les marches d'un opéra dans sa troisième partie, il est apparu que Al PACINO possédait le feu sacré indispensable à l'interprétation des grands rôles de son répertoire. Il a d'ailleurs joué Richard III dès 1973. Cependant, comme le montre le documentaire "Al Pacino, Le Bronx et La Fureur" (2021), sa légitimité a été remise en cause par les puristes de l'establishment, choqués qu'un italo-américain originaire du Bronx s'empare de rôles aussi prestigieux. Al PACINO a donc voulu briser le mythe selon lequel seuls les acteurs britanniques avec un accent "Oxford" pouvaient jouer Shakespeare. En choisissant Richard, un personnage physique, manipulateur et un peu "gangster" dans l'âme, Pacino voulait prouver que l'incarnation prime sur la diction parfaite. Afin de montrer que la culture appartient à tout le monde, on le voit descendre dans la rue, interroger les gens sur ce que leur évoque Shakespeare et "désosser" la pièce pour en montrer la substantifique moëlle, une moëlle bien plus compréhensible pour ceux qui vivent au ras du macadam que pour ceux qui trônent en haut des tours d'ivoire.
"Looking for Richard" est donc une arme contre l'apartheid culturel qui multiplie les angles de vue. On a d'une part une analyse des ressorts cachés de la pièce (par exemple la difformité de Richard comme moteur de sa soif de pouvoir et de destruction ou l'hésitation fatale à son éminence grise, le duc de Buckingham lorsqu'il lui ordonne de tuer les princes) nourrie de dialogues avec des érudits mais aussi avec des gens de la rue. De l'autre, des scènes clés de la pièce sont reconstituées où il interprète le rôle-titre avec une bande d'amis-acteurs (Alec BALDWIN, Kevin SPACEY, Winona RYDER). Il montre aussi les coulisses de cette mise en abyme (les répétitions, les réunions, les discussions avec son monteur) et enfin, il fait sortir Shakespeare et Richard III de leur cloche de verre en faisant du premier le spectateur de sa pièce et du second un fantôme venu le hanter. Celui du tyran qui fait le vide autour de lui et finit par s'écrouler sous le poids de son propre néant ("mon royaume pour un cheval") qui résonne terriblement avec notre présent.
Un documentaire contemplatif à la confluence entre histoire de l'art et microbiologie. Son sujet: la détérioration du patrimoine culturel et les efforts des conservateurs pour le restaurer et le préserver. Grâce au choix d'une image la plupart du temps circulaire, le film épouse la vision de l'oeil humain regardant à travers un microscope. On voit des analyses être effectuées pour détecter les bactéries et les champignons responsables de la destruction des oeuvres. Mais en même temps, ces proliférations par le biais du microscope et filmées en accéléré sont rendues fascinantes et poétiques, comme des forêts ou des toiles d'araignées qui naissent et se nourrissent de la matière même des oeuvres. On voit donc comment le travail de conservation essaye d'arracher les oeuvres au processus naturel de la décomposition. Le film montre ainsi que l'oeuvre, conçue pour survivre à son créateur et projeter sa pensée ou son émotion à travers le temps n'échappe pas aux lois de la biologie à savoir finir dévorée par les microbes parce qu'elle est faite de matière. Seule l'intervention des conservateurs empêche sa disparition définitive mais il s'agit d'une lutte permanente et forcément fragile.
Si la réflexion du documentaire est intéressante à la base, le problème réside dans la répétition du même motif sur 1h25 alors qu'on aurait pu élargir à d'autres questions comme celle des altérations, des choix de réparation ou de la sélectivité des oeuvres à restaurer, fruit de choix budgétaires et donc politiques. A l'image de son visuel de bocal, le film finit par tourner en rond dans son expérience de laboratoire. D'ailleurs, le choix de mettre l'accent sur l'art religieux et la religion chrétienne sans le questionner restreint également la portée du film, comme si seul le patrimoine de l'Eglise (catholique) méritait d'être conservé.
Quelle personnalité possède Shirley MacLAINE se dit-on en visionnant ce documentaire flamboyant consacré à la très longue carrière (plus de 70 ans!) de la star âgée aujourd'hui de 91 ans (92 en avril). Totalement atypique dans le paysage hollywoodien avec son visage mutin, ses cheveux courts et son allure de "girl next door", elle faisait la paire avec Jack LEMMON sous la direction de Billy WILDER qui réunit le duo à deux reprises, dans "La Garconniere" (1960) puis "Irma la douce" (1963) où elle jouait une prostituée au grand coeur, un rôle récurrent dans sa carrière. Ses talents de danseuse lui valurent une carrière à Broadway et dans de nombreuses comédies musicales dont celle qui donne son titre au documentaire, "Comme un torrent" (1958) de Vincente MINNELLI. Mais c'est surtout son tempérament de feu qui lui valut dès son plus jeune âge un atout rare: être traitée d'égale à égale avec des "pontes" du milieu souvent réputés pour leur machisme. D'abord en débutant à l'écran à 19 ans sous la direction de Alfred HITCHCOCK dans "Mais qui a tue Harry ?" (1955). Puis en intégrant comme "mascotte" dans les années 60, le Rat Pack, un Boys club de stars dont le leader était Frank SINATRA et en allant se produire avec eux à Las Vegas. Enfin le documentaire souligne l'incroyable longévité de la carrière de Shirley MacLAINE et la manière dont elle a su s'imposer dans des rôles de mères puis de grand-mères à poigne au point de gagner enfin l'Oscar pour "Tendres passions" (1983). On voit aussi un extrait de "Bons baisers d'Hollywood" (1990) tiré de l'autobiographie de Carrie FISHER où elle joue le rôle de sa mère, Debbie REYNOLDS. Et même son délicieux face à face avec Maggie SMITH dans "Downton Abbey" (2010). Vivifiant!
J'aime beaucoup Pierre RICHARD et c'est avec plaisir qu'on revisite sa carrière, ses influences, cette longue lignée de comiques burlesques dont il fut le descendant, principalement américains (des plus connus, Charles CHAPLIN, Buster KEATON, Harold LLOYD, Jerry LEWIS aux plus oubliés aujourd'hui comme Danny KAYE) mais aussi français (Pierre ETAIX, Jacques TATI).
Néanmoins le parti-pris du film est profondément discutable. Son point fort est de mettre en lumière le travail d'écriture et de réalisation de Pierre RICHARD sur trois films qu'on a très envie par conséquent de voir ou de revoir: "Le Distrait" (1970), "Les Malheurs d'Alfred" (1972) et "Je sais rien, mais je dirai tout" (1973). Le film met également en avant le rôle de Yves ROBERT qui l'a soutenu et révélé à l'international avec "Le Grand blond avec une chaussure noire" (1972) et souligne l'aspect subversif du comique de Pierre RICHARD dans les années 70 qui sans avoir l'air d'y toucher dézingue son époque. Enfin il évoque le magnifique "Les Naufrages de l'ile de la Tortue" (1976) de Jacques ROZIER mais il passe trop rapidement à mon goût dessus, préférant insister sur "Adieu Philippine" (1963) dans lequel Pierre RICHARD ne joue pas mais qui est un totem de la nouvelle vague. Développer le cinéma de Jacques ROZIER irait à l'encontre de cette critique snobinarde qui aime faire entrer les artistes dans des cases, lui qui a mis dans ses films des acteurs devant lesquels elle se bouche le nez (Bernard MENEZ, Luis REGO, Jacques VILLERET... mais aucun ne joue dans le puriste "Adieu Philippine").
Car il est assez clair que l'idée conductrice du documentaire est d'adouber Pierre RICHARD comme un intellectuel auprès des critiques qui l'ont longtemps snobé. D'ailleurs Frederic BONNAUD, le directeur de la Cinémathèque est de la partie. Cela explique le mépris ouvert avec lequel sont traités les films qu'il a tourné pour Francis VEBER. D'ailleurs la pauvreté de l'argumentaire saute aux yeux ("son comique est plus contraint" avec la scène de "La Chevre" (1981) où il s'enfonce dans les sables mouvants). Cette volonté de séparer le bon grain de l'ivraie chez un même génie comique est d'autant plus désolante que les films de Francis VEBER jugés seulement commerciaux sont des horlogeries de mise en scène porteuses de sens permettant à l'acteur de s'exprimer pleinement. D'ailleurs l'incisif "Le Jouet" (1976) qui traite de la deshumanisation par l'argent et où joue Michel BOUQUET, peu suspect de se vautrer dans des comédies "vulgaires" est à peine mentionné, c'est un signe qui ne trompe pas car il adorait la précision de Francis VEBER. Ce révisionnisme culturel me gêne profondément.
Le documentaire de Rosanna ARQUETTE était alléchant. Allait-elle faire aussi bien que Delphine SEYRIG et son percutant "Sois belle et tais-toi" (1976)? Hélas, le résultat ne lui arrive pas à la cheville. Le titre déjà laisse espérer un film centré sur Debra WINGER. Or celle-ci n'apparaît qu'au bout d'une heure, noyée au milieu des actrices qui ne cessent de défiler devant la caméra de Rosanna ARQUETTE. Autrement dit, elle n'est qu'un prétexte à un bavardage narcissique entre actrices contentes d'elles. Les quelques propos pertinents sont mis sur le même plan que des platitudes voire des énormités, surtout avec le recul du temps. En dix minutes, on a Robin WRIGHT qui est certaine d'avoir trouvé l'équilibre parfait avec Sean PENN, Salma HAYEK qui croit dur comme fer que les nouvelles générations d'hommes se convertiront naturellement au féminisme, Claire DANES qui affirme sans rire que les actrices de composition contrairement aux "poupées" peuvent avoir les rôles qu'elles veulent à 50 ou 60 ans et le must, Terri GARR pour qui le cinéma français adore les femmes mûres en citant Jeanne MOREAU. On est scié par cette enfilade de clichés, cet aveuglement, cette superficialité qui confond allègrement quelques exceptions individuelles avec tout un système, ce choix d'un film de bande confortable et cosmétique où on papote plutôt que de faire l'effort d'un travail d'analyse un peu conséquent. C'est aussi un film d'une confondante naïveté: il suffirait "d'essayer plus fort" ou "d'essayer mieux" pour que tout change comme par magie. Les crash-test du couple de Robin WRIGHT ou de la carrière au cinéma de Claire DANES parlent bien mieux de la réalité qu'elles et si l'on veut finir de se convaincre du manque d'honnêteté de la démarche, il suffit de contempler Meg RYAN botoxée jurant sur ses grands dieux qu'il n'y a pas mieux que le naturel. Daté, autocentré (Rosanna ARQUETTE se filme en permanence dans un réflexe narcissique tout à fait gratuit) et d'un optimisme béat qui prête à sourire. Car c'est sûr que depuis son jardin ou son salon à filmer ses copines milliardaires ou à se filmer elle-même, "tout va très bien, madame la marquise".
L'incompréhension de Rosanna ARQUETTE des mécanismes de pouvoir m'a fait penser à Dick CAVETT, présentateur américain qui avait dit à James BALDWIN que le racisme n'était plus un problème en 1968. De même en 2002, quinze ans avant l'affaire Harvey WEINSTEIN, le film de Rosanna ARQUETTE affirmait que le féminisme était sur le point de triompher à Hollywood. Cela ne rend la présence de Gwyneth PALTROW qui joue devant la caméra son rôle de bonne élève qui a réussi dans le système que plus éclairante sur la poudre aux yeux que nous livre Rosanna ARQUETTE. Mieux aurait valu écouter Debra WINGER, la seule intervenante lucide dans toute cette mascarade qui elle a compris que le seul moyen d'échapper au système était d'en sortir.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)