"Sinners" n'a pas volé ses prix aux Oscar. C'est le digne héritier (contrairement au narcissique et vide "Marty Supreme") (2025) des grands cinéastes-historiens du refoulement des tares originelles de l'Amérique tels que Martin SCORSESE ou Stanley KUBRICK. Il se situe dans une longue tradition, celle du Southern Gothic, un genre littéraire et cinématographique né dans le Sud des États-Unis qui utilise les codes de l'horreur classique (fantômes, châteaux en ruine, malédictions) pour parler de vérités sociales et historiques douloureuses et profondes: l'esclavage, la ségrégation raciale, les lynchages, le Ku Klux Klan. La manière dont le passé infuse le présent et détermine le futur est déterminante dans le film comme elle l'était dans "Gangs of New York" (2002) où l'on voyait pousser les gratte-ciel sur un sol gorgé du sang des rivalités territoriales ayant eu lieu durant la guerre de Sécession ou dans "Shining" (1980) dans lequel les fantômes de l'Amérique coloniale, violente et patriarcale sur lequel était construit l'hôtel Overlook revenaient hanter voire posséder les personnages, abolissant toute notion du temps. Comme la majorité des vampires de "Sinners", Jack Torrance sacrifiait son humanité et sa créativité pour l'immortalité en rejoignant le camp des prédateurs dominants là ou son fils Danny doté du don de voir le passé choisissait de fuir et de préserver sa liberté.
Et bien "Sinners" fonctionne exactement de la même façon avec son lieu unique saturé d'un lourd passé, gorgé de fantômes qui ne demandent qu'à être convoqués. On en apprécie que mieux la petite remarque de l'un des frères jumeaux (tous deux joués par Michael B. JORDAN qui n'a pas volé sa statuette lui aussi), constatant que le sol en bois de la scierie qu'ils achètent pour en faire un cabaret de blues a été "lessivé" par le vendeur du lieu qui n'est autre qu'un membre éminent du Ku Klux Klan. Mais ce "white washing" ne peut lessiver la terre qui se trouve sous le plancher. Convoqué par la puissante musique blues de Sammie et de sa guitare, voilà que dans une scène de transe parmi les plus saisissantes du film on voit apparaître sur ce même plancher des danseurs tribaux africains, des joueurs de guitare électrique, des DJ et même des acteurs de l'opéra traditionnel chinois en référence à la présence dans le public du cabaret d'un couple de commerçants immigrés chinois: le passé, le présent et le futur communiquent et communient dans un seul et même espace-temps.
Mais les vampires blancs rodent autour du cabaret et cherchent à entrer. Comme dans tout film de vampire qui se respecte, ils ne peuvent le faire que s'ils y sont invités. Il va falloir donc ruser, exploiter la moindre faille et ils ne vont pas tarder à la trouver. Leur cheval de troie est littéralement "la plaie de l'Amérique", la même que celle au coeur du film de Paul Thomas ANDERSON, "Une bataille apres l'autre" (2025) à savoir la fille métisse. Dans "Sinners", on ne comprend pas tout de suite le lien entre cette jeune fille et le monde noir qu'elle côtoie. Jusqu'à ce qu'elle révèle que son père était mulâtre et que pour refuser l'entrée du cabaret aux blancs, les membres du cabaret précisent "qu'elle appartient à la famille". C'est là qu'on touche du doigt le génie du réalisateur, Ryan COOGLER qui a pris au mot le racisme des USA pour lesquels "une seule goutte de sang noir fait de vous un noir". C'est par cette faille (le passing*) vue comme "l'anomalie à éliminer" que le film va basculer d'un affrontement binaire (y compris musical dans une séquence banjo qui rappelle beaucoup "Delivrance") (1972) en quelque chose de beaucoup plus complexe car cette jeune fille est la première à se faire mordre et à réussir quand même à entrer dans le cabaret. A partir de là, les frontières se brouillent: le passing propage le virus de l'intérieur tandis que ceux qui s'aventurent dehors rejoignent l'armée des ombres, qu'elles soit blanches, noires ou asiatiques. La fracture binaire ne passe plus entre "eux" (les vampires, les blancs) et "nous" (les humains, les noirs) mais au sein même des familles et des fratries gémellaires, menaçant au final d'engloutir la nation toute entière.
C'est sur les ruines de ce mensonge mortifère pour toute une nation que Ryan COOGLER reconstruit une autre lecture de l'Amérique, hybride, débarrassée par une violente catharsis de sa lèpre raciste (le massacre des membres du KKK, emportés avec l'anéantissement du cabaret de Blues). Les survivants du massacre sont devenus des porteurs de mémoire. Protégé par son génie musical et la réalité plurielle du Blues (musique de la souffrance noire sur des instruments blancs), Sammie a déjoué la prédation des vampires. Il en reste marqué à vie par une vilaine griffure au visage mais il n'a pas été mordu. Et l'âme des jumeaux continue à le protéger. Par un jeu de transvasement mystique que l'on voit aussi dans le très beau "Hamnet" (2025), la connexion spirituelle entre eux est si forte qu'elle défie la mort et le mal: au lieu d'être mordu et vidé de son sang, le jumeau humain parvient à déverser son âme dans son frère, créant un être hybride ayant appris à dompter sa "soif de mordre". Enfin, ultime ironie du sort, le métissage que l'idéologie raciste voit comme une tare absolue, celle de l'impureté est précisément ce qui permet à la jeune fille mordue de survivre. Contrairement aux autres vampires qui sont calcinés dès le lever du soleil, seule sa part monstrueuse est détruite, lui permettant de survivre débarrassée de sa part d'ombre.
"Sinners" est le film de la véritable "Renaissance d'une nation".
* Le passing (de l'anglais passing for white, "passer pour blanc") est un concept sociologique et historique né aux États-Unis. Il désigne la capacité d'une personne appartenant à un groupe racial ou social discriminé (généralement métisse ou noire de peau claire) à être perçue comme blanche par la société, générant un réflexe de survie et une tragédie identitaire. L'un des exemples les plus célèbres au cinéma est le personnage de Sarah Jane dans "Mirage de la vie (1959).