Combien d'articles prophétisent aujourd'hui le moment où la machine prendra le dessus sur l'être humain? Et bien cette crainte existait déjà il y a quarante-trois ans. Dans le film prophétique (et culte) de John BADHAM, deux univers présentés en parallèle vont finir par se percuter: celui du teen-movie et celui du thriller paranoïaque sur fond de guerre froide et de menace nucléaire. Ce qui apparaît visionnaire dans le film c'est que "Docteur Folamour" (1964) est remplacé dans la war room par une IA, version moderne du monstre de Frankenstein qui va bien entendu échapper à son créateur et à ses utilisateurs pour s'autonomiser et décider toute seule de lancer une guerre nucléaire en confondant la simulation pour laquelle elle a été programmée et la réalité. Le bug dans la machine, c'est un lycéen geek ultra précoce puisqu'il possède déjà un PC (une machine alors encore rare) connecté à un réseau (qui prendra le nom d'internet quelques mois après la sortie du film) et le savoir-faire d'un hacker. Et on y croit d'autant plus aujourd'hui que cet ado a le visage de Matthew BRODERICK âgé alors de 20 ans que le cinéma a immortalisé quelques années plus tard dans "La Folle journee de Ferris Bueller" (1986) où il déploie une impressionnante palette de bricoleur pour se jouer du système scolaire. Sauf que dans "Wargames", ses talents informatiques pour falsifier les notes afin de séduire la copine du lycée sont très vite mis à l'épreuve dans jeu d'une tout autre envergure. David se retrouve connecté avec Joshua, l'ordinateur qui pilote les opérations militaires d'une armée qu'une introduction a montré sur les dents, prête à dégainer son protocole nucléaire à la moindre alerte et ne supportant pas le facteur humain dans l'équation, cette hésitation à déclencher l'anéantissement de millions de personnes. Une manoeuvre malheureuse à une époque où les questions de cybersécurité ne semblaient pas se poser (visiblement Ronald Reagan aurait pris très au sérieux la menace évoquée dans le film et élaboré dès 1984 la première politique visant à sécuriser les systèmes informatiques), et voilà que David lance une partie qui va s'emballer jusqu'au point de non-retour. Le fait que l'ordinateur ait un nom et pas n'importe lequel, celui du fils disparu de son concepteur, Stephen Falken (John WOOD) renvoie encore une fois à cet imaginaire de la confusion entre la machine et l'humain, de "Pluto" (2023) à "A.I. Intelligence artificielle" (2001). Néanmoins dans "Wargames", les ados sont des humains et ils ont bien raison de craindre pour leur avenir. Mais ils représentent également l'espoir d'un monde plus juste. La machine n'exonère pas de ses responsabilités. Parce qu'il a perdu son fils, Falken est devenu misanthrope et nihiliste. L'irruption des deux ados dans sa vie l'oblige à se réengager dans le futur de l'humanité alors que sortie des fantasmes, la machine s'avère être un simple outil qui peut être modifié par l'apprentissage. David donne une leçon à tout le monde en trouvant la seule solution permettant d'arrêter le compte à rebours fatal de la machine. L' obliger d'abord à jouer contre elle-même au morpion pour lui faire comprendre ce qu'est un jeu à somme nulle. Puis une fois qu'elle a intégré dans son logiciel qu'un jeu peut être dépourvu de vainqueur, l'obliger à tester toutes les combinaisons possibles de son jeu de guerre thermonucléaire afin de lui faire réaliser qu'elle arrive à la même situation de blocage, les adversaires se neutralisant mutuellement. La machine conclut alors que la seule manière de gagner est de ne pas jouer ce qui est exactement la définition de la dissuasion nucléaire.
L'oeuvre de Makoto SHINKAI est hantée par la catastrophe du 11 mars 2011 et ses conséquences. Mais contrairement à "Your name." (2016) où celle-ci restait suggérée, elle est nommée explicitement dans "Suzume". Ce titre fait référence à l'héroïne, une adolescente de 16 ans dont on découvre à l'aide de flashbacks qu'elle est une survivante de la catastrophe. Ce passé est montré dès les premières images où l'on voit une petite fille de quatre ans appeler sa mère dans ce qu'on découvre être des ruines. Suzume a conservé un vestige de cette époque qui est une chaise d'enfant fabriquée par sa mère dont il manque un pied. A l'image de cette chaise, la vie de Suzume, élevée par sa tante surprotectrice qui lui a tout sacrifié est restée bancale. Sa rencontre avec un jeune homme du nom de Sota va tout bouleverser. Comme dans ses précédents films, Makoto SHINKAI a recourt au fantastique pour évoquer les tourments de son pays. Sota est un verrouilleur: il parcourt le pays pour refermer les portes cachées dans les ruines. Ces ruines et ces portes constituent autant de symboles d'anciennes catastrophes: l'une d'elles est dissimulée dans un parc d'attractions abandonné, comme dans "Le Voyage de Chihiro" (2001). Une autre, située au fond d'un tunnel menace de faire revivre à Tokyo le traumatisme du séisme du Kanto. Seules des forces surnaturelles, les "pierres de voûte" peuvent maintenir ces portes fermées. Lorsqu'elles font défaut, la porte s'ouvre, libérant un ver géant en forme de colonne de fumée qui menace de s'abattre au sol, provoquant une nouvelle catastrophe. Suzume sans le savoir libère une pierre de voûte qui prend la forme d'un petit chat qui s'enfuit après avoir jeté un sort à Sota, l'enfermant dans la chaise à trois pieds de Suzume. Celle-ci munie de sa chaise désormais vivante se lance alors dans un périple à travers le Japon pour rattraper le chat qui veut "libérer" d'autres portes. Un récit à deux dimensions se met alors en place. D'un côté, un récit d'apprentissage et d'émancipation en forme de road-movie. De l'autre, une "recherche du temps perdu" où il s'agit de se souvenir du traumatisme enfoui dans le trou noir des pages caviardées d'un journal intime. Se souvenir pour consoler, réparer et repartir de l'avant. Un miroir tendu à un Japon plutôt désireux d'enfouir les mauvais souvenirs que de s'y confronter.
Autant "Rusty James" (1983) m'a laissé une impression mitigée malgré sa magnificence formelle (ou peut-être justement à cause d'elle tant ce bel objet arty se contemple à distance), autant j'ai aimé sans réserve son film jumeau* injustement mésestimé dans la carrière de Francis Ford COPPOLA. Formidable pépinière de talents (c'est l'un des premiers films de Patrick SWAYZE, Rob LOWE et Tom CRUISE), le film qui se déroule à l'époque de James DEAN s'appuie sur une intrigue proche de celle de "West Side Story" (1960) à savoir la rivalité de deux bandes, les greasers et les socs qui n'est pas fondée sur l'origine ethnique mais sur les inégalités de classe. Logiquement, le scénario s'intéresse beaucoup plus au gang de jeunes issu de milieux défavorisés, les greasers (surnommés ainsi parce qu'ils gominent leurs cheveux qu'ils portent plutôt longs) et contient une question sous-jacente relevant de la sociologie: à milieu égal, quels sont les facteurs qui font qu'on s'en sort ou pas? La réponse réside dans le fait que la pauvreté n'est qu'un paramètre parmi d'autres tout aussi déterminants dont la famille, l'un des thèmes privilégiés de Francis Ford COPPOLA. Johnny et Ponyboy qui s'aiment comme deux frères ont sensiblement le même âge (13-14 ans), la même origine sociale, la même sensibilité littéraire aussi. L'un veut lire dans le texte "Autant en emporte le vent", l'autre récite des poèmes. Tous deux, à l'image de Jim et Pluto dans "La Fureur de vivre" (1955) sont sensibles à la beauté du monde qu'ils contemplent non dans un planétarium mais directement sous les étoiles. Seulement Johnny n'a nulle part où aller, son foyer étant un enfer de violence et d'alcoolisme dont il s'extrait le plus souvent possible. La seule chose qui le rattache au monde, c'est la bande à laquelle il appartient et en particulier cet ami qui lorsqu'on s'attaque à lui l'amène à commettre l'irréparable. Ponyboy a la chance d'être protégé, non seulement par Johnny mais par sa fratrie dont il est le cadet et qui est dominée par la figure de Darry (Patrick SWAYZE avait déjà 30 ans au moment du tournage). Même si celle-ci n'est pas à l'abri de tensions et d'errements, la solidarité et l'amour qui circule entre les trois frères orphelins est remarquablement mise en scène. Mais on s'attache tout autant à Johnny (joué par Ralph MACCHIO), bouleversant lors d'un acte de rédemption qui lui brûlera les ailes. Même Dallas, le chef de bande dur à cuire tout juste sorti de prison (joué par Matt DILLON) est montré comme un être cherchant désespérément à sortir de son impuissance et de son enfermement. La bande originale est superbe
* "Outsiders" a été réalisé conjointement à "Rusty James" avec la même équipe, au même endroit (Tulsa dans l"Oklahoma) et est l'adaptation d'un roman de la même autrice, Susan Eloise Hinton qui a participé au scénario.
"Rusty James" est l'un des deux volets du diptyque que Francis Ford COPPOLA a consacré à l'adolescence au début des années 1980 à partir de deux romans de Susan E. Hinton (qui a participé à l'écriture du scénario) en conservant la même équipe et les mêmes lieux de tournage à Tulsa dans l'Oklahoma. D'ailleurs les films ont été réalisés en même temps. Mais si "Outsiders" (1983) est classique dans sa forme, "Rusty James" relève plutôt du cinéma expérimental. Tourné dans un noir et blanc expressionniste, "Rusty James" contient plusieurs trouvailles formelles, notamment celles qui se rapportent au dérèglement sensoriel de son grand frère surnommé "Motorcycle boy". Alors qu'on nous présente ce dernier comme un dangereux chef de gang dont le nom s'affiche sur tous les murs et dont l'aura est d'autant plus grande qu'il a disparu de la circulation pour une virée au soleil de la Californie, le voilà qui réapparaît, bien différent de la réputation qui l'accompagne. C'est sa vision du monde que le film épouse: privée de couleurs (il est daltonien) à l'exception de celles des poissons d'aquarium, les "rumble fish" du titre en VO à qui il souhaite rendre leur liberté*, et déréglée sur le plan sonore en référence à sa surdité. Lui-même parle avec une voix extrêmement douce qui est presque un murmure. Surtout, "Motorcycle boy" ne revient pas pour reprendre son rôle de gangster mais pour protéger et aider son petit frère à échapper à la fatalité à laquelle lui-même semble condamné (fatalité incarnée par le personnage du flic) dans une sorte de pulsion sacrificielle. Pour rajouter une couche de mythification, tout chez "Motorcycle boy" rappelle le Marlon BRANDO de "L'Equipee sauvage" (1953) et celui-ci est incarné par un Mickey ROURKE au visage alors magnétique, à la fois beau et désabusé. Rusty James, dont le patronyme est prononcé comme un mantra tout au long du film évoque quant à lui le James DEAN de "La Fureur de vivre" (1955) et est incarné par Matt DILLON. Au petit jeu des références, la première bagarre évoque très fortement "West Side Story" (1960) et les scènes de billard préfigurent "L'Impasse" (1993). Sans parler du père alcoolique des deux garçons, joué par Dennis HOPPER.
Mais derrière la forme travaillée d'un film qui ressemble à un songe mais frôle trop souvent l'exercice de style maniériste, on reconnaît les leitmotiv du cinéma de Francis Ford COPPOLA: la marginalité, la violence ou encore le désir d'échapper au déterminisme familial et/ou social. Francis Ford COPPOLA aime d'ailleurs faire tourner des acteurs appartenant à des familles de cinéma, à commencer par la sienne propre: son neveu, Nicolas CAGE tient un rôle secondaire dans le film tout comme Chris PENN, le frère de Sean PENN.
* Une métaphore limpide, à l'image du "Fish tank" (2009) de Andrea ARNOLD.
Je n'avais plus aucun souvenir du film ce qui a l'avantage de le redécouvrir comme si c'était la première fois. Impossible de ne pas penser à une déclinaison pour enfants d'Indiana Jones d'autant que Martha PLIMPTON est de la partie, elle qui a été la petite amie de River PHOENIX et a joué auprès de lui dans "Mosquito Coast" (1986) et "A bout de course" (1988) peu avant que ce dernier n'incarne Indiana adolescent dans "Indiana Jones et la derniere croisade" (1989).
Quarante ans plus tard, le film fonctionne encore très bien et suscite la nostalgie d'une époque révolue, au point que Radio France a titré l'émission consacrée au film en 2021, "Les aventuriers de l'enfance perdue"! Les années 80 ont été en effet riches en films mettant en scène des bandes d'enfants et/ou d'ados intrépides comme "Explorers" (1984) et "Stand By Me" (1986) tous deux indissociables là encore du visage éternellement juvénile de River PHOENIX dont l'ombre plane décidément sur ces "Goonies". Autre figure incontournable, Steven SPIELBERG, réalisateur des Indiana Jones qui a co-produit et écrit l'histoire, également scénarisée par un autre grand nom du film pour enfants, Chris COLUMBUS. Deux enfants ayant déjà travaillé avec Steven SPIELBERG font d'ailleurs partie du casting: Jonathan Ke QUAN alias Data, "l'inspecteur Gadget" des Goonies n'est autre que le demi-lune de "Indiana Jones et le temple maudit" (1984) et Corey FELDMAN (Mouth, la grande gueule) qui figurait déjà au casting de "Gremlins" (1984), autre film culte de cette époque dont Steven SPIELBERG était le producteur. Et puis comme il s'agit d'un tout petit monde, on ne sera pas surpris d'apprendre que Corey FELDMAN a joué aussi dans "Stand By Me (1986). Néanmoins les deux enfants de la bande qui sont aujourd'hui les plus connus sont Josh BROLIN et Sean ASTIN qui jouent les deux frères Brand et Mikey Walsh. La bande de copains qui chasse le trésor du pirate Willy-le-Borgne incarne le melting-pot américain entre Mouth qui parle espagnol, Chunk le glouton baratineur qui est juif et parle hébreu ou Data qui est asiatique. Face à eux, des antagonistes savoureux avec la bande de pieds-nickelés des Fratelli (un nom qui sonne très italien!) dominés par une mère patibulaire et un "bon gros géant".
La question de donner une suite aux "Goonies" est un véritable serpent de mer qui a ressurgi récemment lorsque la Warner a annoncé qu'elle était en préparation pour une sortie à l'horizon 2030. Se raccrocher aux succès d'il y a quarante ans et aux survivants de cette époque souligne à quel point l'industrie hollywoodienne est aujourd'hui une machine qui tourne à vide.
"La Pampa" est vendu comme un "Vingt dieux" (2024) bis parce qu'il s'agit d'un premier film et d'un récit initiatique de passage à l'âge adulte en milieu rural, le Maine-et-Loire au lieu du Jura avec le motocross en lieu et place du stockcar. Je lui souhaite le même succès mais je le trouve encore plus proche de "Chien De La Casse" (2021), autant pour son atmosphère d'ennui que pour l'amitié masculine qui constitue l'un des centres du film. Mais "La Pampa" est beaucoup plus dramatique que les films de Louise COURVOISIER et Jean-Baptiste DURAND et aurait pu s'intituler "Secrets et mensonges" ou "La loi du patriarcat". Il faut dire que le réalisateur, Antoine CHEVROLLIER a fait ses gammes dans des séries dont celle que j'avais vue et adoré, "Oussekine" (2022) avec dans le rôle principal Sayyid EL ALAMI qui joue le rôle de Willy dans "La Pampa", un adolescent ombrageux, tourmenté par la mort de son père, peu motivé pour passer le bac, mécano à ses heures. A ses côtés, son "âme frère", Jojo (Amaury FOUCHER), solaire, pilote de motocross du genre tête brûlée à la James Dean mais étouffé par un père tyrannique obsédé par la victoire flanqué d'un coach pas très net (ARTUS, totalement à contre-emploi dans un rôle de lâche et d'hypocrite) qui n'hésite pas à sacrifier le moment venu Jojo sur l'autel de la morale publique pour sauver sa peau*. Celle du film est résumée par Marina (Leonie DAHAN-LAMORT), jeune fille du coin partie à Angers pour étudier les Beaux-Arts mais revenue quelque temps chez son père. Suscitant les fantasmes des garçons, elle leur répond que le village est resté bloqué dans les années cinquante avec les rumeurs, les réputations et qu'il faut s'ouvrir l'esprit. Willy est tout à fait prêt à la suivre, surtout après avoir découvert le secret de Jojo qu'il protège mais ce secret finit par être découvert par des personnes malveillantes et éventé sur les réseaux sociaux avec les conséquences que l'on peut imaginer. C'est donc dans la douleur que Willy tente de se construire, se cognant sans cesse contre sa mère angoissée à l'idée qu'il échoue et son beau-père effacé (Mathieu DEMY, parfait), tous deux écrasés par l'ombre du père défunt que Willy porte encore en lui. Ombre redoublée par celui de Jojo (Damien BONNARD) qui en père de substitution autoritaire tente de le modeler selon ses désirs. Face à ces injonctions contradictoires et aux moeurs rétrogrades du village, il n'est pas simple pour Willy d'affirmer sa personnalité et de s'extraire d'un milieu imprégné de masculinité toxique avec lequel il se découvre en décalage mais dont il a du mal à se défaire. Le film de Antoine CHEVROLLIER tient en haleine du début à la fin, il est construit comme un thriller à rebondissements, prenant des tours et des détours inattendus sur un schéma pourtant rebattu dans lequel la libre expression des jeunes s'avère clandestine, bridée, interrompue, sous surveillance (voir la scène emblématique de la piscine).
* Son comportement ressemble à celui de Clive dans "Maurice" (1987), preuve que l'homophobie n'est ni l'apanage d'un milieu social, ni d'une époque (que l'on croyait révolue mais qui reste bien vivace. Au mieux c'est "ok mais pas de ça chez nous", au pire c'est le "wokisme" mis à toutes les sauces du moindre écart à la norme).
Mon film préféré de Andre TECHINE est aussi celui dans lequel il a glissé le plus de souvenirs personnels. Pourtant, à la base il s'agissait d'une commande d'Arte qui souhaitait produire une collection de neuf téléfilms sur l'adolescence intitulée "Tous les garçons et les filles de leur âge". Parmi eux, trois finissent par sortir au cinéma en version longue dont celui de Andre TECHINE qui reçoit le prix Louis Delluc et quatre César.
Les qualités du film sont nombreuses: il fait souffler un vent de fraîcheur sur le cinéma français en révélant une nouvelle génération d'acteurs dont Elodie BOUCHEZ, il évoque avec une grande sensibilité le passage à l'âge adulte dans le contexte dans lequel Andre TECHINE l'a vécu, celui de la fin de la guerre d'Algérie dans le sud-ouest de la France avec le retour des pieds-noirs. La mort qui rôde autour des jeunes appelés et le désir bouillonnant des adolescents se mêlent harmonieusement. Le film est à la fois lumineux et douloureux. Lumineux car de nombreuses scènes ont été tournées en pleine nature et exaltent ce désir adolescent en pleine éclosion qui fait fi des clivages politiques, sociaux et même de façon éphémère de l'orientation sexuelle. Douloureux aussi car ces mêmes adolescents sont tourmentés par le contexte historique et politique qui les impactent plus ou moins directement (le frère appelé de l'un, l'appartenance de la mère de l'autre au PCF, la présence en classe d'un jeune pied-noir ombrageux et révolté) mais aussi par leur sexualité. Le personnage de François (Gael MOREL) qui peut être vu comme un double du réalisateur découvre son homosexualité à une époque où elle était taboue. Le poids de sa différence, Andre TECHINE nous le fait ressentir à travers la scène du mariage campagnard et ses chansons paillardes, le père agriculteur qui se méprend sur la nature de sa relation avec son âme soeur, Maïté (Elodie BOUCHEZ) son rapport à la littérature et au cinéma en décalage avec son environnement, ses relations avec le garçon fruste qu'il désire, Serge (Stephane RIDEAU) ou enfin, sa tentative de trouver un interlocuteur en la personne d'un adulte homosexuel dont la bouche cousue et le regard plein de désarroi en disent plus long que tous les discours. Pourtant François est le personnage le plus libre de tous et au vu des scènes finales, son influence sur l'évolution du rapport de Maïté à son corps, à ses désirs et au reste du monde semble déterminante. Leurs partenaires, en dehors de quelques parenthèses enchantées dont la plus frappante est celle de la fin sont rattrapés par le poids de leur héritage familial et se soumettent à cette fatalité en mettant leur individualité de côté.
Après la version suédoise de Ingmar BERGMAN et celle, britannique de Kenneth BRANAGH, voici une nouvelle adaptation à la sauce blockbuster US du dernier opéra de Mozart. En effet bien que le réalisateur soit allemand, le vrai maître d'oeuvre est le producteur Roland EMMERICH. Les références sont transparentes: un univers copié sur celui de Harry Potter avec un train pour rejoindre une école sélect au milieu des montagnes et un portail vers un monde magique, un héros au nom, Tim Walker qui résonne comme un certain Luke Skywalker, un directeur d'école qui est joué par F. Murray ABRAHAM alias Salieri dans le chef d'oeuvre que Milos FORMAN a consacré à Mozart etc. L'objectif est clairement de toucher les jeunes générations tout en recherchant l'approbation des parents. Le résultat n'est pas désagréable mais il donne quand même l'impression d'un collage entre deux histoires qui n'ont guère de rapport l'une avec l'autre. D'un côté un teen movie tout ce qu'il y a de plus convenu (le directeur peau de vache, le bon copain, la brute de service, la jolie fille prédestinée à devenir la petite amie...), de l'autre, l'opéra de Mozart en version diluée et abrégée forcément dont on peine à saisir la teneur ésotérique et le message progressiste. La franc-maçonnerie est évoquée mais bien peu exploitée (hormis autour de la symbolique du chiffre 3). Ce qui n'arrange rien dans la version que Arte propose, c'est que le film n'existe qu'en version française avec des textes chantés en français (ou en anglais). La version allemande n'est en effet pas sous-titrée. Anecdotique.
"Deep end" est le troisième côté d'un triangle dont les deux autres seraient "Blow-up" (1966) et "Repulsion" (1965). Leurs points communs? Se situer au coeur du swinging London alors qu'ils ont été réalisés par des cinéastes étrangers (dont deux polonais en exil) et pas toujours en Angleterre (la piscine de "Deep End" se trouve à Munich). Qu'à cela ne tienne! Il y a une atmosphère dans "Deep End" qui capte le spectateur. Cela tient beaucoup à l'unité de lieu, cette piscine décrépite et glauque mais aux couleurs pop éclatantes que l'on retrouve également dans l'East end où se déroule les lieux annexes de l'histoire qui semblent n'être qu'une extension des obsessions du héros. Celui-ci est un adolescent de 15 ans qui en franchissant le seuil de l'établissement pour son premier travail tombe dans une fosse aux serpents dont il ne parvient pas à s'extraire. Le film de Jerzy SKOLIMOWSKI peuplé de fantasmes inassouvis (plutôt crades) est par ailleurs hanté par le proxénétisme et la prostitution. Mike (John MOULDER-BROWN) devient le toy boy de vieilles rombières en mal de sensations fortes alors qu'il développe une obsession pour sa collègue plus âgée, Susan (Jane ASHER) qui s'amuse à souffler le chaud et le froid avec lui. Il faut dire que Susan est insaisissable, jouant de ses charmes auprès de plusieurs hommes et arrondissant ses fins de mois dans un club de strip-tease. Mais celui auquel elle est fiancée est surtout riche et Mike apprend donc que pour l'attirer dans ses filets, "diamonds are a girl's best friend". La marchandisation du sexe et des corps va de pair avec la transformation de Susan en femme-objet par Mike. Celui n'est en effet pas du tout un héros positif, développant pour la jeune femme une fétichisation malsaine qui le fait se frotter contre son image et poursuivre son ombre lors d'une séquence particulièrement marquante dans laquelle il erre dans le quartier de Soho entre le club chic et donc inaccessible où elle s'amuse avec son amant et le food-truck où il s'empiffre de hot-dogs (une symbolique pas très fine). Le tout sur une bande son très recherchée allant de Cat Stevens au groupe Can. Logiquement, le désir mortifère culmine dans la scène finale.
L'affrontement idéologique entre islamisme et laïcité auprès de la jeunesse des pays déchirés entre plusieurs identités a quitté depuis peu les reportages d'actualité et les documentaires pour s'inviter dans la fiction. Pas vraiment en France où pourtant ce sont les contradictions entre les injonctions familiales et communautaires d'un côté et celles de l'école laïque de l'autre qui sont à l'origine des "pétages de plomb" de jeunes radicalisés comme l'a démontré dans ses livres et conférences la politologue Anne-Clémentine Larroque. Mais la Belgique a offert un éclairage saisissant avec "Amal, Un esprit libre" (2023) et également la Turquie à travers "Yurt" qui évoque la situation du pays à la fin des années 90 tiraillé entre l'héritage laïc du kémalisme et l'islamisme d'Erdogan. Le film est centré sur Ahmet, un adolescent de 14 ans issu d'un milieu privilégié. Il est inscrit dans un lycée privé mixte, élitiste et nationaliste dans lequel il apprend l'anglais et les chants à la gloire d'Atatürk mais son père, récemment converti à un islam rigoriste l'a mis en pension dans un Yurt c'est à dire un pensionnat religieux fréquenté par des garçons d'origine modeste. La propagande ne s'y limite pas aux discours mais passe par toutes sortes de brimades dont Ahmet fait les frais parce qu'il apparaît comme un intrus: riche parmi les pauvres et rebelle parmi les soumis. Il est victime de brimades aussi dans son lycée friqué, pas très bienveillant envers sa double vie. C'est ainsi que le film enrichit son approche. Il ne se contente pas de placer Ahmet au coeur d'un affrontement idéologique, il se retrouve également pris insidieusement dans une lutte des classes qui recoupe ses propres questionnements identitaires. En effet, Ahmet est avant tout un adolescent en construction dont la quête d'émancipation se heurte à l'autoritarisme du père et à l'obscurantisme du Yurt. Mais aucune répression ne peut empêcher la puberté et ses manifestations physiques alors que Ahmet connaît ses premiers émois amoureux et sexuels auprès d'une fille de sa classe du lycée privé mais aussi auprès de Hakan, l'un des pensionnaires du Yurt. Cette partition est un peu trop systématique et schématique (c'est peut-être le résultat d'un premier film plein comme un oeuf), néanmoins le moment où le film bascule du noir et blanc à la couleur quand Ahmet semble enfin prendre la tangente pour suivre ses propres désirs au lieu de ceux du père et de la société est superbe: une bouffée de liberté qui n'est pas sans rappeler "Mommy" (2014) de Xavier DOLAN.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)