"Gadjo Dilo", "L'Etranger fou" en français, c'est le dernier volet de la trilogie que Tony GATLIF a consacré au peuple rom après "Les Princes" (1982) et "Latcho Drom" (1992). Les deux premiers films avaient rencontré un succès critique, le deuxième ayant rencontré un écho international grâce à son prix à Cannes. Mais "Gadjo Dilo" est le premier de ses films à avoir rencontré le succès populaire grâce à l'idée géniale de faire se rencontrer une communauté rom et Romain DURIS qui joue le rôle de passeur entre eux et le public occidental. Non sans malice, Tony GATLIF s'amuse à retourner les stéréotypes attachés aux Roms. C'est le gadjo, égaré au milieu de leur communauté qui est accusé de vol de poules et d'autres méfaits d'ordinaire attribués aux tziganes.
Mais "Gadjo Dilo" est avant tout une histoire d'adoption entre Stéphane qui vient de perdre son père et part sur les traces de la chanteuse tzigane qu'il écoutait avant sa mort et Izidor (Izidor SERBAN), un tzigane entre deux âges dont le fils est en prison. Les deux hommes ne parlent pas un mot de la langue de l'autre et pourtant le miracle opère, ils s'entendent comme larrons en foire. Ce courant qui passe entre l'acteur et les villageois était d'ailleurs authentique et constitue le secret de la réussite du film. Il a d'ailleurs contribué à modifier la perception de Romain DURIS qui s'est avéré être un acteur très physique et énergique (comme le montre par exemple son impressionnant abattage burlesque dans "Coupez !") (2021).
Par ailleurs, le film est également indissociable de la partenaire de Romain DURIS, la flamboyante Rona HARTNER. A l'image de son personnage, elle aussi joue un rôle de passeuse, au sens propre mais aussi au sens figuré puisqu'elle s'est fait passer pour une tzigane auprès du réalisateur en n'économisant pas son énergie pour le convaincre. Dans le film, elle appartient à la communauté rom mais elle parle français ce qui lui permet de se rapprocher de Stéphane avec qui elle entame une relation électrique. On retrouve entre eux la même véracité brute qu'avec Izidor. La performance tellurique de Rona HARTNER a marqué les esprits et lui a valu outre la reconnaissance d'entamer une riche carrière dans la musique électro-balkanique.
Je l'avoue, je ne suis pas allée jusqu'au bout du visionnage de "The Paradise". J'ai lâché l'affaire après l'épisode 1 de la saison 2. Il s'agit d'une adaptation très libre et modernisée du roman d'Émile Zola, "Au Bonheur des Dames" qui évoquait la naissance des premiers grands magasins et la ruine des petits commerces avec une telle précision documentaire qu'on le considère aujourd'hui comme le premier manuel de marketing moderne. A cela s'ajoutait une étude très fine des rapports sociaux et genrés entre patrons et employés. Octave Mouret était un génie de la vente et de l'arrivisme tandis que Denise ployait sous le talon de fer du capitalisme mais ne rompait pas, finissant par s'occuper des Oeuvres sociales en domptant le fauve. Un constat (celui du capitalisme à visage humain) pas seulement fait par Zola d'ailleurs. "En Famille" de Hector Malot parvenait à la même conclusion, à partir des mêmes modèles, celui des familistères.
La série de la BBC enlève toute l'âpreté du roman de Emile Zola, transformant les relations entre la direction du "Paradis", leurs employés et des petits commerçants alentour en un microcosme confortable. Les scénaristes ne lésinent pas sur les ficelles de soap opera ayant fait leurs preuves dans "Downton Abbey" (2010). De beaux costumes, de beaux décors, des intrigues sentimentales à foison, des complots, des meurtres... La première saison tenait tout de même à peu près la route grâce à des personnages attachants et au féminisme intelligent conféré au personnage de Denise qui devenait le cerveau qui murmure à l'oreille de "Moray" (adaptation british oblige). La deuxième saison sombre hélas dans le n'importe quoi, perdant toute vraisemblance et toute cohérence, multipliant les outrances et les intrigues anecdotiques. Preuve que les producteurs ont trop tiré sur la corde, les audiences ont chuté et la saison 3 prévue a été annulée.
Célèbre pièce de théâtre satirique de Oscar Wilde, "L'importance d'être Constant" joue à fond sur la confusion identitaire pour mieux dégommer les travers de la société victorienne. Les deux personnages principaux s'inventent un avatar ou un ami imaginaire pour préserver les apparences du jeu social tout en échappant aux pesanteurs de la société conservatrice à laquelle ils appartiennent. Jack Worthing (Colin FIRTH) qui est un ancien enfant trouvé et ne connaît pas l'identité de son père joue les tuteurs avisés et responsables à la campagne tout en empruntant le prénom "Constant" (Earnest en VO qui signifie sérieux ou sincère, d'où cette traduction) à Londres pour mieux s'adonner à ses penchants festifs. Son ami Algernon Moncrieff (Rupert EVERETT) qui envie sa liberté se met à prétexter à chaque corvée sociale qu'il doit aller voir en urgence un proche parent malade, Bunbury avant d'usurper lui aussi le prénom de Constant pour s'introduire à la campagne et séduire la jeune pupille de Jack, Cecily (Reese WITHERSPOON). De son côté Jack sous le prénom Constant a flashé sur Gwendoline (Frances O'CONNOR) mais sa tante Augusta (Judi DENCH) ne veut pas d'un homme au pedigree inconnu pour sa nièce. Les deux jeunes filles se mettent à soupirer après le fameux prénom et ce qu'il véhicule d'idéaux sans réaliser qu'il s'agit d'une étiquette creuse. Evidemment les deux amis finissent par se prendre les pieds dans les entrelacs de leurs mensonges pour le plus grand plaisir du spectateur.
Le film de Oliver PARKER bien que soigné dans sa distribution, ses décors, sa photographie ou encore sa musique affaiblit cependant considérablement la portée de l'oeuvre satirique d'origine en la réduisant à un simple marivaudage amoureux. Par ailleurs les constants (^^) changement de prénoms exigeaient une mise en scène très claire alors que le film saute sans arrêt d'un lieu à l'autre et alourdit le fil de l'intrigue avec des séquences oniriques, de l'agitation stérile ou des flashbacks inutiles ce qui introduit de la confusion dans l'esprit du spectateur qui ne sait plus très bien où il en est. Plutôt que de vouloir artificiellement "dynamiser" le film, mieux aurait valu de faire confiance au texte d'origine.
Troisième film de Catherine BREILLAT sorti après deux films confidentiels, "36 fillette" est charnière dans sa filmographie et établit une double filiation.
Avec Maurice PIALAT tout d'abord avec qui elle a travaillé en tant que scénariste trois ans auparavant sur "Police" (1985). Lili (Delphine ZENTOUT) est la petite soeur de Suzanne (Sandrine BONNAIRE) dans "A nos amours" (1983). Une ado rebelle, boudeuse, rageuse, provocante, mal dans sa peau, vivant dans un environnement médiocre où elle ne se sent pas à sa place, se cognant contre à peu près tout le monde: parents, frère aîné, "vieil amant" (le quadragénaire cynique et paumé joué par Etienne CHICOT avec qui elle entame un jeu dangereux de séduction sur fond d'attraction-répulsion), petit ami potentiel. Environnement par ailleurs reproduit avec beaucoup de réalisme, celui du tourisme de masse post-30 Glorieuses avec ses campings bondés et ses clubs minables. Le cinéma de Catherine BREILLAT partage avec celui de Maurice PIALAT la même âpreté, la même frontalité, la même crudité dans l'observation des désirs et des tourments adolescents, décrits sans coquetterie et sans jugement moral. Un cinéma brut qui est aussi un terrain d'expérimentation pour la réalisatrice qui dans ce film comme dans les suivants met en scène un double d'elle-même pour mieux l'observer et le comprendre. La parenté avec Maurice PIALAT passe aussi par l'empreinte du monteur Yann DEDET qui a travaillé sur "36 fillette" et sur les plus grands films de Pialat de 1980 à 1991. Il y aurait d'ailleurs pu avoir un héritage puisque Catherine BREILLAT a proposé à Maurice PIALAT le scénario de "Sale comme un Ange" (1990) mais il a refusé de le réaliser, dommage.
La deuxième filiation qui apparaît dans le film est celle avec Francois TRUFFAUT. Dans ce qui s'apparente à un moment de grâce hors du temps, Lili qui erre dans la nuit entre dans un théâtre et rencontre sa vedette, jouée par Jean-Pierre LEAUD à qui elle se confie avec une sincérité totale, ce dernier l'écoutant avec une neutralité bienveillante et un respect qui émeut. A l'opposé des amateurs de chair fraîche qui lui tournent autour ou bien de ses parents et de son frère avec qui elle est en conflit, Jean-Pierre LEAUD apporte une douceur et une fragilité lunaire qui permet à Lili de tomber le masque. Cette bulle de tendresse dans un monde de brutes rappelle pourquoi la singularité de Jean-Pierre LEAUD est devenue indispensable au jeune cinéma français de cette époque et des suivantes en tant que symbole, passeur, balise. Catherine BREILLAT place ici toute sa foi dans le cinéma comme phare dans la nuit, l'art renversant toutes les barrières et faisant dialoguer les âmes.
Je suis partagée sur cette proposition de cinéma. Entre autoportrait sans fard et mise en abyme de la tyrannie sur un plateau, Catherine BREILLAT livre avec Sex Is Comedy une œuvre aussi transgressive qu'inconfortable. Peut-on tolérer chez une femme ce qu'on idéalise chez les hommes? Une plongée clinique et clivante dans les coulisses de la création cinématographique.
Un ego trip nombrilisme
C'est un ego trip, 100% assumé certes mais ça se regarde quand même beaucoup le nombril. On a donc un clone de Catherine BREILLAT en la personne de Jeanne jouée par Anne PARILLAUD. Comme son modèle, elle réalise des films et utilise son pouvoir pour soumettre ses acteurs à sa domination érotique et psychologique. Un film réussi à ses yeux est celui où l'acteur, totalement assujetti à son désir tout-puissant "s'abandonne". Tous les moyens sont donc bons pour manipuler et écraser l'autre: séduction, chantage, humiliation. Le paradoxe étant qu'elle se plaint du manque d'alchimie du couple qu'elle filme alors qu'elle vampirise l'acteur principal en exigeant d'être sa seule source de séduction.
Le double standard du metteur en scène roi
On rétorquera que les réalisateurs masculins qui ont soumis leur casting à la tyrannie de leur désir sont légion et que cela semblait alors aller de soi alors que lorsque c'est une femme qui est aux commandes, cela passe tout d'un coup beaucoup moins bien. Il y a donc un biais profond que le film révèle: les abus de pouvoir du metteur en scène roi qui se comporte comme un vampire sont inégalement tolérés en fonction du genre. Si c'est un homme, c'est un génie, si c'est une femme c'est un monstre. Le film de Catherine BREILLAT est donc de ce point de vue transgressif même si en soi le tyran est une figure détestable, quel que soit son sexe.
Le grotesque comme garde-fou
Certes il y a quand même de d'humour et l'humour est le meilleur remède pour désamorcer l'aspect forcément délicat du tournage des scènes de sexe qui sont mises en abyme par le film. La prothèse d'un pénis en érection que l'acteur arbore pour sa scène en est l'exemple le plus flagrant. Il fonctionne aussi de manière salutaire lorsque l'acteur refuse d'enlever ses chaussettes. Que ce simple bout de tissu suffise à provoquer une crise sur le plateau révèle le grotesque de la situation mais aussi les limites de l'emprise de la cinéaste sur son acteur.
L'extorsion finale
Mais la fin est tout de même très problématique. Le summum de l'emprise psychologique est atteint lorsque Jeanne arrache à son actrice des larmes pour avoir réussi à lui faire tourner une scène de défloraison qui ressemble à une scène de viol. Elle se met alors à pleurer avec elle. De véritables larmes de crocodile tant elle est satisfaite en réalité de cette extorsion obtenue par des pressions continues sur la jeune fille. D'autant qu'elle, planquée derrière sa caméra n'a pris aucun risque et va récolter les fruits du succès alors que l'actrice a été exposée et ravagée psychologiquement. Si Catherine BREILLAT voulait rejouer le traumatisme de la scène finale de "A ma soeur" pour se faire pardonner, c'est raté. Le malaise n'en est que plus grand.
J'ai passé un excellent moment en regardant cette comédie alerte et sans temps morts (d'où sa durée très courte, il n'y a pas une once de gras) où les acteurs de la comédie française s'amusent beaucoup en jonglant avec les travers réels ou supposés de la troupe. Chaque personnage est croqué avec suffisamment de caractère pour apporter sa pierre à l'édifice sans faire de l'ombre aux autres. Le principe du compte à rebours avant une représentation sous pression (la ministre de la culture étant présente dans la salle) où les grains de sable s'accumulent est très efficace. On a tour à tour le mari imbu de lui-même qui se découvre cocu (Laurent STOCKER), sa femme hédoniste (Marina HANDS) qui assouvit ses désirs avec le jeune premier superstitieux qui fait tout un fromage avec la couleur de son costume (Julien FRISON), la vieille dame qui part en sucette après avoir abusé du joint (Danielle LEBRUN), le régisseur casse-couille (Christian HECQ), le concierge zélé qui fait son petit chef (Guillaume GALLIENNE), la metteuse en scène débordée par les imprévus (Pauline CLEMENT), l'actrice qui ne capte rien à l'intrigue (Adeline d'HERMY) etc. Cette accumulation de petits travers souligne une dynamique d'ensemble qui repose sur la friction: entre les générations, entre les hommes et les femmes, entre les acteurs et les techniciens, entre les moliéristes et les shakespeariens (mention spéciale à Benjamin Lavernhe), entre le monde du théâtre classique et celui de la télévision (excellente prestation de Sephora PONDI en maquilleuse hors-sol), entre les acteurs installés dans leur fauteuil et les aspirants réduits à jouer les ouvreurs (Sefa YEBOAH), entre ces mêmes acteurs et le "petit" personnel qui ne perd pas une occasion de prendre sa mesquine petite revanche sociale etc. Bref c'est du spectacle de haute volée et on aurait tort de bouder son plaisir, les comédies ayant cette qualité d'écriture, de mise en scène chorale et d'interprétation ne courant pas les rues.
"American Graffiti" repose sur une analogie assez claire. Le passage à l'âge adulte d'une bande de jeunes, symbolisé par leur dernière nuit d'insouciance devient la métaphore d'une Amérique sur le point en août 1962 de perdre son innocence. Réalisé en 1973, soit 11 ans après les événements décrits dans le film, "American Graffiti" porte la marque nostalgique d'une époque assimilée à un paradis perdu. Cette époque révolue et mythifiée par la société américaine est celle des fifties et ce n'est pas l'un des personnages aux faux airs de James DEAN qui nous dira le contraire pour reprendre l'expression de Luc LAGIER. Dans l'unité de temps (une nuit) et de lieu (une petite bourgade près de San Francisco) circonscrite par le film, tous les marqueurs "vintage" sont de sortie. La bande originale est bourrée de standards rock and roll des années 50 et du début des années 60, parmi lesquels on reconnaît "Rock Around the Clock" de Bill Haley dès le générique (comme celui de "Graine de violence") (1955), "Johnny B. Goode" de Chuck Berry (qui était au centre d'un autre film effectuant un come back dans cette époque, "Retour vers le futur") (1985), "The Great Pretender" des Platters (que j'ai entendue pour la première fois en 1987 quand elle a été chantée par Freddie MERCURY) ou encore "All Summer Long" des Beach Boys qui referme le film sur une pointe nostalgique. L'un des lieux centraux du film est un diner rétro avec des serveuses en patins à roulettes dans des postures semblables à la pochette de "Breakfast in America" de Supertramp. Enfin, symbole iconique de l'Amérique de ces années là, la bagnole est indissociable de la culture de ces jeunes qui se déplacent lentement dans la ville au volant de leurs engins sans but précis, sinon celui de battre le pavé à la recherche de rencontres et d'aventures d'une nuit. Parmi les cylindrées américaines, Chevrolet ou Ford à bord desquelles paradent Steve le rouquin (Ron HOWARD), Terrie (Charles Martin SMITH) le bigleux aux grandes dents ou John Milner (Paul LE MAT), le sous James Dean, deux nous tapent dans l'oeil. La première pour son anomalie dans le paysage puisque notre 2CV bien française est conduite par le personnage principal, Curt (Richard DREYFUSS) qui est lui-même légèrement décalé par rapport à ses potes et cherche visiblement encore sa place. La deuxième parce que le rival de John avec lequel il va s'engager dans une course (allusion à la "La Fureur de vivre") (1955) est conduite par un débutant promis à un bel avenir dans la filmographie de George LUCAS: Harrison FORD.
"C'était mieux avant, vraiment?" C'est un peu la question posée dans "Pleasantville" dont le postulat rappelle un peu celui de "Retour vers le futur" (1985). David (Tobey MAGUIRE) est un adolescent des années 90 qui s'évade, d'abord métaphoriquement puis littéralement dans une série des années 50 pour oublier un présent morose. "Pleasantville" est le nom de cette série qui se déroule dans une petite ville américaine des années 50 tout à fait comparable à Hill Valley avec ses repères rassurants, notamment sur le plan familial. David vit dans une famille encore plus dysfonctionnelle que le Marty de Robert ZEMECKIS avec une mère célibataire sur le point de se barrer pour retrouver un amant de 10 ans plus jeune. Alors voir ce qui est présenté comme un foyer idyllique avec un papa qui gagne sa vie à l'extérieur et lorsqu'il rentre à la maison trouve une maman au foyer soigneusement apprêtée qui a passé sa journée à lustrer l'intérieur et à préparer les repas le fait rêver. Mais en passant de l'autre côté du miroir, il découvre aussi l'envers du décor. David LYNCH n'a cessé de mettre en pièces le rêve américain en montrant les dessous venimeux de ces bourgades pimpantes et j'ai eu parfois la sensation au détour d'un plan de me retrouver dans "Blue Velvet" (1986) (les pompiers) ou dans "Twin Peaks" (1990) (les cookies). De fait, l'irruption de David et de sa soeur délurée Jennifer (Reese WITHERSPOON) est une expérience perturbatrice un peu semblable à ce qu'avait pu produire Elvis Presley sur l'Amérique profonde blanche et puritaine. Elle brise le conformisme et la routine ambiante en introduisant les expériences de l'ailleurs, de la sexualité, de l'altérité mais elle provoque aussi des tensions entre ceux qui embrassent ces changements, principalement des jeunes et des femmes, et ceux qui les refusent, principalement les notables de la ville et le patriarcat. L'idée la plus forte du film est de matérialiser ce clivage par la dichotomie entre le noir et blanc et la couleur. Les personnages qui se laissent "contaminer" par les émotions introduites par David et Jennifer se colorent et voient la vie autour d'eux se colorer aussi alors que les conservateurs qui veulent garder leur vision en noir et blanc tentent d'instaurer un cordon sanitaire: on voit alors parfaitement comment les choix esthétiques du film permettent d'évoquer la ségrégation raciale (la persécution des "colored people"), voire les pogroms et les autodafés. Le basculement du rêve autarcique à la dystopie cauchemardesque rappelle aussi "The Truman Show" (1998). Mais "Pleasantville" souffre d'une écriture parfois confuse et approximative dans les trajectoires de ses personnages qui brouille leur lisibilité. La fin est particulièrement déceptive de ce point de vue là.
"Margot va au mariage" est dans la continuité du précédent film de Noah BAUMBACH, "Les Berkman se separent" (2006). On est plongé dans le même milieu, celui de la bourgeoisie intellectuelle new-yorkaise dont Noah BAUMBACH ausculte les névroses. Là où un Woody ALLEN enrobait ses personnages de nostalgie, d'ironie ou d'humour burlesque, nous les rendant attachants, Noah BAUMBACH évacue toute forme de romantisme ou de légèreté au profit d'une mise à nu dénuée de complaisance. La présence de leurs enfants fait ressortir ce que ces comportements égocentriques et immatures ont de plus toxique et destructeur. Les parents étalent devant eux leur vie sexuelle, échecs conjugaux, liaisons, pulsions sans filtre, envahissant leur espace mental. Le climat incestuel que décrivait Camille Kouchner dans "La Familia Grande" (à quand une adaptation cinématographique?) rend le passage à l'acte d'autant plus facile à franchir comme le montre le comportement de Malcolm (Jack BLACK) envers Maisy, une adolescente qui vient faire la baby-sitter chez eux. Claude, le fils de Margot (Nicole KIDMAN) âgé de 11-12 ans est le plus malmené de tous. Sa mère le dénigre sur son hygiène, son comportement et ses capacités pour détruire son estime de lui-même. Elle lui refuse en même temps les apprentissages de base comme la natation ou les produits d'hygiène élémentaire comme le déodorant sous des prétextes fumeux. Elle l'isole également du reste de sa famille pour mieux assoir son emprise émotionnelle, la fin illustrant son incapacité à lâcher-prise. Elle pose également des diagnostics sauvages, notamment d'autisme sur les enfants des autres, sans doute pour la même raison. Comme d'autres artistes prédateurs, Margot vampirise la vie de ses proches pour en nourrir ses livres. Mais les autres adultes ne sont guère plus reluisants, que ce soit le père de Maisy, Dick (Ciaran HINDS), un pervers narcissique avec lequel Margot a une liaison ou sa soeur Pauline (Jennifer JASON LEIGH) avec laquelle Margot est sournoisement en guerre. Quant au fiancé de Pauline, Malcolm qui est un musicien sans emploi stable, il est constamment rabaissé par Margot qui le juge indigne de la famille. Sa candeur apparente cache une hypersexualisation dénuée de limites dont on voit diverses manifestations avant le dérapage de trop avec Maisy.
"Le Héros de Berlin" est le film testamentaire de Wolfgang BECKER, mondialement connu pour "Goodbye Lenin" (2001) et disparu en décembre 2024. "Le Héros de Berlin" reprend nombre d'ingrédients de son hit international: la référence à l'histoire est-allemande, le mensonge uchronique, Daniel BRUHL, révélé par "Goodbye Lenin" (2001) dans un hilarant caméo. La différence majeure réside cependant dans le fait que Micha (Charly HUBNER), à l'inverse d'Alex n'est pas l'auteur du mensonge qui transforme une simple erreur d'aiguillage lorsqu'il était un jeune cheminot en acte héroïque. Il devient le complice du journaliste (Leon ULLRICH) qui invente ce récit fictionnel de passage à l'ouest pour faire un scoop à l'occasion de la commémoration des 30 ans de la chute du mur de Berlin. Micha se laisse séduire par cette réalité alternative parce qu'elle le dépeint sous un jour flatteur alors qu'il s'agit en réalité d'un looser bedonnant qui a toujours subi sa vie. Gérant d'un vidéoclub en faillite, Micha est appâté par l'argent mais aussi par le succès et l'attention des médias: il passe à la TV, devient le sujet d'une biographie, la tête d'affiche d'une campagne publicitaire, doit prononcer un discours au Bundestag etc. Le problème est que l'ampleur de l'engouement finit par le dépasser alors même qu'il entame une idylle avec Paula, une procureure qui 30 ans plus tôt faisait partie des 127 passagers du train passés à l'ouest grâce au prétendu "acte héroïque" de Micha.
Il aurait fallu cependant un tempo plus enlevé pour que la satire soit véritablement mordante. Tel quel, le film ronronne, voire se traîne. L'état dans lequel le réalisateur l'a réalisé et le fait qu'il n'a d'ailleurs pas eu le temps de tout à fait le terminer lui-même explique sans doute ce gros problème de manque de rythme.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)