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Sweetie

Publié le par Rosalie210

Jane Campion (1989)

Sweetie

"Sweetie" est le décapant et déstabilisant premier long-métrage de Jane CAMPION. Celle-ci n'était cependant pas une débutante et avait déjà construit un univers très singulier, ses courts-métrages en particulier fournissant une clé de compréhension essentielle de ses futurs films. Ainsi le palmé "Peel, exercice de discipline" (1982) repose sur les mêmes principes fondamentaux que "Sweetie": huis-clos familial étouffant, névroses, contraste entre le contenant/enveloppe/écorce (civilisation, culture, contrôle) et le contenu/substrat/terreau (nature, inconscient) etc.

"Sweetie" qui bénéficie d'un style fait pour susciter le malaise (par exemple des cadrages étranges, souvent décentrés et/ou en plongée qui ne laissent voir qu'une partie du corps) raconte l'histoire de deux sœurs aux tempéraments opposés mais qui ne sont en réalité que deux facettes de la même névrose familiale. La première, Kay (Karen Colson), pâle et maigre, est neurasthénique et frigide, elle a une peur bleue de la vie et en particulier de ce qui grouille sous le sol, autre façon de dire qu'elle est affreusement mal dans sa peau. Elle est particulièrement angoissée par les crevasses et les trous c'est à dire par toutes les fissures à travers lesquelles l'incontrôlé qui la terrifie pourrait jaillir (en cela elle est semblable dans sa peur de la sexualité à l'héroïne de "Répulsion" (1965)). Autrement dit c'est une personne parfaitement stérile qui s'est enfermée dans une cour intérieure bétonnée entourée de palissades pour survivre. Toute excroissance, tout jaillissement lui sont insupportables: elle arrache l'arbrisseau planté par son petit ami à qui elle se refuse et sa sœur doit casser un carreau pour entrer par effraction chez elle. Cette sœur, Dawn, surnommée Sweetie (Geneviève LEMON) est aussi ronde et exubérante que Kay est maigre et effacée. Maniaco-dépressive, capricieuse, obscène (Sweetie est tout aussi obsédée par les orifices que Kay mais au lieu de les éviter, elle les utilise avec une fureur orgiaque), infantile, elle détruit tout sur son passage telle une tornade et se comporte comme un gros bébé hystérique ne supportant pas la frustration. Elle vit dans un délire façonné par son père selon laquelle elle est une princesse et un génie promise à la gloire, délire matérialisé par une cabane dans les arbres, l'équivalent de la cour de Kay puisqu'il s'agit d'un univers tout aussi clos en plus d'être "perché". Sweetie ne survivra pas d'ailleurs à son "retour sur terre" alors que Kay au terme d'un road trip apprendra à vivre un peu plus en harmonie avec elle-même.

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Monsieur Je-sais-tout

Publié le par Rosalie210

Stéphan Archinard et François Prévôt-Leygonie (2018)

Monsieur Je-sais-tout

Lorsque j'avais vu la bande-annonce, je craignais que le syndrome d'Asperger ne serve de prétexte à un mélo sirupeux d'autant que certaines répliques telles que "avouez que vous l'aimez ce gosse" allaient dans ce sens. Mais finalement, après l'avoir visionné, je trouve que le film est tout à fait honorable sans être transcendant non plus. Le scénario, prévisible n'est pas exempt de maladresses telles que la manière téléphonée dont Vincent et Léo sont amenés à se rencontrer et à cohabiter ainsi que le personnage de la médiatrice pédagogue, Mathilde (Alice DAVID) qui est peu vraisemblable et lourd (les citations à la guimauve, c'est elle). J'ai trouvé également un peu dommage que le milieu dépeint soit si bling-bling (château et grande maison sur l'île de Ré) et ne reflète pas davantage la vie d'une immense majorité de français, y compris Asperger. Enfin, je me répète mais il faudrait sortir du stéréotype de l'autiste savant "génie des maths" tout droit sorti de "Rain Man" (1988) dont le talent "justifie" que la société fasse des efforts pour l'intégrer. Cela ne reflète en rien la réalité puisque si les aspies ne souffrent ni de déficience intellectuelle ni de retard de langage, beaucoup ont une intelligence dans la moyenne, loin des "prouesses" consistant par exemple à réciter par cœur les centaines de chiffres du nombre Pi. Et d'autres ont beaucoup plus d'appétence pour les lettres que pour les chiffres auxquels ils n'entendent rien.

Ceci posé, le jeune Max BAISSETTE de MALGLAIVE fait une composition assez remarquable et la manière cérébrale dont Léo appréhende le football si elle n'est sans doute pas réaliste a le mérite de montrer comment fonctionne une intelligence différente. Quant à Arnaud DUCRET, il s'en sort plutôt bien dans un rôle plus dramatique et plus intéressant que ceux auxquels il est habitué. Si Léo est un handicapé social, Vincent est un handicapé des sentiments fuyant toute forme d'attachement qui est amené à s'engager malgré lui dans un lien affectif. Son immaturité le place au même niveau que Léo (il souffre d'ailleurs même d'un complexe d'infériorité, celui du "gros connard de footballeur" face à une machine à calculer vivante qui a réponse à tout, d'où le titre du film) et le fait qu'il ne soit pas très empathique (ni très sympathique d'ailleurs) et rejette avec une certaine brutalité les liens familiaux (dans un pays où ceux-ci sont assez sacralisés) déjoue le sentimentalisme que l'on pouvait craindre et entraîne une certaine authenticité dans la relation entre les deux personnages.

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Shutter Island

Publié le par Rosalie210

Martin Scorsese (2010)

Shutter Island

Attention! Une histoire peut en cacher une autre. "Shutter Island" fait partie de ces thrillers paranoïaques en forme de films gigogne* reposant sur une mise en abyme (une mise en scène au sein de la fiction qui redouble celle du film lui-même) ce qui nécessite de le voir au moins deux fois pour l'apprécier pleinement. La première fois, on est guidé par le point de vue du personnage principal, Teddy Daniels (Leonardo DiCAPRIO très présent à cette époque dans les films en forme de labyrinthe mentaux) alors que la deuxième, on suit davantage celui du "chef d'orchestre" qu'est le Dr. Cawley (Ben KINGSLEY).

Même si à mon goût "Shutter Island" est un peu trop cérébral (je veux dire par là froid, désincarné), la virtuosité de la mise en scène ne peut que susciter l'admiration. La maîtrise de l'espace en particulier est remarquable. Comme le titre l'indique, le film est un huis-clos sur une île où le sentiment d'enfermement est omniprésent dès le départ avec une atmosphère oppressante (brouillard, tempête) et un système de clôture qui assimile d'emblée l'hôpital psychiatrique à un camp de concentration dans l'esprit de Teddy (on comprendra pourquoi plus tard). Néanmoins et c'est cela qui est remarquable, plus le film avance, plus le sentiment de claustrophobie du spectateur augmente au fur et à mesure que Teddy progresse dans une enquête qui à première vue est policière (disparition mystérieuse et indices laissant entendre que des expériences interdites ont lieu sur les patients de l'île) mais qui est en réalité psychanalytique (il progresse dans ses propres abysses ponctués de rêves qui nous permettent de reconstituer le puzzle de son passé traumatique). Les clés du mystère sont symbolisées par des forteresses a priori inexpugnables (le bâtiment C, le phare) qu'il parvient néanmoins à investir et dans lesquelles il fait des découvertes majeures. La question que la fin ouverte laisse en suspens est la suivante: va-t-il pouvoir supporter la vérité?

A cette double couche (policière et psychanalytique) s'en ajoute une troisième qui est historique. l'intrigue se déroule en pleine guerre froide, plus précisément dans les années cinquante où la paranoïa anticommuniste faisait rage aux USA avec le maccarthysme. Au nom de la doctrine de l'endiguement (du communisme), les USA ont commis des crimes d'Etat aussi bien à l'intérieur (chasse aux sorcières contre les présumés ennemis de l'intérieur) qu'à l'extérieur (coups d'Etat, assassinats pour conserver ou augmenter leur influence). Et dans la course à l'innovation technologique qui les opposait à l'URSS, ils ont "recyclé" dans le cadre de l'opération Paperclip plus de 1500 scientifiques nazis symbolisés dans le film par le docteur Naehring (Max von SYDOW) que Teddy assimile implicitement au docteur Mengele (réfugié en Amérique latine mais celle-ci n'était-elle pas la chasse gardée des USA?). Le traumatisme de Teddy a donc un double sens, individuel et collectif. Il symbolise la mauvaise conscience d'un pays qui n'a pas levé le petit doigt pour arrêter le génocide pendant la guerre et qui a ensuite offert un asile aux bourreaux afin de s'en servir dans ses objectifs de puissance. Tout comme "La Liste de Schindler" (1993), les victimes sont symbolisées par une petite fille qui ne cesse de dire à travers les réminiscences de Teddy "Pourquoi ne m'as-tu pas sauvée?"


* "Usual suspects" (1995) ou "Sixième sens" (1999) sont d'autres exemples de films célèbres où le spectateur suit une fausse piste avant qu'un retournement final ne lui donne les clés de la manipulation dont il a fait l'objet.

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Neuilly sa mère!

Publié le par Rosalie210

Gabriel Julien-Laferrière (2008)

Neuilly sa mère!

"Neuilly sa mère" est en surface une sympathique comédie familiale pseudo-consensuelle à la réalisation impersonnelle qui repose sur le scénario éculé du rapprochement de deux mondes que tout oppose: les jeunes des cités de banlieue et la grande bourgeoisie… de banlieue (mais ce n'est pas la même banlieue ^^^) à coups de gros clichés: fils à papa BCBG odieux et filles de bonne famille rebelles contre (gentilles) "racailles" avec pour point de rencontre un scénario hautement improbable (les secondes noces de Stanislas de Chazelle avec une algérienne dont la sœur vit dans une cité difficile, on y croit hum, hum…) Je ne suis pas sûre que le film soit aussi neutre qu'il le prétend car le scénario inverse (un fils de bonne famille cherchant à s'intégrer dans une cité de banlieue en subissant quotidiennement la violence du milieu sans broncher ou en implorant son "pardon" au moindre écart) n'aurait pas été présenté comme une "success story" et n'aurait sûrement pas rencontré la même adhésion (ça aurait même plutôt fait grincer des dents). Et même si la majorité des gens en France ne passent pas leur temps à écouter du Mozart ou à lire du Hugo cela reste les références de la culture dominante alors que celle qui est générée par la banlieue est largement méprisée comme le montrent les sketches tout sauf neutres mais très populaires d'un Laurent Gerra.

Malgré ces réserves, le film bénéficie de deux atouts incontestables qui l'ont fait sortir du tout-venant: une excellente interprétation, en particulier; des deux adolescents jouant Sami et Charles et des punchlines bien trouvées tirées des meilleurs slogans sarkozystes dont Charles est un inconditionnel du genre "Ma chambre tu l'aimes ou tu la quittes" ou "Etudier plus pour réussir plus".

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Le Bossu

Publié le par Rosalie210

Philippe de Broca (1997)

Le Bossu

J'avais beaucoup aimé cette version cinématographique du "Bossu" adaptée du roman-feuilleton de Paul Féval à sa sortie et le revoir m'a procuré tout autant de plaisir. Bien sûr, il s'agit d'un film qui n'a d'autre prétention que de divertir et pour cause, le roman, modèle du genre "cape et épée" est lui-même truffé de péripéties rocambolesques savoureuses mais complètement invraisemblables sur un (vague) fond historique. Mais Philippe de BROCA qui était alors au creux de la vague réalise un film bien rythmé qui a permis au public de redécouvrir son savoir-faire dans le domaine de la superproduction bondissante. La mise en scène est soignée (beauté des décors qu'ils soient naturels ou reconstitués, chorégraphies précises des combats) et les acteurs sont particulièrement inspirés (ou bien dirigés). Outre le clin d'œil à "Que la fête commence" (1975) avec un Philippe NOIRET qui reprend son rôle du régent 20 ans après le film de Bertrand TAVERNIER, Vincent PEREZ qui était alors le jeune premier à la mode dans le genre s'en sort bien dans le rôle du Duc de Nevers. Mais les deux stars sont sans conteste Daniel AUTEUIL dans le rôle du chevalier de Lagardère et Fabrice LUCHINI dans celui de Philippe de Gonzague. Certes, Daniel Auteuil est clairement trop âgé pour un rôle aussi physique qui est aussi un rôle de séducteur (mais à cette époque comme plus tard les romances entre quadra-quinqua et jeunettes à l'écran étaient quasiment la norme) mais il fait merveille dans celui du bossu, double fantasmatique de Lagardère. Car le bossu est une projection de sa psyché, lui qui se voit comme le vilain petit canard parvenu dans le monde de la haute société qu'il est amené à fréquenter. Quant à Luchini, il compose un Gonzague aussi inquiétant qu'hilarant. C'est avec ce film que j'ai changé d'avis sur cet acteur que je n'appréciais pas jusque là car je pensais à tort qu'il était incapable d'autodérision.

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Charlie et la Chocolaterie (Charlie and the Chocolate Factory)

Publié le par Rosalie210

Tim Burton (2005)

Charlie et la Chocolaterie (Charlie and the Chocolate Factory)

L'impression irréelle qui se dégage de cette adaptation de "Charlie et la chocolaterie" est lié au fait qu'elle mélange dans un même espace géographique des technologies, des styles d'habitation, des modes de vie et même des genres a priori très différents. Par exemple certains éléments relèvent du conte intemporel (la chaumière de guinguois, les magasins bonbonnières, les propriétés magiques des confiseries) mais d'autres s'inscrivent dans un contexte de société industrielle avec du travail à la chaîne omniprésent qu'il soit humain (le père de Charlie est OS sur une chaîne avant d'être remplacé par des robots), animal (les écureuils trieurs de noix) ou mécanisé (la musique de Danny ELFMAN possède d'ailleurs elle-même un caractère mécanique qui accompagne la chaîne de fabrication du chocolat). Enfin l'intérieur de la chocolaterie par endroits relève du laboratoire de recherche-développement à la blancheur clinique et high-tech en particulier la salle de télévision où la référence à "2001, l'odyssée de l'espace" (1968) et sa tablette-monolithe trouve tout son sens puisque dans le film on a parcouru sans même sans rendre compte une grande partie de l'histoire du "progrès humain".

Mais cette histoire de "progrès humain" est contredite par la satire de "l'enfant-roi" qui accompagne la quête de Willy Wonka pour trouver un héritier. Comme il s'en remet au hasard (ou à la chance c'est selon) avec le seul geste accompli par une main humaine dans le générique qui est de glisser dans cinq tablettes de chocolat un ticket d'or permettant de visiter sa chocolaterie (c'est à dire de le rencontrer), il se retrouve avec quatre véritables petits monstres, chacun d'entre eux incarnant ce que l'on pourrait appeler dans le langage industriel un "vice de forme", allégorie des pires travers de la société occidentale:
- Augustus Gloop, fils de boucher allemand est comme son nom l'indique un glouton obèse "affreux, sale et méchant" à la "M. Creosote" sauf que contrairement au sketch des Monty Python il n'éclate pas. Il ne devient pas non plus comme dans le roman de Roald Dahl fin comme une allumette, il s'est transformé en "bonhomme en chocolat" se dévorant lui-même ce qui est assez terrifiant mais juste dans le fond pour décrire la consommation à outrance.
- Veruca Salt est une petite fille de la haute bourgeoisie britannique tyrannique parce que pourrie-gâtée par son père propriétaire d'une usine de noix. Habituée à avoir tout ce qu'elle veut, son incapacité à supporter la frustration la destine à finir dans "les poubelles de l'histoire".
- Violette Beauregard est l'archétype de la "gagnante", une gamine américaine blonde platine vulgaire qui n'est motivée que par la compétition et les trophées. Elle est le miroir narcissique de sa mère à l'allure de poupée Barbie qui vit ses rêves de gloire par procuration. Qu'elle finisse gonflée comme un gros ballon est un reflet de son caractère mais ce qui traumatise le plus sa mère c'est que sa peau a viré au bleu et qu'elle ne pourra plus jamais lui ressembler.
- Enfin Mike Teavee est le geek blasé qui méprise la terre entière (et ses pauvres parents dépassés en premier) tellement il se sent supérieur. Il n'est pas grossier comme Augustus, tyrannique comme Veruca ou hypocrite comme Violette, il est franchement destructeur. Aussi il finira miniaturisé et "mis en boîte".

Si la visite de la chocolaterie a un côté Disneyland que l'on retrouve aussi dans "Dumbo" (2019) (la scène des rapides en bateau en particulier), les chansons chorégraphiées des oompa-loompa (tous interprétés par le même acteur) qui épinglent le comportement de chacun de ces quatre enfants sont des régals de parodie dissonante tant de stars et de groupes musicaux (Beatles, Queen, Michael Jackson, hard-rock) que de films ("Le Bal des sirènes" (1944), "Psychose" (1960), "Pulp Fiction" (1994) etc.)

Charlie, le cinquième enfant et Willy Wonka qui incarnent les deux extrêmes opposés vont pourtant se rencontrer parce qu'ils ont un point commun: ils ne rentrent pas dans la norme telle qu'elle est représentée par les quatre autres enfants. Charlie semble tout droit sortir des faubourgs misérables du Londres du XIX° décrit par Charles Dickens à ceci près que s'il est misérable sur le plan matériel, il est riche de l'amour de sa famille élargie avec laquelle il vit en harmonie. Willy Wonka en revanche est un créateur de génie et un industriel plein aux as mais sans famille. Dans la version de Tim BURTON où il est incarné par Johnny DEPP, ce dernier le décrit comme autiste, ce qui effectivement saute aux yeux. Dire qu'il vit dans sa bulle chocolatière est un euphémisme, il est également entouré d'une bulle transparente quand il sort (l'ascenseur) et même lorsqu'il finit par adopter Charlie puis sa famille, il les inclut dans sa bulle. Il n'est pas à l'aise dans les rapports humains, n'aime pas être touché, n'a pas une attitude socialement adaptée au point d'être obligé de lire des fiches pour savoir quoi dire à son audience et a un petit rire qui résonne à contretemps, quelque peu mécanique comme le reste de sa personne tirée à quatre épingles comme s'il était une sorte de pantin sorti de la vitrine (la scène où on le voit la première fois le présente exactement ainsi et le fait que les vrais pantins prennent feu et que cela le fasse rire suscite d'emblée un certain malaise). En revanche dans le domaine exclusif du chocolat, il est aussi expert que perfectionniste et la richesse de son univers intérieur contraste violemment avec l'aspect grisâtre du bâtiment extérieur.

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Le Deuxième souffle

Publié le par Rosalie210

Jean-Pierre Melville (1966)

Le Deuxième souffle

C'est par le cinéma asiatique (plus précisément celui de Hong-Kong) que j'ai découvert Jean-Pierre MELVILLE même s'il a tout autant influencé les cinéastes américains (Quentin TARANTINO et Martin SCORSESE par exemple). Le cinéaste français partage en effet avec ses homologues asiatiques un style épuré, stylisé jusqu'à l'abstraction qui vaut aussi pour des personnages "silhouettes" "agis" par un code moral archaïque qui les dépasse et transforme leur destin en "fatum" tout en les hissant, quels que soit la gravité de leurs actes, au niveau de la tragédie antique. Le personnage-silhouette (que certains appellent aussi "l'homme portemanteau" ou encore "l'homme-machine") fait d'ailleurs penser aux masques et parures que l'on trouve dans le théâtre grec ou le théâtre traditionnel japonais. Et puis qui dit dépouillement dit également silence, le premier long-métrage de Jean-Pierre MELVILLE était d'ailleurs une adaptation du livre de Vercors "Le Silence de la mer (1949)". Les personnages melvillien s'expriment davantage par de longs regards insaisissables (par exemple celui que Simone SIGNORET jette à ses camarades juste avant qu'ils ne la tuent dans "L Armée des ombres" (1969) est sujet à de multiples interprétations) que par les mots.

Tout cela, on le retrouve dans "Le deuxième souffle" son dernier film tourné en noir et blanc. Un monde de truands régi par des règles implicites où la parole est rare parce que chaque mot compte*. Le commissaire Blot (Paul MEURISSE) tranche encore avec le mutisme des gangsters mais c'est pour distiller sur ce monde parallèle une tranchante ironie. On y retrouve aussi la solitude propre au héros melvillien qui oscille entre des intérieurs (souvent des planques) vides et délabrés aux allures de cellule de prison et des extérieurs quelque peu déréalisés par leur réduction à des formes géométriques dans lesquels les corps effectuent des actions machinales. La scène du casse par exemple met en avant le décor aussi aride que spectaculaire de la route des Crêtes (entre la Ciotat et Cassis) tout en courbes et une gestion du temps qui fait la part belle à l'attente contemplative qui précède l'action plus qu'à l'action elle-même.

* "Alors maintenant, dans ce milieu pourri, la parole d'un homme comme moi, c'est zéro ! Qui tu es toi, qui parles, qui parles, qui dis connerie sur connerie ?" s"écrie Gu (Lino VENTURA) dont le parcours est jonché de cadavres mais qui ne supporte pas qu'on le fasse passer pour celui qui balance les copains.

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Down by Law

Publié le par Rosalie210

Jim Jarmusch (1986)

Down by Law

Je n'avais pas revu ce film depuis environ un quart de siècle dans le cadre d'un cycle Jim JARMUSCH mais si je ne me souvenais plus de l'intrigue, je me rappelais en revanche très bien de l'ambiance. Celle d'un film qui commençait de façon aussi neurasthénique que ses deux prédécesseurs, "Permanent Vacation" (1980) et "Stranger than Paradise" (1984) avant d'être revitalisé d'un coup de baguette magique par la joie de vivre et la chaleur humaine dégagée par le personnage de Roberto BENIGNI. Mais en fait le film a un côté bouffon dès le début avec une première partie construite en montage parallèle nous narrant les mésaventures tragi-comiques de Jack (John LURIE) et Zack (Tom WAITS) alias "Bonnet blanc et Blanc bonnet". Leurs prénoms sont quasi identiques (Roberto d'ailleurs les confond) et leurs trajectoires sont parfaitement parallèles ce que souligne aussi bien la mise en scène que la narration. Tous deux sont des types minables du genre avachi qui ont l'air de passer leur temps à se défoncer ou à broyer du noir à longueur de journée sous l'œil consterné ou goguenard d'une femme alanguie ou furibarde qu'ils n'ont pas l'air de vraiment voir. Il n'est guère étonnant que ces types un peu à côté de leurs pompes se fassent grotesquement piéger (ça ne m'avait pas fait rire la première fois mais le comique de situation m'est apparu assez savoureux la seconde) et se retrouvent dans la même cellule de prison d'abord à s'ignorer superbement puis à force de promiscuité forcée, à se bouffer le nez.

Et c'est donc au moment où ils vont s'entretuer qu'apparaît le troisième larron Roberto qui est enfermé avec eux. D'un dynamisme et d'une jovialité à toutes épreuves malgré un anglais approximatif il va d'abord alléger l'épreuve du confinement ^^ au point de réussir à tirer une esquisse de sourire (à mon avis il n'a pas eu besoin de se forcer) à John LURIE qui est plutôt du genre à tirer la tronche. Puis par ses connaissances littéraires et cinématographiques il va ouvrir une fenêtre dans le mur de la cellule et permettre à ses camarades d'infortune de s'évader au sens propre comme au sens figuré. Commence alors une drôle d'odyssée dans le "Deep South" (l'histoire se déroule à la Nouvelle-Orléans) où là encore la générosité de Roberto est décisive pour maintenir la cohésion du groupe. Dans ce film où la beauté de la photographie se combine avec une précision géométrique de la mise en scène, celle où Roberto cuisine un lapin pour eux trois tandis que les deux autres après s'être disputés tentent de partir chacun de leur côté montre que le parallélisme des destins de Jack et de Zack s'est transformé en une figure triangulaire dont Roberto constitue le sommet (là où les lignes de fuite convergent). Cette figure triangulaire culmine dans la scène de l'auberge. Alors que Roberto s'y engouffre avec confiance les deux autres, manifestant leur nature fuyante partent se cacher avant que la faim ne les poussent à rappliquer une fois de plus vers le sommet du triangle, là où se nichent la chaleur et la convivialité. Ils découvrent alors le rapport que Roberto entretient avec le sexe opposé, à l'opposé du leur (évidemment). C'est tout le sens de la scène de danse où Jack et Zack dont la relation aux femmes est fondée sur une impossibilité glaciale regardent depuis l'arrière plan Roberto et Nicoletta, son double féminin (Nicoletta BRASCHI) danser étroitement enlacés et visiblement très amoureux. Il n'est guère étonnant qu'en perdant celui qui les liait, Jack et Zack repartent, cette fois définitivement sur des chemins divergents, reformant le V du triangle, ouvert vers des perspectives inconnues.

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Peel, exercice de discipline (An Exercice in Discipline-Peel)

Publié le par Rosalie210

Jane Campion (1982)

Peel, exercice de discipline (An Exercice in Discipline-Peel)

Peu de gens savent que Jane CAMPION a reçu non pas UNE mais DEUX palmes d'or au festival de Cannes. La deuxième, tout le monde la connaît, c'est celle de "La Leçon de piano" (1993). Mais sept ans auparavant, elle avait reçu celle du meilleur court-métrage pour "Peel, exercice de discipline" (1982) qui combine la maîtrise formelle et les principales thématiques à venir de sa filmographie en seulement neuf minutes.

Comme dans "La Leçon de piano" (1993), le film met en scène une famille recomposée de trois personnes. Il surligne même cet aspect avec un premier carton d'introduction montrant un arbre généalogique qui précise les liens de parenté des uns et des autres puis avec un autre carton portant la mention "une histoire vraie, une vraie famille". Sauf que le titre "Peel" renvoie à l'écorce que l'on épluche et sous laquelle se cache une bombe sur le point d'exploser. Le confinement de cette famille dans l'espace étroit d'un habitacle de véhicule (ainsi que la mise en scène et la bande-son) exacerbe les tensions. Celles-ci se cristallisent d'abord sur l'enfant rebelle que les adultes finissent par rejeter sur la route puis sur la femme qui à l'inverse se retrouve claquemurée dans la voiture (après que son frère en ait retiré les clés de contact) avec les hommes à l'extérieur qui entretemps ont fait alliance ce qui est une belle métaphore de la phallocratie. Chacun sait que la route et l'automobile sont des domaines masculins (et Jane CAMPION le surligne à coups de plans sur des flèches et autres symboles phalliques) alors que la femme ne peut respirer que sur la bas-côté, là où la nature incontrôlée reprend ses droits.

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Wadjda

Publié le par Rosalie210

Haifaa Al-Mansour (2012)

Wadjda

Les sociétés arabo-musulmanes sont les championnes de l'invisibilisation des femmes. Séparées des hommes, soustraites le plus possibles à leurs regards (et à leurs oreilles), "effacées" de l'espace public et de la généalogie, elles sont confinées dans leur foyer et étroitement contrôlées dans leurs activités et déplacements. Elles sont en effet implicitement accusées de détourner les hommes de Dieu (un Dieu tout sauf neutre quand on sait qu'au paradis 72 vierges attendent les "heureux élus"). Evidemment ce puritanisme patriarcal répressif est un cercle vicieux qui "valide" la vision diabolique de la femme puisque la frustration génère la concupiscence et l'agression sexuelle (une scène du film qui met en présence Wadjda et un ouvrier de chantier révèle que sous le carcan puritain, il y a un culture du viol qui nous est également très familière en occident). La pression sociale sur la réputation des femmes les rend dociles car c'est "cela" qui fait leur valeur. Cela et leur capacité à engendrer des enfants mâles dont ces sociétés puritaines et patriarcales ont besoin pour se perpétuer à l'identique.

Cependant, l'existence même du film, le premier réalisé officiellement en Arabie Saoudite qui plus est par une femme mettant en scène d'autres femmes et fillettes est un signe incontestable de changement et d'ouverture. Certes, l'absence de salles de cinéma dans le pays explique qu'il ait pu se faire mais le fait même de montrer à visage découvert devant un écran des saoudiennes (même si le casting ne fut pas des plus faciles) est un acte fort qui préfigure les droits qu'elles ont acquis depuis, notamment celui de conduire en 2018. C'est d'ailleurs autour de ce droit fondamental que tourne le film. La mère de Wadjda, tout comme sa fille apparaissent lorsqu'elles sont chez elles comme des femmes modernes, peu différentes de leurs homologues occidentales. Wadjda écoute du rock, porte des converses, met des élastiques de toutes les couleurs dans ses cheveux et fabrique et vend des bracelets. Sa mère, très jolie et coquette est également une femme active qui exerce le métier de professeur. Mais dès qu'elles passent la porte, c'est une autre affaire. Alors que Wadjda est en lutte ouverte contre sa directrice d'école qui a si bien intégré les règles qu'elle est devenue une véritable sentinelle de la morale religieuse, sa mère doit affronter un parcours du combattant pour rejoindre son travail étant donné qu'elle dépend des hommes pour se déplacer et elle doit également subir l'affront d'être répudiée par son mari à qui elle ne peut donner de fils au profit d'une autre femme.

C'est pourquoi la lutte pour l'émancipation passe par l'acquisition d'un simple vélo. Un vélo qui permet de se déplacer librement et d'être sur pied d'égalité avec Abdallah, le meilleur ami de Wadjda. L'amitié des deux enfants qui déjoue naturellement les règles pour passer du temps ensemble est en soi la plus belle transgression de l'ordre moral stupide qui règne par ailleurs. Et comme souvent, ce sont les enfants qui indiquent le chemin à suivre comme finira par le reconnaître la mère de Wadjda.

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