Kaïro (Kairo)
Kiyoshi Kurosawa (2001)
Bienvenue dans la J-Horror! Rien à voir avec la conception occidentale du genre basée sur le gore, le body horror ou le jump scare. "Kaïro" est aux antipodes de tout cela. C'est un film lent, presque contemplatif où le malaise suinte d'une atmosphère proprement cauchemardesque. "Kaïro" fonctionne en effet comme un rêve dans lequel la frontière entre les vivants et les morts devient poreuse ce qui correspond à la vision shintoïste du monde des japonais. Progressivement les personnages vont se laisser envahir par le spleen jusqu'à devenir des spectres.
La manière dont cette métamorphose s'opère désigne fortement le monde moderne comme cause. Un univers de boîtes et de cadres enfermant chaque individu dans une cellule d'isolement capitonnée jusqu'à ce qu'il devienne un fantôme. "Boîte" et "cadre" ça évoque fortement le monde de l'entreprise à laquelle la population japonaise est incitée à tout sacrifier mais plus largement c'est "l'ultra moderne solitude" des vies métropolitaines encapsulées dans des appartements-clapiers qui est montrée du doigt. De façon très symbolique, l'épicentre du film se situe dans une jardinerie située sur le toit-terrasse d'un immeuble de Tokyo, c'est à dire un lieu où la nature est hors-sol et confinée.
Lorsque les personnages ne sont pas enfermés dans le périmètre étroit du toit-terrasse, c'est pour se retrouver dans leur appartement exigu devant l'ordinateur comme seule interface avec le monde. Le fantastique s'invite alors à la manière d'un "Alice de l'autre côté du miroir" sauf que le miroir, c'est la surface de l'écran derrière lequel s'agite une âme prisonnière du cadre ou bien les parois de la boîte qui conservent la silhouette d'un corps qui s'est dissous, comme une vision d'horreur de la réalité de soi-même.
Les tentatives pour freiner la contagion (débrancher les ordinateurs, scotcher les portes et les fenêtres à la manière d'un exercice de confinement face à une menace chimique) s'avèrent dérisoires. Jamais l'expression "idées noires" n'a trouvé une traduction littérale aussi visuellement percutante que dans ce film où les ténèbres finissent par envahir la totalité d'une ville à la manière d'un film-catastrophe mais sans aucun effet spectaculaire, poussant les rares survivants vers un exil incertain.
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