Comme pour "Thelma & Louise" (1990) on voit aujourd'hui "Dirty Dancing" (1987) avec de nouvelles lunettes, celles qui prennent enfin le regard et le désir féminin au sérieux. Les deux films, écrits par des femmes et non-conventionnels dans leurs codes narratifs ont partagé aussi la même galère pour avoir eu le droit d'exister. "Dirty Dancing" a eu un parcours encore plus marginal que le film de Ridley SCOTT puisqu'après avoir été refusé à Hollywood, c'est une société pionnière dans le marché de la vidéo, Vestron Pictures qui l'a produit pour une somme dérisoire avec l'idée de le garder une semaine en salles pour qu'il soit ensuite exploité en VHS. A sa sortie, si le film est devenu instantanément un phénomène planétaire, logiquement porté par la gente féminine, il a été recouvert d'une épaisse couche de mépris de la part de l'intelligentsia patriarcale de l'époque qui ne se dissipe qu'aujourd'hui.
"Dirty Dancing" est donc un film subversif et éminemment politique sous ses airs de comédie romantique inoffensive pour midinettes (ou plutôt nymphettes comme aurait dit Bernard PIVOT). Toute l'histoire est vue par le regard de Bébé alias Frances (Jennifer GREY choisie pour son physique atypique dans la lignée d'une Barbra STREISAND), jeune bourgeoise juive new-yorkaise qui va découvrir la liberté dans un club de vacances pourtant tout ce qu'il y a de plus "collet monté". C'est sans compter sur la curiosité de Bébé qui sous ses airs de jeune fille bien comme il faut est le véritable moteur de l'action du film. En allant voir ce qui se passe dans les "backrooms", elle découvre un personnel déchaîné pratiquant une danse suggestive interdite de scène. Le leader charismatique du groupe, Johnny Castle qui semble indissociable de sa partenaire de danse, Penny (Cynthia RHODES) lui tape aussitôt dans l'oeil. Et pour cause, il est joué par Patrick SWAYZE dont l'alliage rare de romantisme, de sensibilité, de grâce et de puissance physique le place dans la même catégorie qu'un Bernard GIRAUDEAU ou qu'un James SPADER ou même un Colin FIRTH lorsqu'ils étaient jeunes à savoir celle du parfait candidat pour une version live des chevaliers du Zodiaque, designés par le génial duo Shingo ARAKI et Michi HIMENO (^^). A partir de là, plus rien ne peut arrêter la tornade "BB" qui va sortir de son coin pour aller renverser la table ou plutôt la barrière de classe de par son désir affranchi, le même que celui qui anime "Lady Chatterley" (2006).
La petite révolution "Dirty Dancing" consiste:
- A substituer la sororité à la rivalité stéréotypée, celle-là même que dénoncent les actrices dans le film de Delphine SEYRIG, "Sois belle et tais-toi" (1976).
- A refuser que la vie des femmes pauvres comme Penny soient broyées par les grossesses non désirées et les avortements clandestins (le film se situe dans les années 60 où il était interdit et a été tourné pendant les années Reagan où celui-ci avait employé le mot "meurtre" pour évoquer l'IVG).
- A arracher le masque de respectabilité de l'étudiant bourgeois modèle, Robbie (Max CANTOR) en révélant son hypocrisie et son comportement prédateur attribués par le père de Bébé à Johnny, bouc-émissaire et coupable idéal dont l'estime de soi est trop faible pour qu'il puisse se défendre contre les biais de classe. Du moins jusqu'à la scène cathartique (et quelque peu autobiographique si l'on pense à l'enfance de Patrick SWAYZE où il devait se défendre à coups de poings contre les moqueries liées à sa pratique de la danse classique) où il règle son compte à Robbie.
- A aider à l'inverse Johnny à sortir de sa soumission économique et sociale, matérialisée par le moment où il refuse l'argent du mari bourgeois qui lui demande de "divertir" son épouse en dehors des cours. Une rébellion qui l'amène à sortir de la clandestinité et à s'affirmer dans la célèbre dernière scène où lui et son groupe viennent danser en pleine lumière autour de Bébé devenue reine de ce nouveau territoire libéré qui récupère son vrai prénom au passage, Frances. Pas n'importe quel prénom, un hommage direct à Frances Perkins, la première femme de l'histoire américaine à avoir siégé dans un cabinet présidentiel en tant que secrétaire au Travail sous Franklin D. Roosevelt, et l'une des principales architectes des réformes sociales du New Deal.
Le vrai sujet de "Dirty Dancing" est donc celui d'une petite révolution intime, collective et sociale: en quelques jours, l'été de Bébé fait vaciller l'ordre bourgeois, dynamite les assignations de genre, pulvérise le mépris de classe et réécrit les règles du désir. C'est ce qui le rend si éternellement jouissif.
Quarante ans plus tard, la Louise de Gustave Kervern dans "Voilà, c'est fini" (prix Jean Vigo 2026, sortie prévue le 24 mars 2027) répond en miroir inversé à Bébé. Retrouvez mon analyse croisée dans les pages de ce blog:
Lien:
https://cinepassion.over-blog.com/2026/07/personne-ne-met-louise-dans-un-coin.sauf-elle-meme-barrieres-de-classes-et-illusions-touristiques-a-travers-les-trajectoires-corporelles-de-bebe-dirty-dancing-emile-ardolino-1987-et-de-louise-voila-c-est-fini-gustave-kervern-2027.html