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Moulin

Publié le par Rosalie210

Laszlo Nemes (2026)

Moulin

Je n'avais pas quitté le cinéma de Laszlo NEMES en bons termes, "Le Fils de Saul" (2015) m'étant apparu comme un exercice de style assez vain. Mais il a visiblement corrigé les défauts de son précédent film, mettant sa maîtrise technique au service d'une histoire et d'un personnage dont il restitue magistralement l'âme profonde, donnant des clés pour comprendre les ressorts de sa résistance à l'oppression.

Le film qui repose sur une temporalité resserrée et dont le centre de gravité est le mano à mano entre Jean Moulin et Klaus Barbie entre le 21 juin et le 8 juillet 1943 va même plus loin en montrant comment en dépit des apparences, le premier finit par mettre le deuxième échec et mat. Laszlo NEMES évite l'écueil de l'horreur graphique que l'on pouvait craindre avec un tel sujet. Il préfère se concentrer sur le bras de fer entre deux psychés opposées, celle du carriérisme féroce et de la force brute contre celle de l'artiste à l'esprit libre. Son "Moulin" a des accents de "Brazil" (1985) qui dézinguait le totalitarisme par l'humour noir et surréaliste et montrait que les forces de l'esprit étaient une forteresse imprenable pour les tortionnaires.

Un aspect méconnu de Jean Moulin qui est mis en avant dans le film est en effet son talent de dessinateur et sa couverture de marchand d'art pour justifier ses nombreux déplacements. Le choix d'acquérir une galerie (à Nice dans la réalité, le film opérant un raccourci narratif en la situant à Lyon) n'était pas cependant qu'une façade. Jean Moulin y exposait les oeuvres de sa propre collection d'art moderne. Le film insiste sur une toile métaphysique de Chirico* et ce n'est pas un hasard car elle symbolise la forteresse mentale de Jean Moulin, celle-là même contre laquelle Klaus Barbie (Lars EIDINGER) va se casser les dents.

Si bien qu'en dépit du huis-clos de plus en plus étouffant que le réalisateur instaure dans le film et d'une montée continue de la tension, jamais on ne perd de vue cet aspect qui permet à Jean Moulin de conserver sa colonne vertébrale alors même que Klaus Barbie fait tout pour la briser. Moins physiquement d'ailleurs, même si la torture du corps n'est pas occultée, que psychologiquement. Le sadisme de Barbie réside surtout dans le fait de confronter Jean Moulin à des gens qu'il aime pour ensuite les anéantir sous ses yeux, symboliquement (la comtesse jouée par Louise BOURGOIN) ou physiquement (Colette jouée par Hortense QUENTIN de GROMARD). Le fait que l'on sache très peu de choses sur ce qui s'est réellement passé entre les deux hommes permet au réalisateur de déployer un dispositif de fiction particulièrement glaçant.

A ces épreuves, Jean Moulin (joué par un Gilles LELLOUCHE tout en retenue et densité intérieure) répond par un surcroît d'humanité comme le montre la scène en forme de Piéta où il tient dans ses bras son camarade de cellule mourant. Mais aussi par sa couverture d'artiste, au sens propre et au sens figuré. Alors même qu'il est déjà parvenu au bout de sa vie, le réalisateur s'offre un court-circuit percutant: Klaus Barbie se fait recadrer par sa hiérarchie pendant que Jean Moulin a qui il a donné une feuille et un crayon pour qu'il écrive à défaut de parler dessine une caricature féroce de son bourreau comme une sorte de doigt d'honneur final. La rage d'un Barbie humilié est la preuve ultime que Jean Moulin a détruit l'armure froide et rationnelle de son bourreau alors que sa forteresse mentale à lui reste intacte.

* Jean Moulin possédait effectivement une toile du maître mais pas celle que l'on voit à l'écran (La tour rouge). Il s'agissait de la composition avec autoportrait hélas volée en 2017 et jamais restituée qui représentait la même idée, celle d'un homme équipé d'une armature spirituelle le rendant hermétique aux influences extérieures.

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Etat de siège

Publié le par Rosalie210

Costa-Gavras (1972)

Etat de siège

"Etat de siège" est le troisième film de la trilogie politique de COSTA-GAVRAS avec Yves MONTAND. On peut ajouter pour ce dernier film la participation de Franco SOLINAS qui a scénarisé auparavant les films de Gillo PONTECORVO ("Kapo" (1960) et "La Bataille d'Alger") (1965).

Comme dans "Z", il s'agit de dénoncer le basculement d'une démocratie dans la dictature dans le contexte de Guerre Froide. Bien que le pays d'Amérique Latine où se déroule l'histoire ne soit pas précisé, les événements, tirés de faits réels désignent l'Uruguay d'autant que des inscriptions situent l'histoire dans la capitale, Montevideo. Cependant, les faits racontés concernent également d'autres pays ayant déjà basculé en dictature comme le Brésil en 1964 ou s'apprêtant à le faire comme le Chili de Salvador Allende où a été tourné le film seulement quelques mois avant le coup d'Etat militaire du 11 septembre 1973.

L'histoire donne à voir un pays fracturé entre un gouvernement crispé sur les privilèges des possédants et les Tupamaros, une guérilla marxiste d'inspiration castriste implantée dans les milieux étudiants, intellectuels et ouvriers. La différence avec notre polarisation actuelle réside dans l'ingérence des USA qui au nom de la lutte contre le communisme prêtent main-forte aux gouvernements ou aux groupes protégeant leurs intérêts. Après la crise de Cuba, ils ont mené en Amérique latine une véritable guerre de basse intensité jusqu'à la fin de la Guerre Froide avec des moyens très supérieurs à ceux de la guerre hybride de la Russie actuelle.

Le personnage joué par Yves MONTAND, Philip Michael Santore, contrairement aux deux autres films de la trilogie se situe cette fois du côté des forces d'oppression dans cette guerre de l'ombre. Il s'inspire du cas de l'agent américain de la CIA Dan Mitrione, enlevé et exécuté en 1970 par les Tupamaros. Dan Mitrione agissait sous couvert de l'USAID (l'agence des USA pour le développement international) pour former en réalité les polices locales à la lutte contre-insurrectionnelle incluant les techniques de torture physique et psychologique dont on voit un échantillon glaçant dans le film ("Carla's song "(1996) de Ken LOACH évoque le même phénomène au Nicaragua).

Le film, à l'image de "Z" (mais avec un succès moindre) est conçu comme une tragédie grecque. Une fois enlevé, Philip Michael Santore se retrouve interrogé et démasqué par le chef des Tupamaros (Jacques WEBER). Ceux-ci exigent de l'échanger contre 150 de leurs camarades emprisonnés, faute de quoi il sera exécuté. Ce qui est tragique, c'est la lucidité du personnage de Santore qui comprend qu'il n'est qu'un pion sur un échiquier et qu'il va être sacrifié par son propre gouvernement pour justifier une répression féroce envers la guérilla. Les Tupamaros eux-mêmes sont montrés comme des jeunes gens acculés à faire couler le sang d'un père de sept enfants pour que le scandale ait un retentissement mondial. Dans les deux cas, l'homme est broyé par des logiques qui le dépassent.

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Potiche

Publié le par Rosalie210

François Ozon (2010)

Potiche

On sait que François OZON est un cinéaste maniériste qui adore revisiter les pièces de théâtre de boulevard vieillottes pour y injecter ses obsessions cinéphiles et des thématiques contemporaines. D'ailleurs "Potiche" s'inscrit dans une trilogie que lui-même avait désignée comme "féministe et théâtrale" avec "8 Femmes" (2002) et "Mon crime" (2022).

"Potiche" est donc un cocktail mélangeant des ingrédients typiques du cinéaste:

- La pièce de boulevard d'origine écrite en 1980 par Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy et interprétée par Jacqueline Maillan. Francois OZON surligne systématiquement cet aspect factice avec des décors de carte postale, un jeu outré des acteurs qui rappelle le vaudeville, une lumière artificielle etc.

- Une avalanche de références kitsch aux films que Francois OZON aime, films marqués d'ailleurs eux aussi par l'artifice. On retrouve par exemple la même biche que dans "8 Femmes" (2002), une image onirique tout droit échappée de "Tout ce que le ciel permet" (1955) de Douglas SIRK ou encore des allusions à la célèbre comédie musicale de Jacques DEMY avec l'usine de parapluies ultra colorés et customisés de Robert Pujol (Fabrice LUCHINI).

- Un goût certain pour la transgression car si l'univers de "Potiche" est celui du boulevard et du kitsch avec des codes vestimentaires années 70 poussés à l'extrême (choucroute, cols pelle à tarte, pantalons pattes d'éléphant etc.), la musique quant à elle tout en étant d'époque oscille entre la variété de Sylvie Vartan pour ménagère de moins de 50 ans bien encroûtée et une reconstitution à peine voilée de l'ambiance visuelle et sonore de "La Fievre du samedi soir" (1977) qui date de la même année que l'action du film, c'est à dire 1977. Un changement d'ambiance ayant pour objectif de sursignifier le basculement de Suzanne Pujol (Catherine DENEUVE) du statut de desperate housewife aliénée à celui de patronne et de députée émancipée.

Néanmoins la raison pour laquelle j'ai eu envie de revoir "Potiche", c'est que 16 ans après sa sortie, la réalité a dépassé la fiction, donnant à cette farce assez superficielle et indigeste une aura sociologique involontairement prophétique de l'histoire contemporaine de notre cinéma.

Avec un regard de 2026, il est en effet impossible de voir ce film sans être troublé par la cohabitation dans un même film de Gerard DEPARDIEU et de Judith GODRECHE. Le premier qui joue un député-maire communiste ayant eu une aventure avec Suzanne Pujol tombe rapidement le masque sur sa véritable nature de faux allié, apparaissant comme le "blanc bonnet" du mari "bonnet blanc". Le voir incarné par une figure désormais associée à la prédation sexuelle a quelque chose de prophétique. Même chose en ce qui concerne celle qui est devenue l'une des passionaria de la cause #MeToo dans le rôle de la fille de Suzanne Pujol, aliénée dans un mariage bourgeois qui ne lui permet pas d'exister par elle-même. L'actrice a elle-même écrit la suite de l'histoire, allant finalement plus loin que ce que n'avaient fait qu'esquisser les auteurs de la pièce et François OZON lui-même.

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Le Remords

Publié le par Rosalie210

René Vautier (1973)

Le Remords

Ecrit dès 1956 soit deux ans après le début de la guerre d'Algérie, "Le Remords" est un court-métrage dans lequel Rene VAUTIER interroge l'autocensure du monde du cinéma face aux "événements". Comme le film n'a finalement été réalisé qu'en 1973 sous la forme d'un interlude de 12 minutes inséré entre les deux parties du long-métrage "La folle de Toujane", il a pu intégrer l'extension du conflit à la métropole et les violences racistes commises par les représentants de l'Etat envers les algériens immigrés ayant culminé le 17 octobre 1961. Le film, exploité également dès 1974 comme un court-métrage indépendant est d'ailleurs présenté en première partie du film "Octobre a Paris" (1962) ressorti récemment au cinéma.

Dans le film, Rene VAUTIER joue le rôle d'un cinéaste qui a envoyé un algérien demander son chemin à deux policiers, l'a vu se faire tabasser par eux mais qui non seulement n'est pas intervenu mais a préféré prendre la fuite. Il trouve ensuite toute une série de "bonnes raisons" pour justifier sa lâcheté auprès de sa femme Gwen (jouée par Micheline Welter) qui n'est pas dupe et le ramène constamment à ses responsabilités. On comprend donc que Rene VAUTIER tend un miroir inconfortable à ses congénères dans lequel il joue leur rôle tandis que sa femme joue le sien.

Les arguments remplis de cynisme et de mauvaise foi avancés par Rene VAUTIER qui a dû endosser lui-même le rôle après avoir vu les acteurs à qui il l'avait proposé se dégonfler sont éclairants, en particulier le report incessant du "bon moment" pour agir. Le cinéaste bouscule ainsi le confort bourgeois du monde du cinéma en lui mettant sous les yeux sa responsabilité dans le silence sur le racisme et la violence d'Etat.

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Karma

Publié le par Rosalie210

Guillaume Canet (2026)

Karma

Plusieurs artifices et invraisemblances du scénario m'ont empêché de croire à l'histoire que le film raconte. L'incohérence majeure à mes yeux provient de la place qu'il accorde à Marion COTILLARD, de tous les (gros) plans ou presque alors qu'elle est censé jouer une femme qui a été sous emprise sectaire pendant 35 ans. Qu'elle se soit échappée et ait refait sa vie en brouillant les pistes passe encore. Mais la manière dont elle revient dans la secte pour enquêter, se venger et détruire le système de l'intérieur relève du film de super-héros et non d'un minimum de réalisme. Même chose en ce qui concerne la révélation de son secret qui relève d'un tour de passe-passe scénaristique peu convaincant. Même l'amour maternel que Guillaume CANET semble sacraliser ne permet pas à lui seul un tel super-pouvoir sinon dans "Kill Bill" qui est la référence qui m'est venue tout de suite à l'esprit. Un "Kill Bill" rural où l'antagoniste s'appelle Marc (Denis MENOCHET), un grand méchant gourou dont les techniques d'emprise ne reposent que sur la terreur et la maltraitance pure, jamais sur la séduction perverse.

Par conséquent, l'aspect le plus intéressant du film à savoir la plongée dans le fonctionnement interne de la secte et ses mécanismes de soumission (humiliations, violences physiques et sexuelles, paranoïa collective etc.) est sacrifié au profit d'une mise en valeur permanente de l'héroïne qui ne cesse d'osciller sans transition entre le rôle d'une victime terrifiée et celui d'une justicière badass invincible semblable à Uma THURMAN. La fin cathartique et hyper convenue ("tout est bien qui finit bien", "la famille est réunie") achève de convaincre de l'aspect inoffensif du projet conçu comme un spectacle hollywoodien dans lequel la secte n'est qu'une toile de fond servant de faire-valoir à l'héroïne.

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L'Aveu

Publié le par Rosalie210

Costa-Gavras (1970)

L'Aveu

Après "Z", "L'Aveu" est le deuxième volet de la trilogie politique de COSTA-GAVRAS. Beaucoup plus lent et répétitif, le film souffre de quelques longueurs, même si son sujet -l'autopsie clinique d'une machine totalitaire absurde- rend cette forme kafkaïenne absolument nécessaire.

Franz Kafka était originaire de Prague et c'est justement l'épicentre de l'intrigue de "L'Aveu". Il s'agit de l'adaptation des souvenirs de Artur London, un communiste tchécoslovaque, ancien membre des brigades internationales durant la guerre d'Espagne et Résistant pendant la seconde guerre mondiale où il avait été déporté à Mauthausen. En 1951, il occupe la fonction de vice-ministre des Affaires Etrangères à Prague.

Comment expliquer qu'un homme ayant un CV pareil ait été broyé par le stalinisme? C'est justement parce qu'il sortait du lot qu'il est devenu une cible pour un pouvoir aussi paranoïaque. La guerre avait obligé Staline à revenir à un minimum de pragmatisme mais la véritable nature du régime s'était déjà affirmée à la fin des années 1930 lors des grandes purges, y compris dans la littérature avec "Le Zéro et l'infini" de Arthur Koestler publié en 1940 (1945 pour la traduction française).

La tragédie d'Artur London et des hommes comme lui est d'avoir ignoré les signaux d'alerte dans la traduction du communisme au pouvoir. Sa foi quasi religieuse dans "le Parti" permet de saisir l'étendue de son aveuglement, symbolisé par les lunettes ou les bandeaux que ses tortionnaires l'obligent à porter à chaque trajet entre sa cellule et les salles d'interrogatoire.

Le regain de paranoïa du régime stalinien après la guerre s'explique notamment par la rupture avec Tito en 1948. Contrairement aux autres pays du bloc soviétique, la Yougoslavie s'est libérée seule et l'armée rouge n'a pas pu instaurer son emprise sur le pays. Les tentatives d'assassinat du maréchal Tito qui bien que communiste a défendu vigoureusement son indépendance face à Staline ont fait long feu. C'est cet échec qui a poussé Staline a resserrer son emprise sur les autres pays du bloc en éliminant toutes les voix déviante d'une unique vérité politique, celle de l'URSS et de ses intérêts géopolitiques.

On voit donc comment pour réaffermir un pouvoir qu'il estime fragilisé dès qu'il est remis en cause, le totalitarisme stalinien fabrique de toutes pièces des coupables et des mobiles en reniant l'héritage universaliste du communisme au profit d'une dérive nationaliste et paranoïaque. Artur London n'est plus un héros mais un juif cosmopolite (via ses engagements en Espagne et en France). Traduction, un espion et traître au profit des américains. C'est ce qui explique la genèse de "1984" dans lequel George Orwell acte la convergence du nazisme et du stalinisme dans leurs méthodes répressives et leurs outils de pensée: bureaucratie omniprésente, désignation de boucs-émissaires, nationalisme, xénophobie, antisémitisme et terreur de masse.

Le film analyse avec une grande précision comment le stalinisme a utilisé une méthode scientifique de destruction psychologique envers ses victimes afin de les reconditionner. La douleur physique (par la marche permanente dans des sandales provoquant des plaies aux pieds, la faim, les seaux d'eau jetés à la figure) et la désorientation sensorielle (par la privation de sommeil, de lumière et l'isolement) permettent d'arracher à l'usure, morceau par morceau, les aveux attendus. Les faits sont tordus de manière à entrer dans le récit du régime écrit à l'avance ce qui forcément nous interpelle à l'ère de la post-vérité et ses "faits alternatifs".

Ne reste plus qu'à mettre en scène le procès de ces coupables fabriqués de toute pièce qui récitent leur leçon apprise par coeur d'un air hébété malgré les artifices pour les remplumer au plus vite et leur donner bonne mine. A ce titre, la scène où l'un des accusés perd son pantalon devenu trop grand pour lui en déclenchant l'hilarité de la salle est un moment de respiration bienvenu dans un dispositif verrouillé qui d'ailleurs est immédiatement sanctionné: tout doit rester sous contrôle, le moindre écart étant puni par le chantage à la mort ou aux persécutions sur la famille. Là encore, la porosité entre cette cérémonie de propagande et les artifices actuels de communication-spectacle nous parle.

Cependant il y a tout de même des failles dans le dispositif qui, contrairement à "1984" n'est pas parfait. Tout d'abord parce que Artur London a survécu, gardé toute sa tête et pu témoigner, sans quoi "L'Aveu" n'existerait pas. Et s'il a gardé toute sa tête, c'est que contrairement au livre d'Orwell, le conditionnement n'a pas franchi la barrière de l'esprit. On le comprend à la manière dont Yves MONTAND récite les aveux, d'une voix monocorde et lasse qui signifie "je vous donne ce que vous voulez pour que vous me laissiez enfin en paix". D'ailleurs le film montre qu'après avoir été libéré au moment de la déstalinisation en 1956, il a écrit ses souvenirs et repris ses combats, même si le film se termine sur une autre désillusion majeure: le printemps de Prague en 1968.

Les raisons ne sont pas évoquées par le film mais le rôle de sa femme, Lise London (jouée par Simone SIGNORET) et ses connexions avec le PCF semble avoir joué un rôle essentiel.

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Z

Publié le par Rosalie210

Costa-Gavras (1969)

Z

Les mêmes qualités cinématographiques (et un casting partiellement identique) que dans le premier film de COSTA-GAVRAS, "Compartiment tueurs" (1965) appliquées au thriller politique dont il a contribué à définir les codes aboutissent à un grand film. D'autant plus grand qu'il s'inspire de faits bien réels mais refuse la contextualisation précise pour donner à son intrigue le caractère d'une fable universelle.

Les faits réels s'inscrivent dans la guerre froide dont la Grèce, patrie d'origine de COSTA-GAVRAS était l'un des champs de bataille. Dès 1946, une guerre civile éclate entre pro-américains et communistes qui aboutit en 1949 à la victoire des premiers, aidés par les USA contre les seconds que Staline n'a pas soutenu, ancrant la Grèce dans le bloc occidental. Officiellement, le régime, tenu par la droite victorieuse est une démocratie mais en réalité la répression féroce contre les communistes et toutes les forces de gauche instaurent un Etat d'exception comme la Terreur de 1793 en France ou le Maccarthysme aux USA mais sur 20 ans.

C'est dans ce cadre de démocratie d'apparence tenue dans l'ombre par une armée radicalisée et une population profondément divisée que s'inscrivent les événements dont le film s'inspire directement. L'assassinat du très populaire et charismatique député grec Grigoris Lambrakis en 1963 (joué par Yves MONTAND), l'enquête menée par un juge d'instruction opiniâtre (Jean-Louis TRINTIGNANT) aidé par un photojournaliste d'investigation en quête de scoops (Jacques PERRIN) a permis de révéler au grand jour le noyautage de l'Etat par les généraux et ses réseaux occultes (dans le film la milice du "CROC" avec les exécutants des basses besognes joués par Marcel BOZZUFFI et Renato SALVATORI).

En réaction au scandale immense suscité par ces révélations, le putsch des colonels en 1967 pour "sauver le pays du communisme" n'est pas une victoire mais l'aveu d'une défaite, une réaction de panique balayée sept ans plus tard par le retour durable de la démocratie portée par la jeunesse. A ce titre, la scène dans laquelle les hauts gradés sont confondus par le juge et pris dans la nasse comme dans une souricière sous la dictée du greffier et les flashs du journaliste est hautement jubilatoire malgré le couperet de la séquence finale.

Si le film a été salué comme un chef-d'oeuvre dès sa sortie et a été recouvert de prix dans les décennies qui ont suivi, ce n'est pas un hasard. Outre son rythme absolument haletant et sa clarté absolue alors qu'il fait intervenir une quantité invraisemblable de protagonistes (deux qualités déjà présentes comme je le disais dans "Compartiment tueurs") (1965), il dépasse le contexte dans lequel il a été réalisé pour devenir une fable universelle et donc toujours actuelle sur la corruption interne des démocraties. Aucun nom n'est conservé, seulement les fonctions et les titres et le pays lui-même est juste désigné comme méditerranéen.

Le fait d'avoir été tourné à Alger avec des acteurs français renforce cette impression d'une tragédie grecque, à la manière d'un "Incendies" (2010) qui refusait également de s'ancrer dans une réalité politique trop précise pour s'inscrire dans la mythologie avec ses héros sacrificiels (outre Yves MONTAND, toute sa garde rapprochée de Jean BOUISE à Charles DENNER en passant par Bernard FRESSON), ses monstres (les officiers incarnés par Pierre DUX et Julien GUIOMAR et leurs subalternes, du CROC sans parler de la complicité du procureur incarné par Francois PERIER), son choeur antique (le peuple, particulièrement la jeunesse révoltée) ou encore ses justes (les lunettes opaques portées par un Jean-Louis TRINTIGNANT marmoréen rappelant le bandeau d'impartialité porté par l'allégorie de la justice qui n'obéit qu'à la loi et reste aveugle aux pressions politiques).

Les mécanismes que le film soulignent résonnent ainsi d'une manière frappante avec la crise actuelle de nos démocraties près de soixante ans plus tard: la polarisation extrême de la société ("eux contre nous"), la diabolisation voire la criminalisation des oppositions (les "ennemis intérieurs"), la persistance derrière les institutions démocratiques d'intérêts oligarchiques puissants manoeuvrant dans l'ombre du pouvoir (hier les militaires, aujourd'hui les milliardaires), la fabrication de "récits officiels" mensongers et la nécessité absolue des contre-pouvoirs, celui de la justice et celui des journalistes en particulier pour stopper la dérive autoritaire et empêcher le verrouillage total de la société. Le détournement des forces de police à des fins partisanes et la corruption de simples citoyens pour forcer une allégeance sont également d'actualité, notamment aux USA avec les exemples de l'ICE et des 5000 euros promis aux citoyens qui feraient le "bon" choix électoral. La lettre "Z" qui signifie en grec "il vit" devient ainsi le symbole de ce qui se joue toujours dans nos systèmes, la lutte continue de la démocratie contre sa propre fin.

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Octobre à Paris

Publié le par Rosalie210

Jacques Panijel (1962)

Octobre à Paris

La ressortie en salles du film "Octobre à Paris" tombe à point nommé. La chasuble que les manifestants ont fait enfiler à Marianne sur la place de la République ces jours-ci est sans équivoque avec ses deux slogans de face et de dos "2026, la police mutile les lycéens" et "1961, la police noie les algériens". Déjà en 2021, la remarquable mini-série "Oussekine" (2022) réalisée par Antoine CHEVROLLIER montrait la continuité de la violence d'Etat, même si la transparence forcée portée par les technologies et les luttes citoyennes a succédé au black-out total imposé par Maurice Papon en 1961.

"Octobre à Paris" est un documentaire brut, réalisé dans la clandestinité au moment des faits et dans les mois qui ont suivi, donc sans contextualisation, ni générique pour éviter les représailles sur l'équipe de tournage. Un anonymat qui concerne également les intervenants. Il témoigne de l'urgence à témoigner face à un crime d'Etat largement passé sous silence sur fond de guerre d'Algérie. A savoir la répression sanglante exercée par la police aux ordres du préfet Maurice Papon sur les 30 mille manifestants venus protester à Paris contre le couvre-feu imposé aux algériens vivant et travaillant en France. Une manifestation pacifique qui mêlait hommes, femmes et enfants venus des bidonvilles de la banlieue parisienne, ce que le documentaire rappelle de façon saisissante en plongeant au coeur de ces agglomérations d'habitations précaires. Les paroles souvent insoutenables des témoins viennent ainsi se mêler aux images muettes de conditions de vie indignes à deux pas des grands ensembles en train de se construire mais dont les immigrés algériens ont été les derniers bénéficiaires.

Le sang se glace à l'écoute de ces témoignages qui égrainent un climat sous terreur policière (incluant les supplétifs harkis), l'horreur du massacre, les conditions inhumaines de rétention dans des espaces publics transformés en camps de concentration temporaires (exactement comme le Vel d'Hiv), la longue liste des tortures subies dans les sous-sols des commissariats de quartier (comme celui de la Goutte d'Or), les séquelles à vie qui font penser évidemment aux mutilations contemporaines.

Par ailleurs si la répression s'est massivement abattue sur les hommes, également les plus nombreux à témoigner, elle n'a pas épargné les femmes et les enfants, que ce soit dans les bidonvilles ou pendant la manifestation où les familles marchaient en tête de cortège. Là encore, l'image brute filmée sur les lieux juste après montre que parmi les affaires qui jonchent le sol il y a des chaussures de femme et même un landau ce qui corrobore les témoignages d'enfants ou d'adolescents évoquant un bébé jeté dans la Seine. Au total, les archives établissent un bilan variant entre 100 et 200 morts.

Bien évidemment, la clandestinité du film s'est poursuivie après le tournage avec des projections militantes dans des réseaux de ciné-clubs parfois interrompues par l'intervention de la police qui confisquait la copie. Cette censure a duré jusqu'en 1973, date à laquelle il a enfin pu bénéficier d'une sortie légale mais confidentielle suite à la grève de la faim du cinéaste anticolonialiste Rene VAUTIER. Celui-là même dont le nom vient d'être effacé d'un cinéma d'Elne, ville dirigée par le RN. Les plaies de la guerre d'Algérie sont loin d'être refermées.

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Wicker

Publié le par Rosalie210

 Alex Huston FISCHER, Eleanor WILSON (2026)

Wicker

"Wicker" est un conte philosophique intemporel adapté d'une nouvelle de 14 pages de l'autrice britannique Ursula Wills-Jones parue en 2008 mais non traduite en français. L'oeuvre se situe au croisement de deux classiques de la littérature: le roman fantastique "Frankenstein" et le conte "Le joueur de flûte de Hamelin". Le vannier-sorcier des bois est un mélange de ces deux influences et il est porté par l'intensité shakespearienne du jeu de Peter DINKLAGE qui observe et juge le comportement de la communauté villageoise. Le découpage du film en chapitres rappelle fortement cette origine littéraire.

Toute communauté conformiste a ses parias. Outre le vannier, ses pouvoirs magiques et son jugement philosophique, une autre créature vit au fond des bois: la pêcheuse (Olivia COLMAN). Ostracisée à cause de son statut d'orpheline, de son boitement et surtout de son odeur de poisson, c'est une vieille fille solitaire et négligée. Ce maillon faible est justement celui que le sorcier va utiliser comme révélateur chimique de l'hypocrisie, du conservatisme et de la médiocrité profonde de la communauté villageoise. A la suite d'un quiproquo déjà causé par des objets de sa fabrication (des oeufs en osier contenant une poudre de couleur annonciatrice du prochain mariage), la pêcheuse est désignée comme la prochaine sur la liste, déclenchant l'hilarité et l'incrédulité des villageois. Piquée au vif par ces vexations, la pêcheuse va demander au sorcier de lui fabriquer un mari.

Le vannier va donc créer un homme d'osier (Alexander SKARSGARD) de façon à ce qu'il renverse l'ordre établi. La pêcheuse se met à susciter la convoitise et la jalousie de tous les autres. Alors que l'homme d'osier, doux, attentionné et serviable comble tous ses désirs et la remet d'aplomb, la transformant en une femme puissante, le reste de la communauté est renvoyé à la vacuité de son existence. Joug (au sens propre et au sens figuré) du patriarcat, misère sexuelle, frustrations s'étalent au grand jour alors que le couple improbable affiche son bonheur sans complexe.

Toute la subtilité de l'histoire, c'est que la destruction de cette insupportable anomalie ne se fait pas à partir de l'extérieur mais via une manipulation psychologique. La femme du tailleur (Elizabeth DEBICKI) qui incarne l'ordre moral et bourgeois jusque dans son apparence parfaite au mépris de tout réalisme va s'attaquer aux vulnérabilités de la pêcheuse qu'elle connaît depuis l'enfance. Elle utilise son manque de confiance en elle et sa croyance qu'elle n'est pas digne d'être aimée afin de jeter sur son mari le poison du doute et de la colère. La pêcheuse tombe dans le piège et le vannier n'a plus qu'à ramasser les morceaux en fomentant sa vengeance contre l'ensemble du village.

Mais le film n'est pas sombre pour autant: allégorie des forces de la nature indomptable face aux rigidités des constructions sociales, il est traversé par un esprit paillard réjouissant et des touches humoristiques qui font mouche comme le personnage du docteur, le garant de la science locale de l'époque dont chaque intervention provoque une catastrophe.

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Fini de rire! L'humour politique au garde-à-vous?

Publié le par Rosalie210

Jean-Baptiste Rivoire, Matéo Larroque, Clara Menais, Mila Branco (2026)

Fini de rire! L'humour politique au garde-à-vous?

Après "Les Nouveaux chiens de garde" (2011) et "Media Crash - qui a tue le debat public ?" (2022), "Fini de rire! L'Humour politique au garde-à-vous?" apporte une troisième pierre à l'édifice de la critique des médias de masse en France. Toutes trois font le même constat de l'affaiblissement du contre-pouvoir journalistique face aux pressions du monde politique et économique ces vingt dernières années.

Appliqué au monde de la satire, le résultat est édifiant. De manière implacable, le documentaire, lui-même victime de déprogrammations dans le réseau CGR (qui a signé un accord commercial avec le groupe Bolloré) démontre comment en vingt ans, la concentration des médias audiovisuels dans les mains de quelques milliardaires et l'intrusion de la logique du privé dans le service public a réduit les voix humoristiques subversives au silence.

Le film suit principalement deux logiques qui se rejoignent. D'une part celle de la constitution de l'Empire Bolloré qui a détruit l'esprit Canal pour y injecter à la place une ligne idéologique réactionnaire perceptible jusque dans le cinéma français à gros budget dont Canal + est le principal financeur. Et de l'autre, celle des chefs d'Etat depuis Nicolas Sarkozy (dont les liens avec Bolloré sont rappelés) qui ont renforcé de manière sournoise leur emprise sur le service public. Plutôt que de rétablir frontalement un monopole du type ORTF, leurs agissements ont été indirects via des pressions, des licenciements ou à l'inverse des nominations et même via la fiscalité. Une arme particulièrement utilisée par Emmanuel Macron qui a supprimé la redevance audiovisuelle, appliquant au service public la même logique de dépendance discale à l'Etat central que vis à vis des collectivités territoriales avec la suppression de la taxe d'habitation.

Le résultat de ce combat inégal entre la collusion des puissances politiques et des puissances de l'argent d'un côté et d'une poignée d'humoristes frondeurs ou libertaires de l'autre est sans appel. Tous ont fini par disparaître de l'écran et des ondes les uns après les autres. Et leur succès parfois colossal comme celui des Guignols de l'info n'a pas suffit à les protéger de la censure. Le documentaire démontre comment cette émission phare de Canal + a été d'abord vidée de sa substance irritante pour se transformer en programme people fade et ennuyeux ce qui a ensuite servi de justification à sa suppression pure et simple. De l'éviction de Bruno Gaccio lors de la reprise en main du groupe Canal à celle de Guillaume Meurice de France Inter en 2024, c'est la liberté de ton qui a été brutalement écrasée, à l'image d'une affiche qui semble directement calquée sur celle du "Poing Final" des ligues fascistes sur l'assemblée nationale en 1934.

Heureusement, ce sombre tableau ne doit pas occulter les lueurs d'espoir que l'on peut souligner en cette période agitée. Le documentaire n'en évoque qu'une, Radio Nova détenue par un banquier d'affaires de gauche (!), Matthieu Pigasse dont la stratégie s'appuie sur la subversion pour exister et se démarquer. Mais ajoute-t-il, pour combien de temps? Moi j'en rejouterai deux autres. Face aux dérives les plus extrémistes du privé, le gendarme du PAF peut encore sévir comme l'a montré le débranchement de C8 et de son présentateur populiste emblématique. Et de l'autre les réseaux, malgré leurs immenses paradoxes, ont pris le relai, réseaux dont l'horizontalité échappe aux jeux de pouvoir nationaux qui n'ont aujourd'hui que l'interdiction inapplicable à la bouche pour y mettre fin, révélant leur vrai logiciel de pensée.

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