Moulin
Laszlo Nemes (2026)
Je n'avais pas quitté le cinéma de Laszlo NEMES en bons termes, "Le Fils de Saul" (2015) m'étant apparu comme un exercice de style assez vain. Mais il a visiblement corrigé les défauts de son précédent film, mettant sa maîtrise technique au service d'une histoire et d'un personnage dont il restitue magistralement l'âme profonde, donnant des clés pour comprendre les ressorts de sa résistance à l'oppression.
Le film qui repose sur une temporalité resserrée et dont le centre de gravité est le mano à mano entre Jean Moulin et Klaus Barbie entre le 21 juin et le 8 juillet 1943 va même plus loin en montrant comment en dépit des apparences, le premier finit par mettre le deuxième échec et mat. Laszlo NEMES évite l'écueil de l'horreur graphique que l'on pouvait craindre avec un tel sujet. Il préfère se concentrer sur le bras de fer entre deux psychés opposées, celle du carriérisme féroce et de la force brute contre celle de l'artiste à l'esprit libre. Son "Moulin" a des accents de "Brazil" (1985) qui dézinguait le totalitarisme par l'humour noir et surréaliste et montrait que les forces de l'esprit étaient une forteresse imprenable pour les tortionnaires.
Un aspect méconnu de Jean Moulin qui est mis en avant dans le film est en effet son talent de dessinateur et sa couverture de marchand d'art pour justifier ses nombreux déplacements. Le choix d'acquérir une galerie (à Nice dans la réalité, le film opérant un raccourci narratif en la situant à Lyon) n'était pas cependant qu'une façade. Jean Moulin y exposait les oeuvres de sa propre collection d'art moderne. Le film insiste sur une toile métaphysique de Chirico* et ce n'est pas un hasard car elle symbolise la forteresse mentale de Jean Moulin, celle-là même contre laquelle Klaus Barbie (Lars EIDINGER) va se casser les dents.
Si bien qu'en dépit du huis-clos de plus en plus étouffant que le réalisateur instaure dans le film et d'une montée continue de la tension, jamais on ne perd de vue cet aspect qui permet à Jean Moulin de conserver sa colonne vertébrale alors même que Klaus Barbie fait tout pour la briser. Moins physiquement d'ailleurs, même si la torture du corps n'est pas occultée, que psychologiquement. Le sadisme de Barbie réside surtout dans le fait de confronter Jean Moulin à des gens qu'il aime pour ensuite les anéantir sous ses yeux, symboliquement (la comtesse jouée par Louise BOURGOIN) ou physiquement (Colette jouée par Hortense QUENTIN de GROMARD). Le fait que l'on sache très peu de choses sur ce qui s'est réellement passé entre les deux hommes permet au réalisateur de déployer un dispositif de fiction particulièrement glaçant.
A ces épreuves, Jean Moulin (joué par un Gilles LELLOUCHE tout en retenue et densité intérieure) répond par un surcroît d'humanité comme le montre la scène en forme de Piéta où il tient dans ses bras son camarade de cellule mourant. Mais aussi par sa couverture d'artiste, au sens propre et au sens figuré. Alors même qu'il est déjà parvenu au bout de sa vie, le réalisateur s'offre un court-circuit percutant: Klaus Barbie se fait recadrer par sa hiérarchie pendant que Jean Moulin a qui il a donné une feuille et un crayon pour qu'il écrive à défaut de parler dessine une caricature féroce de son bourreau comme une sorte de doigt d'honneur final. La rage d'un Barbie humilié est la preuve ultime que Jean Moulin a détruit l'armure froide et rationnelle de son bourreau alors que sa forteresse mentale à lui reste intacte.
* Jean Moulin possédait effectivement une toile du maître mais pas celle que l'on voit à l'écran (La tour rouge). Il s'agissait de la composition avec autoportrait hélas volée en 2017 et jamais restituée qui représentait la même idée, celle d'un homme équipé d'une armature spirituelle le rendant hermétique aux influences extérieures.
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