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La conscience politique

Publié le par Rosalie210

Léolo Victor-Pujebet (2026)

La conscience politique

Philosophe, sociologue et théoricien critique issu de la gauche radicale, Geoffroy de Lagasnerie m'était totalement inconnu avant que je ne découvre son portrait, réalisé par Leolo VICTOR-PUJEBET. J'ai trouvé sa pensée, inspirée notamment par Pierre Bourdieu et Michel Foucault tellement passionnante (et vraie puisque j'ai vécu dans ma propre vie ou celle de mes proches plusieurs des biais qu'il dénonce) que j'ai depuis acheté plusieurs de ses livres.

Ce que j'ai aimé dans ce portrait, c'est la manière dont se positionne Geoffroy de Lagasnerie. Si on peut critiquer sa vision univoque de la vérité - qui dans la réalité peut être plurielle - en revanche le fait de se placer dans les marges de la société pour pulvériser les illusions sociales et dénuder les structures de pouvoir qui d'ordinaire avancent masquées est remarquable. Pour la faire courte et claire et pour que ça résonne bien avec l'actualité, disons par exemple que l'amour de la police s'arrête dès que l'on a réellement affaire à elle. Et ceux qui ont affaire à elle se situent plutôt aux marges de la société qu'en son centre. D'ailleurs Lagasnerie est particulièrement tranchant à ce sujet puisqu'il exclut d'emblée toute relation possible avec quelqu'un qui aime et défend la police telle qu'elle est aujourd'hui utilisée par le pouvoir.

Outre la police, la pensée de Lagasnerie, relayée par ses amis comme Edouard Louis et des alliées qui lisent des passages de ses livres comme Emmanuelle BEART et Rachida BRAKNI s'attaque au système pénal, jamais réformé depuis deux siècles, la structure familiale comme premier relai social du discours dominant (et micro-système de la reproduction sociale et de l'endogamie de classe) ou encore la démocratie dont il analyse la tyrannie de la majorité face aux minorités et le blanc-seing accordé à ceux qui exercent le pouvoir sous prétexte qu'ils ont été élus.

En tant que gay, Geoffroy de Lagasnerie a une expérience personnelle de la marge et son lien avec Edouard Louis qui est lui aussi gay et en plus transfuge de classe apparaît assez évident. Sa pensée est également très affûtée en matière de discriminations liées à l'origine. L'affaire Adama Traoré qu'il a analysée avec l'aide de sa soeur, Assa Traoré lui a permis de démontrer le caractère systémique et global des discriminations touchant les personnes d'origine immigrées vivant dans les quartiers populaires.

Mais surtout, loin de déployer un discours de victimisation et réfutant la logique punitive, il montre que la marge est créatrice. On le savait déjà dans l'art, mais Geoffroy de Lagasnerie montre que c'est le cas dans tous les domaines. Par exemple, il démontre que la communauté homosexuelle, plutôt que de réclamer la répression de l'homophobie a préféré revendiquer davantage de droits. Droits qui l'ont rendue plus visible et mieux inscrite dans la société.

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Minotaure (Minotaur)

Publié le par Rosalie210

Andrey ZVYAGINTSEV (2026)

Minotaure (Minotaur)

Parce que le mot fait sans doute trop hollywoodien et commercial, il n'a jamais été question de remake à propos de "Minotaure". "Réinterprétation", "adaptation moderne", "parabole politique" offre un emballage chic et prestigieux digne d'un grand prix au festival de Cannes. Pourtant "Minotaure" est bel et bien le remake de "La Femme infidele" (1968) de Claude CHABROL, certaines scènes (celle du meurtre et de l'effacement des traces) étant même copiées-collées sur l'original.

Mais là où le film de Andrey ZVYAGINTSEV est très habile, c'est qu'il articule le drame bourgeois intimiste de Claude CHABROL avec le contexte politique de la Russie de Poutine, transformant un crime imparfait en crime parfait. La guerre en Ukraine offre à Gleb, l'homme d'affaire influent le moyen d'effacer les traces de son crime sur un plateau d'argent. Les témoins gênants peuvent être envoyés au front pour être éliminés et l'enquête policière peut être facilement étouffée grâce au pacte de corruption entre Gleb et le maire de la ville de son entreprise. Le crime conjugal se transforme ainsi logiquement en crime d'Etat.

Même si elle reste en toile de fond, Andrey ZVYAGINTSEV réalise un film avant toute chose politique. Le problème et à mon avis la grande faiblesse de son film par rapport à celui de Claude CHABROL, c'est qu'il sacrifie les personnages. Ceux-ci ne sont plus que des pions au service de sa démonstration sans aucune intériorité. C'est particulièrement flagrant avec Galina, la femme de Gleb qui une fois l'amant éliminé devient une poupée de chiffons entre les mains de son mari, le réalisateur ne sachant visiblement plus quoi en faire. Gleb lui-même n'est qu'un monstre froid dont on se désintéresse très vite.

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Le Corset

Publié le par Rosalie210

Louis Clichy (2026)

Le Corset

N'ayant jamais entendu parler de Louis CLICHY avant de voir "Le Corset", je me suis un peu renseignée sur lui et sans surprise, je découvre qu'il est issu de la formation française d'excellence que sont les Gobelins et qu'il a ensuite travaillé au sein des studios Pixar en tant qu'animateur sur plusieurs de leurs grands films comme "Wall-E" (2008) et "La-haut" (2008) avant de revenir en France. Il a ensuite co-réalisé deux films d'animation Astérix avec Alexandre ASTIER qui a également participé en tant que co-producteur et dialoguiste au film "Le Corset" sans compter qu'il double l'un des personnages, Michel l'organiste qui est le père de substitution du jeune Christophe.

Ce qui est frappent, c'est le changement complet d'esthétique entre les films qu'il a réalisé sur ordinateur et "Le Corset" où il revient au dessin à l'aquarelle de sa formation initiale pour une oeuvre intimiste puisqu'il y raconte une histoire fortement inspirée par son enfance. C'est d'ailleurs son propre fils, Gary Clichy qui double Christophe. Le numérique n'a servi que de valeur ajoutée ou de démultiplicateur d'impact pour rendre l'animation plus fluide.

La force du film est de transformer la contrainte physique du port du corset orthopédique en un super pouvoir, lui permettant d'explorer une autre vision du monde et de le subvertir. Le corset de Christophe est un piège à filles qui lui donne les moyens de mystifier les adultes. Il est aussi ce qui lui donne accès à la beauté lorsqu'il apprend à jouer de l'orgue pour son Eglise auprès d'un organiste bien plus patient et compréhensif que son propre père. Comme si Louis CLICHY adulte tendait la main à l'enfant qu'il avait été sous la férule d'un père dur et injuste. Mais ce père qui a sacrifié sa vraie vocation pour continuer l'activité agricole de son propre père alors que la ferme se meurt, c'est Christophe qui va le "réparer", car le corset est aussi une incroyable machine à révolte. D'un seul craquement, Christophe peut faire pencher le monde et l'envoyer valser dans le décor. Il peut réaliser ce que son père n'a pu accomplir, son aspiration contrariée ne s'exprimant qu'à travers la chanson de Stéphanie de Monaco "Comme un Ouragan". Le handicap par son écart à la norme devient ainsi un formidable outil d'émancipation.

On peut enfin souligner l'importance du paysage dans le film. Les grandes plaines céréalières de la Beauce qui offrent un horizon infini forment un contraste frappant avec le carcan dans lequel est enfermé Christophe. En même temps émanent d'elles une certaine angoisse face au vide et au silence seulement interrompu par le vent. Surtout leur configuration géométrique, les sillons des tracteurs, les pylônes et les silos sont autant de marques que l'ordre social met sur le paysage, le transformant en prison, celle dans laquelle est piégée le père aux aspirations artistiques contrariées et le frère aîné (doublé par Rod PARADOT) qui n'a pour seul exutoire que l'alcoolisme.

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Possible Love (Ga-Neung-Han Sa-Rang)

Publié le par Rosalie210

Lee Chang Dong (2026)

Possible Love (Ga-Neung-Han Sa-Rang)

Vu en avant-première à la Cinémathèque le 13 octobre 2026 en présence de LEE Chang-dong. C'est seulement son septième long-métrage en près de trente ans de carrière donc chaque sortie est en soi un évènement. De plus c'est un grand privilège d'avoir pu voir le film sur grand écran car "Possible Love" va sortir directement sur Netflix le 6 novembre. Mais comme Netflix est l'un des mécènes de la Cinémathèque, cela explique cette exception. Le film est d'ailleurs déjà auréolé du grand prix du Jury (c'est à dire le Lion d'argent) au festival de Venise, du prix FIPRESCI de la critique internationale ainsi que du Prix ARCA CinemaGiovani. Et c'est amplement mérité.

Le cinéma coréen excelle à radiographier la violence de classe au point d'en être devenu le spécialiste mondial. "Parasite" (2019) est évidemment le film le plus connu sur ce thème et son succès mondial n'est pas un hasard. On retrouve d'ailleurs l'une des actrices du film de BONG Joon-ho dans "Possible Love", CHO Yeo-jeong dans le même rôle, celui de la bourgeoise. Mais au lieu de jouer une mère de famille, elle incarne cette-fois ci Ye-ji, une documentariste avide de filmer la détresse ouvrière pour en faire un spectacle consommable par le public de son milieu. LEE Chang-dong expose d'emblée le voyeurisme prédateur de ces dominants que le prolétariat fascine tout en soulignant leur domination dans la représentation du monde: ce sont eux qui tiennent la caméra, écrivent le script et font la mise en scène, comme dans les bourgeoisies occidentales (l'exemple qui me vient tout de suite à l'esprit est "Polisse" (2011) où l'appareil photo de MAIWENN capte avidement "l'exotisme" du quartier populaire).

Ye-ji qui s'est rendue à une cérémonie d'obsèques d'un ouvrier qui s'est suicidé après son licenciement repère rapidement une proie idéale en la personne de Ho-Seok (SUL Kyung-gu) qui hurle sa détresse face à la direction et aux syndicats. Sans savoir qu'en arrière-plan, sur le parking, Mi-ok (JEON Do-yeon) l'épouse de Ho-Seok qui cherchait sa bague tombée à terre est tombée sous le charme du mari de Ye-ji, Sang-woo (ZO In-sung). Le piège s'est refermé, le véritable film peut commencer.

Durant près de trois heures, LEE Chang-dong radiographie l'évolution des relations au sein de ce quatuor qui va fonctionner quasiment en huis-clos, sous le regard de l'enfant quasi-muet de Mi-ok et de Ho-Seok, Cheol qui refuse d'emblée le regard inquisiteur de la caméra en se réfugiant dans un placard hermétiquement clos. Il s'enfermera ainsi durant tout le film dans une résistance passive et obstinée, ne nouant une amitié qu'avec le domestique de Ye-ji et Sang-woo qu'il libèrera à la fin symboliquement de sa servitude en volant le sifflet qui servait à l'appeler.

Cette honnêteté propre à l'enfance qui joue souvent dans les films le rôle du témoin innocent dans un monde véreux ("Cria cuervos") (1976) s'avère être la nature profonde du couple de Mi-ok et Ho-Seok malgré la tragédie qui a abîmé leur relation. Ils sont animés par des sentiments authentiques ce qui offre un carburant au couple bourgeois dévitalisé qui va tenter de les vampiriser, chacun à sa manière en jouant sur la fascination de Mi-ok pour le "Steve Jobs" coréen et la satisfaction de son ego d'être traitée comme une amie par Ye-ji. Celle-ci obtient sans peine des confidences à défaut du mari qui s'emmure dans le silence.

Il faut un peu de temps avant qu'on réalise lors d'une conversation dans la voiture toute la fausseté de la démarche de Ye-ji qui déclare que pour faire un bon film il faut "les aimer" comme si l'amour pouvait se commander! Mais c'est surtout lorsque Ho-Seok finit par s'ouvrir que l'on comprend le cynisme de Ye-ji qui ayant trouvé la matière première idéale délaisse brutalement sa soi-disant "amie" tout en captant son mari pour des séances qui tournent à la torture psychologique.

C'est seulement alors que l'on comprend l'importance des flashbacks sur la jeunesse de Mi-ok et Ho-Seok: à chaque fois que l'exploitation capitaliste a tenté de les broyer, ils se sont sauvés mutuellement et sont allés se réfugier symboliquement sur la lune. C'est le dernier message que Mi-ok envoie à Ye-ji et Sang-Woo qui se retrouvent face à leur propre vide.

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Le Promeneur du Champ de Mars

Publié le par Rosalie210

Robert Guédiguian (2005)

Le Promeneur du Champ de Mars

Pourquoi les derniers moments de nos chefs d'Etat nous fascinent-ils à ce point? Que l'on pense à "Le roi se meurt" de Eugène Ionesco écrit en 1962 et dont le rôle principal, celui du roi Bérenger 1er a été interprété par Michel BOUQUET à de nombreuses reprises au cours de sa carrière. Incarner la fin de vie de François Mitterrand était donc un prolongement naturel de ce rôle et lui-même avouait que sa longue expérience de l'oeuvre de Ionesco l'avait aidé à entrer dans la peau de l'ancien président en fin de règne et en proie à la déchéance physique.

"Le promeneur du Champ-de-Mars" est donc un film crépusculaire. "Crépuscule d'une idole"? C'est un aspect qui n'est pas occulté dans le film. Le jeune journaliste qui recueille les mémoires du vieux Sphinx joué par Jalil LESPERT et qui est la transposition à l'écran de Georges-Marc Benamou, l'auteur du livre d'origine "Le Dernier Mitterrand" ne parvient pas à s'extraire de la puissance magnétique du roi-soleil. Ses questions censées éclairer les zones d'ombre de la vie du vieillard se brisent comme des fétus de paille sur une statue du commandeur impossible à déboulonner. Il prend douloureusement conscience qu'il n'est pas de taille à lutter contre ce monstre politique qui lui impose non la vérité, mais sa propre légende.

Heureusement, Robert GUEDIGUIAN à la manoeuvre à la mise en scène va venir pallier ce que le jeune journaliste trop tendre ne peut pas obtenir frontalement. Par exemple, il va se faire historien en confrontant la parole de Mitterrand qui prétend que la photo où on le voit dans un réseau de Résistance date de 1942 à celle de Simone Picard (Genevieve CASILE), amie de Mitterrand et Résistante de la première heure qui lui affirme qu'elle date de 1943, sous-entendant ainsi qu'en 1942, Mitterrand travaillait encore pour Vichy. Cette tentative de falsification des dates revient plusieurs fois, soulignant de façon pathétique la tentative de François Mitterrand de se faire passer pour un Résistant de conviction et non pour un Résistant opportuniste.

Mais le summum de cette distorsion entre l'impuissance du journaliste à obtenir la vérité et l'acuité de la mise en scène est atteint avec l'évocation de René Bousquet, le chef de la police sous Vichy. Mitterrand avait noué une amitié avec lui qui s'est poursuivie jusqu'à la mort de Bousquet et l'a conduit à le protéger pendant 40 ans. On mesure aujourd'hui à l'ère de la transparence et des réseaux sociaux ce que la culture du secret (et du mensonge) dont Mitterrand était un maître pouvait produire de monstrueux.

Mais ce n'est pas sous cet angle de juge que Robert GUEDIGUIAN filme Mitterrand. De même que Simone Picard dit au journaliste de laisser Mitterrand s'arranger avec sa mémoire, la seule évocation de Bousquet rend l'atmosphère irrespirable. Robert GUEDIGUIAN joue sur la bande-son pour rendre l'évocation même du nom de Bousquet insupportable aux oreilles de Mitterrand. On comprend alors qu'il a beau passer son temps à convaincre les autres de valider sa version falsifiée du passé, celui-ci le hante. Et encore, Robert GUEDIGUIAN (et sans doute Benamou) s'en tiennent à la seconde guerre mondiale. La guerre d'Algérie aussi charriait son lot de fantômes encombrants pour le président (pour en savoir plus, voir "De nos freres blesses") (2020).

Car le film, s'il est dénué de toute complaisance, n'est pas pour autant un portrait à charge. Ce serait faire injure à une personnalité aussi complexe. Il restitue donc aussi ce que l'homme avait de meilleur. Son immense culture par exemple qui n'était pas qu'une arme politique et mondaine mais une nourriture philosophique intime et une passion absolue, viscérale dont il avait fait un combat pour l'exception culturelle française ("je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas"). Ou encore ses moments d'humour et de légèreté durant lesquels il s'extrait de sa fonction présidentielle ou de sa maladie pendant quelques instants. Robert GUEDIGUIAN et Michel BOUQUET parviennent notamment à attendre un point d'équilibre rare entre l'orgueil du vieux lion qui refuse de plier, qui se cabre devant l'inéluctabilité de la mort et la vulnérabilité du vieillard rongé par le cancer.

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Police Python 357

Publié le par Rosalie210

Alain Corneau (1976)

Police Python 357

OK, le deuxième film de Alain CORNEAU n'est pas un modèle de réalisme documentaire. Pour savoir comment fonctionne réellement la police, on peut regarder plein d'autres films. C'est à un autre niveau que se situe "Police Python 357".

En effet si l'on veut absolument trouver du documentaire dans le film, il faut le chercher dans le milieu vicié de la grande bourgeoisie qui est dépeint. L'atmosphère n'est pas très éloignée de l'univers de "Juste avant la nuit" (1970) Claude CHABROL avec d'ailleurs également Francois PERIER dans le rôle du cocu ainsi que celle de "La Femme infidele" (1968) à laquelle la scène du meurtre et de ses suites (l'effacement des traces) m'a fait beaucoup penser. Mais l'étude de moeurs dépasse bien évidemment le seul cadre cinématographique. C'est toute une époque où le patriarcat, le secret et le mensonge régnaient en maître qui est dépeinte et cela déborde bien évidemment du strict cadre cinématographique. Thérèse, le personnage joué par Simone SIGNORET en particulier qui non seulement accepte mais couvre les infidélités de son mari, le commissaire Ganay (Francois PERIER) avec un apparent cynisme et un profond désespoir a quelque chose de si évidemment autobiographique, de si déchirant que ça m'a transpercé. Et ce, avec d'infimes détails parfois comme le bruit du fermoir en acier de son sac à main qu'elle rabat d'un coup sec qui anticipe celui du révolver qu'elle a mis dedans.

Dans le film, les objets en disent beaucoup sur leurs maîtres. Le générique s'ouvre d'ailleurs sur une étonnante analogie entre la popote que se prépare l'inspecteur Marc Ferrot (Yves MONTAND) et la préparation minutieuse et maniaque de ses munitions et de son arme (qui donne son titre au film). Marc Ferrot n'est ni plus ni moins qu'un cowboy solitaire perdu dans une ville des années 70 qui utilise son arme comme dans un western. La fusillade à la fin du film de ce point de vue est spectaculaire même si le parking de centre commercial a remplacé le désert.

Mais Marc a un autre objet fétiche qui peut tout autant se rattacher au western: une montre à gousset contenant la photo du visage de l'être aimé et sacrifié. C'était ce même objet qui scandait la vengeance du personnage de Lee VAN CLEEF dans "...Et pour quelques dollars de plus" (1965) de Sergio LEONE. Dans le film de Alain CORNEAU, c'est la seule trace d'humanité de Marc Ferrot dont les agissements pour effacer les preuves de sa liaison avec Sylvia (Stefania SANDRELLI) sont par ailleurs d'une telle froideur clinique qu'ils se confondent avec celui de son véritable meurtrier. D'ailleurs, même si c'est en état de légitime défense ou dans le cadre d'un suicide assisté, Marc Ferrot tue et il tue avec une précision chirurgicale qui fait froid dans le dos. Un professionel qui ne recule devant rien, même de dévaster (de profaner!) l'appartement de Sylvia pour recueillir les moindres indices, même de se jeter du vitriol au visage pour ne pas être reconnu par les témoins. Et pourtant c'est bien cette montre à gousset qui permettra à Ménard (Mathieu CARRIERE) de le confondre. Mais Ferrot lui a sauvé la vie alors Ménard choisit de se taire. Le western sauvage et son code d'honneur d'homme à homme prime sur l'Etat moderne, bourgeois et corrompu.

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L'Espèce explosive

Publié le par Rosalie210

Sarah Arnold (2026)

L'Espèce explosive

"L'Espèce explosive" est le premier film de Sarah ARNOLD qui a été présenté à Cannes dans le cadre de la quinzaine des cinéastes. Il est en effet bien question de pétage de plombs dans le film, au sens propre et au sens figuré. Le préambule met en scène une situation quasi-féodale en plein XXI° siècle: Brun (Jean-Louis COULLOC'H), un paysan dépressif et taiseux qui voit régulièrement ses cultures ravagées par des sangliers d'une taille monstrueuse protégés par les notables et institutions locales qui mangent dans la main des chasseurs. Corruption systémique, vengeance froide: c'est "Règlements de comptes a O.K. Corral" (1957) dans les Ardennes. Fin provisoire de l'histoire.

Un an plus tard, l'âme de Brun qui s'est évaporé dans la nature après son acte sanglant réapparaît sous la forme d'une pièce rapportée non soluble dans le climat vicié de la gendarmerie locale. Fulda Orsini (Alexis MANENTI) est corse ce qui en soi est tout un programme, une véritable forteresse de mutisme qu'on peine dans un premier temps à déchiffrer. Néanmoins on remarque tout de suite qu'il détone dans le paysage en refusant les codes nauséabonds du boys club machiste représenté par son coéquipier ironiquement nommé Chaton (Vincent DEDIENNE) et Marchand, son commandant de brigade (Bertrand BELIN). Il n'entre pas également dans les cases disciplinaires puisque son histoire est objectivement celle d'une descente aux enfers sociale parallèlement à celle d'une libération personnelle (ce que les 30 dernières minutes du film qui tourne au burlesque montrent superbement).

Pour le "redresser" après ses frasques qui lui ont valu sa rétrogradation et sa mutation dans les Ardennes, on l'envoie auprès de la psy de la gendarmerie (Ella RUMPF) à qui le toujours très élégant commandant Marchand a donné un placard à balais en guise de local. Le patient récalcitrant issu des bas-fonds de la société et la psy placardisée se lancent alors dans une double enquête. D'une part celle de la disparition de Brun et de la provenance des sangliers géants qui ravagent les récoltes. De l'autre, celle de la masculinité insaisissable (même pour lui-même) de Fulda. Sauf qu'en fait les deux enquêtes se rejoignent.

C'est là que le film vire sérieusement, dans un mélange improbable entre le cinéma de Alain GUIRAUDIE qui a déjà bien labouré le terrain des pulsions homosexuelles dans le milieu rural et "Les Garcons et Guillaume, a table !" (2013) mais à l'autre bout du spectre social, là où ni la psychanalyse, ni l'ambivalence sexuelle, ni la transidentité et la déconstruction des genres ne vont de soi. Le résultat est assez réjouissant et percutant pour dynamiter à la fois les prisons mentales et les dynamiques féodalo-claniques.

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Hurlevent (Wuthering Heights)

Publié le par Rosalie210

Emerald Fennell (2026)

Hurlevent (Wuthering Heights)

Branding artistique instagrammable

Il existe tout un courant du cinéma contemporain que je déteste, c'est celui dont je nomme la caractéristique principale en titre.

Emily Brontë avait déjà été victime d'un biopic récent avec Emma MACKEY ("Emily") (2022) qui lissait soigneusement son histoire pour en enlever ce qu'elle avait de sulfureux (sa relation quasi-incestueuse avec son frère Branwell) afin d'y substituer une romance bien convenue avec un vicaire.

Mais avec Emerald FENNELL, on va plus loin. Elle aussi sous prétexte de dépoussiérage, lisse soigneusement le roman en enlevant son sous-texte incestueux mais aussi la question raciale et coloniale attachée au personnage de Heathcliff (très peu traitée de façon générale dans les adaptations cinématographiques à l'exception de celle de Andrea ARNOLD) et surtout sa sauvagerie, les ravages (auto)destructeurs que peut provoquer la haine de soi, le rejet social et la frustration sexuelle.

Son "Hurlevent" est une fanfiction bourrée d'effets chics et chocs qui applique au roman de Emily Brontë les codes de la publicité de luxe à la manière de la reprise de "Les Moulins de mon coeur" de Michel LEGRAND dans la pub Air France, couplé à l'esthétique Dior ou encore celle des galeries Lafayette: couleurs saturées, bande-son moderne (Charli XCX) ou composée de vieux classiques revisités à la sauce du jour, beauté plastique des acteurs, montage épileptique etc.

Tout cela est couplé à un érotisme BDSM de pacotille non seulement totalement ridicule mais réactionnaire en plus. A moins qu'on considère que la relation extra-conjugale "50 nuances de Grey" d'une femme qui s'est vendue à un homme riche pour échapper à sa misère sociale est le top de la transgression ou que Isabella n'est plus la victime d'un prédateur mais une sado-maso "battue et contente". Visiblement les images d'exécution capitale, c'est excitant.

Que la vengeance de Heathcliff n'ait plus aucun sens puisque cet ours des cavernes transformé dans la deuxième partie du film en dandy "bleu de Chanel" assouvit ses fantasmes les plus fous avec Cathy et Isabella (ou presque, j'ai cru qu'on allait avoir la nécrophilie à la fin, ouf, on a échappé à ça!) ne semble pas avoir un instant effleuré l'esprit de la réalisatrice. De toute façon ce n'est pas son but qui est de "vendre du rêve" à la jeune génération avec un beau paquet cadeau griffé par une marque prestigieuse en guise de caution artistique et un fond en réalité bien rance.

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Clair de femme

Publié le par Rosalie210

Costa-Gavras (1979)

Clair de femme

Tiens me suis-je dit, un film de COSTA-GAVRAS qui change de son registre habituel! Mais chassez le naturel, il revient au galop. La politique est quand même présente en filigrane dans "Clair de femme" sous la forme de la soirée familiale où Lydia (Romy SCHNEIDER) emmène Michel (Yves MONTAND) dans le milieu des exilés juifs russes, ou comment combiner dans une même séquence les tragédies de la première et de la seconde guerre mondiale. Mais surtout, COSTA-GAVRAS ne semble dans son élément ni dans la romance, ni dans le surréalisme poétique ce qui rend son film bancal.

"Clair de femme" m'a fait penser à un film beaucoup plus récent, "Une Nuit" (2022) de Alex LUTZ (peut-être s'en est-il d'ailleurs inspiré?) mais en mode neurasthénique et glauque. Une ambiance dépressive voire morbide qui n'est pas d'ailleurs qu'une fiction. Les souffrances personnelles de Romy SCHNEIDER transparaissent à travers son personnage qui en plus de façon glacialement prophétique vient de perdre un enfant (le fils de Romy SCHNEIDER n'était pas encore mort accidentellement). Face à elle, Yves MONTAND semble un peu perdu, mal à l'aise avec la prose très littéraire de Romain Gary dont le film est l'adaptation, incapable de lâcher prise avec ses rôles habituels d'homme d'action ou de séducteur extravagant et solaire. Leur duo semble donc quelque peu artificiel d'autant que le spectateur lambda, d'hier comme d'aujourd'hui ne peut que faire la comparaison avec "Cesar et Rosalie" (1972), une comparaison qui tourne au désavantage du film de COSTA-GAVRAS.

Cependant malgré cette atmosphère plombante, les allers-retours de Michel de l'aéroport à l'appartement de Lydia, les plans répétitifs où il prend un taxi et passe devant son immeuble qu'il cherche à fuir tout en y revenant toujours, l'aspect "ni avec toi ni sans toi" et le parallèle entre leurs deux destinées fonctionne à peu près. Ce qui en revanche ne fonctionne pas du tout, ce sont les passages avec Galba (Romolo VALLI) le montreur de chiens au bout du rouleau censé être un écho absurde à la situation des deux personnages principaux (renforcé dans le film par l'intervention clownesque de Roberto BENIGNI en serveur de cabaret). Cela avait sans doute du sens dans le roman de Romain Gary mais à l'écran, loin d'alléger le propos, ça le rend encore plus sinistre en suscitant un profond malaise et en rajoutant une couche morbide à un film qui n'en avait vraiment pas besoin.

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Le Magnifique

Publié le par Rosalie210

Philippe de Broca (1973)

Le Magnifique

Maintenant que j'ai enfin vu "Le Magnifique" grâce à la rétrospective que la Cinémathèque consacre à Jean-Paul BELMONDO, je sais d'où vient l'inspiration de Michel HAZANAVICIUS pour construire Hubert Bonisseur de la Bath. Et si Bob Saint-Clar est un nom qui résonne si familièrement à mes oreilles alors même que je n'avais jamais vu le film de Philippe de BROCA (scénarisé par Jean-Paul RAPPENEAU), c'est parce que Christophe Le Friant a adopté le pseudo d'artiste de "Bob Sinclar", démontrant que le film s'est ancré dans l'inconscient collectif et a dépassé le monde du cinéma pour s'ancrer dans la pop-culture.

"Le Magnifique" date de 1973. La même année, Jean-Paul BELMONDO tournait dans "Stavisky (1974) de Alain RESNAIS qui est sorti six mois plus tard. Naviguer ainsi entre cinéma d'auteur et cinéma populaire avait été possible dans les années 60 où la fracture n'était pas évidente (la nouvelle vague s'abreuvait au cinéma conçu par Hollywood pour les masses et faisait des centaines de milliers d'entrées). Mais la radicalisation de la critique post-1968 et le changement d'image de Jean-Paul BELMONDO devenu producteur au début des années 70 et donc accusé de vouloir le beurre et l'argent du beurre (le profit et la caution artistique) l'a forcé à choisir un camp. Ce qui est profondément triste car cela a appauvri la suite de sa carrière qui est devenue beaucoup plus monolithique.

Justement, "Le Magnifique" qui est une parodie de James Bond repose lui-même sur une schizophrénie qui est en fait une dimension méta (idée reprise elle aussi par Michel HAZANAVICIUS). Alors que l'on nous projette dans un premier temps une avalanche de clichés de film d'espionnage autour d'un super-héros en costard menant la belle vie à Acapulco tout d'un coup le film bascule dans un taudis parisien noyé sous les trombes d'eau où l'on découvre que Bob Saint-Clar n'est que la création d'un écrivain sans le sou, François Merlin. Un écrivain de gare qui manifestement tire à la ligne à partir de la même recette qui ne met pas de beurre dans ses épinards. D'ailleurs le grand méchant n'est autre que son propre éditeur (Vittorio CAPRIOLI) alors que la jolie voisine (Jacqueline BISSET) devient illico presto sa James Bond Girl. Même les petits rôles (plombiers et électriciens incompétents) finissent tous par atterrir dans son roman ou plutôt dans les images mentales générées par celui-ci.

Maintenant, si le film a ouvert un jalon incontestable dans le cinéma français et international (les Austin Powers par exemple), je trouve personnellement qu'il a mal vieilli. Contrairement à la satire qui peut encore fonctionner des siècles plus tard comme le montre l'exemple de Voltaire ironisant sur le sacrifice de boucs-émissaires pour masquer l'impuissance politique à régler les problèmes dans "Candide", la parodie s'use très vite, surtout quand elle repose sur un comique aussi outré et répétitif sans parler d'une intrigue complètement décousue.

A partir d'une histoire différente, la même malédiction a frappé Alain DELON, privé de ceux qui l'avaient "inventé" et magnifié (Jean-Pierre MELVILLE, Rene CLEMENT, Luchino VISCONTI).

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