Avant d'aller voir hier "La Dérive" à la Cinémathèque, je n'avais jamais entendu parler de Paule DELSOL (qui d'ailleurs s'est fait créditer sous le prénom de Paula Delsol). Mais l'histoire de son exhumation des limbes par l'universitaire Aurore Renaut qui a fait des recherches réunies dans un livre et est venu présenter le film, récemment restauré et projeté en 2026 au festival de Cannes dans la section "Cannes Classics" est hélas, tristement banale. Titiou Lecoq dans son livre "Pourquoi l'histoire a effacé les femmes" analysait le processus implacable par lequel les oeuvres des artistes féminines, même ayant du succès de leur vivant étaient ensuite privées de postérité et tombaient dans l'oubli. Le problème, c'est que cette mémoire sélective altère complètement notre connaissance du passé. Il y a quelques années, la redécouverte de Alice GUY a changé notre regard sur l'histoire du cinéma premier en France. Paule DELSOL féminise un peu plus le mouvement de la nouvelle vague que l'on croyait être l'apanage quasi-exclusif du sexe masculin, Agnes VARDA ayant été maintenue longtemps à la marge du mouvement sous le titre peu flatteur de "grand-mère de la nouvelle vague".
Réalisé entre 1961 et 1962 et sorti en 1964, "La Dérive" frappe par ses ressemblances avec d'autres oeuvres phare de la nouvelle vague et plus largement, du cinéma du vagabondage au féminin. On découvre que Paule DELSOL était proche de Francois TRUFFAUT pour qui elle était scripte sur "Les Mistons" (1958) et avec lequel elle a entretenu une correspondance sur la durée. Il l'a épaulée pour la réalisation de son premier long-métrage qu'il comparait aux premières oeuvres de Ingmar BERGMAN du genre "Monika" (1953). Impossible de ne pas penser à "Les Quatre cents coups" (1959) lorsqu'on voit Jacquie courir éperdument sur la plage. Impossible également de ne pas faire le rapprochement avec les plus grands films de Agnes VARDA, que ce soit "Cleo de 5 a 7" (1961) ou "Sans toit ni loi" (1985) ainsi que son tout premier film tourné à Sète "La Pointe courte" (1954). Celui de Paule DELSOL se déroule pour l'essentiel en Camargue et nous offre quelques séquences documentaires prises sur le vif à couper le souffle, que ce soit la féria de Nîmes dans laquelle la valise de Jacquie s'ouvre ou encore les dunes de l'immense plage de l'Espiguette dans laquelle sa voiture s'embourbe. Jacquie, comme Mona ou "Wanda" (1970) rejette violemment le mode de vie conformiste que la société réserve aux femmes de son époque (incarné par sa soeur, la mère jouée par Paulette DUBOST étant dans un entre-deux). Mais son drame personnel est qu'elle reste dépendante financièrement et affectivement du sexe masculin. On la voit donc passer d'homme en homme, certains comme le musicien bohème avec lequel elle démarre son périple ou le déserteur de la guerre d'Algérie qu'elle rencontre sur la plage (encore une signature de la nouvelle vague!) étant du genre fuyants et les autres, plus bourgeois "l'achetant" pour décorer leur château ou leur villa aux côtés de concurrentes. Jacquie est donc condamnée à errer et ce d'autant plus qu'une opération l'a rendue stérile.
Jugé "immoral" à l'époque, le film fut interdit à sa sortie aux moins de 18 ans ce qui explique en partie son oubli par la suite. Heureusement, une ressortie nationale est prévue en janvier 2027 grâce au distributeur Les Acacias ainsi qu'une réédition en DVD (il avait été édité une première fois en 2007 par Doriane films). Croisons maintenant les doigts pour que le deuxième long-métrage de Paule DELSOL, "Ben et Benedict" (1976) avec Francoise LEBRUN (la star décidément des grands films invisibles!) connaisse bientôt la même réhabilitation.
"Le Beau Serge", le premier film de Claude CHABROL est également considéré comme le premier film de la nouvelle vague. Ce qui est inexact: "La Pointe courte" (1954) de Agnès VARDA, réalisé quatre ans plus tôt avait ouvert la voie. Mais "Le Beau Serge" a posé des jalons permettant de caractériser le mouvement. Ce qui frappe incontestablement dans ce film, c'est son aspect documentaire très brut, presque naturaliste. On se retrouve ancré dans un terroir même si celui-ci se meurt. En 1958, les villages creusois étaient encore remplis d'enfants mais l'horizon, matériel comme moral est bouché. Entre François le citadin qui revient dans son pays natal avec une maladie pulmonaire, Serge qui noie son désespoir dans l'alcool et Marie qui vit avec un beau-père incestueux, le portrait qui est fait de cette jeunesse provinciale est particulièrement sombre. Si la sociologie à la Zola de ce microcosme est saisissant d'âpreté et révèle plusieurs talents promis à marquer le cinéma notamment de la nouvelle vague (Jean-Claude BRIALY, Gerard BLAIN, Bernadette LAFONT), l'aspect christique du film semble plaqué artificiellement. C'est sans doute parce que le désir qui sous-tend l'obsession de François pour Serge n'est pas clairement assumé. Mais aussi parce que Claude CHABROL est bien meilleur en sociologue, que ce soit de la ruralité (la même que celle où il situera plus tard "Le Boucher") (1970) ou plus tard de la bourgeoisie qu'en cinéaste bressonien ou rossellinien. En bref, il se cherche et le film, bien que prometteur est le fruit de ces tâtonnements.
Deuxième film de Claude CHABROL, "Les Cousins" se situe dans le courant de la nouvelle vague et en même temps, il annonce l'identité chabrolienne à venir. La signature nouvelle vague, c'est le réemploi du duo de son premier film, "Le Beau Serge" (1958), Gerard BLAIN et Jean-Claude BRIALY, l'impression de liberté et de spontanéité qui se dégage des scènes où les cousins se promènent en voiture dans les endroits emblématiques de la capitale, le portrait de la jeunesse du quartier latin, les scènes dans la librairie. Néanmoins, les bases du cinéma de Chabrol sont déjà là. Les cousins s'appellent Charles et Paul Thomas, futurs protagonistes récurrents des films du cycle Hélène. Le premier, sérieux comme un premier communiant monte à Paris pour faire son droit, le second, étudiant en droit également l'héberge dans son bel appartement de Neuilly et tel un roi (ce qui est souligné par le costume dans lequel on le découvre), il trône au centre d'une faune décadente qui se noie dans les orgies. Au lieu de centrer les relations amoureuses autour de la confusion des sentiments (comme chez Eric ROHMER) ou bien de la femme fatale issue du film noir américain (comme chez Jean-Luc GODARD), c'est bien l'argent et le statut social qui créent un fossé entre deux cousins au tempérament et au mode de vie radicalement opposés. Charles l'austère besogneux se fait dévorer par Paul, le cynique fêtard qui possède un capital matériel, social et culturel hérités de son père (dont on sent la main invisible derrière le bel appartement et la voiture). La scène des clés de voiture justement souligne la dépendance de Charles envers Paul qui dicte les règles du jeu, celle des fils à papa qui gagnent toujours à la fin tant le diplôme que la petite amie (très peu creusée comme toute la gente féminine qui fait de la figuration, à l'image de Stephane AUDRAN). Charles en dépit de ses efforts et de son sérieux, échoue dans les deux domaines. La méritocratie en prend un sacré coup. Cet aspect bourdieusien du film préfigure tout à fait "Premiere annee" (2018) alors que sur le plan romanesque, la référence explicite est "Les Illusions perdues" de Honoré de Balzac, l'écrivain favori de Claude CHABROL. S'y ajoute une pointe de fatalité tragique, là encore caractéristique des oeuvres à venir du cinéaste.
Avec son deuxième film après "Les Quatre cents coups" (1959), Francois TRUFFAUT tente et réussit quelque chose de très différent mais de tout aussi personnel. Après Jean-Pierre LEAUD qui le représente au cinéma sous les traits d'un adolescent, il se trouve un nouveau double, adulte cette fois en la personne de Charles AZNAVOUR qui d'ailleurs possède une certaine ressemblance avec lui. "Tirez sur le pianiste" peut être vu comme un hommage au cinéma américain qui a nourri les papes de la nouvelle vague (Jean-Luc GODARD, Francois TRUFFAUT, Jacques DEMY etc.) mais le roman noir de David Goodis (auteur également de l'oeuvre adaptée au cinéma sous le titre "Les Passagers de la nuit" (1946) avec le duo Humphrey BOGART et Lauren BACALL) est transposé dans la France populaire des années 60 et le film qui en résulte, s'il appartient incontestablement au genre du film noir est à la fois décalé et autobiographique. Décalé parce que les personnages ne correspondent pas aux archétypes attendus et pour cause: Francois TRUFFAUT est aussi à l'aise dans le monde des gangsters qu'un éléphant dans un magasin de porcelaines. Alors il fait de son personnage principal un anti-héros chétif et rongé par la timidité et de ceux qui le poursuivent des pieds nickelés drôles et bavards. Surtout, la double identité du personnage principal, Edouard Saroyan le grand concertiste classique devenu Charlie Kohler le pianiste du bastringue où se produit Bobby LAPOINTE (on entend notamment "Marcelle" et "Framboise") n'est que le reflet de celle du réalisateur, écartelé entre son passé délinquant (symbolisé par les frères de Charlie) et son statut d'artiste célèbre. Avec ce film, Francois TRUFFAUT inverse également les rôles en inventant "l'homme fatal". "L'homme fatal" est l'homme de pouvoir et d'argent qui vient s'immiscer entre le pianiste et la femme qu'il aime. Qu'il se nomme Edouard ou Charlie, qu'il joue pour la haute bourgeoisie ou dans les pianos bar, le même schéma se reproduit: il se retrouve sous la coupe d'un impresario ou d'un patron qui vient faire obstacle au bonheur après lequel il court, provoquant à chaque fois un drame et une cassure dans sa vie. On retrouve d'ailleurs dans ce film la dualité vierge/putain qui caractérise nombre de femmes de l'univers de Francois TRUFFAUT. Pas seulement par le biais de la prostituée jouée par Michele MERCIER qui s'avère également très maternelle mais à l'intérieur même des personnages féminins, que ce soit celui de Thérèse (Nicole BERGER) qui cède aux avances de l'impresario pour favoriser la carrière d'Edouard ou celui d'Hélène (Marie DUBOIS) qui perd le respect de son patron quand elle se met à lui parler vulgairement. Les discours des personnages masculins, obsessionnellement tournés vers les femmes sont complètement polarisés, à l'image de la dualité du pianiste et de son environnement, cave et arrière-cour d'un côté, chalet de montagne et lieux mondains de l'autre.
L'héritage de "Tirez sur le pianiste" est remarquable, que ce soit aux USA avec Martin SCORSESE ou Quentin TARANTINO (un film comme "Inglourious Basterds" (2009) m'y fait penser particulièrement) ou en France avec Jacques AUDIARD (comment ne pas penser à "De battre mon coeur s'est arrete" (2005)?) ou encore en Espagne avec "They Shot the Piano Player" (2022).
On ne pouvait rêver meilleur hommage au premier long-métrage de Jean-Luc GODARD que ce savoureux faux making of du tournage. Outre le plaisir de replonger tête la première dans une époque révolue, celle des Cahiers du cinéma, le film met sur le devant de la scène des personnages de l'ombre tout aussi novateurs que les réalisateurs qui ont joué un rôle clé dans l'éclosion du cinéma de la nouvelle vague comme le producteur Georges de BEAUREGARD ou le chef opérateur (et ancien reporter de guerre) Raoul COUTARD. Mais bien évidemment, le plus grand plaisir du film provient du tournage reconstitué des séquences les plus emblématiques de "A bout de souffle" (1959) d'autant que la ressemblance des acteurs (tous inconnus) avec leur modèle est bluffante! Mais c'est surtout l'esprit de cette oeuvre emblématique de la nouvelle vague que Richard LINKLATER semble avoir réussi à capturer. On rit beaucoup devant les têtes ahuries de Georges de BEAUREGARD (qui pense à ses sous) et Jean SEBERG (qui pense à son image) devant "la révolution Jean-Luc GODARD" qui semble improviser au jour le jour et décide d'arrêter dès qu'il n'a plus d'inspiration. D'autres en revanche comme Jean-Paul BELMONDO s'amusent comme des petits fous dans cette aventure portée par un Jean-Luc GODARD sentencieux, désinvolte voire déconnecté du réel qui expérimente avec insolence une manière novatrice de faire du cinéma, libre, joyeuse et légère. "Nouvelle vague", baigné par un humour constant est un film tout simplement jubilatoire, un bonheur pour les cinéphiles et au-delà!
Documentaire retraçant la vie et la carrière de Jacques DEMY, le film de Florence PLATARETS et de son scénariste Frederic BONNAUD a pour principal atout la richesse de ses images d'archives dont certaines paraît-il sont inédites. Il faut dire que le film est produit par les enfants de Jacques DEMY et Agnes VARDA qui sont les dépositaires de l'héritage du couple de cinéastes. Beaucoup d'interviews d'époque du principal intéressé et de quelques uns de ses acteurs et actrices, Catherine DENEUVE, Jean MARAIS ou Marie-France PISIER. Mais une restitution chronologique, scolaire, qui ne propose pas de point de vue et se contente de jouer les chambres d'enregistrement. Il aurait été tellement plus intéressant d'avoir un plan thématique faisant ressortir les obsessions de Jacques DEMY mais aussi analysant les raisons de ses succès puis de ses échecs. Car le rose et le noir, ce n'est pas seulement l'amertume et la noirceur logées au coeur de ses films les plus féériques et joyeux, c'est une carrière dont on connaît les grands classiques des années 60 mais qui s'étiole après "Peau d'ane" (1970) faute de parvenir à se renouveler. Jacques DEMY est montré comme un homme intègre mais idéaliste, intransigeant et hors-sol ce qui le conduit à des impasses comme ses films produit à l'étranger et longtemps non distribués en France ou sa rupture avec le public français qui ne comprend plus ses films. Il n'est pas mentionné par exemple que le four de "Model shop" (1968) qui ne correspondait pas aux attentes des producteurs américains lui a fermé définitivement la possibilité d'une carrière aux USA en dépit d'une nouvelle tentative dix ans plus tard. Une catastrophe car c'était le seul pays qui aurait eu les moyens de lui permettre de réaliser ses rêves de grandeur. Ou le fait que des projets comme "Une chambre en ville" (1982) ou "Trois places pour le 26" (1988) sont restés dans les placards plusieurs dizaines d'années et n'ont pu se faire que grâce à la victoire de Mitterrand (pour le premier) et à Claude BERRI (pour le second). Mais ils n'ont pas évolué d'un iota ce qui en fait d'étranges objets un peu démodés avec par exemple un Yves MONTAND devenu trop âgé pour le rôle. Au moins a-t-on droit au cassage en règle de Francis HUSTER qu'il ne put empêcher de chanter dans "Parking" (1985) ce qui aboutit à un massacre! Notons enfin, contrairement à ce qui est annoncé des impasses, notamment sur la plupart de ses courts-métrages, son travail d'assistant auprès de Paul GRIMAULT ou son téléfilm, "La naissance du jour" (1980) consacré à Colette.
Jean-Pierre LEAUD a été l'icône la plus célèbre de la nouvelle vague avec Jean-Paul BELMONDO. Mais là où le second a dès les premières années de sa carrière navigué entre cinéma d'auteur et cinéma populaire pour finir par choisir ce dernier, Jean-Pierre LEAUD est devenu indissociable de son père de cinéma, Francois TRUFFAUT qui l'a révélé à l'âge de 14 ans dans "Les Quatre cents coups" (1959) avec un rôle, celui d'Antoine Doinel qui s'est transformé en véritable saga. Mais Jean-Pierre LEAUD est lui-même un personnage, reconnaissable de film en film que le réalisateur, Cyril LEUTHY tente de cerner. Il ponctue en effet son film d'intervention d'acteurs de divers âges qui se glissent dans sa peau dont un Michel FAU assez bluffant (de loin, j'ai vraiment cru que c'était Jean-Pierre LEAUD), acteurs qui se demandent comment un jeu aussi décalé que le sien pouvait "passer crème", même s'il lui a valu beaucoup d'incompréhension et une longue traversée du désert dans les années 70 et 80. Celle qui le décrit particulièrement bien, c'est Noemie LVOVSKY qui l'a fait jouer dans "Camille redouble" (2012) le rôle de l'horloger. Parce que malgré son vieillissement, la présence de Jean-Pierre LEAUD nous ramène toujours à l'enfant qu'il a incarné à l'écran en 1959 avec ses yeux écarquillés, sa fébrilité inquiète et son visage longtemps resté juvénile. D'autant qu'à partir de cette année-là, sa vie s'est confondue avec le cinéma et que le spectateur a pu donc le voir grandir et évoluer au fil des années. D'ailleurs, le hasard a si bien fait les choses que seul Jean-Pierre LEAUD peut se targuer d'avoir joué avec les deux stars des enfants des années 70 et 80: Chantal GOYA (dans "Masculin feminin" (1966) de Jean-Luc GODARD quand celle-ci était une jeune idole yé-yé) et DOROTHEE (dans "L'Amour en fuite" (1978), le dernier film du cycle Doinel). Mais le réalisateur pour qui il semble le mieux fait, c'est Aki KAURISMAKI qui l'a fait jouer dans "J'ai engage un tueur" (1990). Son cinéma burlesque pince-sans-rire à la Buster KEATON (même si Kaurismaki est un chaplinolâtre ^^) lui va comme un gant! D'ailleurs à travers "Les Keufs" (1987), le réalisateur rappelle que Jean-Pierre LEAUD pouvait être excellent dans la comédie, loin des personnages de contestataires à la Jean-Luc GODARD ou de dandy à la Jean EUSTACHE ou encore de cinéastes dépressifs dans les années 90 lorsqu'il est redécouvert par toute une génération de réalisateurs en quête de filiation. On découvre également la popularité de Jean-Pierre LEAUD en Asie où son romantisme mystique, celui-là même que Francois TRUFFAUT a tant mis en scène a fait mouche.
J'ignorais encore tout récemment l'existence de ce réalisateur français apparenté à la nouvelle vague mais profondément singulier. "Au Pan Coupé" se compose de deux temporalités qui s'entrecroisent. Celle du passé qui apparaît en couleur et celle du présent qui est en noir et blanc. Jeanne (Macha MERIL) pense aux moments heureux passés avec Jean (Patrick JOUANE). Mais malgré tous ses efforts le jeune homme lui échappe et finit par s'enfuir. On apprend dès le début du film qu'il a été retrouvé mort mais Jeanne l'ignore et feuillette l'album de sa mémoire, vivant avec le fantôme de son amour disparu. Le film marque surtout par sa forme. Guy GILLES utilise la couleur de la même façon qu'un Jean-Luc GODARD ou qu'un Jacques DEMY. Son obsession pour les visages fait penser aux photos de Chris MARKER dans "La Jetee" (1963) mais en bien moins expressif. C'est d'ailleurs en partie le caractère lisse et impassible de ces visages (en dépit de la petite égratignure sur le nez de Patrick JOUANE) qui aplatit le film. L'autre aspect qui m'a un peu fatigué réside dans le bavardage incessant de Jean qui se dépeint en écorché vif rejetant toute forme de vie sociale. C'est très théorique et aussi très caricatural. Le personnage de Jeanne, bien que confit dans sa douleur est tout de même plus sobre. Reste tout de même deux belles rencontres. Une au début avec Orane DEMAZIS, près de quarante ans après la trilogie marseillaise. Et l'autre à la fin avec Elina LABOURDETTE, l'inoubliable Agnès de "Les Dames du bois de Boulogne". (1944)
Etat des lieux de la jeunesse en 1965, "Masculin, féminin" se présente comme une enquête sociologique éclatée en 15 tableaux façon puzzle ou photos façon collage entrecoupés de cartons (comme au temps du muet) sur lesquels sont inscrits des répliques qui claquent comme des coups de feu. Cette jeunesse est montrée comme ambivalente et c'est là tout l'intérêt du film. Certes, Jean-Luc GODARD tombe à bras raccourcis sur la société de consommation et sa culture de masse venue des USA, une nouveauté à l'époque à laquelle adhère cette jeunesse, que ce soit à travers la musique yé-yé ou le magazine associé "Mademoiselle 19 ans" inspiré de "Mademoiselle âge tendre" apparu en 1964 pour créer un pendant féminin à "Salut les copains". D'ailleurs pour décrypter le film de Jean-Luc Godard, connaître le contexte est fondamental. Ainsi Chantal GOYA qui était déjà chanteuse à l'époque avait été promue marraine du magazine. Elle joue ainsi quasiment son propre rôle dans le film et si Jean-Luc Godard n'a pas réussi à faire apparaître France GALL ou Sheila, on voit passer brièvement Françoise HARDY et plus longuement Brigitte BARDOT. Mais cette jeunesse post-crise des missiles de Cuba, "les enfants de Marx et de coca-cola" pour reprendre la formule godardienne la plus célèbre du film n'est pas pour autant montrée comme frivole. Elle semble plutôt en proie aux doutes, aux interrogations, au désarroi. Elle est également clivée (le titre est de ce point de vue programmatique), les garçons d'un côté, les filles de l'autre et les deux mondes ont bien du mal à communiquer. Les garçons sont engagés politiquement (contre la guerre du Vietnam ou le gouvernement De Gaulle par exemple) et cherchent de la tendresse mais n'en trouvent pas auprès de filles incultes sur le plan politique (comme le montre l'interview avec "un produit de consommation") et préoccupées avant tout par leur carrière et leur indépendance. Par leur libération sexuelle aussi et le film, interdit aux moins de 18 ans à sa sortie (Godard a d'ailleurs malicieusement souligné que c'était bien le signe qu'il s'adressait à eux!) aborde sans tabou des sujets qui l'étaient encore comme l'amour libre, la prostitution, la contraception ou l'avortement. C'était le premier film où s'aventurait Jean-Pierre LÉAUD en dehors de ceux de François TRUFFAUT d'où le clin d'oeil à un certain "général Doinel". Quant aux copines de Madeleine (alias Chantal GOYA), si Catherine-Isabelle DUPORT n'a pas par la suite eu une véritable carrière, on remarquera que Godard a fait débuter Marlène JOBERT. En dépit de la narration éclatée, cette radiographie sur le vif reste pleine de fraîcheur et d'intérêt aujourd'hui sans parler des moments décalés. L'usage que Godard imagine par exemple pour "Le Figaro" que je vous laisse le soin de découvrir ou les propos plutôt crus énoncés par une Chantal GOYA contrastant avec sa pruderie foncière qui explique l'absence quasi-complète de contact physique avec Jean-Pierre LÉAUD (marrant pour une scène de lit à trois) et que Marlène JOBERT a dû remplacer pour la scène de la salle de bains. Pour mémoire on peut entendre l'un des tubes qu'elle enregistre dans "The French Dispatch (2018).
"Une histoire d'eau" est l'une des rares collaboration entre Jean-Luc GODARD et François TRUFFAUT bien qu'il ne soit pas le fruit d'un travail commun. Les images sont tournées par François Truffaut qui a l'idée de se rendre avec Jean-Claude BRIALY et une jeune actrice inconnue, Caroline Dim sur les lieux des inondations touchant l'Ile-de-France en 1958. Mais déçu par le résultat qui pèche par son manque de scénario, il abandonne le film. Jean-Luc Godard reprend le matériau délaissé par Truffaut et décide d'y imprimer sa marque très "nouvelle vague" par un riche montage visuel et sonore qui donne tout son piment au film. Celui-ci adopte le ton d'un itinéraire géographique et sentimental à la manière de la carte du tendre (que Godard citera ultérieurement dans "Bande à part") (1964). Une jeune fille souhaite se rendre à Paris depuis Villeneuve-saint-Georges ce qui va s'avérer pour le moins compliqué. Echouant à plusieurs reprises dans son entreprise à pied, en barque et faute d'autobus elle finit par se laisser embarquer dans une voiture conduite par un jeune homme entreprenant. Mais la voiture prenant l'eau, c'est plutôt la direction du flirt que prend le couple ainsi nouvellement formé dans des images impressionnistes très picturales qui font penser à celles de "Une partie de campagne" (1936) de Jean RENOIR. Ce couple, on ne l'entend qu'en voix-off, essentiellement celle de Caroline Dim dont le commentaire brode voire digresse sur les images et enchaîne les citations littéraires et philosophiques alors que celle de Jean-Claude Brialy est doublée par Godard comme avec Jean-Paul BELMONDO pour "Charlotte et son jules" (1960). A intervalles réguliers, la flânerie du couple est interrompue par des images aériennes des inondations sur une musique de percussions afro-cubaines qui créé un énième décalage assez loufoque avec ce qui est montré ce qui peut expliquer l'hommage rendu à Mack SENNETT à la fin du film.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)