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Guy

Publié le par Rosalie210

Alex Lutz (2018)

Guy

Que reste-t-il de nos années variétés? Une photo, vieille photo de ma jeunesse... Pour rendre hommage à cette époque, Alex LUTZ ne se contente pas de reconstituer minutieusement la culture populaire des années 70 et 80, les pochettes de 45 tours, les magazines, les chansons (originales mais sonnant exactement comme des tubes des années 70), les extraits d'émission vintage qu'on croirait sortis de Melody TV. Il l'incarne au travers d'un vieux chanteur fictif un peu aigri, icône de cette époque révolue. Guy Jamet est un étonnant mélange de Claude FRANCOIS, Patrick JUVET et Frank Michael. Le travail transformiste de Alex LUTZ sur ce personnage est impressionnant. Il y a les cinq heures de maquillage qui ont été nécessaires pour le vieillir et puis il y a la posture un peu figée, la raideur de la démarche, les hésitations de la voix un peu pâteuse, un peu rocailleuse, la lenteur du débit qui trahissent les restes d'un AVC.

Bien que le début du film semble se diriger vers la satire (la dernière compagne et ses deux chiens-chiens, le "cabanon", en réalité une superbe propriété provençale avec un mini-haras, les propos réac, les chansons ringardes), c'est la mélancolie qui l'emporte et de loin. La caméra s'attarde suffisamment sur le visage de Guy Jamet pour la laisser transparaître et puis il y a des séquences très réussies comme celle avec DANI qui incarne sa première compagne et qui est interprétée jeune par Elodie BOUCHEZ. C'est d'ailleurs la réussite de ce mockumentaire de parvenir à rendre aussi indistinct le vrai et le faux: le vrai Julien CLERC, une fausse Sylvie VARTAN (jouée par Marina HANDS), le vrai Michel DRUCKER etc. Néanmoins on est plus face à une suite de sketches/tranches de vie que face à un grand récit de cinéma. Je n'ai pas été convaincue par les questions filiales soulevées dans le film, les deux fils de Jamet (le fils légitime et le fils illégitime) étant trop ectoplasmiques à mon goût. Mais c'est certainement voulu puisque le film est centré sur Guy Jamet, lui-même un personnage autocentré qui semble bien plus affectionner ses chevaux que ses enfants et qui regarde avec tristesse et une pointe d'amertume le monde qu'il a connu disparaître sans avoir réussi à se projeter dans l'avenir.

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Rapt à l'italienne (Mordi e Fuggi)

Publié le par Rosalie210

Dino Risi (1973)

Rapt à l'italienne (Mordi e Fuggi)

Vu dans le cadre d'une rétrospective à la Cinémathèque consacrée aux films de l'Italie des années de plomb, "Rapt à l'italienne" bien que s'inscrivant dans un contexte historique absolument dramatique* reste une "Commedia all'italiana" de la lâcheté masculine. Comme les deux autres films de cette informelle trilogie, "Mariage a l'italienne" (1964) et "Divorce a l'italienne" (1961), Marcello MASTROIANNI nous fait un numéro de déconstruction du "latin lover" absolument savoureux. Sous les yeux de sa jeune et belle maîtresse Danda (Carole ANDRE), on voit celui-ci telle une grosse baudruche se dégonfler sous l'impact de la réalité: leur enlèvement par un groupe de gauchos en cavale après un braquage qui a mal tourné et qui veut se servir d'eux comme otages pour obtenir une rançon, un avion et fuir le pays. Alors qu'au début du film, le monsieur se pavane dans ses habits sur-mesure, sa décapotable bling-bling et sa jeune et jolie maîtresse, on le voit avec délectation perdre toute sa superbe pour se comporter en véritable "lavette", négociant son échange avec d'autres et acceptant même que Danda couche avec le chef de commando (Oliver REED), "un homme un vrai" pour tenter de sauver sa peau. Le paon sans colonne vertébrale finit donc en un pathétique tout petit tas replié sur lui-même.

Dino RISI utilise cette situation de prise d'otages comme moyen de faire un portrait sociologique au scalpel, s'offrant au passage une satire féroce de la société du spectacle. La voiture du commando contenant les otages est en effet prise en chasse par les policiers mais aussi par une véritable armada médiatique et publicitaire assoiffée de scoops mais aussi de propagande, la télévision étant encore la chasse gardée de l'Etat. La liquéfaction de Giulio sous les caméras de la RAI est donc aussi une mise à mort nationale, le pilier de la société s'effondrant en direct.


* Période historique située entre la fin des années 60 et le début des années 80 marquée par une tension politique extrême émaillée de violences menées par des militants d'extrême-gauche et d'extrême-droite en lien avec la guerre froide. Les enlèvements, les vols à main armée, les demandes de rançon et surtout les attentats se sont multipliés durant la période. L'Italie a été particulièrement touchée parce que certains éléments des services de l'Etat plus ou moins eux-mêmes instrumentalités par des puissances étrangères ont interprété les agissements des groupuscules d'extrême-gauche comme une volonté d'instaurer un régime communiste en Italie et ont eux-mêmes orchestré des violences beaucoup plus massives et aveugles dans l'espoir de faire basculer le pays dans l'autoritarisme (comme au Chili en 1973 avec le coup d'Etat contre Allende par Augusto Pinochet). L'Italie a donc été confrontée à la foi à un terrorisme d'extrême-gauche, un terrorisme d'Etat et un terrorisme d'extrême-droite

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Les Rayons et les ombres

Publié le par Rosalie210

Xavier Giannoli (2026)

Les Rayons et les ombres

Il était prévisible qu'avec un tel sujet (et surtout un tel point de vue), le film de Xavier GIANNOLI allait nourrir des procès en complaisance. Pourtant, le fait de suivre la trajectoire d'un homme qui s'est vautré dans la collaboration en piétinant tous ses idéaux de départ sans le caricaturer ni le déshumaniser est un vrai tour de force. Cela ne fait ressortir que plus cruellement l'aveuglement, la lâcheté et la corruption progressive d'un homme au départ animé des meilleures intentions, celles du pacifisme briandiste. D'ailleurs, le fait qu'une grande partie du film ait été tourné à la Cité Universitaire de Paris, ensemble architectural né en 1925 du même idéal de paix et de fraternité entre les peuples fait d'autant plus cruellement ressortir la trahison de Luchaire. Car même si ce n'est pas agréable de le rappeler, c'est bien sur ce terrain de la fraternisation européenne des années 20 dont la Cité Universitaire était un des hauts lieux qu'a pu se nouer l'amitié entre Jean Luchaire (Jean DUJARDIN) et son mauvais génie Otto Abetz (August DIEHL), futur ambassadeur de l'Allemagne nazie. On voit d'ailleurs comment toutes les valeurs les plus nobles ont été dévoyées puisque c'est au nom de l'amitié que Jean Luchaire a refusé de prendre ses distances avec celui qui est devenu un des hommes forts du régime nazi en France. Il n'a pas voulu voir que l'unité européenne qu'il appelait de ses voeux recouvrait la réalité d'une conquête et d'une occupation territoriale dans laquelle la relation entre les deux hommes ne pouvait plus être qu'asymétrique. Mais Otto Abetz a su habilement flatter son ego en lui faisant croire qu'il était l'homme qui pouvait faire le pont entre leurs deux nations et surtout, il lui a donné un train de vie fastueux qui l'a enfermé dans une bulle sociale déconnectée de la réalité. Ce qui débouche sur ce moment hallucinant où sans rire, Luchaire dit "qu'il prend des risques" en allant fricoter tous les jours chez Maxim's ou dans les salons mondains avec les boches entre deux coupes de champagne pendant que le reste de la France meurt de faim, que les Résistants meurent sous la torture et les juifs, dans les camps d'extermination.

Forcément une telle dissonance cognitive entre les prétentions narcissiques du monsieur à bâtir une Europe chimérique en mangeant à la même table que les puissants et la réalité de son parasitisme (les repas fins étant payés par les frais d'occupation du contribuable) sans parler de l'indécence de ces gabegies en pleine période de pénurie, ça finit par faire tache. Et c'est justement par une tache que le film commence: une tache de sang. Non pour qu'on ait pitié du bonhomme qui suscite plutôt le dégoût. Mais pour montrer le poison lent qui ronge son âme à travers ses poumons. Et ceux de sa descendance. Car Luchaire a enchaîné sa fille Corinne (Nastya GOLUBEVA CARAX) une petite starlette, à lui par un lien quasiment incestueux: père et fille sombrent dans la même déchéance physique, la même décomposition morale, s'enfoncent dans le même stupre, s'échangent les mêmes partenaires. Lui accumule les maîtresses, elle tombe dans le triolisme avec l'une d'elles et son amant, un gangster qui est aussi l'associé du père sans parler des rumeurs qui lui prêtent une liaison avec Abetz. Mais bien que l'occasion lui soit plusieurs fois donnée de changer de vie, elle est trop vampirisée par son père pour s'échapper. Au contraire, elle partage étroitement son destin jusqu'au bout, offrant en sacrifice expiatoire la déchéance de son corps translucide sous l'effet de la tuberculose et servant de défouloir à tous ceux pour qui elle est devenue le visage de l'ignominie.

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Sinners

Publié le par Rosalie210

Ryan Coogler (2025)

Sinners

"Sinners" n'a pas volé ses prix aux Oscar. C'est le digne héritier (contrairement au narcissique et vide "Marty Supreme") (2025) des grands cinéastes-historiens du refoulement des tares originelles de l'Amérique tels que Martin SCORSESE ou Stanley KUBRICK. Il se situe dans une longue tradition, celle du Southern Gothic, un genre littéraire et cinématographique né dans le Sud des États-Unis qui utilise les codes de l'horreur classique (fantômes, châteaux en ruine, malédictions) pour parler de vérités sociales et historiques douloureuses et profondes: l'esclavage, la ségrégation raciale, les lynchages, le Ku Klux Klan. La manière dont le passé infuse le présent et détermine le futur est déterminante dans le film comme elle l'était dans "Gangs of New York" (2002) où l'on voyait pousser les gratte-ciel sur un sol gorgé du sang des rivalités territoriales ayant eu lieu durant la guerre de Sécession ou dans "Shining" (1980) dans lequel les fantômes de l'Amérique coloniale, violente et patriarcale sur lequel était construit l'hôtel Overlook revenaient hanter voire posséder les personnages, abolissant toute notion du temps. Comme la majorité des vampires de "Sinners", Jack Torrance sacrifiait son humanité et sa créativité pour l'immortalité en rejoignant le camp des prédateurs dominants là ou son fils Danny doté du don de voir le passé choisissait de fuir et de préserver sa liberté.

Et bien "Sinners" fonctionne exactement de la même façon avec son lieu unique saturé d'un lourd passé, gorgé de fantômes qui ne demandent qu'à être convoqués. On en apprécie que mieux la petite remarque de l'un des frères jumeaux (tous deux joués par Michael B. JORDAN qui n'a pas volé sa statuette lui aussi), constatant que le sol en bois de la scierie qu'ils achètent pour en faire un cabaret de blues a été "lessivé" par le vendeur du lieu qui n'est autre qu'un membre éminent du Ku Klux Klan. Mais ce "white washing" ne peut lessiver la terre qui se trouve sous le plancher. Convoqué par la puissante musique blues de Sammie et de sa guitare, voilà que dans une scène de transe parmi les plus saisissantes du film on voit apparaître sur ce même plancher des danseurs tribaux africains, des joueurs de guitare électrique, des DJ et même des acteurs de l'opéra traditionnel chinois en référence à la présence dans le public du cabaret d'un couple de commerçants immigrés chinois: le passé, le présent et le futur communiquent et communient dans un seul et même espace-temps.

Mais les vampires blancs rodent autour du cabaret et cherchent à entrer. Comme dans tout film de vampire qui se respecte, ils ne peuvent le faire que s'ils y sont invités. Il va falloir donc ruser, exploiter la moindre faille et ils ne vont pas tarder à la trouver. Leur cheval de troie est littéralement "la plaie de l'Amérique", la même que celle au coeur du film de Paul Thomas ANDERSON, "Une bataille apres l'autre" (2025) à savoir la fille métisse. Dans "Sinners", on ne comprend pas tout de suite le lien entre cette jeune fille et le monde noir qu'elle côtoie. Jusqu'à ce qu'elle révèle que son père était mulâtre et que pour refuser l'entrée du cabaret aux blancs, les membres du cabaret précisent "qu'elle appartient à la famille". C'est là qu'on touche du doigt le génie du réalisateur, Ryan COOGLER qui a pris au mot le racisme des USA pour lesquels "une seule goutte de sang noir fait de vous un noir". C'est par cette faille (le passing*) vue comme "l'anomalie à éliminer" que le film va basculer d'un affrontement binaire (y compris musical dans une séquence banjo qui rappelle beaucoup "Delivrance") (1972) en quelque chose de beaucoup plus complexe car cette jeune fille est la première à se faire mordre et à réussir quand même à entrer dans le cabaret. A partir de là, les frontières se brouillent: le passing propage le virus de l'intérieur tandis que ceux qui s'aventurent dehors rejoignent l'armée des ombres, qu'elles soit blanches, noires ou asiatiques. La fracture binaire ne passe plus entre "eux" (les vampires, les blancs) et "nous" (les humains, les noirs) mais au sein même des familles et des fratries gémellaires, menaçant au final d'engloutir la nation toute entière.

C'est sur les ruines de ce mensonge mortifère pour toute une nation que Ryan COOGLER reconstruit une autre lecture de l'Amérique, hybride, débarrassée par une violente catharsis de sa lèpre raciste (le massacre des membres du KKK, emportés avec l'anéantissement du cabaret de Blues). Les survivants du massacre sont devenus des porteurs de mémoire. Protégé par son génie musical et la réalité plurielle du Blues (musique de la souffrance noire sur des instruments blancs), Sammie a déjoué la prédation des vampires. Il en reste marqué à vie par une vilaine griffure au visage mais il n'a pas été mordu. Et l'âme des jumeaux continue à le protéger. Par un jeu de transvasement mystique que l'on voit aussi dans le très beau "Hamnet" (2025), la connexion spirituelle entre eux est si forte qu'elle défie la mort et le mal: au lieu d'être mordu et vidé de son sang, le jumeau humain parvient à déverser son âme dans son frère, créant un être hybride ayant appris à dompter sa "soif de mordre". Enfin, ultime ironie du sort, le métissage que l'idéologie raciste voit comme une tare absolue, celle de l'impureté est précisément ce qui permet à la jeune fille mordue de survivre. Contrairement aux autres vampires qui sont calcinés dès le lever du soleil, seule sa part monstrueuse est détruite, lui permettant de survivre débarrassée de sa part d'ombre.

"Sinners" est le film de la véritable "Renaissance d'une nation".

* Le passing (de l'anglais passing for white, "passer pour blanc") est un concept sociologique et historique né aux États-Unis. Il désigne la capacité d'une personne appartenant à un groupe racial ou social discriminé (généralement métisse ou noire de peau claire) à être perçue comme blanche par la société, générant un réflexe de survie et une tragédie identitaire. L'un des exemples les plus célèbres au cinéma est le personnage de Sarah Jane dans "Mirage de la vie (1959).

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Une histoire d'amour

Publié le par Rosalie210

Guy Lefranc (1951)

Une histoire d'amour

Très belle découverte que ce film qui aurait pu s'intituler "un soleil se couche, un autre se lève". Celui qui se couche, c'est Louis JOUVET dans son dernier rôle, impérial de dignité malgré ses traits altérés par la maladie (il disparut quelques jours après la fin du tournage). Celui qui se lève, c'est Michel AUDIARD alors débutant qui signe le scénario et les dialogues sertis pour briller dans la bouche de Jouvet. Sa plume aiguisée est alors moins au service des bons mots que d'une critique acerbe de la bourgeoisie sous couvert d'histoire d'amour impossible entre Catherine, une jeune fille de bonne famille (Dany ROBIN) et Jean (Daniel GELIN), comptable travaillant dans l'entreprise du père de Catherine, Charles Mareuil. Celui-ci n'est autre que l'ancêtre de Régnier, l'odieux beau-père de Hélène dans "La Rupture" (1970). Il y a comme un air de famille entre le jeu de Marcel HERRAND et celui de Michel BOUQUET, cette morgue de classe qui fait dire à l'un qu'il ne veut pas avoir pour gendre un "voyou", un garçon qui n'a "aucun avenir", le fils d'un "sale petit bonhomme" et à l'autre qu'il refuse de discuter avec "cette femme" (en réalité sa belle-fille), qu'il "l'élimine". Dans les deux cas, la mésalliance est vue comme une anomalie qui doit être neutralisée pour restaurer l'ordre de la lignée. Quand on a compris cette logique, chaque phrase que Michel AUDIARD met dans la bouche de Louis JOUVET qui joue le rôle de l'inspecteur chargé d'enquêter sur le suicide des jeunes amants ou bien de Dany ROBIN claque comme un coup de fouet.

Extraits choisis:
" Les Mareuil ont trois bêtes noires: les congés payés, le cinéma et les histoires d'amour" (Catherine) soit trois formes de désordre: social (la rue), culturel (l'imaginaire) et familial (le coeur).

" La stupidité congénitale n'est pas prévue dans le code. Aucune loi n'interdit aux imbéciles d'avoir des enfants" (inspecteur Plonche) ou l'art de renvoyer la balle de la "tare" à son adversaire (pour mémoire, Régnier traitait l'avocat d'Hélène de "loqueteux", incluant les serviteurs de l'intérêt général dans son mépris de classe).

"Il y a des gens qui s'empoisonnent parce qu'ils en ont marre d'être empoisonnés par les autres. Il y a ceux qui s'empoisonnent toute leur vie et puis ceux qui s'empoisonnent d'un seul coup. C'est une question de point de vue." (Plonche)
"Dites, ce n'est pas un crime au moins?" (Odile)
"Ca aussi c'est une question de point de vue." (Plonche)

Là encore on a une brillante allusion au choix du jeune couple de décider de leur destin même sous forme tragique façon façon "Roméo et Juliette" plutôt que d'être des pions entre les mains de leurs familles respectives, la bourgeoisie étant renvoyée à sa lente asphyxie autant qu'à ses moeurs réac.

Si on ajoute en plus que ces scènes dialoguées brillantes alternent avec des flashbacks lyriques où le jeune couple paria (d'une sobriété exemplaire) est filmé en gros plan dans le désert et dans les ruines de son exil social au milieu d'un voyage immobile (la carcasse d'autocar flanquée d'un panneau faisant allusion à des noces), on saisit toute l'ironie tragique d'une situation où en proclamant que Jean "n'a pas d'avenir" (social), Mareuil condamne en même temps sa fille à ne pas avoir d'avenir (tout court).

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A la recherche de Debra Winger (Searching for Debra Winger)

Publié le par Rosalie210

Rosanna Arquette (2002)

A la recherche de Debra Winger (Searching for Debra Winger)

Le documentaire de Rosanna ARQUETTE était alléchant. Allait-elle faire aussi bien que Delphine SEYRIG et son percutant "Sois belle et tais-toi" (1976)? Hélas, le résultat ne lui arrive pas à la cheville. Le titre déjà laisse espérer un film centré sur Debra WINGER. Or celle-ci n'apparaît qu'au bout d'une heure, noyée au milieu des actrices qui ne cessent de défiler devant la caméra de Rosanna ARQUETTE. Autrement dit, elle n'est qu'un prétexte à un bavardage narcissique entre actrices contentes d'elles. Les quelques propos pertinents sont mis sur le même plan que des platitudes voire des énormités, surtout avec le recul du temps. En dix minutes, on a Robin WRIGHT qui est certaine d'avoir trouvé l'équilibre parfait avec Sean PENN, Salma HAYEK qui croit dur comme fer que les nouvelles générations d'hommes se convertiront naturellement au féminisme, Claire DANES qui affirme sans rire que les actrices de composition contrairement aux "poupées" peuvent avoir les rôles qu'elles veulent à 50 ou 60 ans et le must, Terri GARR pour qui le cinéma français adore les femmes mûres en citant Jeanne MOREAU. On est scié par cette enfilade de clichés, cet aveuglement, cette superficialité qui confond allègrement quelques exceptions individuelles avec tout un système, ce choix d'un film de bande confortable et cosmétique où on papote plutôt que de faire l'effort d'un travail d'analyse un peu conséquent. C'est aussi un film d'une confondante naïveté: il suffirait "d'essayer plus fort" ou "d'essayer mieux" pour que tout change comme par magie. Les crash-test du couple de Robin WRIGHT ou de la carrière au cinéma de Claire DANES parlent bien mieux de la réalité qu'elles et si l'on veut finir de se convaincre du manque d'honnêteté de la démarche, il suffit de contempler Meg RYAN botoxée jurant sur ses grands dieux qu'il n'y a pas mieux que le naturel. Daté, autocentré (Rosanna ARQUETTE se filme en permanence dans un réflexe narcissique tout à fait gratuit) et d'un optimisme béat qui prête à sourire. Car c'est sûr que depuis son jardin ou son salon à filmer ses copines milliardaires ou à se filmer elle-même, "tout va très bien, madame la marquise".

L'incompréhension de Rosanna ARQUETTE des mécanismes de pouvoir m'a fait penser à Dick CAVETT, présentateur américain qui avait dit à James BALDWIN que le racisme n'était plus un problème en 1968. De même en 2002, quinze ans avant l'affaire Harvey WEINSTEIN, le film de Rosanna ARQUETTE affirmait que le féminisme était sur le point de triompher à Hollywood. Cela ne rend la présence de Gwyneth PALTROW qui joue devant la caméra son rôle de bonne élève qui a réussi dans le système que plus éclairante sur la poudre aux yeux que nous livre Rosanna ARQUETTE. Mieux aurait valu écouter Debra WINGER, la seule intervenante lucide dans toute cette mascarade qui elle a compris que le seul moyen d'échapper au système était d'en sortir.

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Sans titre

Publié le par Rosalie210

Leos Carax (1997)

Sans titre

Les collages visuels et sonores de Leos CARAX sont géniaux. Je connaissais déjà l'autoportrait fulgurant de "C'est pas moi" (2023), voilà maintenant le chaînon manquant qui relie "Pola X" (1997) et sa version augmentée "Pierre ou les ambiguïtés" à "Annette" (2019). Lorsque Leos CARAX réalise "Sans titre" comme anti-carte postale à envoyer pour le cinquantième anniversaire festival de Cannes qui s'inquiète de son silence, il en profite pour en faire le laboratoire de son "Pola X" à sa manière, percutante, faite de rapprochements visuels éloquents. Ainsi la figure centrale de Guillaume DEPARDIEU, déjà fragile, déjà écorchée vive, presque déjà passée dans l'au-delà est rapprochée de plusieurs extraits de "La Nuit du chasseur" (1955) dont on sait que c'était le film préféré d'un autre acteur tout aussi fragile et écorché vif et lui aussi parti trop tôt, Patrick DEWAERE. Et sans jamais le voir à l'écran, l'ombre du père-pasteur qui traque les enfants prend tout à coup corps dans la figure commune à Guillaume et à Patrick, celle de l'ogre Gérard. La lumière se fait alors sur l'ascendance d'Annette dont le parcours ressemble beaucoup à celui de Patrick DEWAERE, l'enfant exploité pour son talent dès son plus jeune âge par un père abusif et qui en restera marqué à vie. Et comme dans "Annette" (2019) également, Leos CARAX cite le célèbre plan de "La Foule" (1926) de King VIDOR dans lequel l'individu est anéanti par la masse, celle du public de spectateurs sur l'autel duquel Patrick, Annette et Guillaume ont été sacrifiés.

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Le Parfum de la dame en noir

Publié le par Rosalie210

Bruno Podalydès (2005)

Le Parfum de la dame en noir

Le Parfum de la dame en noir  

J'avais bien aimé "Le Mystere de la chambre jaune" (2003) et la rétrospective d'Arte consacrée à Bruno PODALYDES permet de voir la suite "Le parfum de la dame en noir". Par rapport au premier film, je trouve le résultat décevant. Certes, c'est toujours sympa de regarder un hommage à la ligne claire de Hergé. Le portrait de Bruno PODALYDES en capitaine Haddock dans "Le Secret de la Licorne" ne fait pas mystère de ses intentions et on peut relever d'autres hommages comme le sous-marin artisanal. C'est également sympa d'avoir repris le dispositif imaginé par Roman POLANSKI pour "Cul-de-sac" (1966) avec tous les personnages enfermés dans une forteresse maritime façon panier de crabes (aux pinces d'or ^^). Je soupçonne qu'il a également fait des clins d'oeil à d'autres oeuvres populaires telles que celles d'Alexandre Dumas (le cadavre dans le sac jeté à la mer fait penser au Comte de Monte-Cristo, le masque de fer porté par le vrai Robert Darzac à la trilogie des Mousquetaires).

Mais le problème, c'est que cette esthétique et ce dispositif soignés à l'extrême (on sent que chaque détail a été réfléchi, chaque accessoire, chaque assortiment de couleurs) a tendance à transformer les personnages en figurines et à étouffer leurs émotions. Le grand échec du film, c'est son incapacité à nous faire ressentir la relation filiale et tragique entre Rouletabille, Matilde et Larsan. Cela reste à l'état d'une théorie sur papier glacé mais ça ne passe pas la barrière de l'écran. Denis PODALYDES s'agite, Sabine AZEMA regarde au loin et Pierre ARDITI que l'on voit d'ailleurs très peu puisqu'il est masqué la plupart du temps est tout simplement inexistant. Outre la tendance de Bruno PODALYDES à s'enfermer dans une relation narcissique avec ses objets-doudous (qu'il utilise beaucoup mieux quand ils deviennent des antagonistes comme dans "Les 2 Alfred") (2020), il a voulu mettre dans un même film une BD d'aventures, une comédie loufoque et une tragédie. Son film est évidemment bien trop léger pour que cela puisse marcher.

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Wargames

Publié le par Rosalie210

John Badham (1983)

Wargames

Combien d'articles prophétisent aujourd'hui le moment où la machine prendra le dessus sur l'être humain? Et bien cette crainte existait déjà il y a quarante-trois ans. Dans le film prophétique (et culte) de John BADHAM, deux univers présentés en parallèle vont finir par se percuter: celui du teen-movie et celui du thriller paranoïaque sur fond de guerre froide et de menace nucléaire. Ce qui apparaît visionnaire dans le film c'est que "Docteur Folamour" (1964) est remplacé dans la war room par une IA, version moderne du monstre de Frankenstein qui va bien entendu échapper à son créateur et à ses utilisateurs pour s'autonomiser et décider toute seule de lancer une guerre nucléaire en confondant la simulation pour laquelle elle a été programmée et la réalité. Le bug dans la machine, c'est un lycéen geek ultra précoce puisqu'il possède déjà un PC (une machine alors encore rare) connecté à un réseau (qui prendra le nom d'internet quelques mois après la sortie du film) et le savoir-faire d'un hacker. Et on y croit d'autant plus aujourd'hui que cet ado a le visage de Matthew BRODERICK âgé alors de 20 ans que le cinéma a immortalisé quelques années plus tard dans "La Folle journee de Ferris Bueller" (1986) où il déploie une impressionnante palette de bricoleur pour se jouer du système scolaire. Sauf que dans "Wargames", ses talents informatiques pour falsifier les notes afin de séduire la copine du lycée sont très vite mis à l'épreuve dans jeu d'une tout autre envergure. David se retrouve connecté avec Joshua, l'ordinateur qui pilote les opérations militaires d'une armée qu'une introduction a montré sur les dents, prête à dégainer son protocole nucléaire à la moindre alerte et ne supportant pas le facteur humain dans l'équation, cette hésitation à déclencher l'anéantissement de millions de personnes. Une manoeuvre malheureuse à une époque où les questions de cybersécurité ne semblaient pas se poser (visiblement Ronald Reagan aurait pris très au sérieux la menace évoquée dans le film et élaboré dès 1984 la première politique visant à sécuriser les systèmes informatiques), et voilà que David lance une partie qui va s'emballer jusqu'au point de non-retour. Le fait que l'ordinateur ait un nom et pas n'importe lequel, celui du fils disparu de son concepteur, Stephen Falken (John WOOD) renvoie encore une fois à cet imaginaire de la confusion entre la machine et l'humain, de "Pluto" (2023) à "A.I. Intelligence artificielle" (2001). Néanmoins dans "Wargames", les ados sont des humains et ils ont bien raison de craindre pour leur avenir. Mais ils représentent également l'espoir d'un monde plus juste. La machine n'exonère pas de ses responsabilités. Parce qu'il a perdu son fils, Falken est devenu misanthrope et nihiliste. L'irruption des deux ados dans sa vie l'oblige à se réengager dans le futur de l'humanité alors que sortie des fantasmes, la machine s'avère être un simple outil qui peut être modifié par l'apprentissage. David donne une leçon à tout le monde en trouvant la seule solution permettant d'arrêter le compte à rebours fatal de la machine. L' obliger d'abord à jouer contre elle-même au morpion pour lui faire comprendre ce qu'est un jeu à somme nulle. Puis une fois qu'elle a intégré dans son logiciel qu'un jeu peut être dépourvu de vainqueur, l'obliger à tester toutes les combinaisons possibles de son jeu de guerre thermonucléaire afin de lui faire réaliser qu'elle arrive à la même situation de blocage, les adversaires se neutralisant mutuellement. La machine conclut alors que la seule manière de gagner est de ne pas jouer ce qui est exactement la définition de la dissuasion nucléaire.

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Le Rire et le couteau (O Riso e a Faca)

Publié le par Rosalie210

Pedro Pinho (2025)

Le Rire et le couteau (O Riso e a Faca)

La dernière fois que j'ai vu la Guinée-Bissau au cinéma, c'était dans le documentaire "Sans soleil" (1982) de Chris MARKER. "Le Rire et le Couteau" adopte aussi la forme d'un documentaire mais y introduit des éléments de fiction. C'est une oeuvre typiquement décoloniale. Sa durée extrême (3h30), ses scènes étirées mais peu reliées entre elles, la beauté de ses images, la fascination pour les corps beaux, jeunes et queer m'a rappelé "Pacifiction - Tourment sur les iles" (2021). Malgré toutes ses bonnes intentions et quelques bonnes idées telles que la satire des ONG autosatisfaites d'avoir fabriqué des latrines visiblement inadaptées (sans parler de l'infantilisation que cela sous-entend) ou d'autres actions tout aussi hors-sol ou l'expérience du rejet de greffe que vit Sergio de multiples manières (ses brusques accès de fièvre, sa blessure au pied, Diara qui lui ferme la porte etc.), le propos du film se dilue dans sa durée excessive et on sent trop qu'il est calibré pour plaire aux festivaliers. La misère ou l'héritage du colonialisme reste en arrière-plan ou est intellectualisé dans des discussions tandis que la caméra filme goulument au premier plan des corps jeunes et parfaits d'hommes et de femmes s'étreindre dans des scènes chaudes de boîte de nuit puis de sexe particulièrement crues. C'est à peu près la seule chose qui met d'ailleurs le spectateur en émoi car pour le reste, le film ne délivre aucune émotion. Son personnage principal, Sergio, totalement inexpressif et opaque ne suscite guère l'intérêt. Il semble plutôt servir de support au propos du réalisateur qu'avoir une densité intérieure qui lui permettrait d'exister par et pour lui-même. C'est la même chose pour les autres. Contrairement à ce qui est écrit partout, il y a une confusion entre l'intimité à laquelle on n'accède jamais et un voyeurisme consommateur de belles images qui ne fait que déplacer le curseur du colonialisme au lieu de véritablement l'abolir.

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