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Toy Story 5

Publié le par Rosalie210

Andrew Stanton, McKenna Harris (2026)

Toy Story 5

Les critiques font la fine bouche et il est vrai que ce cinquième opus de la saga Toy Story que l'on n'attendait pas forcément avec impatience n'atteint pas l'excellence des trois premiers. Notamment à cause d'éléments redondants avec les précédents films. C'est inhérent à l'essoufflement du studio qui s'est aggravé depuis près d'une dizaine d'années (à mes yeux leur dernier grand film est "Coco") (2017). Mais si on le compare aux autres films d'animation destinés à la jeunesse, alors "Toy Story 5" continue de remporter le match haut la main.

Contrairement à ce que la presse française a souvent mis en avant, le film ne condamne pas la tech en soi. Il ne se contente pas non plus d'une morale bêta du genre "si les écrans sont bien utilisés, tout va bien". Il démontre que les jouets électroniques sont les maillons d'une même chaîne consumériste devenue folle, accélérant le processus d'obsolescence et d'oubli. La bonne idée de cet opus est donc d'ajouter une nouvelle génération de jouets à celles qui existent déjà. Après les jouets en bois et les jouets en plastique de plus en plus bourrés d'électronique (on découvre ainsi la dernière génération de "Buzz l'éclair" qui peut se transformer en drone), les jouets électroniques de la petite enfance à piles sont encore bien plus vite périmés et oubliés. Notamment Rouleau-Pote, un jouet d'apprentissage de la propreté dont la durée d'utilisation n'a pas dépassé quelques mois et qui lorsque ses piles sont rechargées est tout étonné de découvrir que sa maîtresse (âgée de 9 ans) est devenue propre! C'est donc la fuite en avant consumériste et paradoxalement la précarité accrue des jouets actuels par rapport aux anciens qui n'étaient pas des auxiliaires éducatifs (ou prétendus tels) mais des compagnons qui est mise en avant.

Un autre thème important est la pression du groupe et le conformisme. Cette problématique est intemporelle mais réactualisée par la société de surveillance et de traçabilité permise par le numérique. Parce que Bonnie aime toujours les jouets anciens, elle est perçue comme ringarde et exclue par les autres enfants. Ses parents qui cherchent à bien faire lui offrent la dernière tablette à la mode pour qu'elle se normalise ce qui décuple paradoxalement l'effet de meute à son encontre. Par ce biais, Pixar évoque le fléau du (cyber)harcèlement envers les êtres différents. D'ailleurs la mission que se donne Jessie qui est le jouet central du film est de trouver à Bonnie une amie partageant sa singularité. Mission qui fédère tous les jouets quelle que soit leur âge et leur nature.

Alors évidemment, "Toy Story 5" aborde aussi l'atomisation de la société avec des enfants qui s'isolent les uns des autres en ayant les yeux rivés sur leur écran et plaide pour la sauvegarde de l'imaginaire ce qui est une manière de pratiquer une introspection sur la nature du studio. Ce n'est pas tant le support le problème que la volonté qu'il y a dedans: laisser à l'enfant toute latitude pour inventer son propre scénario ou bien le guider à partir d'un programme formaté. C'est la perte du sens de l'effort au profit de la satisfaction immédiate à cause de la béquille technologique qui est le problème et le studio n'a pas attendu 2026 pour en parler. Plus le temps passe et plus "Wall-E" (2008) qui montrait des humains obèses et infantilisés ayant abandonné une terre dévastée, sous perfusion permanente de junk food, aveuglés par la réalité virtuelle et ayant désappris à marcher s'avère visionnaire (et à l'époque aucun critique ne reprochait au studio de contribuer à rendre la terre inhabitable...)

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Disclosure Day

Publié le par Rosalie210

Steven Spielberg (2026)

Disclosure Day

Il y a plusieurs manières d'aborder le dernier film de Steven SPIELBERG. La science-fiction politique en est une et j'avoue que le parallèle avec "Twin Peaks" (1990) m'a traversé l'esprit. David LYNCH montrait la culture du secret comme une gangrène qui infectait la structure même de la réalité, depuis les traumas familiaux jusqu'au sommet de l'Etat. Steven SPIELBERG avec Disclosure Day, opère un glissement vers une exigence de transparence politique mais aussi ontologique au travers d'un questionnement existentiel très simple: "où est ma place?" Cette question, Margaret (Emily BLUNT) se la pose explicitement mais à ce moment là, on croit qu'il s'agit juste d'une question pragmatique de lieu d'habitation. Une fois le film terminé, on réalise que cette miss météo qui n'occupait qu'une place marginale dans le flux informationnel en continu au début du film est devenu son centre de gravité pendant que les autres, tous les autres restent sans voix. Que ce soit le personnage campé par Colin FIRTH ou bien la présentatrice habituelle, ils sont comme terrassés par quelque chose qui les dépasse et ce sont eux qui deviennent périphériques dans l'histoire qui s'écrit désormais sans eux. "Disclosure Day" en quelque sorte éclaire ces trois simples mots que prononçait "E.T. L'extra-terrestre" (1982):

"E.T., téléphone, maison".

Margaret comme son pendant masculin, Daniel (Josh O'CONNOR) ont, comme le beau personnage joué par Francois TRUFFAUT fait des "Rencontres du troisieme type" (1977) qui ont aboli les frontières linguistiques et géographiques servant à "diviser pour mieux régner". L'alien étant un avatar de l'enfant que l'on porte en soi, ils vont être amenés à se reconnecter à lui pour braver les structures de pouvoir qui jettent les hommes les uns contre les autres et inviter l'humanité à dépasser ses peurs pour sonder l'inconnu. Une invitation salutaire au décentrement et à la perte de contrôle comme alternative d'existence à la volonté de toute-puissance et de domination.

 

Vu "Disclosure Day", le dernier film de Steven Spielberg. Dans son précédent film "The Fabelmans", il y avait ce passage devenu culte dans lequel le futur cinéaste sous les traits du jeune Sammy rencontrait John Ford, interprété par David Lynch qui lui conseillait pour voir le monde d'accepter de décentrer l'horizon. Dans "Disclosure Day", il se demande ce qu'il se passerait si l'humanité entière acceptait de décentrer son horizon. Lynch montrait dans "Twin Peaks" que la culture du secret, qu'il soit enfoui dans les familles ou au coeur de l'Etat gangrenait le réel. Spielberg choisit d'exposer ces secrets en pleine lumière et de faire de la transparence non une fin mais au contraire un seuil vers l'inconnu. Un inconnu vertigineux. La petite miss météo du Kansas qui ne sait pas où est sa place dans la tornade du flux informationnel se retrouve brusquement au centre des caméras du monde entier. Elle ne s'appelle pas Dorothy mais c'est tout comme. Elle aussi cherche sa maison, qui est peut-être dans les étoiles, celles que justement écoutait le major Briggs.

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The Furious (Huo zhe yan)

Publié le par Rosalie210

Kenji Tanigaki (2026)

The Furious (Huo zhe yan)

"The Furious" est un film qui se situe dans la grande tradition des films d'action asiatiques. Tourné en grande partie en Thaïlande avec un casting panasiatique (chinois, thaïlandais, indonésiens etc.), il s'agit d'une production hongkongaise mais avec un réalisateur japonais! On pense effectivement d'abord aux films d'arts martiaux de Hong-Kong mais l'intrigue a des points communs avec "The Host" (2006) de BONG Joon-ho. Il s'agit en effet d'une variation sur le thème de Moloch, ce démon qui dévorait les enfants. Dans "The Host" (2006) c'était un monstre né d'une pollution chimique américaine du fleuve Han de Séoul. Dans "The Furious" c'est une mafia qui enlève et séquestre des enfants pour les vendre à un réseau pédophile avec la bénédiction d'autorités corrompues ou inefficaces, un thème cher au thriller coréen. Mais la résolution de l'intrigue passe ici par de multiples vengeances croisées qui se manifestent au travers de combats d'arts martiaux sophistiqués et superbement chorégraphiés. Oubliez le réalisme: les combattants sont à peu près incassables et encaissent les chutes et les coups les plus violents avec stoïcisme. Comme les vampires, seul le transpercement a raison d'eux. Un split screen sur les différents regards des protagonistes fait penser logiquement au duel final du film de Sergio LEONE, "Le Bon la brute le truand" (1966). Malgré sa violence sèche, le film est cependant adouci comme dans "The Host" (2006) par la présence des enfants menés par la fille du personnage principal joué par Xie MIAO. Celui-ci est muet ce qui lève la barrière de la langue en donnant un maximum d'espace à l'expression visuelle et physique de sa souffrance émotionnelle, le cinéma asiatique étant souvent avare de mots. Par ailleurs, même si la fin est moins amère que chez BONG Joon-ho, le film ne nous épargne ni les chocs, ni les traumatismes (l'anéantissement par erreur de sa propre lignée qui rend fou le chef de la mafia) et nous montre au final une famille recomposée de rescapés de guerre tous abîmés d'une manière ou d'une autre.

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Argo

Publié le par Rosalie210

Ben Affleck (2012)

Argo

L'Iran et les USA, ennemis jurés depuis 1979 ont pourtant en commun une véritable ferveur pour le septième art. Tous deux sont des surperpuissances cinématographiques, l'un dominant le marché mondial avec Hollywood, l'autre les grands festivals. Alors que leurs relations diplomatiques sont glaciales, leurs images et leurs histoires circulent, se répondent et s'influencent mutuellement (que l'on pense à l'importance de la trilogie du Parrain dans le cinéma de Saeed ROUSTAEE ou à l'inverse aux deux Oscars du meilleur film étranger de Asghar FARHADI sans parler de son Ours d'or à Berlin et de son Grand Prix à Cannes).

Cette fascination commune est la clé de "Argo". Alors que les deux pays sont au paroxysme de la crise diplomatique ayant succédé à la révolution de 1979 avec la prise d'otages des employés de l'ambassade américaine, l'un des six diplomates exfiltré par l'agent secret Tony Mendez (Ben AFFLECK) se met à raconter l'intrigue du faux film qui leur sert de couverture à l'un des gardiens de la Révolution chargé de les contrôler à l'aéroport. Il décrit des vaisseaux spatiaux, des déserts lointains et des combats épiques (on était alors en pleine "Star Wars mania" et l'Iran était un marché de choix pour les blockbusters américains) à grand renfort de gestes et d'effets. On voit alors le regard du gardien changer. L'hostilité idéologique affichée s'efface brusquement devant une curiosité presque enfantine. En réveillant le spectateur qui est en lui, le diplomate parvient à le mystifier et lui offre même à la fin les storyboards du film. Ben AFFLECK qui est lui-même devant et derrière la caméra joue à fond sur la mise en abyme de son propre statut: un réalisateur jouant un espion qui se fait passer pour un producteur associé charger de repérer des décors!

Thriller haletant mené avec une efficacité imparable, "Argo" vaut aussi pour son mélange d'immersion dans les événements historiques dramatiques à Téhéran et de portrait haut en couleurs des coulisses d'Hollywood avec aux manettes le génial tandem formé par John GOODMAN (qui incarne le maquilleur de "La Planete des singes") (1974) et Alan ARKIN (le grand producteur). Le côté surréaliste du film provient de ce contraste pourtant inspiré de faits réels à savoir comment la vie de six personnes a reposé sur la crédibilité d'un film de SF de série B totalement kitsch. Même si Ben AFFLECK a pris des libertés avec la véritable histoire (en dramatisant les enjeux à la fin ou en sous-estimant le rôle joué par les canadiens dont l'ambassade a servi de refuge aux six diplomates évadés de l'ambassade), le résultat restitue avec puissance le basculement de tout un pays dont l'ouverture rappelle avec honnêteté qu'il est aussi le fruit des ingérences américaines passées.

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L'Homme sauvage (The Stalking moon)

Publié le par Rosalie210

Robert Mulligan (1968)

L'Homme sauvage (The Stalking moon)

J'ai bien aimé "L'homme sauvage" malgré les limites évidentes d'un scénario archi classique. Cela tient à la musique, très inspirée, à la photographie qui magnifie les paysages de l'ouest, à l'interprétation très sobre voire taiseuse, à la mise en scène épurée qui transforme l'indien en une abstraction meurtrière tout en laissant une trace sanglante bien visible sur son passage. le film de Robert MULLIGAN est donc hybride, à mi-chemin entre le western classique qui brille de ses derniers feux et celui du nouvel Hollywood qui commence à peine à émerger. Il ne s'en cache pas, c'est même son sujet. Six ans après "Du silence et des ombres" (1962), Robert MULLIGAN retrouve Gregory PECK dans un rôle taillé pour lui de défenseur de la veuve et de l'orphelin. Sauf que la veuve est en fait la femme blanche d'un indien apache (Eva Marie SAINT) flanquée de son jeune fils métis. L'enfant tiraillé ou disputé entre deux camps ou deux identités est souvent le sujet des films de Robert MULLIGAN, que ce soit "Du silence et des ombres" (1962) ou "L'Autre" (1972). Le véritable sujet du film consiste donc à trancher qui de Sam Varner le blanc ou de Salvaje l'apache sera le père de l'enfant, cet observateur silencieux omniprésent durant tout le film qui n'a même pas encore de nom, donc qui n'est pas encore officiellement né. On se dit que tout est déjà joué d'avance au vu du scénario cousu de fil blanc. Cependant la mise en scène suggère que c'est peut-être un peu plus compliqué que ça en a l'air. La scène finale, à la lisière du fantastique donne l'impression que Sam se bat déjà contre un fantôme, le même qui reviendra hanter "Shining" (1980). Et comme d'autres westerns avant lui, "La Prisonniere du desert" (1956) ou "Le Vent de la plaine" (1959), le WASP se retrouve à accueillir l'enfant mêlé du sang de l'ennemi sous son propre toit, foulant au passage l'idéologie de pureté raciale de la culture américaine. En tant "qu'éclaireur" (de la nation américaine?), Sam a déjà un fils de substitution métis, Nick joué par un jeune Robert FORSTER aux faux airs de Charles BRONSON dont c'était la deuxième apparition à l'écran.

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Good Luck, Have fun, Don't Die

Publié le par Rosalie210

Gore Verbinski (2026)

Good Luck, Have fun, Don't Die

Il y a de bonnes idées, y compris visuelles dans le dixième film de Gore VERBINSKI, le réalisateur de "Rango" (2010), du remake américain de "Ring" (1997) et de la première trilogie de la saga Pirates des Caraïbes. Le problème, c'est qu'elles ont du mal à s'insérer dans un scénario cohérent, à faire sens et surtout, à conférer de l'humanité aux personnages. On est typiquement dans un film geek, bourré de références diverses et variées ("Matrix" (1998), "Black Mirror" (2011), "Un jour sans fin" (1993), "Ghost in the Shell" (1995), "Terminator" (1984), "Toy Story" (1995) etc.) mais sans aucune âme. L'absence de véritable réflexion sur le sujet, à savoir la vampirisation de la société par l'IA se remarque au fait que le film fait exactement ce qu'il dénonce: il transforme ses personnages en robots, menés par un sociopathe narcissique. Le SDF du futur qui vient recruter une équipe pour débrancher l'IA avant qu'elle ne génère l'apocalypse débite une logorrhée insupportable de prêcheur imperméable au doute tout en prenant en otage les clients d'un diner puis en les menaçant de tout faire exploser s'ils ne viennent pas avec lui. En prime il en humilie certains (c'est censé faire rire). Super éthique de départ! Quant aux "dégâts collatéraux" en cours de route, tout le monde s'en fiche, la mort étant traitée comme une ponctuation comique et puis de toute façon, elle n'a aucune importance, le SDF pouvant tout "rebooter" (c'est sa 117° tentative). Bref comment le film pourrait-il dénoncer quoi que ce soit en se présentant lui-même comme un jeu vidéo rempli de figurines de latex où rien n'a de conséquence? La vérité, c'est que n'est pas son but. Son but est de flatter les jeunes dans le sens du poil, du moins ceux qui recherchent des expériences sensorielles fortes au rythme effréné et des héros badass dont l'attitude est perçue comme un summum de coolitude. Bref c'est du double discours et le film est un parc d'attraction sitôt consommé, sitôt oublié.

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Sinners

Publié le par Rosalie210

Ryan Coogler (2025)

Sinners

"Sinners" n'a pas volé ses prix aux Oscar. C'est le digne héritier (contrairement au narcissique et vide "Marty Supreme") (2025) des grands cinéastes-historiens du refoulement des tares originelles de l'Amérique tels que Martin SCORSESE ou Stanley KUBRICK. Il se situe dans une longue tradition, celle du Southern Gothic, un genre littéraire et cinématographique né dans le Sud des États-Unis qui utilise les codes de l'horreur classique (fantômes, châteaux en ruine, malédictions) pour parler de vérités sociales et historiques douloureuses et profondes: l'esclavage, la ségrégation raciale, les lynchages, le Ku Klux Klan. La manière dont le passé infuse le présent et détermine le futur est déterminante dans le film comme elle l'était dans "Gangs of New York" (2002) où l'on voyait pousser les gratte-ciel sur un sol gorgé du sang des rivalités territoriales ayant eu lieu durant la guerre de Sécession ou dans "Shining" (1980) dans lequel les fantômes de l'Amérique coloniale, violente et patriarcale sur lequel était construit l'hôtel Overlook revenaient hanter voire posséder les personnages, abolissant toute notion du temps. Comme la majorité des vampires de "Sinners", Jack Torrance sacrifiait son humanité et sa créativité pour l'immortalité en rejoignant le camp des prédateurs dominants là ou son fils Danny doté du don de voir le passé choisissait de fuir et de préserver sa liberté.

Et bien "Sinners" fonctionne exactement de la même façon avec son lieu unique saturé d'un lourd passé, gorgé de fantômes qui ne demandent qu'à être convoqués. On en apprécie que mieux la petite remarque de l'un des frères jumeaux (tous deux joués par Michael B. JORDAN qui n'a pas volé sa statuette lui aussi), constatant que le sol en bois de la scierie qu'ils achètent pour en faire un cabaret de blues a été "lessivé" par le vendeur du lieu qui n'est autre qu'un membre éminent du Ku Klux Klan. Mais ce "white washing" ne peut lessiver la terre qui se trouve sous le plancher. Convoqué par la puissante musique blues de Sammie et de sa guitare, voilà que dans une scène de transe parmi les plus saisissantes du film on voit apparaître sur ce même plancher des danseurs tribaux africains, des joueurs de guitare électrique, des DJ et même des acteurs de l'opéra traditionnel chinois en référence à la présence dans le public du cabaret d'un couple de commerçants immigrés chinois: le passé, le présent et le futur communiquent et communient dans un seul et même espace-temps.

Mais les vampires blancs rodent autour du cabaret et cherchent à entrer. Comme dans tout film de vampire qui se respecte, ils ne peuvent le faire que s'ils y sont invités. Il va falloir donc ruser, exploiter la moindre faille et ils ne vont pas tarder à la trouver. Leur cheval de troie est littéralement "la plaie de l'Amérique", la même que celle au coeur du film de Paul Thomas ANDERSON, "Une bataille apres l'autre" (2025) à savoir la fille métisse. Dans "Sinners", on ne comprend pas tout de suite le lien entre cette jeune fille et le monde noir qu'elle côtoie. Jusqu'à ce qu'elle révèle que son père était mulâtre et que pour refuser l'entrée du cabaret aux blancs, les membres du cabaret précisent "qu'elle appartient à la famille". C'est là qu'on touche du doigt le génie du réalisateur, Ryan COOGLER qui a pris au mot le racisme des USA pour lesquels "une seule goutte de sang noir fait de vous un noir". C'est par cette faille (le passing*) vue comme "l'anomalie à éliminer" que le film va basculer d'un affrontement binaire (y compris musical dans une séquence banjo qui rappelle beaucoup "Delivrance") (1972) en quelque chose de beaucoup plus complexe car cette jeune fille est la première à se faire mordre et à réussir quand même à entrer dans le cabaret. A partir de là, les frontières se brouillent: le passing propage le virus de l'intérieur tandis que ceux qui s'aventurent dehors rejoignent l'armée des ombres, qu'elles soit blanches, noires ou asiatiques. La fracture binaire ne passe plus entre "eux" (les vampires, les blancs) et "nous" (les humains, les noirs) mais au sein même des familles et des fratries gémellaires, menaçant au final d'engloutir la nation toute entière.

C'est sur les ruines de ce mensonge mortifère pour toute une nation que Ryan COOGLER reconstruit une autre lecture de l'Amérique, hybride, débarrassée par une violente catharsis de sa lèpre raciste (le massacre des membres du KKK, emportés avec l'anéantissement du cabaret de Blues). Les survivants du massacre sont devenus des porteurs de mémoire. Protégé par son génie musical et la réalité plurielle du Blues (musique de la souffrance noire sur des instruments blancs), Sammie a déjoué la prédation des vampires. Il en reste marqué à vie par une vilaine griffure au visage mais il n'a pas été mordu. Et l'âme des jumeaux continue à le protéger. Par un jeu de transvasement mystique que l'on voit aussi dans le très beau "Hamnet" (2025), la connexion spirituelle entre eux est si forte qu'elle défie la mort et le mal: au lieu d'être mordu et vidé de son sang, le jumeau humain parvient à déverser son âme dans son frère, créant un être hybride ayant appris à dompter sa "soif de mordre". Enfin, ultime ironie du sort, le métissage que l'idéologie raciste voit comme une tare absolue, celle de l'impureté est précisément ce qui permet à la jeune fille mordue de survivre. Contrairement aux autres vampires qui sont calcinés dès le lever du soleil, seule sa part monstrueuse est détruite, lui permettant de survivre débarrassée de sa part d'ombre.

"Sinners" est le film de la véritable "Renaissance d'une nation".

* Le passing (de l'anglais passing for white, "passer pour blanc") est un concept sociologique et historique né aux États-Unis. Il désigne la capacité d'une personne appartenant à un groupe racial ou social discriminé (généralement métisse ou noire de peau claire) à être perçue comme blanche par la société, générant un réflexe de survie et une tragédie identitaire. L'un des exemples les plus célèbres au cinéma est le personnage de Sarah Jane dans "Mirage de la vie (1959).

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Wargames

Publié le par Rosalie210

John Badham (1983)

Wargames

Combien d'articles prophétisent aujourd'hui le moment où la machine prendra le dessus sur l'être humain? Et bien cette crainte existait déjà il y a quarante-trois ans. Dans le film prophétique (et culte) de John BADHAM, deux univers présentés en parallèle vont finir par se percuter: celui du teen-movie et celui du thriller paranoïaque sur fond de guerre froide et de menace nucléaire. Ce qui apparaît visionnaire dans le film c'est que "Docteur Folamour" (1964) est remplacé dans la war room par une IA, version moderne du monstre de Frankenstein qui va bien entendu échapper à son créateur et à ses utilisateurs pour s'autonomiser et décider toute seule de lancer une guerre nucléaire en confondant la simulation pour laquelle elle a été programmée et la réalité. Le bug dans la machine, c'est un lycéen geek ultra précoce puisqu'il possède déjà un PC (une machine alors encore rare) connecté à un réseau (qui prendra le nom d'internet quelques mois après la sortie du film) et le savoir-faire d'un hacker. Et on y croit d'autant plus aujourd'hui que cet ado a le visage de Matthew BRODERICK âgé alors de 20 ans que le cinéma a immortalisé quelques années plus tard dans "La Folle journee de Ferris Bueller" (1986) où il déploie une impressionnante palette de bricoleur pour se jouer du système scolaire. Sauf que dans "Wargames", ses talents informatiques pour falsifier les notes afin de séduire la copine du lycée sont très vite mis à l'épreuve dans jeu d'une tout autre envergure. David se retrouve connecté avec Joshua, l'ordinateur qui pilote les opérations militaires d'une armée qu'une introduction a montré sur les dents, prête à dégainer son protocole nucléaire à la moindre alerte et ne supportant pas le facteur humain dans l'équation, cette hésitation à déclencher l'anéantissement de millions de personnes. Une manoeuvre malheureuse à une époque où les questions de cybersécurité ne semblaient pas se poser (visiblement Ronald Reagan aurait pris très au sérieux la menace évoquée dans le film et élaboré dès 1984 la première politique visant à sécuriser les systèmes informatiques), et voilà que David lance une partie qui va s'emballer jusqu'au point de non-retour. Le fait que l'ordinateur ait un nom et pas n'importe lequel, celui du fils disparu de son concepteur, Stephen Falken (John WOOD) renvoie encore une fois à cet imaginaire de la confusion entre la machine et l'humain, de "Pluto" (2023) à "A.I. Intelligence artificielle" (2001). Néanmoins dans "Wargames", les ados sont des humains et ils ont bien raison de craindre pour leur avenir. Mais ils représentent également l'espoir d'un monde plus juste. La machine n'exonère pas de ses responsabilités. Parce qu'il a perdu son fils, Falken est devenu misanthrope et nihiliste. L'irruption des deux ados dans sa vie l'oblige à se réengager dans le futur de l'humanité alors que sortie des fantasmes, la machine s'avère être un simple outil qui peut être modifié par l'apprentissage. David donne une leçon à tout le monde en trouvant la seule solution permettant d'arrêter le compte à rebours fatal de la machine. L' obliger d'abord à jouer contre elle-même au morpion pour lui faire comprendre ce qu'est un jeu à somme nulle. Puis une fois qu'elle a intégré dans son logiciel qu'un jeu peut être dépourvu de vainqueur, l'obliger à tester toutes les combinaisons possibles de son jeu de guerre thermonucléaire afin de lui faire réaliser qu'elle arrive à la même situation de blocage, les adversaires se neutralisant mutuellement. La machine conclut alors que la seule manière de gagner est de ne pas jouer ce qui est exactement la définition de la dissuasion nucléaire.

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Les Contrebandiers de Moonfleet (Moonfleet)

Publié le par Rosalie210

Fritz Lang (1955)

Les Contrebandiers de Moonfleet (Moonfleet)

"Ô petit gars, prend garde à toi, sois courageux, tu connaîtras, mille tempêtes, mille naufrages, avant d'atteindre ton rivage": cet extrait du générique en VF de la série "L'île au trésor" réalisée par Osamu DEZAKI m'est revenu en mémoire tant John Mohune et Jim Hawkins sont des figures emblématiques du récit d'apprentissage et d'aventures. Deux orphelins innocents plongés dans un monde corrompu, sombre et violent qui se trouvent un mentor et un père de substitution auprès d'une figure charismatique de hors-la-loi. La quête d'un trésor caché vient parachever les similitudes entre deux oeuvres qui brouillent les frontières entre le bien et le mal. C'est d'autant plus vrai dans "Les contrebandiers de Moonfleet" qu'il n'y a aucun adulte positif. Cela vaut aussi bien pour la haute société incarnée par le couple de nobles décadents joués par George SANDERS et Joan GREENWOOD que pour les représentants de l'autorité avec Maskew (John HOYT), la justice officielle étant souvent la bête noire de Fritz LANG ou encore les contrebandiers totalement immoraux qui accompagnent Jeremy Fox (Stewart GRANGER). Ce dernier, "l'élu" de John désigné par sa mère ne peut pas être totalement mauvais. Mais c'est un homme trouble, ambigu menant une double vie d'aristocrate débauché le jour et chef des contrebandiers la nuit (non, ce n'est ni Bruce Wayne, ni Peter Parker!). De fait, sa mélancolie transparaît dès la lecture de la lettre de la mère de John. Plus tard on découvre qu'il conserve dans son dos les cicatrices de l'attaque qu'il a subi lorsque les parents de la mère de John ont lâché les chiens sur lui (la hantise du lynchage qui hante toute la filmographie de Fritz LANG). On comprend que son apparence lui a permis d'infiltrer la noblesse et de prendre une revanche sociale sur ceux qui l'ont humilié. John Mohune par son innocence et sa foi en lui devient un miroir à travers lequel Fox peut se racheter une virginité mais chez Fritz LANG cela passe par son sacrifice. "Le contrebandiers de Moonfleet" est ainsi un récit d'aventures en couleur infiltré par les codes du film noir: brouillard, nuit, cauchemars, cadres oppressants qui écrasent les personnages, héros ambivalent et désabusé hanté par son passé, mal qui s'infiltre partout et issue fatale.

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Le Prince et le pauvre (The Prince and the Pauper)

Publié le par Rosalie210

Richard Fleischer (1977)

Le Prince et le pauvre (The Prince and the Pauper)

Je me souviens vaguement avoir découvert "Le prince et le pauvre" avec une version Disney du roman de Mark Twain dans laquelle Mickey jouait les deux rôles principaux au début des années 90. La version de Richard FLEISCHER lui est antérieure puisqu'elle date de la fin des années 70. Le projet s'inscrit dans la foulée du succès des films de Richard LESTER adaptés du roman de Alexandre Dumas "Les Trois mousquetaires" (1973) et ses suites. Une partie du casting est d'ailleurs identique puisqu'on retrouve dans "Le prince et le pauvre" Raquel WELCH, Charlton HESTON et Oliver REED. Richard FLEISCHER qui était alors en fin de carrière met son savoir-faire technique au service d'une commande dont il tire un film très soigné visuellement avec quelques touches satiriques plutôt bien senties mais trop éparses, tant on sent que le scénario a été peu travaillé. Autre problème, Mark LESTER qui joue le double rôle principal a beau être très photogénique (avec un petit air de Bjorn ANDREESEN à l'époque de Tadzio), son jeu est stéréotypé et lassant. Il a du mal à faire exister ses deux personnages, se faisant largement éclipser par "l'ogre" Oliver REED qui est quant à lui excellent. Enfin, si l'adaptation de Dumas chez Richard LESTER laisse transparaître la période flower power durant laquelle le film a été réalisé, celui de Richard FLEISCHER semble tout droit sorti des sixties avec sa recette de comédie de cape et d'épée estampillée âge d'or d'Hollywood qui en 1977 était complètement obsolète.

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