J'ai beaucoup aimé "Sully" qui déjoue avec intelligence les attentes du spectateur. Alors qu'un tâcheron aurait tiré de cette histoire vraie un film catastrophe bourré d'effets spéciaux envahissants ou un récit édifiant célébrant triomphalement l'héroïsme américain, Clint EASTWOOD situe son récit après les faits et interroge la notion de héros d'une manière pas si différente de Asghar FARHADI dans "Un heros" (2020). Car le héros, c'est celui qui est reconnu comme tel par la société et les institutions comme la sainteté et la panthéonisation et pendant une heure trente (et pas deux heures ou deux heures trente, aucune scène en trop dans ce film au rythme parfaitement maîtrisé), ce qualificatif est discuté pour qualifier l'acte du commandant qui n'a eu que quelques minutes pour prendre la décision de poser son appareil accidenté sur l'Hudson. D'un côté les passagers qui lui sont reconnaissants de les avoir sauvés lui manifestent un enthousiasme débordant sans parler des médias qui en font des tonnes. De l'autre, le Conseil national de la sécurité des transports, le N.T.S.B. déclenche une enquête en mettant en doute la pertinence de son jugement, l'accusant d'avoir mis en danger les passagers et d'avoir abîmé en mer l'appareil alors qu'il aurait eu le temps d'après leurs calculs et simulations de faire-demi tour et de revenir à l'aéroport de départ ou bien de se poser dans un aéroport à proximité. Face à ces deux pôles opposés, l'un, émotionnel, le mettant sur un piédestal et l'autre, se voulant rationnel menaçant son honneur et sa carrière, Sully, impeccablement joué comme toujours par Tom HANKS oppose son humilité, celle du professionnel compétent qui a juste fait son travail. Son humanité aussi qui peut s'appuyer sur l'intuition là où la machine est limitée par la rigidité de ses calculs. Là dessus se rajoute au travers de flashbacks offrant des points de vue différents sur le même événement à la manière de "Rashomon" (1950) la mise en évidence de l'aspect collectif du sauvetage: le sang-froid de l'équipage, la discipline des passagers, la rapidité des secours qui se rendent en quelques dizaines de minutes autour de l'appareil sinistré et se coordonnent pour récupérer les passagers transis de froid. Un antidote aux maux de l'Amérique à commencer par les flashs du crash qui hantent Sully et qui se rapportent tous au stress post-traumatique du 11 septembre 2001.
Pour les 95 ans de Clint EASTWOOD, la Cinémathèque propose de voir ou de revoir quelques uns de ses films parmi lesquels ce "Honkytonk man" du début des années 80. Un film personnel qu'il réalise entre deux succès commerciaux, "Firefox, l'arme absolue" (1982) et "Sudden Impact - Le retour de l'inspecteur Harry" (1983) et qui lui permet d'échapper à l'image stéréotypée de macho viril qui lui collait aux basques à une époque où il n'était pas encore considéré comme un réalisateur "sérieux".
"Honkytonk man" se déroule durant la crise des années 30, époque de l'enfance de Clint EASTWOOD et son point de départ évoque "Les Raisins de la colere" (1940): une famille de paysans de l'Oklahoma qui a tout perdu avec le dust bowl s'apprête à partir pour la Californie. Mais à ce destin collectif si bien raconté par Steinbeck et John FORD qui jette la classe paysanne sur la route 66, Clint EASTWOOD vient proposer le cheminement singulier de son anti-héros, sorte de "Inside Llewyn Davis" (2013) avant l'heure. Musicien country se produisant dans les bars miteux du sud des USA, Red Stovall à l'image de son interprète aime aussi le blues et se joue des barrières raciales en vigueur à cette époque. Homme solitaire et quelque peu vagabond, Il va prendre avec lui son neveu de 14 ans, Whit (joué par le propre fils de Clint EASTWOOD, Kyle EASTWOOD) et l'entraîner dans sa vie bohème, lui permettant d'échapper au parcours du reste de sa famille. "Honkytonk man" est donc un récit d'apprentissage et de transmission comme Clint EASTWOOD en réalisera d'autres dans sa carrière, en premier lieu "Un monde parfait" (1993) auquel on pense beaucoup par son caractère de road movie et par le fait qu'un enfant dont la vie semblait décidée d'avance voit celle-ci prendre un tour inattendu, lui ouvrant l'horizon des possibles avec un plan final qui évoque très fortement celui de "Les Temps modernes" (1936). On peut y ajouter également le fait que les jours de l'adulte sont comptés, Red n'étant pas un repris de justice en cavale comme Butch mais un malade miné par la tuberculose qui n'aura pas le temps d'entendre les chansons qu'il aura eu tout juste le temps d'enregistrer.
A travers ce film, Clint EASTWOOD rend hommage au chanteur Hank Williams qui a inspiré le personnage de Red, notamment son style de musique, son objectif de passer une audition pour interpréter ses titres en live dans une émission de radio, le Grand Ole Opry à Nashville où Hank Williams s'est produit à partir de 1949, son alcoolisme et sa mort prématurée. Preuve que fiction et réalité se mélangent, Kyle EASTWOOD est devenu musicien de jazz et compositeur, notamment sur les bandes originales des films de son père.
Lorsque Arte a proposé un cycle consacré à Ida LUPINO en 2023 qui me l'a fait découvrir, il manquait hélas plusieurs de ses films dont "Outrage" (1950). La Cinémathèque de Paris a également programmé une rétrospective consacrée à la réalisatrice américaine qui montrait tous ses films mais dans la deuxième quinzaine de juillet 2025 alors que comme beaucoup, j'étais partie en vacances. Reste le site "Internet Archives movies" qui a mis en ligne gratuitement de très nombreux classiques mais sans sous-titrage ou avec des sous-titrages en langue étrangère. Autrement dit, pour profiter de leur catalogue, il faut maîtriser un minimum l'anglais.
"Outrage" est connu pour son sujet avant-gardiste en 1950: la description des conséquences traumatiques d'un viol. Le mot n'est pas prononcé frontalement car prohibé par le code Hays mais finalement, ce non-dit reflète bien l'état d'esprit puritain des bourgades américaines. L'agression dont elle est victime a pour pour effet de faire passer Ann, jeune employée de bureau modèle sur le point de se marier de l'autre côté du miroir. Tout d'un coup son environnement familier devient étranger, hostile, tout paraît faux et vain. La mise en scène sensorielle et expressionniste est remarquable, nous plongeant dans la tête d'Ann, aussi bien quand elle tente de fuir son agresseur dans une séquence de course-poursuite nocturne angoissante qui rappelle "M le Maudit" (1931) que lorsqu'elle tente de reprendre le travail sous le regard pesant de ses collègues. Ann ne parvient pas à reprendre sa vie d'avant et se décide à fuir sous le poids de la honte. Ce mécanisme de renversement de la culpabilité dans lequel la victime se sent coupable est hélas bien connu et pour beaucoup d'entre elles, l'exil est la seule issue avec l'espoir de recommencer à zéro. Mais il n'est pas si facile de se débarrasser de son passé qui ressurgit entre sa famille et la police qui la recherche et un homme trop entreprenant qui réactive son traumatisme et voit en retour s'abattre sur lui un déluge de violence. La fin est cependant quelque peu moralisatrice, conventionnelle et décevante. Même si le personnage du pasteur cherchant à ramener sur le droit chemin la brebis égarée donne à Ann une autre image des hommes exempte de lubricité, la manière dont elle s'agenouille devant lui pour écouter sa bonne parole n'est guère progressiste. Il manque bien évidemment une approche plus humaine et donc plus faillible du pasteur d'autant que de nos jours, on est revenu de l'illusion de la prétendue sainteté des hommes d'Eglise.
J'avais beaucoup aimé "Le Ciel rouge" (2023), le précédent film de Christian PETZOLD qui m'avait fait découvrir ce réalisateur allemand et retrouver deux acteurs de sa "troupe" que j'aime beaucoup: Paula BEER sa "muse" et Matthias BRANDT, le fils de Willy, chancelier de la RFA au début des années 1970 à l'origine de "l'Ostpolitik" ou politique de rapprochement entre la RFA et la RDA. "Miroirs n°3" titre de son nouveau film est une référence musicale à l'une des cinq pièces pour piano composée par Maurice Ravel, "Une barque sur l'océan" (un compositeur qui décidemment inspire les cinéastes) et se raccorde je pense à la philosophie dans laquelle a été composée cette oeuvre, résumée par cette citation extraite du Jules César de Shakespeare "La vue ne se connaît pas elle-même avant d'avoir voyagé et rencontré un miroir où elle peut se reconnaître".
De fait, "Miroirs n°3" a des résonances avec l'oeuvre de Ravel et la citation de Shakespeare. Il s'agit en effet d'une histoire de reconnaissance quand Laura qui étudie le piano à Berlin (Paula BEER) croise sur une route de campagne le regard de Betty (Barbara AUER dont c'est la septième collaboration avec Christian PETZOLD), une sexagénaire esseulée. Le film vient de commencer, on ne sait à peu près rien, sinon que Laura est dépressive (voire suicidaire, l'ouverture le suggère), désaccordée de son compagnon qui comme par hasard disparaît du paysage juste après que le regard des deux femmes se soient croisés. Sorcellerie? En tout cas il y a du registre du conte dans le film quand Betty recueille Laura en état de choc sous son toit qui souhaite également rester. Celle-ci se moule dans le vide laissé par quelqu'un d'autre (pianiste évidemment) sans chercher à savoir qui est le fantôme qui habite la maison, elle fait revenir le mari et le fils de Betty qui s'étaient éloignés, bref une sorte de magie s'installe jusqu'à ce qu'en une seule scène, le charme ne soit rompu. Mais de cette expérience semble sortir un renouveau tant pour Laura que pour Betty et sa famille: de la reconnaissance émerge une renaissance.
Documentaire pertinent sur Tim BURTON qui permet bien de cerner sa personnalité et l'aspect autobiographique de son oeuvre. Son enfance dans une banlieue proprette de Los Angeles où il passe pour un "freak" avec ses goûts pour les films de monstres et sa propension à passer du temps dans les cimetières forme la toile de fond de son inspiration jusqu'à "Mercredi" (2022). Bien qu'ayant tout pour réussir, un talent remarquable pour le dessin qu'il pratique comme il respire, le fait de vivre près de l'usine à rêves, sa formation d'animateur au service des studios Disney, son univers macabre et gothique ne cadre pas avec l'image de la firme. Aussi il voit ses réalisations parfois placardisées (avant de devenir cultes) ou avortées: "Frankenweenie" (1984), "L'Etrange Noel de Monsieur Jack" (1991), le troisième volet de Batman, son projet de Superman avec Nicolas CAGE etc. Mais c'est avec un regard amusé que Tim BURTON revient sur les frayeurs des esprits conservateurs à son égard. Le film évoque aussi son père de cinéma, Vincent PRICE bien que son apparition dans "Edward aux mains d'argent" (1990) ne soit pas mentionnée et les acteurs récurrents de sa filmographie: Michael KEATON, Winona RYDER, Johnny DEPP, Helena BONHAM CARTER.
Je n'avais plus aucun souvenir du film ce qui a l'avantage de le redécouvrir comme si c'était la première fois. Impossible de ne pas penser à une déclinaison pour enfants d'Indiana Jones d'autant que Martha PLIMPTON est de la partie, elle qui a été la petite amie de River PHOENIX et a joué auprès de lui dans "Mosquito Coast" (1986) et "A bout de course" (1988) peu avant que ce dernier n'incarne Indiana adolescent dans "Indiana Jones et la derniere croisade" (1989).
Quarante ans plus tard, le film fonctionne encore très bien et suscite la nostalgie d'une époque révolue, au point que Radio France a titré l'émission consacrée au film en 2021, "Les aventuriers de l'enfance perdue"! Les années 80 ont été en effet riches en films mettant en scène des bandes d'enfants et/ou d'ados intrépides comme "Explorers" (1984) et "Stand By Me" (1986) tous deux indissociables là encore du visage éternellement juvénile de River PHOENIX dont l'ombre plane décidément sur ces "Goonies". Autre figure incontournable, Steven SPIELBERG, réalisateur des Indiana Jones qui a co-produit et écrit l'histoire, également scénarisée par un autre grand nom du film pour enfants, Chris COLUMBUS. Deux enfants ayant déjà travaillé avec Steven SPIELBERG font d'ailleurs partie du casting: Jonathan Ke QUAN alias Data, "l'inspecteur Gadget" des Goonies n'est autre que le demi-lune de "Indiana Jones et le temple maudit" (1984) et Corey FELDMAN (Mouth, la grande gueule) qui figurait déjà au casting de "Gremlins" (1984), autre film culte de cette époque dont Steven SPIELBERG était le producteur. Et puis comme il s'agit d'un tout petit monde, on ne sera pas surpris d'apprendre que Corey FELDMAN a joué aussi dans "Stand By Me (1986). Néanmoins les deux enfants de la bande qui sont aujourd'hui les plus connus sont Josh BROLIN et Sean ASTIN qui jouent les deux frères Brand et Mikey Walsh. La bande de copains qui chasse le trésor du pirate Willy-le-Borgne incarne le melting-pot américain entre Mouth qui parle espagnol, Chunk le glouton baratineur qui est juif et parle hébreu ou Data qui est asiatique. Face à eux, des antagonistes savoureux avec la bande de pieds-nickelés des Fratelli (un nom qui sonne très italien!) dominés par une mère patibulaire et un "bon gros géant".
La question de donner une suite aux "Goonies" est un véritable serpent de mer qui a ressurgi récemment lorsque la Warner a annoncé qu'elle était en préparation pour une sortie à l'horizon 2030. Se raccrocher aux succès d'il y a quarante ans et aux survivants de cette époque souligne à quel point l'industrie hollywoodienne est aujourd'hui une machine qui tourne à vide.
Le titre est sans doute une référence à l'essai de Virginia Woolf, "Une chambre à soi" qui analyse les causes des difficultés d'accès des femmes à la création artistique et plus généralement à l'autonomie. L'émancipation est en effet au coeur de ce documentaire passionnant rempli d'archives inédites qui permet de cerner les contours d'une personnalité unique longtemps inféodée aux besoins des autres.
Le parcours hors-normes de Nastassja KINSKI c'est d'abord le paradoxe de porter un nom célèbre tout en n'ayant pas eu de parents dignes de ce nom. Ecrasée par un père tyrannique et incestueux qui l'a abandonnée dans sa petite enfance, elle a été négligée par une mère immature dont elle a dû partager les errances au point d'avoir dû très jeune renverser les rôles et la prendre en charge pour sa propre survie. On réalise alors combien son premier rôle au cinéma dans "Faux mouvement" (1975) reflète ce qu'elle était à 13-14 ans: une vagabonde privée de voix par une figure paternelle totalitaire et une mère aux abonnées absents. Le paradoxe d'un cinéma à la fois salvateur puisqu'elle y trouvera un port d'attache et une seconde famille et destructeur en ce qu'il poursuit son instrumentalisation par les adultes, principalement les hommes dominant ce milieu. Entre leurs mains, Nastassja KINSKI devient une lolita devant se plier à leurs fantasmes, principalement axés sur le viol et l'inceste.
C'est dans ce contexte qu'elle décroche son premier rôle majeur dans "Tess" (1979) de Roman POLANSKI. Une rencontre paradoxale comme l'est ce réalisateur aujourd'hui indissociable des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes. Roman POLANSKI coche toutes les cases: amateur de "nymphettes" comme l'aurait dit un certain Bernard PIVOT, il devient son pygmalion dans une relation d'emprise qui en évoque d'autres épousant le même schéma patriarcal (Benoit JACQUOT et Judith GODRECHE pour ne citer qu'eux). En même temps, "Tess" la propulse sur la scène internationale et lui ouvre les rôles de premier plan auprès de cinéastes majeurs et bien qu'ayant dû se libérer de l'emprise de Roman POLANSKI qui cherchait à contrôler sa vie, elle est restée proche de lui. Sans doute parce qu'en dépit de tout, il a été un repère en lui ouvrant les portes du cinéma (son premier "lieu à elle" d'après ses propos qui résonnent avec le titre du documentaire) en lui donnant un rôle valorisant et qui lui ressemble, celui d'une jeune fille intègre et tenace face à l'adversité. Sans doute aussi parce qu'il l'a aidée à s'améliorer sur le plan artistique et qu'ils ont nombre de points communs. Une rencontre qui lui a donc donné les clés pour son émancipation future alors même que son adolescence délinquante lui avait valu quelques jours de prison en Allemagne en 1978 quand elle était encore mineure. Comme quoi rien n'est tout noir ou tout blanc alors que notre époque déteste les nuances de gris...
L'autre cinéaste marquant de sa carrière, c'est Wim WENDERS. Polyglotte, sans racines et sans frontières, comme elle et comme Roman POLANSKI. Alors qu'il est précisé dans le documentaire qu'elle refusait de rejouer pour un même cinéaste (sans doute par peur de tomber sous son emprise), elle a fait une exception pour lui, tournant dans trois de ses films, un à chaque décennie entre les années 70 et les années 90. Comme pour "Tess", ceux-ci constituent des repères, enregistrant des étapes-clés de sa vie. Son adolescence erratique et sous emprise dans "Faux mouvement" (1975), son émancipation d'un homme possessif (et bien plus âgé, toujours...) et son accès à la maternité dans "Paris, Texas" (1984) qui fait d'elle en même temps une icône gravée à jamais dans l'histoire du cinéma. "Si loin, si proche!" (1993) enfin qui définit bien sa relation au cinéma, faite d'éclipses pendant lesquelles elle se consacre à ses enfants pour qui elle a voulu être la mère qu'elle n'a pas eu. Oui, un destin hors-normes qui donne envie de la revoir très vite sur les écrans ("Tess" (1979) ressort en version restaurée mais on a également envie de voir tous les films confidentiels qu'elle a tourné et qui n'ont jamais été distribués en France).
"Youssef Salem a du succès" est l'exemple emblématique d'un film qui aurait pu être une réussite si les auteurs avaient été jusqu'au bout de leur idée de départ. Car celle-ci est vraiment drôle, intelligente et originale. A savoir créer un personnage d'écrivain d'origine maghrébine qui rencontre le succès avec un roman satirique sur les tabous familiaux en matière de sexualité et d'identité mais qui n'assume pas l'inspiration autobiographique et fait des pieds et des mains pour empêcher ses parents, musulmans traditionnels de découvrir le contenu de son livre. Une trame de comédie en or dans laquelle brille Ramzy BEDIA mais gâchée par une écriture paresseuse. Plus le film avance, plus la déception et la frustration augmentent. On ne compte plus les invraisemblances, de l'auteur qui prétend cacher son livre à sa famille mais publie sous son vrai nom et passe dans toutes les émissions littéraire que son père, féru d'orthographe et d'histoire regarde au premier amour (Vimala PONS) qui réapparaît 30 ans après, 100% dispo comme un fruit mûr à point juste pour tomber dans ses bras. A cela vient s'ajouter une description du milieu littéraire très caricaturale. A l'image de leur personnage de gros couard, Baya KASMI et son co-scénariste, Michel LECLERC esquivent la confrontation attendue au profit d'une pirouette finale tellement grotesque qu'ils n'y croient pas eux-mêmes et ne font rien pour dissimuler qu'ils l'ont bâclée, sans doute pris au piège d'une trame qu'ils ne savaient pas comment conclure.
80 ans est l'âge du bilan pour un cinéaste. Né le 14 août 1945, Wim WENDERS vient de franchir le cap et fait donc l'objet d'un documentaire rassemblant toutes les étapes de sa carrière alors qu'on le voit recevoir un prix de la European Academy récompensant son oeuvre des mains de Juliette BINOCHE. Ses débuts hésitants avec des films peu personnels à l'exception de "L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty" (1971) qui annonce l'oeuvre à venir mais sans lui donner d'âme, l'affirmation de son style et de son univers à partir de "Alice dans les villes" (1974), la période des chefs d'oeuvre mais aussi un retour au début des années 2000 à des films américains déceptifs. Wim WENDERS attribue leur relatif insuccès au scénario trop écrit et à l'intrigue envahissante là où la magie de son cinéma s'épanouit dans la contemplation, un temps suspendu propice au développement des personnages et de leurs relations avec les autres et le monde qui les entoure. Ainsi l'anecdote que raconte Wim WENDERS en recevant son prix à propos de Bruno GANZ qui se demandait comment interpréter un ange est-elle révélatrice de l'humanisme du cinéma de Wim WENDERS: « Écoute Bruno, tu aimes les gens, et tu te mets à leur service, c’est tout »
On prend également conscience de la diversité des films de Wim WENDERS qui a réalisé des fictions et des documentaires, des films de genre (film noir, biopic, road-movie) et d'autres plus indéfinissables, tourné dans plusieurs pays et en plusieurs langues, en couleur ou en noir et blanc ou les deux, avec une équipe de collaborateurs fidèles dont certains, indissociables de son oeuvre témoignent dans le film. C'est le cas de son premier "alter ego" à l'écran, Rudiger VOGLER, du compositeur Nick CAVE qui raconte comment il s'est retrouvé dans "Les Ailes du desir" (1987) ou du photographe Sebastiao SALGADO à qui Wim WENDERS a consacré un documentaire ou encore de l'acteur Koji YAKUSHO qui a reçu un prix d'interprétation pour le magnifique "Perfect Days" (2022) qui condense tout l'art de Wim WENDERS comme photographe, voyageur, amoureux des arts et des lettres et être humain. Peut-être manque-t-il tout de même à ce documentaire l'évocation du poids des morts dans sa filmographie: tout le casting de "Les Ailes du desir" (1987), Henri ALEKAN, Harry Dean STANTON, Sam SHEPARD alors que d'autres manquent à l'appel comme Peter HANDKE et Ry COODER.
Wim WENDERS a rendu hommage ces dernières années au travers de documentaires à plusieurs grands artistes: "Pina" (2011) consacré à la chorégraphe allemande Pina BAUSCH, "Le Sel de la terre" (2014) à celui du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO et enfin "Anselm, Le Bruit du temps" (2023) à l'artiste plasticien allemand Anselm Kiefer. Lui et Wim WENDERS sont nés la même année (1945) et tous deux ont dû se débattre avec les fantômes du passé de l'Allemagne. Wim WENDERS filme son compatriote dans son atelier-hangar de banlieue parisienne ou dans son immense musée à ciel ouvert de Barjac dans le Gard. Il montre également nombre de ses oeuvres monumentales et revient sur son parcours et son évolution artistique à travers des images d'archives et des reconstitutions, notamment en faisant jouer le rôle de Anselm enfant à son propre petit-neveu, Anton Wenders. En résulte un film inégal. Ce que j'ai préféré, ce sont les oeuvres, véritablement fascinantes par leur richesse de texture et l'artiste en train de les réaliser, maniant le métal en fusion ou le lance-flamme. Des toiles, des sculptures, des photographies et des installations hantées par l'expérience de son enfance dans l'après-guerre dans un pays en ruines mais aussi par l'histoire et la culture allemande. On découvre que Anselm Kiefer a réalisé dans sa jeunesse des oeuvres polémiques dans lesquelles il s'est mis en scène faisant le salut nazi ou bien a mis en avant des figures mythologique adulées par eux. Cette volonté de jeter la lumière sur le refoulé de l'Allemagne lui a valu quelques problèmes. Il s'agissait sans doute aussi d'exorciser l'héritage paternel, son père ayant été un officier de la Wehrmacht et de rechercher une autre affiliation, au poète juif Paul Celan notamment. On comprend que la question identitaire qui taraude Anselm Kiefer est aussi celle qui hante l'oeuvre de Wim WENDERS, particulièrement palpable dans sa trilogie de l'errance: les deux artistes qui se connaissent depuis 30 ans agissent en miroir.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)