Jeu de dupes autour d'un trésor que tout le monde veut s'approprier, "Vera Cruz" est un western novateur qui se situe à la jonction du western classique et du western déconstruit des années 60 en Europe et 70 aux USA. On peut s'amuser par exemple à relever tout ce que les films de Sergio LEONE ont emprunté à celui de Robert ALDRICH: des acteurs typés comme Jack ELAM ou Charles BRONSON qui joue déjà de l'harmonica mais aussi la révolution mexicaine en toile de fond, un regard nihiliste sur l'humanité et un ton mi-goguenard, mi-cynique n'épargnant rien ni personne et surtout pas les dirigeants sur les costumes desquels on s'essuie désormais les doigts. Le western classique s'incarne principalement dans le personnage joué par Gary COOPER qui va aussi loin qu'il lui était possible d'aller sans se renier. Alors il joue un mercenaire certes qui s'acoquine avec les pires fripouilles et court après le fric mais qui conserve sa dignité et une certaine fidélité à un code d'honneur pourtant disparu dans les gravats de la guerre de Sécession que son camp a perdu. A l'inverse de ce chevalier blanc mais sans le sou, Burt LANCASTER donne l'impression de se lâcher dans son rôle de chef de bande cradingue physiquement et moralement mais dont le sourire carnassier inimitable et les prouesses physiques éblouissent. Les deux hommes que tout oppose hormis leurs talents de tireur et leur besoin d'argent s'associent et se défient pour convoyer un chargement d'or à bon port, non sans arrière-pensées alors que les alliances autour de ce chargement ne cessent de se faire et de se défaire. Un chaos anarchisant qui tire ce western vers le film d'aventures puis vers le film de guerre notamment lors d'une séquence finale mémorable où finalement la cause mexicaine l'emporte et le "bon, sur le "truand".
S'il n'y avait pas Brigitte BARDOT et surtout Claudia CARDINALE, il ne resterait rien de "Les Petroleuses" (1971) tant c'est mauvais. Et encore, "BB" paraît quand même limitée alors que sa compatriote s'amuse comme une petite folle sur un terrain de jeu fait pour elle. Ce film éclaire en effet particulièrement bien le côté garçon manqué de Claudia CARDINALE qui mène ses quatre frères "Dalton" à la baguette, est comme un poisson dans l'eau sur un cheval, braque les trains et ne craint pas la bagarre. Seulement, Claudia CARDINALE a fait tant de beaux films, y compris dans le genre du western qu'on peut tout à fait se dispenser de celui-là, sauf éventuellement pour ceux qui voudraient se rincer l'oeil (bien que centré sur des cow-girls, c'est un monument de male gaze, notamment sur les décolletés plongeants, des poitrines généreuses ou des fesses rebondies). Pour le reste, l'intrigue est anémique, la plupart des acteurs jouent en roue libre et l'humour tombe complètement à plat: "Bougival junction" qui repose sur l'idée de transplanter la France rurale avec son beaujolais, sa baguette, ses courses cyclistes, ses coiffes bretonnes ou alsaciennes en Arizona ça ne marche jamais. CHRISTIAN-JAQUE qui est arrivé en cours de route sur le tournage n'a pas réussi à redresser la barre et pour cause: j'ai retrouvé dans ce film la désinvolture, la vacuité, le ton infantile et le regard lubrique déjà présents dans "Fanfan la Tulipe" (1951).
Un western magistral qui aurait dû adouber dès ce cinquième film Clint EASTWOOD comme un grand cinéaste si les préjugés de l'époque n'avaient pas aveuglés les critiques. Il y a eu tout de même une célèbre exception, Orson WELLES, pas vraiment un manchot en matière de réalisation qui à juste titre a dit que Clint EASTWOOD était le cinéaste le plus sous-estimé du monde. Il n'a pas vu le temps lui faire justice. En attendant, "Josey Wales hors-la-loi" qui renoue avec brio avec le western classique alors moribond est une odyssée qui part de la pire déchirure qu'aient connus les USA à savoir la guerre de Sécession (dont on découvre à cette occasion les ramifications complexes et peu ragoûtantes) pour recoudre peu à peu le tissu national en y intégrant toutes ses composantes. Mais nul aspect ronflant ou démonstratif, ce travail de reconstruction s'effectue au travers du parcours d'un individu, Josey Wales qui à la suite du massacre de sa famille se transforme en un impitoyable vengeur insaisissable et quasi-invincible. Sauf que sur son parcours et plutôt malgré lui toute une galerie de personnages hauts en couleur viennent se greffer, qu'ils soient esseulés ou en mauvaise posture si bien que le solitaire farouche se retrouve à la tête d'une petite communauté qui le moment venu vient lui prêter main-forte: Josey Wales n'a plus à jouer les super-héros, il n'est plus seul et on pense alors à Howard HAWKS et à son formidable "Rio Bravo" (1959) sauf qu'il y a des femmes de tous âges et des indiens autour de lui, et même un chien pas rancunier, au vu des nombreux jets de chique qu'il se prend dans le museau (l'un des gimmicks qui rend Josey Wales inoubliable). On pense aussi à John FORD pour la beauté époustouflante des paysages traversés et pour la réflexion humaniste (sur la place des indiens notamment - eux aussi avec leurs traumatismes historiques - et la possibilité d'une réconciliation). Mais avec une touche seventies et personnelle que ce soit sur les cicatrices de la guerre du Vietnam (les politiques en prennent pour leur grade, les charlatans aussi) ou sur le statut des femmes qui ne jouent pas les utilités mais sont de véritables protagonistes.
"Jeremiah Johnson", le deuxième film du tandem Sydney POLLACK/Robert REDFORD est magnifique, à la fois beau et cruel. Il dissipe les illusions du "retour à la nature" comme solution à la violence de la société. Si l'on pense au contexte dans lequel le film a été réalisé, on ne peut y voir qu'une parabole contre la guerre du Vietnam. Sauf que le film de Sydney POLLACK à travers le périple de Jeremiah, un ancien soldat devenu trappeur dans les Rocheuses montre que les alternatives recherchées par les tenants de la contre-culture sont des chimères. La guerre qu'il fuit (vraisemblablement celle du Mexique au milieu du XIX° siècle) en partant vivre en solitaire au coeur des montagnes, il va la revivre bien malgré lui. Jeremiah fait des rencontres dont celle d'un vieux trappeur qui lui apprend les rudiments de la survie en milieu hostile, reçoit sans l'avoir demandé une femme et un enfant eux aussi privés de liens et croit pouvoir avec eux refonder une famille et repartir à zéro. Mais il est vite rattrapé par la guerre entre colons et indiens et par les rivalités entre tribus. Le fait de ne pas parvenir à se soustraire à son appartenance d'origine et son hubris l'amène à commettre un acte sacrilège qui lui vaut un terrible retour de bâton. Il plonge alors dans l'enfer d'une vengeance sans merci contre les indiens Crow qui d'après la légende lui aurait valu son surnom de "mangeur de foie". Sauf peut-être dans la superbe scène de conclusion où après avoir hésité à brandir son fusil, Jeremiah rend son salut à l'indien qu'il croise. Un fragile espoir de guérison pour cet homme des montagnes condamné à l'errance et à la violence perpétuelle.
"Don't come knocking" est un film qui m'a paru refléter la nostalgie de Wim WENDERS pour une Amérique révolue, celle des années 50-60, ses voitures, diners, motels, westerns, stars (la présence de Eva Marie SAINT suffit à elle seule à convoquer le souvenir de "La Mort aux trousses") (1959) mais aussi la nostalgie de son propre cinéma. Les retrouvailles avec le scénariste de "Paris, Texas" (1984), Sam SHEPARD qui en plus du scénario joue le rôle principal renforce cette impression. Il faut dire que le synopsis est lui-même passéiste puisqu'il s'agit pour le personnage principal de partir en quête d'un fils qu'il n'a pas connu et donc de revenir sur les traces qu'il a laissé trente ans auparavant. Il a été souvent été comparé au scénario de "Broken Flowers" (2005) parce que les deux films sont sortis la même année, 2005, évoquent la quête de paternité mais aussi parce que les univers de Wim WENDERS et de Jim JARMUSCH se croisent parfois, ne serait-ce que par le biais du road trip aux USA ou de leur admiration commune pour Jean EUSTACHE.
"Don't come knocking" a donc les défauts de ses qualités. Son esthétisme qui rappelle à chaque plan le photographe chez Wim WENDERS et le peintre Edward Hopper est beaucoup plus voyant que dans "Paris, Texas" (1984) où celui-ci se fondait dans une atmosphère qui le faisait oublier au profit de l'intrigue et des personnages. La dramaturgie de "Don't come knocking" est trop étirée pour fonctionner de façon totalement efficace. Il en va de même des personnages qui ont tendance à se figer dans leur image iconique de cow-boy, star déchue, serveuse de bar, chanteur de country-rock-crooner à la Chris ISAAK. Même Sky (Sarah POLLEY) a tendance à se réduire à son costume rouge et bleu assorti à l'urne qu'elle porte dans les bras presque tout au long du film et qui évoque de façon peu subtile le deuil qu'elle traverse. Bref, si "Don't come knocking" est un émerveillement pour les yeux et pince efficacement la corde de la nostalgie du spectateur pour l'âge d'or d'Hollywood et la palme d'or de Wim WENDERS, il ne parvient pas à imprimer sa marque, trop copié-collé sur son illustre prédécesseur sans en avoir la puissance émotionnelle*.
* Sans être un remake, il est à "Paris, Texas" (1984) ce que "Si loin, si proche!" (1993) est à "Les Ailes du desir"(1987). Les ingrédients sont presque les mêmes, seule manque la magie ou l'alignement de planètes sans que ces variations soient ratées pour autant.
J'ai une nette préférence pour le deuxième volet de Kill Bill qui est moins sanglant et mécanique que le premier, plus lent, plus explicatif. Cependant, contrairement à "Pulp Fiction" (1994) par exemple, Kill Bill est un film fataliste, un film sans issue: nulle rédemption n'est possible avec des enfants pris dans l'engrenage de la violence de leurs parents à la manière de "Le Parrain" (1972) ou de "Chinatown" (1974) mais sans le caractère tragique (alors qu'il s'agit pourtant bien d'une malédiction). Croire que le fait de "tuer le père", but ultime de Beatrix Kiddo est libérateur est un leurre. On le découvre enfin, ce "parrain" dont on entendait la voix mais dont ne voyait que la main posée sur ses "créatures" dans le premier volet. Et David CARRADINE (que je n'avais vu auparavant que dans la série "Nord et Sud") (1985) offre une prestation de première classe. Pour le reste, le deuxième volet de "Kill Bill" conserve une structure en chapitres mais apparaît plus hétérogène que le premier qui était très axé sur les arts martiaux asiatiques. Le second l'est encore un peu avec la séquence d'apprentissage (dommage que le grand maître fasse un peu toc), il fait également un détour marquant par le film de zombies mais le genre dominant est le western. Parce que l'on connaît l'amour de Quentin TARANTINO pour les films de Sergio LEONE mais il y a un plan de cadre dans le cadre qui rappelle quand même beaucoup "La Prisonniere du desert" (1956).
"Buffalo Bill et les indiens" est une satire corrosive de la construction de la légende de la conquête de l'ouest. Le film est sans doute trop long, répétitif, dépourvu d'enjeu narratif mais il pose d'excellentes questions, toujours d'actualité sur le processus par lequel les vainqueurs écrivent l'histoire qui les arrangent. Dans le cas de William Cody alias Buffalo Bill, il s'agit de forger sa propre légende à travers un spectacle créé en 1883 et qui s'est perpétué jusqu'en 2020 à Disneyland Paris. Le film de Robert ALTMAN qui prend le contrepied d'un John FORD ("Entre la vérité et la légende, imprimez la légende") montre un Buffalo Bill grotesque à l'image de son "Wild West Show". Grotesque et indécent puisqu'il s'agit de faire de l'argent sur le dos d'un public ignorant, donc facile à manipuler mais aussi sur les vaincus de l'histoire, les indiens, intégrés au show pour servir de faire-valoir à Buffalo Bill et au général Custer, dépeints en héros. Pour enfoncer le clou, le rôle de Buffalo Bill qui est obsédé par son image est incarné dans un effet miroir par une icône du cinéma américain (Paul NEWMAN). Sauf qu'à l'image de sa perruque, tout est "fake" dans le personnage qui est en réalité un pathétique alcoolique qui fait se pâmer les dames mais s'avère incapable d'en "honorer" une seule. L'aspect ironique du film est aussi souligné par le rôle du narrateur "bonimenteur" qui est incarné par Burt LANCASTER qui avait joué auparavant déjà dans plusieurs westerns remettant en cause l'histoire officielle très manichéenne (gentils blancs contre méchants indiens) tels que "Bronco Apache" (1954) ou "Le Vent de la plaine" (1959).
D'une certaine manière, "Buffalo Bill et les indiens" agit comme une sorte d'antidote à l'effet séducteur du Wild West Show. En révélant les coulisses du spectacle, en faisant se contredire les témoins sur l'origine du nom de Buffalo Bill, en filmant volontairement mal les numéros de façon à n'en faire ressortir que l'aspect factice et ridicule et en faisant du vrai Sitting Bull (lui aussi victime d'une forme de crédulité sur la nature du pouvoir qui détruit son peuple) le grain de sable dans la machine jusqu'à ce qu'il soit remplacé par un fake, il s'agit de déjouer ce qui n'est au fond qu'une entreprise propagandiste sous couvert de divertissement. La place du cinéma est ainsi elle-même interrogée à travers celle du spectacle vivant.
Arte a eu bien raison de programmer le dernier film de Howard HAWKS pour les fêtes de fin d'année. "Rio Lobo" est le mal-aimé de la trilogie de westerns en couleur que le réalisateur a tourné avec John WAYNE et a souffert de la comparaison avec "El Dorado" (1965) et surtout "Rio Bravo" (1959), sommet du western et de la filmographie de Howard HAWKS. Pourtant, le plaisir est là. Celui de se lover dans un univers familier et chaleureux dont "Rio Lobo" offre une déclinaison peut-être en mode mineur mais savoureuse en compagnie du Duke, certes vieillissant et bedonnant mais qui fait office comme le dit l'un des personnages féminins du film (il y en a trois!) d'excellente "bouillotte". Ce n'est pas le seul trait d'auto-dérision qui nous régale, outre le qualificatif de "bébé baleine" relatif à son embonpoint il doit subir également un charcutage chez le dentiste parce qu'il serait un "trop mauvais acteur" (une façon intelligente de répondre à ses détracteurs). A ses côtés, l'ami fidèle et ancien adversaire (Jorge RIVERO), son jeune adjoint (joué par le fils de Robert MITCHUM) et un vieux briscard pittoresque râleur et amateur d'alcool. Non plus Walter BRENNAN mais Jack ELAM dont la gueule mal rasée et l'oeil à moitié fermé est resté célèbre pour l'ouverture de "Il était une fois dans l'Ouest" (1968). A ce "men's club" hétéroclite et retranché devant se défendre contre des ennemis plus nombreux et plus forts, il faut ajouter les trois jeunes femmes du film, au physique trop mannequin pour s'intégrer harmonieusement dans le western mais qui sont partie prenante du récit, maniant la gâchette et prenant les coups au lieu de regarder passer les trains. Il y a quelques longueurs mais aussi d'excellents morceaux de bravoure comme l'attaque du train par les sudistes au début du film. "Rio Lobo" a beau restituer toute la saveur de l'univers hawksien, le magnifique générique mélancolique à la guitare sèche nous rappelle que c'est son film-testament, son chant du cygne.
Je n'avais jamais vu "Les sept mercenaires", contrairement au film original, "Les 7 samourais" (1954) de Akira KUROSAWA, grand pourvoyeur de scénarios de blockbusters américains malgré lui*. J'ai trouvé le film historiquement instructif, car Eli WALLACH, Charles BRONSON et James COBURN s'illustreront quelques années plus tard dans les westerns novateurs de Sergio LEONE** qui les feront tous trois passer à la postérité. Cela fait d'autant plus ressortir les conventions du film de John STURGES, non réaliste au possible. Beaucoup ont ironisé sur les invraisemblances du scénario, notamment le fait que le chef des brigands raccompagne gentiment les mercenaires jusqu'à la sortie du village où il leur rend leurs armes, mais on peut en dire autant des trois enfants mexicains qui accompagnent Bernardo (le personnage de Charles BRONSON) sur les lieux des fusillades sans récolter une seule égratignure ou encore de la grotesque infiltration de Chico (d'autant que l'acteur, Horst BUCHHOLZ brille plus pour sa belle gueule que pour sa finesse de jeu) dans le camp des bandits qui finissent par ne plus être pris au sérieux. Cette théâtralisation outrancière des enjeux est complètement assumée ce que souligne également le choix de parer les villageois de vêtements d'un blanc éclatant en plein Far West, sans parler des ponchos pimpants, des barbes bien taillées ou des visages imberbes à des années lumières de la crasse et de la sueur des trognes des films de Sergio LEONE.
"Les sept mercenaires", est donc un film efficace, qui bénéficie d'un casting de haut vol (en plus des trois futurs acteurs "léoniens", les deux chefs de bande joués par Yul BRYNNER et Steve McQUEEN sont fort charismatiques) et d'une musique accrocheuse mais dont le résultat est plutôt lisse et convenu. S'y ébauche une réflexion existentielle intéressante sur le statut du "poor lonesome cowboy" sans racines ni attaches mais la réponse apportée à la fin du film est également on ne peut plus conventionnelle (se fixer, se marier etc.)
* Pour rappel, Georges LUCAS a avoué s'être fortement inspiré de "La Forteresse cachee" (1958) pour l'épisode IV de sa saga intergalactique.
** Dont le premier western, "Pour une poignee de dollars" (1964) est lui-même inspiré d'un film de Akira KUROSAWA, "Yojimbo" (1960).
Bien que le livre de David Grann, "La Note américaine" ne puisse pas totalement, faute d'archives, documenter la totalité des faits relatifs aux meurtres des Osage dans l'entre-deux-guerres parallèlement à la naissance du FBI, son enquête exhume un pan sordide du passé des USA. Rien que le choix de porter à l'écran un tel livre montre s'il en était encore besoin l'engagement de Martin SCORSESE d'écrire cinématographiquement une autre histoire de l'Amérique que celle, officielle des vainqueurs.
"Killers of the flower moon" est pourtant quelque peu différent d'autres grandes fresques de sa filmographie. Son traitement est classique, voire académique (mais certainement pas télévisuel comme j'ai pu le lire, rien que par sa durée, il n'entrerait pas dans la case du téléfilm!) et c'est à l'évidence un choix délibéré. Il faut donc chercher autre part les audaces stylistiques auxquelles le réalisateur nous a habituées, audaces mises au service de l'histoire. Encore que la petite musique ironique de la fin qui tourne en dérision le verdict du procès n'est pas sans rappeler la première bataille de "Gangs of New York" (2002) transformée en pugilat grotesque. Il y a d'abord le choix du personnage principal, Ernest Burkhart (Leonardo DiCAPRIO) qui est tout à fait atypique. L'acteur ne devait pas à l'origine incarner ce personnage mais plutôt l'enquêteur du FBI (un rôle purement fonctionnel) et il a bien fait de changer de rôle. Car cet Ernest est pour le moins dérangeant en tant que figure majeure du déni. Il incarne une Amérique que celle-ci ne veut pas voir et lui-même d'ailleurs refuse de se voir tel qu'il est et ce, jusqu'à la fin du film. Il se dépeint comme un américain type, bon mari et bon père dont les actions ont été guidées par le souci de protéger sa famille. Son pire aveuglement concerne sa femme qu'il croit sincèrement aimer alors que ses actes visent à la détruire, elle et sa famille. Car en réalité, il est guidé par sa cupidité et sa soumission à son oncle, William Hale (Robert De NIRO) qui est le cerveau du complot visant à éliminer les Osage pour prendre leurs richesses. Car le deuxième choix fort du film réside dans la centralité de ce personnage de grand manipulateur au sourire affable et dans la description du système mafieux et meurtrier qu'il a mis en place, rendu possible par l'écoeurante mise sous tutelle du peuple Osage, victime des préjugés racistes des dirigeants des USA. Si la justice fédérale n'en était qu'à ses balbutiements, en revanche pour envoyer des administrateurs gérer l'argent et les biens de ce peuple indien déplacé qui découvre que dans la réserve qu'on leur a attribuée l'or noir coule à flots, le gouvernement n'a pas perdu de temps. Comme dans "La Perle" de John Steinbeck, la richesse des Osage est en même temps une malédiction qui attire sur eux la convoitise et la haine dans un système dominé par les blancs et où les dés sont donc pipés dès le départ. Ceci étant, c'est parce qu'ils sont riches que les Osage peuvent tout de même agir jusqu'au sommet de l'Etat et qu'une enquête finit par voir le jour. Enquête qui révèle le plan diabolique de William Hale, comparable à celui de Mme de Villefort dans "Le Comte de Monte-Cristo" qui empoisonne un à un les membres de sa famille par alliance pour que l'héritage finisse entre les mains de son clan. Enfin, le troisième choix fort s'appelle Lily GLADSTONE. Le secret le mieux gardé du cinéma de Kelly REICHARDT a tapé dans l'oeil de Martin SCORSESE qui lui confie le rôle de Mollie, l'épouse d'Ernest qui voit mourir un par un les membres de sa famille avant d'être empoisonnée à petit feu. Le fait que les Oscar aient boudé le film et raté une occasion historique de couronner une actrice d'origine indigène est révélateur du déplaisir que celui-ci suscite et donc, que Martin SCORSESE a visé juste.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)