Une oeuvre inhabituelle dans la filmographie de Fatih AKIN par son minimalisme ainsi que par le choix de filmer à hauteur d'enfant. Cela s'explique par le fait qu'il s'agit d'un hommage à un ami, le cinéaste et acteur Hark BOHM que l'on voit d'ailleurs apparaître dans les toutes dernières images du film. Hark BOHM avait écrit ses souvenirs d'enfance mais il était trop faible pour réaliser lui-même le film (il est décédé en novembre 2025).
"Une enfance allemande" raconte le basculement du monde de Nanning, 12 ans, fils d'un officier de la wehrmacht prisonnier des anglais qui s'est réfugié avec sa mère, sa tante et ses petits frères et soeurs dans leur maison de vacances sur l'île allemande d'Amrum en mer du Nord pour fuir les bombardements. Un basculement lié au choix de situer l'histoire dans les tous derniers jours de la guerre, entre le suicide d'Hitler et la capitulation de l'Allemagne. Ces événements se répercutent sur sa famille qui passe d'un statut privilégié au rejet de la part des autochtones de l'île dont beaucoup d'habitants ont des liens avec les USA. Nanning apprend que bien qu'originaire de Hambourg, ses racines sont à Amrum et qu'il a un oncle réfugié à New-York mais cet oncle qui était fiancé à une juive a été renié et trahi par ses parents, nazis convaincus. L'ironie de l'histoire est que cet oncle aurait été bien utile pour les aider quand l'île n'accepte plus que les dollars. De façon plus générale, l'endoctrinement de la mère qui s'accroche avec ferveur au III° Reich au point de dénoncer la main qui les nourrit, une fermière (jouée par Diane KRUGER) trop heureuse, à l'image de la majeure partie des habitants de l'île de voir la guerre finir se retourne cruellement contre eux à la fin.
Peut-être que si le film est si placide, c'est parce que Nanning est dépeint comme le gentil garçon qui veut faire plaisir à tout le monde: à sa mère en lui offrant du pain blanc avec du beurre et du miel, à son oncle nazi pour lequel il remet son uniforme des jeunesses hitlériennes, à Tessa la fermière, à son grand-père Arjan, aux réfugiés allemands venus de Pologne qui pourtant ne lui font pas de cadeau* et même à son oncle Theo qu'il voit en rêve mais qui lui dit que même s'il n'a rien fait, il lui rappelle trop le souvenir de ses parents pour qu'un réparation soit possible. Le récit aurait été sans doute plus dur avec un enfant endoctriné se retournant contre ses parents coupables d'avoir été vaincus mais ce n'est pas l'histoire de Hark BOHM qui fort heureusement pour lui a conservé son intégrité morale. Cependant Fatih AKIN ne parvient pas tout à fait à traduire la souffrance de celui qui comprend qu'il n'est pas accepté ou rejeté pour ce qu'il est mais pour ce qu'il représente et que la guerre continue son oeuvre de destruction bien après l'arrêt des combats. Il n'en reste pas moins que cette chronique d'enfance ancre la grande histoire dans une réalité géographique originale et une sociologie complexe, aux antipodes de l'utopie nazie ayant tenté de faire croire à l'existence d'une société allemande (aryenne) unifiée et soudée.
* L'Allemagne de 1945 est dépeinte comme fracturée. Les pénuries de produits de première nécessité entraînent des rivalités entre les iliens et les continentaux et entre les réfugiés selon leurs origines géographiques et sociales.
Une méditation sur la fragilité, l'impermanence et la résilience. La beauté renversante des images qui font penser à des estampes chinoises ou japonaises se combine avec une bande-son foisonnante, fruit de plusieurs années d'enregistrements qui capture le moindre bruissement de la forêt vosgienne. Vincent MUNIER nous fait partager le bain de sensorialité dans lequel il se plonge lui-même, entouré de son père Michel et de son fils, Simon. Trois générations de "guetteurs de lune" (quelle belle expression!) pratiquant l'art de l'effacement, à l'affût de la beauté cachée du monde dans une cabane au fond des bois éclairée par d'ancestrales bougies. Car le vivant ne s'y révèle que lentement et parfois furtivement, suscitant l'émerveillement. "Le chant des forêts" est aussi un film philosophique et (discrètement) engagé. Même si le temps semble suspendu dans une atmosphère de conte, l'actualité n'est pas occultée. Le grand-père, Michel est nostalgique du Grand Tétras de son enfance qui a disparu des forêts françaises, en raison principalement du réchauffement climatique. Michel, Vincent et Simon doivent se déplacer jusqu'en Norvège pour en trouver. Et le bruit des avions vient interférer avec les cris des animaux. Mais plutôt que de se lamenter, Michel et Vincent misent sur le savoir et la transmission dont le documentaire est un jalon. Apprendre à écouter, apprendre à regarder, apprendre à attendre, à se faire tout petit, à supporter le froid et l'humidité, apprendre que la vie surgit des arbres morts et que l'homme fait partie de cet écosystème, présenté sans hiérarchie dans le générique de fin comme dans les cultures immémoriales. Musique de Warren ELLIS à l'unisson.
Finalement je réalise que la vie de Brigitte BARDOT a été jalonnée par les procès que la société lui a intenté et cela continue, même après sa mort. En 1960, le génie de Henri-Georges CLOUZOT a été de lui demander de jouer en quelque sorte son propre rôle à travers celui d'une jeune femme accusée d'avoir assassiné son ex-amant. Le procès devient celui du patriarcat envers une jeune femme dont les moeurs sont jugées trop libres. Le film offre un instantané saisissant de la société d'avant 1968 qui a d'ailleurs continué à sévir après cette date (Simone Veil devant une assemblée nationale presque entièrement composée d'hommes). Il est en effet moins question de juger les faits que la conduite de la jeune femme qui doit sans cesse s'expliquer et se justifier devant un aéropage de vieux bourgeois, au mieux paternalistes (son avocat joué par Charles VANEL) au pire condescendants, méprisants et cyniques (le président des assisses joué par Louis SEIGNER, l'avocat de la partie civile joué par Paul MEURISSE). L'alternance entre procès et flashbacks sur la vie de la jeune femme met en évidence la fracture générationnelle entre le conservatisme rance des aînés et la jeunesse du quartier latin avide de liberté. Celle-ci n'est cependant pas uniforme. En témoigne le portrait peu flatteur de la soeur très conventionnelle de Dominique jouée par Marie-Jose NAT et de l'ex-fiancé joué par Samy FREY. Egocentrique et tyrannique, celui-ci ne supporte pas longtemps le comportement volage et frivole de Dominique qui elle-même ne peut pas souffrir d'être contrôlée et négligée. Leurs différences culturelles et sociales achèvent de creuser un gouffre entre eux. Une impasse qui conjuguée à une passion réciproque se conclut tragiquement mais comme Dominique survit à sa tentative de suicide, le tribunal ne prend pas au sérieux son désespoir. Peu à peu on comprend que l'insatisfaction et l'instabilité de Dominique sont liés au fait qu'elle ne parvient pas à trouver sa place, ni à se faire comprendre. Plus le film avance et plus Dominique (et derrière elle Brigitte BARDOT, malmenée par le cinéaste sur le tournage) se mue de séductrice incendiaire (avec focus sur ses formes généreuses, quelques années avant "Le Mepris") (1963)) en petit animal blessé puis broyé dont les élans se brisent contre un mur de froideur qui se maintient jusqu'à la fin lorsqu'elle ne trouve que la mort pour tenter de se faire entendre. En vain.
Grande fresque romanesque se déroulant sur plus de cinquante ans, "Le maître du kabuki" raconte la destinée de Kikuo, un fils de yakuza qui à l'adolescence révèle une beauté et un talent exceptionnel pour jouer l'onnagata du théâtre kabuki. Le début du film donne les éléments essentiels pour comprendre cette discipline artistique très codifiée née au XVII° siècle au Japon. Comme dans d'autres formes traditionnelles de théâtre (et ce dès son apparition dans l'antiquité grecque), les femmes en ont été bannies pour des raisons de moralité publique et de contrôle social si bien que les hommes ont dû jouer leurs rôles: ce sont les onnagata qui exercent une fascination sur le public en se jouant des frontières entre les genres, devenant des stars et par là-même, la clé de voûte de cet art. Comprendre le kabuki permet de comprendre une bonne part de la culture nipponne allant du Takarazuka (son équivalent féminin où les femmes jouent les rôles des hommes mais qui est plus récent, plus moderne et moins célèbre à l'international) aux mangas shônen et shojô dans lesquels des personnages se jouent aux aussi des frontières genrées soit par le fantastique, soit par le travestissement ("Ranma 1/2", "La Rose de Versailles" etc.) Pour mémoire "Les Garcons et Guillaume, a table !" (2013) s'ouvrait sur une photo montrant un onnagata, instaurant implicitement un parallèle avec l'histoire de Guillaume GALLIENNE qui a joué des rôles féminins au théâtre (par exemple Lucrèce Borgia).
Si l'intrigue du film ne brille pas par son originalité puisqu'il s'agit d'une success story divisée en trois temps: l'ascension, la chute et la rédemption, l'intérêt est ailleurs. On découvre les arcanes de ce monde ultra-hiérarchisé et fondé sur la lignée que vient bousculer un jeune homme qui n'est pas issu du sérail. D'autant moins que s'il n'est pas lui-même yakuza, Kikuo en porte les stigmates: il a vu son père se faire tuer sous ses yeux et arbore un immense tatouage de chouette dans le dos (même aujourd'hui, la plupart des bains publics japonais interdisent les tatouages ou demandent aux utilisateurs de les cacher). Kikuo n'en est pas à une contradiction près puisqu'il a une fille avec une Gheisha de Gion qu'il refuse de reconnaître. Il est de toutes façons tellement obsédé par sa quête de perfection et sa rivalité (teintée d'ambiguïté) avec Shunsuke, le fils de son mentor qui incarne "le sang pur" de la lignée qu'il n'a pas de temps à lui consacrer. C'est le prix à payer pour atteindre le sommet que le film montre comme un pacte avec le diable: Kikuo réalise son rêve mais au prix d'une solitude absolue.
Il faut profiter de la ressortie de "Un été chez grand-père" au cinéma en copie numérique restaurée pour découvrir ou redécouvrir l'un des fleurons de la filmographie de HOU Hsiao-Hsien. Le film (sorti en France pour la première fois en 1988 mais sa distribution avait été confidentielle) appartient au même courant que le magnifique "Un temps pour vivre, un temps pour mourir" (1985), celui des chroniques d'enfance autobiographiques qu'il a réalisé au milieu des années 80. Par son atmosphère mais aussi son intrigue (deux enfants dont la mère est malade et qui sont envoyés chez leurs grands-parents à la campagne durant l'été), on devine l'influence que ce film a eu sur "Mon voisin Totoro" (1988). "Un été chez grand-père" est certes dépourvu du bestiaire fantastique shintoïste du film de Hayao MIYAZAKI mais il épouse le point de vue des enfants, un garçon d'une douzaine d'années qui se fait rapidement sa place auprès d'une petite bande de garçons de son âge et sa petite soeur, âme solitaire et silencieuse, rejetée par les garçons qui trouve un ange gardien en la personne de la "folle" du village. D'autres personnages gravitent autour d'eux comme leur jeune oncle et sa petite amie ainsi que deux voyous qui détroussent les passants endormis. Les grands-parents en revanche sont plutôt lointains, en particulier le patriarche, médecin de son état, qui regarde avec mépris les amis de fortune de Tung-tung et Ting-ting parce qu'ils sont issus des classes populaires (incluant la petite amie de son fils qu'il chasse de la maison quand il apprend qu'elle est enceinte). "Un été chez grand-père" est un film d'atmosphère épuré où il ne se passe pas grand-chose en surface mais qui infuse en profondeur.
J'aime beaucoup Albert DUPONTEL mais force est de constater que "Deux jours à tuer" ne fait pas dans la dentelle. Divisé en deux parties, le film nous montre d'abord un homme qui semble "péter les plombs" en dézinguant tout son entourage en deux jours avec le morceau de bravoure de la soirée d'anniversaire qui part en vrille. Néanmoins, ce jeu de massacre généralisé semble assez gratuit. Passe encore qu'il se montre cruel envers ses clients, sa belle-mère, sa femme et ses amis. On se dit que peut-être il a de bonnes raisons pour ça. Encore que rien ne l'obligeait à fermer sa gueule et à accumuler du ressentiment pendant des années. Rien ne l'obligeait non plus d'ailleurs à si mal s'entourer. Mais ses enfants sont trop petits pour que ses remarques fielleuses à propos de leurs cadeaux d'anniversaire ne produisent pas un profond malaise sur le spectateur. Quant à Marie-Josee CROZE, elle est tellement transparente qu'on se demande pourquoi Antoine s'acharne sur elle. La deuxième partie "retour aux sources" en Irlande s'essouffle et tombe dans le pathos que la première partie cherchait à éviter en misant sur une surenchère de méchanceté. Au final le film n'est jamais juste en essayant de nous vendre sans la moindre finesse d'abord un Antoine bourreau puis un Antoine victime et enfin un Antoine martyr dont les méthodes pour éviter à ceux qu'il aime (?) d'avoir du chagrin sont pour le moins discutables.
Je me souviens vaguement avoir découvert "Le prince et le pauvre" avec une version Disney du roman de Mark Twain dans laquelle Mickey jouait les deux rôles principaux au début des années 90. La version de Richard FLEISCHER lui est antérieure puisqu'elle date de la fin des années 70. Le projet s'inscrit dans la foulée du succès des films de Richard LESTER adaptés du roman de Alexandre Dumas "Les Trois mousquetaires" (1973) et ses suites. Une partie du casting est d'ailleurs identique puisqu'on retrouve dans "Le prince et le pauvre" Raquel WELCH, Charlton HESTON et Oliver REED. Richard FLEISCHER qui était alors en fin de carrière met son savoir-faire technique au service d'une commande dont il tire un film très soigné visuellement avec quelques touches satiriques plutôt bien senties mais trop éparses, tant on sent que le scénario a été peu travaillé. Autre problème, Mark LESTER qui joue le double rôle principal a beau être très photogénique (avec un petit air de Bjorn ANDREESEN à l'époque de Tadzio), son jeu est stéréotypé et lassant. Il a du mal à faire exister ses deux personnages, se faisant largement éclipser par "l'ogre" Oliver REED qui est quant à lui excellent. Enfin, si l'adaptation de Dumas chez Richard LESTER laisse transparaître la période flower power durant laquelle le film a été réalisé, celui de Richard FLEISCHER semble tout droit sorti des sixties avec sa recette de comédie de cape et d'épée estampillée âge d'or d'Hollywood qui en 1977 était complètement obsolète.
"Le prix du danger" est le film de tous les paradoxes spatio-temporels. Un film ancré dans son époque, celle du début des années 80 où les dérives de la télévision-spectacle faisaient déjà l'objet de satires virulentes comme dans "La Valse des pantins" (1982) de Martin SCORSESE ou "Ginger et Fred" (1986) de Federico FELLINI. En même temps "Le prix du danger", comme "La Mort en direct" (1980) de Bertrand TAVERNIER qui lui est contemporain s'inscrivent dans le genre de la dystopie d'anticipation pour prédire l'avènement d'une téléréalité avide de bénéfices exploitant le voyeurisme le plus sordide du public. Une réalité plus actuelle que jamais à l'ère des réseaux sociaux (on pense à la maltraitance et à la mort récente de Raphaël Graven, "martyr" volontaire d'une émission diffusée sur un réseau social peu contrôlé). Mais "Le prix du danger" fait également beaucoup penser à la saga "Hunger Games" (2011) en tant que nouveaux jeux du cirque romain dont le M. Loyal n'est autre qu'un présentateur TV qui dans le film de Yves BOISSET est joué par un Michel PICCOLI déchaîné (Mallaire est une variante du Buffalo Bill grotesque qu'il interprétait dans "Touche pas a la femme blanche") (1974). Le motif du plateau de l'émission de CTV est d'ailleurs celui d'une cible qui évoque la piste de cirque et la toile d'araignée puisque le jeu repose sur une chasse à l'homme. Mais il ne s'agit plus d'une activité élitiste pour nobles en mal de sensations fortes comme dans "Les Chasses du comte Zaroff" (1932), mais d'un divertissement pour les masses populaires orchestré par le capitalisme médiatique. Le film alterne en effet entre différents espaces pour bien faire comprendre les rouages du drame qui se noue: celui de la présélection sur un aérodrome de campagne, celui de la chasse à l'homme dans un décor urbain de ville nouvelle en construction qui fait penser à du parkour, celui du plateau de l'émission animée par Frédéric Mallaire et enfin celui des coulisses où les architectes du programme (Chirex et Ballard alias Bruno CREMER le directeur de la chaîne CTV et Marie-France PISIER la directrice de production) commentent ou interviennent dans le déroulement du jeu pour faire durer le "plaisir" et faire monter les recettes publicitaires. Quant aux candidats au suicide, ils sont recrutés directement à l'ANPE en cette période où le chômage de masse faisait des ravages en échange de l'espoir de sortir de leur misère et de gagner le gros lot. Leurs tueurs, eux aussi recrutés dans les milieux populaires sont quant à eux payés pour assouvir leurs pulsions criminelles. Les uns comme les autres sont des idiots utiles dont le rôle est de détourner l'attention des masses des véritables problèmes, raison pour laquelle les politiques laissent faire. Quant à ceux qui s'indignent, ils sont facilement réduits au silence. Chacun joue sa partition comme dans un jeu de rôles: Chirex gère froidement et rationnellement son entreprise de mort comme les nazis ont géré la solution finale, Mallaire est son pendant scénique, un illusionniste qui transforme la barbarie en spectacle glamour et pour qui l'indécence maquillée en charité n'a pas de limites (les images de famine en Afrique), Ballard est une hypocrite de première classe versant des larmes de crocodile pour mieux ferrer sa proie, public et tueurs sont autant assoiffés de sang que les victimes le sont d'argent. Même le chevaleresque héros joué par Gerard LANVIN qui tente de faire dérailler la machine en constatant que les dés sont pipés finit absorbé dans la fosse médiatique. Une terrifiante entreprise de déshumanisation qui illustre la banalité du mal dans la société contemporaine.
A noter que Yves BOISSET a porté plainte pour plagiat contre la production du film américain "Running Man" (1986), réalisé par Paul Michael GLASER et porté par Arnold SCHWARZENEGGER qui a fait l'objet récemment d'un remake.
J'avais beaucoup entendu parler de cette série qui tente une approche originale et au départ franchement séduisante du roman d'Alexandre Dumas "Le comte de Monte-Cristo". Approche originale au niveau du genre puisque le roman historique est transposé dans un univers de space opera rétro-futuriste dans lequel les vaisseaux spatiaux et les mecha (armures mécanisées façon Goldorak) cohabitent avec les costumes dandy, l'opéra et les calèches du XIX° siècle. Approche originale au niveau de l'esthétique. Les effets 3D, typique du début des années 2000 ont aujourd'hui mal vieilli mais en revanche le choix d'un style collage proche de Klimt (lui-même inspiré par les estampes japonaises) avec les motifs des costumes et chevelures qui semblent se fondre dans un décor éblouissant de dorures donne un cachet unique à cet anime même si cela se fait au détriment au mouvement et de la fluidité. Enfin au niveau narratif, la décision de changer de point de vue et de faire de Albert le personnage principal donne une certaine fraîcheur à l'histoire en la recentrant sur la jeune génération plutôt que sur celle du comte. Hélas, ce changement permet aux poncifs des mangas de rattraper rapidement cette version. Albert et ses amis qui ont une vingtaine d'années dans le roman deviennent des adolescents de 14-15 ans et le récit devient celui du passage à l'âge adulte célébrant les valeurs d'amitié, de courage, de détermination et d'esprit de sacrifice dans un esprit très shônen. On y ajoute des combats de mecha, des triangles amoureux (Andrea-Albert-Eugénie, Edmond-Mercédès-Fernand), une touche de gore, une autre de yaoi (amours homosexuelles masculines destiné au public féminin souvent entre un blond et un brun qui sont ici Franz d'Epinay et Albert mais l'ajout du travesti Peppo avec lequel Albert a une aventure est un autre exemple). Passé à la moulinette de ces stéréotypes, le récit finit par perdre toute crédibilité tant il devient incohérent et décousu. On pense au comte transformé en vampire criminel depuis qu'il a noué un pacte faustien avec le diable (pauvre abbé Faria!) mais qui reste adoré par son entourage maso. On pense à Mercédès transformée en horrible arriviste sans personnalité et qui se fait insulter par son propre fils et tirer dessus par son mari. On pense à Eugénie qui à l'opposé du roman de Dumas devient une amoureuse éplorée qui a besoin d'être sauvée par Albert (le récit est yaoi mais efface en revanche toute trace de lesbianisme). On pense à Andrea Cavalcanti, transformé en bishonen androgyne pervers et incestueux à la manière de Helmut Berger dans "Les Damnés" et ainsi de suite.
Je suis loin d'avoir fait le tour de la filmographie des frères Joel COEN et Ethan COEN sans parler de ceux que je n'ai pas revu depuis plusieurs décennies. Néanmoins cette rétrospective de leurs quarante années de carrière, très linéaire et également très incomplète m'a parue un peu légère. Je pense que c'est une bonne entrée en matière pour le néophyte mais pas pour celui qui cherche à creuser un peu la question. Il aurait fallu de toutes manières bien plus que 55 minutes pour traiter le sujet à fond et une structure thématique aurait été plus judicieuse. Elle aurait fait ressortir la bipolarité de leur cinéma, à la fois macabre (voire parfois gore) et loufoque, peuplé d'antihéros le plus souvent grotesques, terrifiants ou attachants lancés à la poursuite d'un rêve américain chimérique. On aurait également mieux cerné la dimension méta de leur cinéma qui est à peine effleurée en dehors de la référence à "Les Voyages de Sullivan" (1941), de même que sa dimension spirituelle (qui contredit de plein fouet l'idéologie américaine en montrant l'homme comme un jouet du hasard et en l'incitant à se laisser porter par le courant plutôt que d'essayer d'avoir prise sur lui). On doit se contenter d'une biographie rapide, d'extraits d'une partie de leurs films, certains incontournables et d'autres moins alors que quelques uns de leurs opus majeurs ne sont pas presque pas cités ou pas cités du tout (comme "Miller's Crossing" (1990) ou "A Serious Man") (2009) et de témoignages énamourés de leurs acteurs fétiches qui il faut le dire sont très bien servis par leur cinéma et peuvent y déployer un grain de folie (comme chez Quentin DUPIEUX d'ailleurs).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)