Finalement je réalise que la vie de Brigitte BARDOT a été jalonnée par les procès que la société lui a intenté et cela continue, même après sa mort. En 1960, le génie de Henri-Georges CLOUZOT a été de lui demander de jouer en quelque sorte son propre rôle à travers celui d'une jeune femme accusée d'avoir assassiné son ex-amant. Le procès devient celui du patriarcat envers une jeune femme dont les moeurs sont jugées trop libres. Le film offre un instantané saisissant de la société d'avant 1968 qui a d'ailleurs continué à sévir après cette date (Simone Veil devant une assemblée nationale presque entièrement composée d'hommes). Il est en effet moins question de juger les faits que la conduite de la jeune femme qui doit sans cesse s'expliquer et se justifier devant un aéropage de vieux bourgeois, au mieux paternalistes (son avocat joué par Charles VANEL) au pire condescendants, méprisants et cyniques (le président des assisses joué par Louis SEIGNER, l'avocat de la partie civile joué par Paul MEURISSE). L'alternance entre procès et flashbacks sur la vie de la jeune femme met en évidence la fracture générationnelle entre le conservatisme rance des aînés et la jeunesse du quartier latin avide de liberté. Celle-ci n'est cependant pas uniforme. En témoigne le portrait peu flatteur de la soeur très conventionnelle de Dominique jouée par Marie-Jose NAT et de l'ex-fiancé joué par Samy FREY. Egocentrique et tyrannique, celui-ci ne supporte pas longtemps le comportement volage et frivole de Dominique qui elle-même ne peut pas souffrir d'être contrôlée et négligée. Leurs différences culturelles et sociales achèvent de creuser un gouffre entre eux. Une impasse qui conjuguée à une passion réciproque se conclut tragiquement mais comme Dominique survit à sa tentative de suicide, le tribunal ne prend pas au sérieux son désespoir. Peu à peu on comprend que l'insatisfaction et l'instabilité de Dominique sont liés au fait qu'elle ne parvient pas à trouver sa place, ni à se faire comprendre. Plus le film avance et plus Dominique (et derrière elle Brigitte BARDOT, malmenée par le cinéaste sur le tournage) se mue de séductrice incendiaire (avec focus sur ses formes généreuses, quelques années avant "Le Mepris") (1963)) en petit animal blessé puis broyé dont les élans se brisent contre un mur de froideur qui se maintient jusqu'à la fin lorsqu'elle ne trouve que la mort pour tenter de se faire entendre. En vain.
J'ai beaucoup aimé "Sully" qui déjoue avec intelligence les attentes du spectateur. Alors qu'un tâcheron aurait tiré de cette histoire vraie un film catastrophe bourré d'effets spéciaux envahissants ou un récit édifiant célébrant triomphalement l'héroïsme américain, Clint EASTWOOD situe son récit après les faits et interroge la notion de héros d'une manière pas si différente de Asghar FARHADI dans "Un heros" (2020). Car le héros, c'est celui qui est reconnu comme tel par la société et les institutions comme la sainteté et la panthéonisation et pendant une heure trente (et pas deux heures ou deux heures trente, aucune scène en trop dans ce film au rythme parfaitement maîtrisé), ce qualificatif est discuté pour qualifier l'acte du commandant qui n'a eu que quelques minutes pour prendre la décision de poser son appareil accidenté sur l'Hudson. D'un côté les passagers qui lui sont reconnaissants de les avoir sauvés lui manifestent un enthousiasme débordant sans parler des médias qui en font des tonnes. De l'autre, le Conseil national de la sécurité des transports, le N.T.S.B. déclenche une enquête en mettant en doute la pertinence de son jugement, l'accusant d'avoir mis en danger les passagers et d'avoir abîmé en mer l'appareil alors qu'il aurait eu le temps d'après leurs calculs et simulations de faire-demi tour et de revenir à l'aéroport de départ ou bien de se poser dans un aéroport à proximité. Face à ces deux pôles opposés, l'un, émotionnel, le mettant sur un piédestal et l'autre, se voulant rationnel menaçant son honneur et sa carrière, Sully, impeccablement joué comme toujours par Tom HANKS oppose son humilité, celle du professionnel compétent qui a juste fait son travail. Son humanité aussi qui peut s'appuyer sur l'intuition là où la machine est limitée par la rigidité de ses calculs. Là dessus se rajoute au travers de flashbacks offrant des points de vue différents sur le même événement à la manière de "Rashomon" (1950) la mise en évidence de l'aspect collectif du sauvetage: le sang-froid de l'équipage, la discipline des passagers, la rapidité des secours qui se rendent en quelques dizaines de minutes autour de l'appareil sinistré et se coordonnent pour récupérer les passagers transis de froid. Un antidote aux maux de l'Amérique à commencer par les flashs du crash qui hantent Sully et qui se rapportent tous au stress post-traumatique du 11 septembre 2001.
Présenté comme le dernier film de Clint EASTWOOD, "Juré n°2" est un film de procès certes de facture classique mais doublé d'un thriller à twists scénaristiques qui tient en haleine. L'habileté du scénario fait que le vérité se dérobe constamment au spectateur. En effet le meurtre n'est jamais montré et jusqu'à la dernière image, plusieurs hypothèses crédibles tiennent la corde. Si le film adopte la subjectivité de Justin Kemp, le juré n°2 (Nicholas HOULT) qui est persuadé d'être coupable, il est tellement hanté par un passé qui semble le poursuivre comme une fatalité qu'on ne peut pas tout à fait prendre ses croyances pour argent comptant. Par ailleurs le comportement peu rassurant de l'accusé, James Michael Sythe (Gabriel BASSO) qui lui aussi traîne un lourd passé ne permet pas de le mettre complètement hors de cause. Enfin l'hypothèse d'un accident n'impliquant aucun tiers ne peut pas non plus être complètement exclue. Néanmoins, le film n'est pas sans défauts. N'ayant pas vu "Le Septieme jure" (1961) dont il s'inspire, je ne peux dire si l'emprunt est habile. En revanche, celui qui concerne "Douze hommes en colere" (1957) apparaît bien lourd et artificiel d'autant que ce qui est une véritable dramaturgie au service d'un discours humaniste dans le film de Sidney LUMET n'est qu'un passage obligé dans le film de Clint EASTWOOD qui interroge quant à lui les rapports entre justice et vérité. Sur les tourments du pauvre Justin, le scénariste en rajoute, le mettant sous pression à chaque fois qu'il est sur le point d'être père et le mettant toujours au mauvais endroit au mauvais moment. Il y a des poissards mais quand même! L'interprétation est inégale. J'ai eu beaucoup de plaisir à revoir Toni COLLETTE dans le rôle d'une avocate générale ambitieuse mais intègre et même JK SIMMONS dans un rôle autrement plus sympathique que dans "Whiplash" (2014). Mais j'ai trouvé Nicholas HOULT trop lisse, trop mécanique à l'image de son foyer aseptisé alors qu'une bonne partie du film repose sur ses épaules.
"Saint Omer" est un cas d'école d'un film que la critique a encensé, qui a obtenu des prix prestigieux (le lion d'argent à Venise, le prix Jean Vigo) mais dont les choix artistiques ont quelque chose de rédhibitoire. Il y a le postulat de départ déjà, le parallèle effectué par Alice DIOP entre Rama et Laurence, deux femmes qui ne se connaissent pas, l'une allant simplement assister au procès de l'autre dans le but d'écrire un livre, pourquoi pas? Fallait-il pour autant à ce point faire de l'une le miroir de l'autre, à savoir une femme noire vivant en couple mixte, n'assumant pas sa grossesse devant sa famille et ayant une relation difficile avec sa propre mère? A y regarder de plus près, leurs situations respectives sont différentes et l'histoire de Rama (double de la réalisatrice?) a tendance à recouvrir celle de Laurence, autrement plus tragique (et inspirée d'une affaire réelle, celle de l'infanticide commis par Fabienne Kabou). Ensuite, il y a l'aridité du dispositif. Le film est majoritairement un huis-clos judiciaire se composant de plans fixes dans lesquels l'accusée, plutôt que de se souvenir semble réciter d'une voix monocorde un texte appris par coeur. Il en va de même lorsque la juge et les avocats interviennent. Cette distanciation, cette froideur semblent plus appropriés pour écrire un essai philosophique que pour faire partager une expérience sensible. Bref c'est trop abstrait, trop intellectuel, trop artificiel si bien que les questionnements, aussi pertinents soient-ils (sur la maternité, sur le racisme, la condition féminine, l'immigration etc.) n'impriment pas, faute d'être véritablement incarnés à l'écran. Seule la fin apporte enfin quelque chose d'un peu humain (des larmes, la voix de Nina SIMONE etc.) mais c'est trop tard. Ce n'est pas parce que les personnages sont vides et secs à l'intérieur d'eux-mêmes que le film doit à ce point leur ressembler. A moins que ce ne soit calculé pour plaire aux critiques en leur balançant une ou deux références capables de les faire se pâmer (allusion à la Chimère, extrait du film de Pier Paolo PASOLINI, "Medee") (1969) De ce point de vue, c'est réussi.
"Music box" est un film aux enjeux dramatiques très puissants qu'il ne faut pas prendre qu'au sens littéral. Comme "Incendies" (2010) de Denis VILLENEUVE d'après la pièce de Wajdi Mouawad, tragédie historique et tragédie familiale sont inextricablement mêlées, la seconde libérant ses effets dévastateurs avec une génération de décalage par rapport à la première en raison d'un exil nord-américain qui a fait momentanément table rase du passé. Mais comme on peut également le constater avec les lois d'amnistie, s'il est possible et même nécessaire dans l'immédiat de refouler le passé pour se reconstruire hors du champ de la conscience, tôt ou tard, celui-ci finit par ressurgir. Dans le film de COSTA-GAVRAS, cela se matérialise dans une scène extrêmement forte (celle qui donne son titre au film) où la véritable identité d'un proche est révélée. Il est remarquable d'ailleurs que ce soit d'un objet insignifiant en apparence que sortent les preuves irréfutables des crimes commis par Michael Laszlo alors que la grosse machine judiciaire déployée auparavant pour le confondre semble avoir échoué. Je dis "semble" car en fait, les témoignages bouleversants des victimes survivantes du tortionnaire nazi font leur chemin dans la tête de la fille de Michael Laszlo, Ann (Jessica LANGE dont le visage peu à peu défait reflète les tourments qui la tenaillent). Celle-ci, en avocate chevronnée prend en charge l'affaire de son père avec une redoutable efficacité, usant de toutes les ressources procédurales avec talent pour le disculper. Mais si son personnage social semble sans faille, il n'en va pas de même de sa personnalité intime, peu à peu assaillie par le doute. Car non seulement les témoignages sont bouleversants mais ils sont concordants et l'amènent à s'interroger sur le personnage que prétend être son père, y compris auprès d'elle et de son frère, ce personnage qui lui a permis d'obtenir la nationalité américaine et qu'il risque de perdre si l'on prouve ses crimes. C'est pourquoi en parallèle, elle mène une enquête sur lui et bien que celle-ci reste longtemps cantonnée à l'arrière-plan, elle finit par porter ses fruits. Ann illustre alors parfaitement la phrase de Peter Sichrovsky "Les enfants des nazis portent le poids des sentiments de culpabilité que leurs parents n'ont pas voulu accepter". Le scénario original de Joe ESZTERHAS (qui s'inspire de sa propre histoire) s'intitulait à l'origine "Les péchés des pères". Pour qu'ils ne retombent pas sur leurs enfants et les enfants de leurs enfants (le film souligne l'antisémitisme du père mais aussi du beau-père d'Ann et la façon dont son jeune fils l'absorbe insidieusement), s'affranchir de cette monstrueuse filiation s'avère une nécessité vitale, quel qu'en soit le prix à payer.
"Les Accusés" réalisé en 1988 m'a fait penser à un film français plus ancien de dix ans "L'Amour viole" (1977) de Yannick BELLON. Parce que dans les deux cas, la scène du viol est éprouvante mais aussi parce qu'il s'agit d'un viol collectif et dans le cas de "Les Accusés", commis dans un lieu public bondé. De fait, "Les Accusés" met en lumière les mécanismes de la culture du viol. Le renversement des rôles pour commencer puisque le statut de victime est dénié à Sarah sous prétexte qu'elle avait bu, fumé du cannabis, portait une tenue sexy et avait aguiché le premier de ses violeurs. Bref "elle l'avait cherché", une expression lourde de sous-entendus patriarcaux: les femmes trop libres doivent être matées. A cette domination patriarcale se rajoute une domination sociale: Sarah est serveuse, vit dans une caravane et a même un casier. Tous ces éléments réunis poussent son avocate (Kelly McGILLIS) à suivre les conseils de son cabinet et à s'arranger avec celui qui défend les violeurs plutôt qu'à risquer un procès, en escamotant les faits au passage. Autre fil directeur du film, l'attitude des témoins de la scène, non seulement passifs mais complices pour la plupart, se comportant en voyeurs surexcités par le spectacle et en réclamant toujours plus. Le viol collectif relève de la psychologie des foules qui encourage le passage à l'acte et dans un contexte d'entre-soi masculin, il s'agit de montrer sa virilité aux autres et de renforcer la cohésion de son groupe, souvent homogène en terme d'âge et de classe. Ce sont ces pousse-au-crime qui sont finalement jugés et à travers eux, l'attitude de la société face au viol est interrogée. Ceux qui encouragent sont accusés mais ceux qui font semblant de ne rien voir ou ne font rien le sont aussi. Un seul témoin réagit en se faisant lanceur d'alerte mais il manque d'assurance, subit des pressions pour ne pas témoigner au procès et la valeur de sa parole est même mise en doute. Le film trouve le ton juste pour parler du problème et Jodie FOSTER n'a pas volé son Oscar, elle est phénoménale. A l'image de Clarisse, elle est fragile et forte à la fois, un petit bout de femme déterminée et parfois rageuse lorsqu'elle emboutit la voiture d'un des témoins qui la harcèle.
Arte consacre une série de documentaires aux grands romans qui ont fait scandale à leur sortie, soit parce qu'ils ont été l'objet de malentendus voire de contresens, soit parce qu'ils étaient en avance sur leur époque. "Emma Bovary", le premier roman de Gustave Flaubert a été les deux! En effet s'il a été acquitté au terme du procès qui lui a été intenté en 1857 pour "outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs", c'est parce que son avocat avait convaincu le jury d'interpréter le livre à l'envers, c'est à dire comme une défense des "bonnes moeurs", une mise en garde "contre les passions qui mènent au vice", le sort d'Emma étant vu comme une "expiation" de son comportement scandaleux. Au grand dam de Flaubert qui ne souhaitait pas que son roman soit jugé sur sa morale mais sur son esthétique et qui redoutait que son succès à venir en raison de la publicité du procès ne repose sur un malentendu. Il était trop en avance sur son époque, tout comme son héroïne, coupable de ne pas se satisfaire de son sort de "bonne épouse et bonne mère", régi par le patriarcat napoléonien et de désirer autre chose.
Le passionnant documentaire de Audrey GORDON revient sur la genèse du roman qui fait apparaître le soubassement sexuel qui bien qu'implicite dans la version définitive du roman, a été perçu par le tribunal l'ayant fait comparaître. La scène du fiacre avait d'ailleurs été censurée dans la publication du roman en feuilleton qui précédait le recueil (qui à la suite de l'acquittement, put paraître en intégralité). Flaubert utilisait un langage cru et avait besoin de ressentir ce qu'il décrivait ce qui conférait forcement une puissance érotique à sa plume (mon ami Pierrot). De plus, la mort d'Emma s'accompagnait de propos jugés athées puisqu'il évoquait "la survenue du néant". Or la religion était la garante de l'ordre moral qui contrôlait la société de même qu'avant 1789, elle était le fondement du pouvoir du roi. Tout cela est balayé par les désirs d'une femme nourrie de lectures romanesques en décalage total avec la médiocrité de la vie de province et l'enfermement domestique qui la condamnent à dépérir d'ennui après son mariage avec le terne Charles Bovary.
Ponctuée d'interventions d'écrivains "bovarystes" mais aussi d'actrices ayant joué Emma comme Isabelle HUPPERT et Mia WASIKOWSKA, l'analyse s'appuie sur un montage polyphonique des nombreuses adaptations audiovisuelles de l'oeuvre (près de 900 au total) qui se répondent entre elles à travers l'espace et le temps. Cela donne beaucoup de puissance au passage où Flaubert (représenté dans une version hollywoodienne par James MASON et une version argentine par Ricardo Galache) dit qu'il a écrit le livre pour toutes les femmes désabusées, insatisfaites par leur mariage, ayant vu s'effondrer leurs illusions une à une.
Le dernier film de Cedric KAHN est d'une puissance peu commune. La bande-annonce le laissait deviner. Le film le confirme. Presque entièrement réalisé dans le huis-clos d'un tribunal aux dimensions d'une scène de théâtre, il ne met pas seulement aux prises un homme brûlant (le mot est faible) d'en découdre avec la justice, la police et la société française mais il montre les fractures résidant au sein de cette même société d'une manière saisissante, nous renvoyant en miroir notre situation actuelle. Le public dans la salle ne s'y est pas trompé, interagissant avec celui du film comme s'il était dans la salle et comme si le procès avait lieu ici et maintenant, notamment lorsque les témoins soi-disant sûrs d'eux se trahissent sous l'effet de la peur ou de la colère.
Au coeur du procès, un homme donc, Pierre Goldman dont je ne savais rien avant de voir le film (même pas qu'il était le demi-frère de Jean-Jacques, incarné par un jeune acteur anonyme assis avec ses parents dans la salle), interprété avec une force de conviction impressionnante par Arieh WORTHALTER. C'est bien simple, chaque mot, chaque phrase sortie de sa bouche semble provenir du plus profond de son être, animé de puissantes émotions. Charismatique et d'une grande complexité, le personnage ne peut que fasciner. Difficile voire impossible de démêler le vrai du faux dans ses propos, d'ailleurs la justice n'y parviendra pas et Cedric KAHN se garde bien de prendre parti. L'intérêt du film est ailleurs: dans les déchirures de la société française que sa présence provoque comme je l'ai déjà évoqué avec une ambiance électrique dans le prétoire, dans le travail de mémoire que son histoire oblige à effectuer, dans ses relations tourmentées avec son principal avocat de la défense enfin. Pierre Goldman est d'abord le fruit d'un passé trop lourd à porter: enfant de polonais communistes juifs et résistants réfugiés en France, il n'a jamais trouvé sa place en son sein ni ailleurs et a erré entre désir de suivre la glorieuse trace de ses parents en tant que militant d'extrême-gauche et pulsions suicidaires liées à son incapacité à s'accomplir. Cet "enfant terrible" sans attaches, sinon celles créées avec d'autres "damnés de la terre" latinos et antillais n'est jamais parvenu à devenir adulte. Cela est particulièrement frappant dans son comportement d'écorché vif, régulièrement recadré en coulisses par son avocat, maître Kiejman (Arthur HARARI) qui est son "double inversé". Double car issu de la même histoire, inversé car aussi retenu, calme et posé que Goldman est provocateur et emporté. Les relations entre les deux hommes sont d'ailleurs tendues, Goldman ayant qualifié Kiejman de "juif de salon" et ayant voulu le dessaisir de l'affaire. Pourtant la défense de Kiejman et le film tout entier mettent en lumière l'absence de preuves matérielles et la fragilité de témoignages souvent effarants. Le comportement de la police visant par exemple à intimider les témoins à décharge ou au contraire à orienter ceux à charge est interrogé. Un passage ressemble trait pour trait au documentaire "Un coupable ideal" (2003) sur l'affaire Brenton Butler accusé à tort de meurtre: celle où témoins et jurés croient reconnaître Goldman sur photo alors qu'il ne s'agit pas de lui. Mais avec "sa gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec", il fait figure d'épouvantail et quelques mots malheureux lâchés ici et là par les policiers et les témoins, "mûlatre", "crouille" suffisent à nous renseigner sur les origines historiques du délit de faciès.
Dommage que sur la forme, le film soit si médiocre, nous embrouillant avec des allers-retours temporels inutiles et des reconstitutions malhabiles. Le sujet, lui, était passionnant, décortiquant une affaire retentissante vieille de 30 ans qui avait offert sur un plateau d'argent à la justice un coupable idéal, immigré, illettré et ne maîtrisant pas la langue française. D'autres affaires (celle de Patrick Dils, celle de Marc Machin) illustrent combien le fait d'être démuni socialement et intellectuellement pénalise dans un tribunal. Même dans "Anatomie d'une chute" (2022) qui se déroule dans un milieu aisé et lettré, le fait de ne pas bien maîtriser la langue française met Sandra en difficulté lors de son procès. Alors que dire d'un jardinier marocain employé chez des veuves fortunées sur la côte d'Azur! Non seulement ses multiples handicaps ont empêché Omar Raddad de se défendre, mais le film souligne assez bien combien l'enquête a été paresseuse, négligeant les pistes qui pouvaient conduire à des conclusions différentes.
Hélas, cinématographiquement, le film de Roschdy ZEM n'a qu'un seul intérêt: la prestation poignante de Sami BOUAJILA dans le rôle principal.
"Anatomie d'une chute", la Palme d'or 2023 est sans doute un tournant dans la filmographie de Justine TRIET et on mesure le chemin parcouru depuis "La Bataille de Solferino" (2013). Dans son premier film, les engueulades du couple étaient hystériques et répétitives, le spectateur arrivant rapidement à saturation. La conflictualité au sein du couple est également au coeur de "Anatomie d'une chute" mais son orchestration est autrement mieux maîtrisée. Dans la première scène du film, qui précède son décès, le mari, planqué dans les combles est invisible mais parvient à court-circuiter l'échange entre sa femme et l'étudiante venue l'interroger en mettant la musique à fond. On ne peut pas mieux exprimer le besoin d'exister de cet époux qui pense avoir raté sa vie et en incombe l'échec à son épouse qui a réussi là où il a échoué en devenant une écrivaine à succès. L'autre moment de confrontation est un enregistrement effectué par le mari à l'insu de sa femme la veille de sa mort. C'est un long échange qui monte progressivement en tension jusqu'à l'explosion finale. Véritable radiographie du couple, cet échange révèle que les rôles sont inversés (c'était déjà le cas dans "La Bataille de Solférino") ce que Samuel (Samuel THEIS) ne supporte pas. Face à ses reproches, Sandra (Sandra HULLER) assume tout et refuse de reconnaître en lui une victime. Chacun avance ses arguments sans que le spectateur ne puisse trancher définitivement en faveur de l'un ou de l'autre, chacun ayant sa légitimité. Le fait que la femme possède autant de pouvoir sinon plus que l'homme créé un malaise chez ce dernier qui est très bien retranscrit. Ce que j'ai trouvé également particulièrement remarquable dans "Anatomie d'une chute" est la multiplicité des points de vue qui s'expriment, par-delà les questions de "male" et "female" gaze: celui des médias, celui des experts, celui des médecins, celui des avocats etc. aucun n'étant capable d'établir la vérité. Mention particulière à l'avocat de Sandra joué par Swann ARLAUD, un ancien (?) amoureux qui rappelle celui joué par Gregory PECK dans "Le Proces Paradine" (1947) (Alfred HITCHCOCK est convoqué à plus d'un titre de même que Otto PREMINGER). Quant à l'avocat général, il semble être animé par le fantôme de Samuel, symbolisant le patriarcat accusateur. Dans un tel contexte où la réalité se dérobe, Daniel le jeune fils mal-voyant du couple qui m'a rappelé l'enfant de "Une separation" (2010) est appelé à trancher, pour son avenir et (symboliquement) pour celui de la société. "Quand on ne peut pas connaître la vérité, il ne nous reste plus qu'à faire un choix". Autant Sandra est opaque, autant Daniel est sensible, humanisant le film de même que son chien guide Snoop qui a reçu une Palm Dog bien méritée tant on tremble pour lui à un moment clé du film!
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)