Un excellent cru que ce dernier film de Quentin DUPIEUX à ranger aux côtés des petites perles surréalistes que sont "Realite" (2015) et "Au Poste !" (2018), mes deux films préférés du réalisateur. Du premier, il partage la structure gigogne brouillant les frontières entre rêve et réalité et emboîtant même les rêves les uns dans les autres: c'est un festival de cadres dans le cadre rempli de réjouissantes surprises. Du second, il reprend l'influence de Luis BUNUEL ce qui est une évidence, les deux artistes surréalistes espagnols ayant étroitement collaboré, notamment sur "Un Chien andalou" (1929). Il pleut des chiens morts dans "Daaaaaali!" mais c'est surtout la trame de "Le Charme discret de la bourgeoisie" (1972) que l'on retrouve dans le dernier Quentin DUPIEUX. Dans le film de Luis BUNUEL, des bourgeois qui essayent de se réunir pour dîner sont interrompus par des situations plus absurdes les unes que les autres. Dans "Daaaaaali!", c'est la petite journaliste jouée par Anais DEMOUSTIER qui tente dans toutes les variations possibles et imaginables d'obtenir un entretien du peintre, lequel le fait capoter là encore de façon systématiquement absurde. Enfin, si le titre étire le nom du peintre, c'est à la fois pour souligner son comportement clownesque et parce chaque a du titre correspond à l'un des six acteurs qui l'interprète. La distorsion de l'espace-temps est l'une des caractéristiques du film de Quentin DUPIEUX. On y voit Dali se rencontrer à deux âges différents ou bien entrer dans un tunnel avec un visage et en sortir avec un autre ou bien trouver le repas si interminable qu'il en sort sur une chaise roulante ou encore (l'une des séquences que j'ai préférée), marcher le long d'un couloir d'hôtel sans pour autant se rapprocher de la journaliste incarnée par Anais DEMOUSTIER. Les différentes incarnations du peintre sont inégales et fort heureusement, Quentin DUPIEUX a laissé la part du lion aux deux meilleures, celle de Edouard BAER, impérial et celle de Jonathan COHEN, incroyablement expressif. Je l'avais détesté dans "Une annee difficile (2022)" mais là il m'a complètement bluffé!
Le premier film de fiction de Justine TRIET est un court-métrage réalisé deux ans avant son premier long-métrage, "La Bataille de Solferino" (2013). Il raconte la rencontre de deux losers trentenaires lors d'une soirée chez des amis et leurs pérégrinations nocturnes, point commun avec "La Bataille de Solferino" (2013). Néanmoins ce n'est pas la colère qui constitue l'émotion dominante du court-métrage mais plutôt la tristesse. Laetitia (Laetitia DOSCH) et Thomas (Thomas LEVY-LASNE) connaissent des situations très similaires. Ils n'arrivent pas à se faire une place dans leurs activités artistiques respectives ("Je suis un artiste engagé...nulle part" fait dire Thomas à son personnage dessiné ce qui est une bonne définition du problème) et n'ont pas réellement non plus d'espace privé. Thomas vit avec son père et son grand-père dans un appartement exigu et encombré et Laetitia vit avec son frère schizophrène qui est ingérable. Malgré la différence de tonalité avec "La Bataille de Solférino", l'impossibilité à communiquer s'avère commune aux deux films. Au lieu de se rencontrer, Laetitia et Thomas se retrouvent renvoyés à leurs solitudes respectives. Il faut dire que si l'on est attentif, on observe que Thomas et son personnage dessiné ne font qu'un. Il ne repousse pas Laetitia mais c'est elle qui sous l'emprise de l'alcool lui impose son flot de paroles puis s'invite chez lui alors qu'il reste passif ou met des écrans entre elle et lui. Lorsque Laetitia retourne chez elle au petit matin et s'écroule seule sur son lit, le seul décor chaleureux du film (qui sinon baigne dans un blanc clinique), un coucher de soleil exotique s'avère être du papier-peint, bref une illusion.
Je n'avais jamais vu "Mortelle randonnée" et je ne savais rien de son intrigue donc au début j'ai été assez déconcertée par l'artificialité du récit qui semble nager dans un certain onirisme glauque. Cependant, plus on avance dans l'histoire et plus celle-ci se dépouille de ses artifices. Le film raconte une odyssée vers la mort de deux âmes errantes. Un détective qui court après l'obsession d'un deuil impossible et une mystérieuse jeune femme sans attaches et changeant sans cesse d'identité qui vole et sème la mort sur son passage, d'abord volontairement puis tragiquement. Le détective semble si peu interagir avec le monde qu'il est surnommé "l'oeil". En effet il observe, il photographie et tel un passe-muraille, il semble pouvoir entrer partout tout en étant transparent aux yeux des autres. En fait il est quelque part déjà mort ce qui explique qu'il puisse suivre partout et de près la jeune femme sans qu'elle le remarque et même se relever après qu'elle lui ait tiré dessus. Ce fantôme qui m'a fait penser à celui de Bruce WILLIS dans "Sixieme sens" (1999) court après l'illusion de celle en qui il croit reconnaître sa fille disparue et par un effet-miroir, on découvre qu'elle a grandi dans un orphelinat et qu'elle comble son vide existentiel en s'inventant des pères plus rocambolesques les uns que les autres, tirés pour la plupart de films de cinéma (comme celui de "Le Dernier des hommes") (1924). Un autre aspect qui finit par rendre le film profondément mélancolique est que le cheminement des deux personnages ressemble à une chute sans fin. Sautant d'abord d'un palace à l'autre aux quatre coins de l'Europe (Bruxelles, Monte-Carlo, Rome, Baden-Baden, Biarritz), ils terminent leur voyage dans des hôtels miteux et dans une région minière sinistrée, Catherine (le vrai prénom du personnage) finissant même serveuse dans un restaurant ironiquement nommé "Le Miami" se situant au milieu d'une gare en pleine zone industrielle dont on sent qu'il sera son terminus. On finit par prendre en pitié ce personnage condamné à la solitude éternelle puisque dès qu'il se lie à quelqu'un, il lui porte malheur. Isabelle ADJANI fait évoluer son jeu de façon à ce que son personnage, d'abord très froid et insensible devienne de plus en plus las, égaré et désespéré. Quant à Michel SERRAULT il est complètement habité par son rôle de père en deuil dont j'ignorais le caractère autobiographique (double d'ailleurs du scénariste, Michel AUDIARD). Si le film ne fiche pas le cafard c'est parce que comme dans "La Meilleure facon de marcher" (1976), Claude MILLER sait le rendre respirable et même agréable en y injectant des personnages hauts en couleur et des passages de comédie. Du grand art.
"Le Péril jeune" est un film culte de la première moitié des années 90. Plus exactement un téléfilm commandé par Arte dans le cadre d'une collection sur les années lycée et qui s'est autonomisé du lot pour sortir au cinéma avec le succès et la postérité que l'on sait. D'ailleurs à la même époque, Arte avait commandé une autre série de téléfilms sur l'adolescence, "tous les garçons et les filles de leur âge" d'où sont sortis également quelques films importants transposés au cinéma dont "Les Roseaux sauvages" (1994) de Andre TECHINE avec Elodie BOUCHEZ qui jouait également dans "Le Péril jeune". Ces films ont en effet permis d'apporter un renouveau dans le regard porté sur l'adolescence et du sang frais dans le cinéma français. Le casting du film de Cedric KLAPISCH comporte plusieurs futures stars, Romain DURIS en tête qui avait 19 ans, dont c'était le premier rôle et qui crevait l'écran. Cedric KLAPISCH venait de dénicher son Antoine Doinel avec lequel il allait tourner par la suite sept films dont la trilogie de l'auberge espagnole traitant également de thèmes proches. On voit déjà dans "Le Péril jeune" (qui n'était que le deuxième film de Klapisch) s'esquisser une famille de cinéma avec des seconds rôles tels que Zinedine SOUALEM ou Marina TOME et même Renee LE CALM qui prononce la phrase donnant son titre au film. Cedric KLAPISCH lui-même fait plusieurs caméos dans le film ce qui deviendra son habitude.
"Le Péril jeune" est emblématique des films de jeunesse de Cedric KLAPISCH quand celui-ci savait saisir les changements à l'oeuvre dans un quartier, dans la famille ou dans la jeunesse avec justesse et légèreté tout en l'inscrivant toujours dans une certaine mélancolie. Je suis nostalgique de cette période de sa filmographie car je trouve que sa patte s'est depuis considérablement alourdie. L'idée de génie de "Le Péril jeune", outre le refrain "on s'était dit rendez-vous dans 10 ans" qui fait fonctionner le film en flash-backs, l'inscrivant d'emblée dans un cadre nostalgique de jeunesse révolue et de passage de témoin avec l'attente de la naissance d'un enfant, c'est le personnage de Tomasi. Sa disparition le transforme en symbole, l'incarnation de l'adolescent rebelle, fauché au zénith de sa jeunesse ce que les dernières images transcrivent parfaitement. Il s'inscrit dans une lignée qui évoque aussi bien James DEAN que Jim MORRISON d'autant que ce dernier appartient à la même époque que la jeunesse du film, à savoir la première moitié des années 70 marquée par le rock, la contre-culture, l'émancipation des filles mais aussi la montée du chômage de masse et la drogue, bref l'angoisse du "no future" qu'incarne parfaitement Tomasi, cet être solaire qui porte en lui la mort.
Un portrait très intéressant de Jodie FOSTER mais pouvait-il en être autrement avec une personnalité aussi riche? On associe Jodie FOSTER à l'intelligence, à la précocité, à sa maîtrise parfaite du français qui l'a même fait passer
pour franco-américaine ou new-yorkaise. Pourtant, c'est plus compliqué et Jodie FOSTER est une énigme, à la fois un pur produit hollywoodien et en même temps complètement à part. Le documentaire apporte quelques éléments de réponse à cette énigme. La mère de Jodie FOSTER apparaît déjà comme quelqu'un de paradoxal. D'un côté, elle a été une "stage mother" c'est à dire l'agent de la carrière de ses propres enfants si bien que Jodie FOSTER a été une enfant-star, jouant dès l'âge de 3 ans dans les publicités ou pour des programmes familiaux "american way of life" à la télévision. De l'autre, elle lui a fait connaître les films européens de la nouvelle vague dont elle était fan, a milité pour les droits des minorités, s'est installée en couple avec une femme (surnommée "tante Jo" d'où est né le surnom de l'actrice) après s'être séparée du père de ses enfants et a mis Jodie FOSTER au lycée français de Los Angeles. C'est de cette éducation multiculturelle qu'est issue la capacité de Jodie FOSTER à se réinventer et ce dès l'adolescence où par chance elle croise la route du nouvel Hollywood en la personne de Martin SCORSESE qui lui donne un rôle dans "Alice n'est plus ici" (1974) avant celui d'Iris dans "Taxi Driver" (1976) qui casse son image et la propulse sur la scène internationale: la petite américaine jouant dans le Doris Day Show devient l'égérie du festival de Cannes. Par la suite, l'actrice multiplie les cordes à son arc, devenant réalisatrice, productrice, s'inscrivant à l'université de Yale dont elle sort diplômée, tournant dans des films américains mais aussi français (sous la direction de Claude CHABROL notamment un pilier de la nouvelle vague, est-ce étonnant?) Au sein même des films américains, sa filmographie oscille entre des rôles insignifiants de femmes traditionnelles et d'autres au contraire extrêmement signifiants de femmes pionnières ou vengeresses qui lui valent ses deux Oscar. J'aime beaucoup en particulier dans le documentaire l'analyse de "Le Silence des agneaux" (1989), le soutien que lui apporte Hannibal Lecter contre les autres hommes montrés comme les vrais prédateurs (c'est toujours comme cela que j'ai perçu le film). Enfin, le documentaire évoque le fardeau de sa notoriété publique, de l'affaire John Hinckley aux pressions des mouvements LGBT lui reprochant sa discrétion quant à sa vie privée vue comme un moyen de ne pas se mouiller, un choix pleinement assumé et qu'elle a défendu en dénonçant le devoir de transparence.
J'étais partie pour revoir le film de Claude BERRI et puis finalement, je me suis laissé tenter par l'adaptation la plus récente du célèbre roman de Emile Zola, la mini-série "Germinal" réalisée pour France télévisions par David HOURREGUE et écrite par Julien LILTI. Cette commande illustre parfaitement l'ambition des chaînes du service public (en France mais aussi en Italie et en Allemagne, la RAI et ZDF ayant mis la main à la poche) de se hisser au niveau des mini-séries de la BBC et la présence de Alix POISSON m'a tout de suite renvoyée à "Sambre" (2023) qui a fait sensation il y a quelques mois. "Germinal" se prête en plus parfaitement au format de la mini-série ce qui n'est guère étonnant puisque tous les grands romans du XIX° ont d'abord été publiés en feuilleton. Et le point fort de la mini-série est sa montée progressive en tension, chaque épisode constituant une marche plus haute que la précédente sur l'échelle de Richter de la révolte et de la répression. Il y a également des passages inspirés comme la fin du cinquième épisode qui filme un massacre d'une manière marquante, originale et un souci d'écriture nuancée des personnages qui sont pour la plupart assez approfondis. Sans parler du poids des idéologies écrasant les individus, dont le sort est ramené au "jeu" du capitalisme dans lequel ils ne sont que des "pions" pour le nihilisme anarchiste. Néanmoins j'ai trouvé qu'il y avait aussi un certain nombre de défauts. Trop souvent, la mise en scène se contente de filmer platement les sempiternels mêmes décors, notamment une cour et un café, presque toujours éclairés de la même manière (je n'ai pas vu "Peaky Blinders" (2013), il paraît que c'est la référence mais je n'ai pas trouvé le résultat convaincant ici). Le souci de modernisation est parfois mal dosé si bien que l'attention se déporte de l'intrigue principale, le conflit social à la Loach vers les violences faites aux femmes et le racisme. La question de la concentration capitaliste est occultée par le fait que Hennebeau, le patron au service de la compagnie minière est un grand bourgeois du cru (joué par Guillaume de TONQUEDEC) et son rival, Deneulin l'indépendant (joué par Sami BOUAJILA) devient un immigré. Pour ces mêmes raisons, des aspects majeurs du roman de Zola sont évacués comme l'atavisme héréditaire et l'influence néfaste du milieu. Ainsi Jeanlin reste tout à fait sympathique en dépit de ses tares et même de son crime et sa petite soeur est charmante, loin de la petite bossue décrite par Zola. Ne parlons même pas de la Maheude, Alix POISSON est bien trop jolie pour le rôle même si elle l'interprète avec ferveur. Enfin Cécile Grégoire est si ripolinée dans la mini-série que son meurtre en devient absurde alors qu'il agit comme une catharsis dans le roman tant elle et ses parents sont insupportables. Bref c'est encore trop propre, trop lisse (y compris au niveau de l'oreille, l'expression comme la diction datent du XXI° siècle et non du XIX°) en dépit d'un souffle réel porté par un acteur inspiré, Louis PERES ayant l'âge d'Etienne Lantier et donnant de la crédibilité à son rôle.
C'est le tableau de René Magritte qui m'a donné envie d'aller voir "A Man". Parce que chaque tableau de ce peintre qui me fascine depuis l'adolescence est un poème visuel, une invitation au voyage, au mystère, à l'aventure, intérieure le plus souvent. Et comme le film, les tableaux de Magritte, faussement simples sont des énigmes qui se dérobent à une interprétation univoque. "La reproduction interdite" fait partie d'une série de tableaux dans lesquels le visage, siège de l'identité, est occulté. Et c'est l'un des plus puissants puisque l'on voit un homme de dos qui se regarde dans le miroir mais ne parvient pas à y voir autre chose que ce que nous-même voyons, comme s'il ne pouvait accéder à lui-même. Ce tableau qui ouvre et ferme le film se mêle à un sujet de société proprement japonais: celui des johatsu ou disparus volontaires qui étaient déjà évoqués dans "Quartier lointain" (2008), le film réalisé d'après le manga éponyme de Jiro Taniguchi. C'est une coïncidence, mais le disparu volontaire se nomme Daisuke Taniguchi dans le film. Et on découvre peu à peu qu'il a échangé son identité avec celui que l'on croit longtemps être lui et qui a porté avant Taniguchi deux autres patronymes. Un troisième homme joue un rôle fondamental dans l'histoire, Akira (Satoshi TSUMABUKI), l'avocat de la veuve du faux Daisuke Taniguchi chargé de l'enquête destinée à démasquer sa véritable identité. Cet avocat pourtant parfaitement intégré, né au Japon et ayant la nationalité japonaise est sans cesse renvoyé aux origines coréennes de ses grands-parents ce qui est l'une des facettes de l'insupportable rigidité de la société japonaise. Et pas seulement vis à vis des descendants d'étrangers mais également vis à vis des enfants de parents criminels ou vis à vis des familles monoparentales et recomposées (je ne sais si c'est également une coïncidence mais la mère veuve est jouée par Sakura ANDO qui interprétait le même personnage dans "L'innocence" (2023) où ce thème était également central). La disparition volontaire et le changement d'identité sont donc un moyen d'échapper à l'opprobre social où à des rôles aliénants. Si l'on accepte le rythme heurté du film et les changements de ton voire de genre (cela commence comme une romance, se poursuit comme un thriller et se termine sur une méditation existentielle), le jeu de miroirs entre les trois hommes et leurs identités problématiques (auxquels on peut rajouter le fils de la veuve de Daisuke qui ne sait plus quel nom de famille adopter) s'avère tout à fait pertinent.
"La zone d'intérêt" est une véritable expérience de cinéma et son grand prix à Cannes est tout à fait mérité. Comme dans "L'Empire des lumières" de René Magritte, deux mondes coexistent sans quasiment jamais se croiser. Celui du camp d'Auschwitz qui reste presque totalement hors-champ et celui du domaine de la famille du commandant du camp, Rudolf Höss dans lequel se déroule la majeure partie du film. Comme souvent en pareil cas, de hauts murs dérobent à la vue ce qui se joue de l'autre côté. Pourtant, jamais le spectateur ne perd de vue qu'il est enfermé dans une sorte de cage dorée jouxtant un complexe concentrationnaire. Les trois premières minutes déjà nous plongent dans une obscurité quasi totale que l'on peut interpréter de multiples manières: la cécité de ceux qui vivent juste à côté dans une totale indifférence ou bien les dernières images de ceux qui vont mourir, plongés dans d'insondables ténèbres. Par la suite et comme dans "Parasite" (2019) qui évoquait la contamination des riches par les pauvres dont ils voulaient se préserver sous prétexte d'hygiénisme, la réalité de l'extermination ne cesse de s'infiltrer dans le paradis artificiel des Höss. Par les bruits qui ne peuvent être étouffés par les murs (le travail sur la bande-son est remarquable), par les odeurs de chairs brûlées, par les cendres emportées par le vent ou fertilisant la terre, par les fragments d'ossements que l'on retrouve jusqu'au beau milieu de la nature idyllique, par le rougeoiement des flammes qui donnent à la nuit des allures d'enfer sur terre dans un contraste saisissant avec les pelouses bien taillées, les fleurs éclatantes et la piscine de la maison des Höss. Le film devient alors une étude de caractères, ceux de la famille Höss face à ce monde schizophrénique. Rudolf (Christian FRIEDEL), à l'image d'Eichmann et de tant d'autres hauts dignitaires nazis est un fonctionnaire zélé, un gestionnaire méticuleux qui raisonne en termes d'efficacité technique ou logistique sans jamais s'interroger sur la nature de ses actes. Les seuls moments où l'être humain se manifeste en lui sont ceux où il tente de protéger ses enfants d'une confrontation trop directe avec la mort et la fin où cette espèce de mécanique se met à vomir comme si ses entrailles agissaient indépendamment de lui. Mais en terme de monstruosité, Hedwig (Sandra HULLER) le bat à plate coutures. Elle est en effet tellement aliénée que l'environnement toxique dans lequel elle élève ses enfants lui apparaît comme un paradis et la matérialisation de sa réussite sociale qu'elle ne veut quitter à aucun prix. Chaque fois qu'un grain de sable vient gripper son "bonheur" comme lorsque sa mère finit par s'enfuir, épouvantée par ce qu'elle perçoit malgré l'écran de fumée dressé entre la maison et le camp, elle a une réaction éloquente, effaçant les traces en les brûlant et menaçant de mort sa domesticité (que l'on devine être de pauvres prisonnières polonaises). "La zone d'intérêt" est un film franchement inconfortable et claustrophobique dont la portée dépasse l'époque qu'il dépeint. On pense en effet à d'autres murs, ceux que dressent les pays riches contre les pays pauvres, les quartiers riches contre les quartiers pauvres pour les occulter, s'en protéger et les refouler.
"La Bête humaine" est l'un des romans du cycle Rougon-Macquart dans lequel la théorie de Emile Zola sur l'hérédité pèse le plus lourd. Sans doute parce qu'il était lui-même hanté par la crainte d'avoir hérité de tares familiales, il a cherché dans l'ensemble de sa fresque à déterminer ce qui au sein des maladies mentales relevait de l'inné et de l'acquis. C'est ainsi que l'on aboutit dans "La Bête humaine" au paradoxe d'une société modernisée par le chemin de fer dont l'âge d'or se situe sous le second Empire avec un cheminot au comportement de serial killer compulsif. Le film de Jean RENOIR s'attarde peu sur le démon intérieur qui dévore Jacques Lantier, mal servi par un Jean GABIN si placide que l'on a bien du mal à croire aux tourments dont la mort est censé le délivrer. "il n'a jamais eu le visage aussi calme" dit son collègue Pecqueux joué par Julien CARETTE en contemplant son corps. Sauf que ce visage calme, il l'arbore durant presque tout le film et que pour voir Jean GABIN réellement tourmenté, mieux vaut regarder "Le Jour se leve" (1939). En revanche, là où Jean RENOIR fait très fort, c'est dans la transposition de ces pulsions érotico-morbides sur la locomotive de Lantier, la Lison. Les scènes ferroviaires sont incroyables d'immersion et de réalisme et impossible de ne pas songer aux tableaux impressionnistes que Claude Monet a consacré à la gare Saint-Lazare. Et ce alors que l'action est transposée sous le Front Populaire peu après la création de la SNCF! Cette machine apparaît plus vivante que les personnages où le sinistre le dispute au sordide (la fixation névrotique de l'époux de Séverine joué par Fernand LEDOUX sur l'argent de Grandmorin, le comportement incestueux de ce dernier, celui de femme fatale de Séverine jouée par Simone SIMON).
Cette version du roman de Victor Hugo dont j'ai beaucoup entendu parler après avoir vu celle, postérieure de vingt ans de Jean-Paul LE CHANOIS possède un relief saisissant. Même s'il s'agit d'un film parlant, l'influence du muet se fait sentir dans le bouleversement des perspectives, des images prises souvent de biais et en contre-plongée, comme dans l'expressionnisme allemand. Mais il n'y a pas que les images qui ont du caractère, les voix également sont puissantes, même quand elles sortent des petits corps de Cosette et de Gavroche. Car la mise en scène de Raymond BERNARD les fait extraordinairement exister. La sortie nocturne de Cosette pour aller chercher de l'eau prend des allures de film d'épouvante. Ses bras dressés devant son visage en réflexe à chaque approche de la Thénardier suffisent à ellipser les mauvais traitements subis. La mort de Gavroche est filmée comme si le réalisateur le suivait avec une caméra à l'épaule (vu la taille des engins dans les années 30, cela ne peut être qu'une impression). A propos d'épaule Quand Harry BAUR apparaît dans le premier plan du film, celui-ci a une valeur programmatique: il porte le film sur ses épaules comme la croix pesante et invisible que Jean Valjean traîne avec lui partout où il va. Le paradoxe de Jean Valjean s'incarne à la perfection dans son interprétation qui fait ressortir sa force colossale mais aussi son aspect insaisissable. Tour à tour M. Madeleine, maire bienfaiteur de Montreuil-sur-mer, Champmathieu le voleur que tout le monde prend pour Valjean et qu'il vient sortir d'affaire en se dénonçant et Fauchelevent, le charretier dont le sauvetage l'a dénoncé aux yeux de Javert, Jean Valjean n'est pas loin d'incarner la figure de l'ange rédempteur depuis qu'il a été désigné par l'évêque de Dignes (dont l'acteur a joué Valjean dans une version antérieure) comme un missionnaire du bien, chandeliers à la main. On comprend pourquoi cette force de la nature et du ciel fait plier sept ou huit brigands comme elle finit par terrasser Javert (Charles VANEL). J'aime aussi beaucoup la fin, sobre et intimiste, où Marius pour une fois n'est pas une tête à claques pleine de préjugés mais s'incline devant l'autorité naturelle du grand homme. Quant aux Thénardier, ils sont délicieusement crapuleux. Bref une réussite dans les grandes largeurs, en trois parties totalisant près de 5h.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)