Premier film de la réalisatrice sud-coréenne YOON Ga-eun à sortir en France, "The World of Love" suit la vie quotidienne d'une lycéenne délurée, Jooin. On a du mal à saisir au début où le film qui enchaîne les tranches de vie veut en venir. Et puis a lieu la scène-pivot qui fait tout basculer, celle de la pétition contre la libération imminente d'un pédophile que Jooin refuse de signer. Sommée de se justifier, elle commence par tenter de faire diversion mais la communauté scolaire est tellement choquée qu'elle se retrouve acculée à dire la vérité, à savoir le fait qu'elle a été victime d'agression sexuelle dans son enfance et qu'elle ne supporte pas que la pétition mentionne le fait qu'on ne s'en remet jamais. Le sens du film s'éclaire alors et notamment les retombées radioactives sur l'entourage de Jooin dont on peinait à comprendre la nature des dysfonctionnements. Par exemple, la scène où Mi-do, l'une de ses amies également ancienne victime fait une crise de nerfs parce que Jooin a invité son copain sans le lui dire. Ou encore la passion du petit frère de Jooin pour la magie, envisagée comme un moyen d'effacer le traumatisme en faisant disparaître l'oncle agresseur. On comprend aussi l'origine de l'alcoolisme et des souffrances abdominales de sa mère qui finit par être opérée d'un ulcère gastrique et pourquoi le père a déserté le foyer en se prétendant lui aussi malade. Ainsi que le paradoxe apparent du comportement de Jooin qui joue les allumeuses avec les garçons mais refuse de passer à l'acte. A cela viennent s'ajouter les répercussions des révélations de Jooin sur son environnement scolaire. Sans surprise, tout le monde lui tourne le dos, par gêne, parce qu'elle n'a pas le profil de la victime "idéale", parce qu'elle a parlé etc. Bref c'est tout un écosystème de l'agression que le film ausculte, jusqu'aux messages de harcèlement que ne cesse de trouve Jooin sur son bureau et qui s'avèrent être en réalité les appels au secours d'une autre victime, jusqu'aux soupçons qui pèsent sur elle suite à la découverte de marques sur le cou d'une petite fille qu'elle aide à garder. Tout cela est montré d'une manière extrêmement pudique, enkysté dans le quotidien le plus banal comme pour montrer le caractère à la fois systémique et terriblement ordinaire des crimes sexuels sur les enfants.
Ce film délicat et sensible comporte quelques scènes très fortes. Celle où Jooin tombe le masque jovial en déversant son chagrin et sa colère sur sa mère à l'intérieur de l'habitacle d'une voiture en train de passer sous un tunnel de lavage m'a fait penser à deux autres scènes de deux autres films utilisant le même dispositif claustrophobique et bruyant comme tempête émotionnelle: le début de "De beaux lendemains" (1997) (qui évoque également le thème de l'inceste) et le cri de Laurence dans "Laurence Anyways" (2011).
"Aucun autre choix", vraiment? C'est le mantra répété durant tout le film par les personnages, à commencer par le héros, Yoo-man-su pour justifier ses actes. A savoir tuer ses concurrents un par un pour retrouver son travail d'ingénieur en papeterie et le statut social qui va avec dans un monde du travail où les débouchés dans sa branche se rétrécissent comme peau de chagrin. Un exemple parfait de darwinisme social décrit à l'origine dans le roman de Donald E. Westlake et déjà plusieurs fois adapté au cinéma, notamment par COSTA-GAVRAS dans "Le Couperet" (2005) auquel le film est dédié. Bien que Yoo-man-su ne soit pas montré comme un tueur professionnel ce qui entraîne nombre de gaffes plus ou moins cocasses, le film est parfaitement glaçant. En effet jamais Yoo-man-su ne remet en cause le système qui l'écrase. Bien au contraire, il en devient un des rouages les plus efficaces par son degré d'adaptabilité qui fait de lui un nettoyeur des bas-fonds dans lequel ses concurrents, devenus chômeurs et inutiles sont éliminés. Manger pour ne pas être mangé par les agents du système ou par sa propre femme comme le pathétique Beom-mo tombé dans la déchéance et l'alcoolisme et qui a été déjà remplacé non seulement au travail mais sous son propre toit. Cette impression d'acculement joue beaucoup dans la perception que l'on a de Yoo-man-su qui se débat dans un panier de crabes pour sauver son couple, ses enfants et sa maison qui représente ses racines puisqu'il a racheté et rénové celle de ses parents. C'est sans doute ce qui explique l'importance du végétal et du terreau dans le film, ces arbres que l'on plante et que l'on replante sans cesse. Au point de finir avec une terre gorgée de secrets bien enfouis, jusqu'à quand? Le film, privé de perspective, se garde bien d'y répondre. Bien que très différent de "A Normal Family" (2023), l'impression que laisse "Aucun autre choix" est la même: celle d'enfants qui s'entredévorent, celle du secret bien gardé, des apparences à sauver, de l'horizon bouché. La mise en scène qui repose sur un système d'échos symbolise cet enchaînement, cette aliénation. PARK Chan-wook réalise un film d'autant plus cruel qu'il montre de manière systématique combien les hommes que Yoo-man-su doit éliminer lui ressemblent et quelle complicité il aurait pu avoir avec eux. A l'inverse, il montre sa famille comme une construction artificielle dans laquelle n'existe aucune intimité entre ses membres. C'est pourtant soi-disant pour elle qu'il agit. Pour elle et pour continuer à être cadre mais seulement pour des machines, dans une solitude absolue. Bref, l'endoctrinement de Yoo-man soo est total ce qui rend les séances de coaching très savoureuses.
Néanmoins ce n'est pas parce que les personnages sont de parfaits petits soldats que le film doit à ce point se confondre avec eux. On a le sentiment d'une oeuvre extrêmement bien conçue, parfaitement huilée mais qui fait elle-même "système" et ne cherche pas à en sortir, rejoignant ainsi le mantra commun, celui du capitalisme ("il n'y a pas d'alternative"). Un nihilisme ou un renoncement préoccupant alors que l'art est justement l'une des bouffées d'oxygène censées nous montrer qu'un autre monde est possible. Ah mais c'est vrai, j'oubliais: même la terre et les arbres sont viciés. La preuve: eux aussi se font manger, par les insectes. Heureusement que le spectateur lui a le choix, celui d'aller voir un autre point de vue!
J'avais envie d'aller voir ce film lorsqu'il est sorti au cinéma mais les critiques plutôt tièdes m'en avaient dissuadée. Après l'avoir découvert en streaming, je ne regrette pas mon choix. Le film repose sur une intrigue trop ténue qui traîne en longueur et des personnages inconsistants à l'exception de celui de Soo-ha joué par Bella KIM qui se cherche, en proie à une crise existentielle, perdue entre deux identités. Hélas, si la Corée est sublimement filmée et explorée (la cuisine, les coutumes, les paysages, la DMZ etc.), la France n'est représentée que par le dessinateur joué par Roschdy ZEM. Un personnage froid, distant, rude, monolithique, hermétique dont on se demande bien pourquoi il va se perdre à l'autre bout du monde si c'est pour être aussi fermé qu'une huître. On se dit qu'il aurait tout aussi bien pu rester dans sa forêt normande, le résultat aurait été le même. Surtout que si c'est pour y trouver l'inspiration, on ne pourra pas juger du résultat étant donné qu'on en apprend peu sur son oeuvre sinon qu'elle ne parle que de lui-même. Bref il semble n'être là que pour servir de support aux fantasmes de Soo-ha qui le voit à la fois comme un substitut du géniteur français qu'elle n'a pas connu et comme un potentiel amant avec lequel elle reproduirait l'histoire de sa mère. Aucune de ces deux facettes n'est crédible au vu de l'âge et du comportement de rustre de l'homme qui refuse toute forme d'intimité avec elle, notamment culinaire (la cuisine exprime mieux que les mots les sentiments et liens entre personnages dans le film). Enfin les séquences animées censées représenter les états d'âme de Soo-ha sont tellement répétitives et autocentrées qu'elles en perdent tout intérêt. Très décevant.
Après avoir vu ce film-choc, on comprend mieux pourquoi la Corée du sud détient le record mondial de la plus basse fécondité (0,75 enfants par femme en 2024). Comme la récente mini-série "Adolescence" (2025), le film fait état d'une jeunesse à la dérive, livrée à elle-même reflétant les différents aspects d'une société en crise: obsession pour l'argent, course à la réussite, soif de paraître, individualisme féroce. HUR Jin-ho qui adapte une nouvelle fois le roman de Herman Koch "Le Dîner" nous tient en haleine avec ce qui s'apparente autant à une satire sociale à la "Parasite "(2019) qu'à un thriller avec son lot de rebondissements. La famille huppée dont il dresse le portrait est dysfonctionnelle et peine à dissimuler ses failles derrière un vernis d'apparences clinquantes. Après un début percutant qui annonce la couleur, le spectateur est donc placé au coeur d'un climat de tensions latentes qui après un montage de mayonnaise en règle vont éclater. D'un côté deux frères flanqués de leurs épouses qui se réunissent régulièrement dans un restaurant de luxe pour faire semblant de faire famille, moyen d'étaler la réussite ostentatoire de l'aîné, avocat âpre au gain et cynique ce qui provoque la jalousie envieuse du deuxième pourtant chirurgien. Mais ce frère cadet tient à se faire passer pour un bon samaritain et à prouver qu'il ne court pas après l'argent. Pourtant sa mère ingérable car atteinte d'Alzheimer qu'il garde à son domicile parce que là encore, ça fait bien, a prévenu "il fait le gentil, mais c'est un enragé". La suite prouvera qu'elle avait raison. En guise de révélateur des dysfonctionnement familiaux, les enfants de ces deux couples, deux adolescents sous pression (l'un est harcelé, l'autre attend avec anxiété le résultat du concours d'admission à l'UCLA) qui pendant que leurs parents sont occupés à jouer cette pièce de théâtre ritualisée vont déverser leur rage sur une victime innocente dans une scène qui rappelle de façon troublante celle du SDF de "Orange mecanique" (1971). C'est avec une grande habileté que le réalisateur comme sans doute l'auteur avant lui place le spectateur face au même dilemme moral que les parents: faut-il privilégier la justice ou protéger ses enfants? Un suspense s'installe au fil des hésitations de l'un puis de l'autre. Le cadet a bien envie de flanquer une leçon de morale à son aîné qui renforcerait encore sa bonne image. Mais de l'autre, c'est l'occasion inespérée de se rapprocher de son fils. L'aîné perd ses certitudes face à une vidéo compromettante (sans envahir le récit, caméras de vidéo-surveillance et réseaux sociaux jouent un rôle clé). Tous deux s'intéressent enfin à leurs enfants mais ceux-ci leur échappent, s'avèrent insondables. Jusqu'à la fin dérangeante en forme de grosse claque finale. Une fin un peu caricaturale mais qui interroge le rôle de l'éducation et des responsabilités ainsi que le rapport entre la violence symbolique et la violence réelle.
Un excellent sujet traité toutefois de façon trop légère pour qu'il puisse développer tout son potentiel. "Mickey 17" se laisse regarder car la mise en scène virtuose de BONG Joon-ho est plaisante. Mais hélas, elle s'éparpille dans toutes les directions et le ton uniformément cartoonesque du film transforme ce qui est tout de même à la base une sombre dystopie en une bouffonnerie. Le personnage de Mickey 17 (Robert PATTINSON) qui est une version 2.0 de l'esclave, taillable et corvéable pour l'éternité puisqu'il peut être recyclé à l'infini ressemble plus à un lapin crétin qu'à un forçat ou à un cobaye. Les questions éthiques soulevées par l'exploitation de son être par la "science sans conscience" sont aussi vite expédiées que sa conscience politique est proche de zéro. La preuve, sa principale préoccupation quelle que soit sa version consiste à s'envoyer en l'air avec Nasha ce qui limite la compassion que le spectateur peut avoir vis à vis de ses morts répétées dans d'atroces souffrances. Cette superficialité généralisée empêche également les deux versions en activité de Mickey (le gentil soumis et le macho rebelle) de s'opposer de façon véritablement pertinente. Les autres personnages sont à l'avenant, le summum étant atteint par le ridicule dictateur Marshall (joué par Mark RUFFALO) qui s'inspire à l'évidence des aspects les plus grotesques de la personnalité de Trump. Quant à la fable écologique, anticolonialiste et antispéciste, elle sent un peu le réchauffé. BONG Joon-ho est une fois de plus après "Okja" (2016) allé chercher son inspiration chez Hayao MIYAZAKI en reprenant sous le nom de Rampeurs les Omus de "Nausicaa de la vallee du vent" (1984). Mais la comparaison ne tourne vraiment pas à l'avantage du blockbuster de BONG Joon-ho, divertissant mais inoffensif.
Une belle mise en scène au service d'un scénario inutilement alambiqué, voilà comment je résumerais mon impression devant "Decision to leave". A force de mettre en avant des effets, des rebondissements, de sauter d'une image à l'autre plus vite que l'éclair, il ne reste pas beaucoup d'espace pour laisser respirer les personnages. Des personnages que j'ai surtout vus comme des pions de l'intrigue. "Suis moi je te fuis, fuis moi je te suis" et "je t'aime moi non plus" ça va cinq minutes. Le début montre de belle manière (parce que la manière, il l'a PARK Chan-wook) le vertige qui saisit le flic insomniaque (PARK Hae-il) à la vue de la très jeune veuve chinoise soupçonnée d'avoir tuée son mari (Tang WEI que l'on connaît notamment pour son rôle dans "Lust, Caution" (2007) de Ang LEE). La façon dont l'enquête judiciaire et notamment sa surveillance rapprochée lui permet de fantasmer sur elle et de se rincer l'oeil (clin d'oeil à "Fenetre sur cour") (1954) donne lieu à des scènes presque amusantes alors que tout montre qu'il s'ennuie profondément avec son épouse qu'il ne voit que le week-end et que cette obsession remplit le vide de sa vie. Sauf qu'elle le déstabilise et l'empêche de faire correctement son travail. Du moins momentanément. Vient le temps de la désillusion qui rappelle le parcours de Scottie, le policier de "Vertigo" (1958), lui aussi sujet au vertige et aux obsessions. Mais sous prétexte de brouiller les pistes, le personnage féminin devient illisible, victime d'un homme possessif et violent, traumatisée par ses conditions d'immigration mais en même temps manipulatrice, meurtrière, croqueuse d'hommes, puis désespérée de ne pas parvenir à éteindre le ressentiment du flic dont la fierté à été mise à mal. Flic sur lequel elle fantasme elle aussi bien plus qu'elle ne le connaît. Au point de se sacrifier, histoire de charger encore plus une barque déjà bien remplie? PARK Chan-wook souffle le chaud et le froid de façon un peu trop ostensible et autant l'hommage à Alfred HITCHCOCK m'a paru plutôt réussi, autant celui à "Mort a Venise" (1971) de Luchino VISCONTI m'a paru à côté de la plaque tant le film, très cérébral et soucieux d'en mettre plein la vue manque d'émotions.
"Sleep" est le premier film de Jason Yu, assistant-réalisateur pour BONG Joon-ho notamment dans "Okja" (2016). Cette influence saute aux yeux dans "Sleep", film de genre entre thriller et comédie horrifique qui se déroule presque totalement à l'intérieur d'un appartement et en utilise chaque recoin pour suggérer bien plus que pour montrer. L'histoire joue sur le fameux "je est un autre" mais à la sauce asiatique. Un nid conjugal douillet le jour se transforme en cauchemar la nuit. La faute au somnambulisme du mari qui le transforme en une autre personne lorsqu'il est endormi, de plus en plus dangereuse pour elle-même et pour les autres. L'épouse, d'abord déterminée à l'aider à guérir et à sauver son couple perd progressivement pied sous l'effet de l'accumulation des insomnies et de la naissance d'un enfant dont elle craint pour la sécurité au vu de ce qui est arrivé à leur petit chien. L'intimité du foyer vole en éclats au fur et à mesure que l'épouse s'éloigne physiquement de son mari et s'arme contre lui au point qu'à la fin les repères de la violence et de la folie sont brouillés. De plus comme la médecine moderne s'avère impuissante, le couple se tourne vers le chamanisme qui a tôt fait de débusquer un fantôme, celui du voisin du dessous, étendant le cauchemar à sa famille qui a pris sa place, une fois celui-ci décédé. Bien que tendu à l'extrême, le film se permet ainsi des moments d'humour bienvenus. C'est aussi l'une des dernières occasions de voir à l'écran LEE Sun-kyun, connu mondialement depuis sa prestation dans "Parasite" (2019) et qui s'est donné la mort le 26 décembre dernier après avoir été harcelé par la police et les médias au sujet d'une affaire de consommation de drogue.
Beau film méditatif au croisement des cultures américaine et coréenne qui porte un regard doux-amer sur le déracinement et l'identité plurielle. La première scène a une valeur programmatique puisque l'héroïne, Nora est assise entre deux hommes dont on découvre par la suite qu'il s'agit de son ami d'enfance coréen et de son mari américain. Tiraillée entre ces deux pôles, elle ne peut pleinement en satisfaire aucun. Son mari Arthur lui avoue qu'il souffre qu'une partie d'elle, celle des racines, lui soit inaccessible. Mais son ami d'enfance Hae Sung est nostalgique d'une petite fille coréenne nommée Na Young qui n'existe plus mais dont il ne parvient pas à faire le deuil. La réalisatrice, Celine SONG dont c'est le premier film que l'on devine largement autobiographique montre avec sensibilité comment l'espace et le temps créent un fossé impossible à combler avec son pays d'origine et en même temps comment celui-ci reste une partie fondamentale de soi. Une scène l'illustre parfaitement lorsque Hae Sung et Na Young se séparent enfants et prennent des chemins divergents. Il ne pourront jamais plus se rejoindre et en même temps resteront liés à jamais par leur passé commun. La notion d'Inyeon qui est au coeur du film montre que chaque personne est la somme de ses rencontres, passées et futures. Une notion à mettre en relation avec les croyances bouddhistes autour de l'idée de réincarnation et de destin: les rencontres sont perçues comme des reconnaissances et donc si dans cette vie-ci, le lien ne peut s'épanouir, il a pu en être autrement dans une autre vie, passée ou future, comme la roue du temps qui s'oppose à la vision linéaire des occidentaux. Ainsi le manège qui tourne à l'arrière-plan des retrouvailles entre Nora et Hae Sung est-il bien autre chose qu'un simple décor, un éventail de possibles non seulement à explorer mais qui l'ont sans doute déjà été. Vu ainsi, le choix de Nora d'élargir son horizon prend un tout autre sens.
Même s'il n'est pas parfait, "Les Bonne étoiles" est un film de Hirokazu KORE-EDA que j'ai trouvé particulièrement prenant. Contrairement à "La Vérité" (2019) tourné en France avec des stars occidentales qui sonnait complètement faux, "Les Bonnes Etoiles" tourné en Corée du sud avec des stars coréennes est sur la même longueur d'ondes que ses films japonais. C'est à peine si on voit la différence. C'est un film qui pose un regard extrêmement bienveillant sur des personnages a priori peu sympathiques: une très jeune mère qui abandonne son bébé, l'employé d'une Eglise qui s'adonne à un trafic d'enfants avec l'aide d'un tailleur-blanchisseur surendetté, une policière d'apparence très froide qui tente de surprendre les deux hommes en flagrant délit pour les arrêter. Ces êtres disparates se fédèrent autour du bébé abandonné afin de lui trouver des parents adoptifs. Par cette quête qui prend la forme d'un road-movie dans un van pourri, ils entreprennent de réparer les blessures affectives liées à leur propre abandon ou leurs manquements en tant que parents biologiques. A l'image du personnage joué par SONG Kang-ho (justement récompensé à Cannes) qui raccommode les vêtements usagés Hirokazu KORE-EDA tisse des liens entre des gens mal assortis sinon par l'expérience de la marginalité. Comme dans "Une Affaire de famille" (2018) qui partage de nombreux traits communs avec "Les Bonnes étoiles", les affinités électives tombent sous le coup de la loi même si ses représentantes jouent un rôle qui s'avère plus positif. En dépit de quelques longueurs, on s'attache à ces anti-héros drôles, maladroits et touchants sur lesquels le réalisateur pose un regard tendre et dépourvu (contrairement à ce que j'ai pu lire) de mièvrerie.
D'ordinaire, je n'aime pas les films à sketchs, collectifs ou individuels. La fragmentation en plusieurs moyens métrages est frustrante, à peine entré dans une histoire qu'il faut déjà passer à autre chose sans que rien ne puisse être approfondi. Mais dans ce cas précis, la réunion de trois grandes pointures du cinéma d'auteur autour de la capitale japonaise fait des étincelles. D'ailleurs les trois segments sont de qualité à peu près équivalente (ce qui est un exploit) et entretiennent entre eux des relations plus étroites qu'il n'y paraît autour de l'exclusion et de la folie, en dépit du style très différent de leurs réalisateurs respectifs.
- Le premier volet "Interior design" signé de Michel GONDRY dépeint le mal-être d'une jeune fille qui ne parvient pas à trouver sa place à Tokyo. Un surprenant virage fantastique lui fait subir une cruelle métamorphose qui résout son problème existentiel et donne son sens au titre. Peut-être le moins (relativement) abouti des trois parce qu'il faut attendre la fin pour qu'il déploie tout son potentiel.
- Le second, signé Leos CARAX, prototype de l'une des séquences les plus célèbres de "Holy Motors" (2012) est intitulé "M. Merde". Une immonde créature surgie des égouts (de l'inconscient) jouée par Denis LAVANT sème le chaos dans la ville la plus policée du monde en multipliant les gestes puis une fois arrêtée, les propos iconoclastes. Le résultat est décoiffant et plus subversif que dans "Holy Motors" qui recherche davantage au travers du même personnage un résultat esthétique ("la belle et la bête") plutôt que politique. On reconnaît en M. Merde un avatar des créatures bestiales fantastiques nocturnes qui hantent le cinéma de Carax (le gorille de Dieu, Nosferatu...)
- Enfin le troisième segment, réalisé par BONG Joon-ho et intitulé "Tokyo shaking" établit un parallèle entre les tremblements de terre et les ébranlements du coeur de son protagoniste principal qui est tellement allergique au changement et au contact humain qu'il est devenu hikikomori c'est à dire reclus volontaire. Ce repli sur soi semblable à l'autisme (le refus du social et même simplement du contact visuel avec autrui, la compulsion de répétition routinière, d'accumulation d'objets, empilés ou alignés avec un perfectionnisme maniaque) est montré au final comme un fléau collectif: lorsque le héros se décide à sortir, il se retrouve dans une ville dont les espaces publics ont été désertés par leurs habitants. Quant à la jeune fille dont il est amoureux, on ne sait pas si elle est de nature humaine ou mécanique. Le résultat est étrangement hypnotique et poétique.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)