Une suite aussi savoureuse que le premier volet grâce au cocktail d'humour, d'héroïsme et de tractations géopolitiques percutantes qu'a réussi à concocter Antonin BAUDRY. Une fois encore, c'est la légitimité du général de Gaulle qui est au coeur de ce récit aux accents très contemporains. Dans la lignée de Marc Bloch qui vient tout juste d'entrer au Panthéon, le constat d'une faillite des élites françaises est cinglant. Après l'amiral Darlan dans le premier volet, c'est au tour du général Giraud (Thierry LHERMITTE), lui aussi une figure issue du régime de Vichy d'être élevé au rang d'interlocuteur privilégié par les américains, au détriment de De Gaulle que Roosevelt méprisait. Sans doute parce qu'il était incontrôlable, intransigeant et allié aux communistes. C'est une vision peu glorieuse des américains qui est donnée dans le film mais très lucide: on y voit leurs cyniques calculs consistant à préparer la mise sous tutelle d'une grande partie de l'Europe dont la France (avec notamment l'édition d'une monnaie ne mentionnant pas la République française). La bataille de De Gaulle n'est donc pas seulement contre les allemands et contre le régime de Vichy. C'est une lutte contre l'impérialisme américain pour le maintien de la souveraineté française, un combat qui résonne là aussi avec notre actualité récente (la tentative de main-mise de Trump sur le Groenland). Comme le rappelle De Gaulle, la guerre est affaire de morale et non de puissance brute (ce que la guerre en Ukraine vient nous rappeler tous les jours). C'est pourquoi afin de l'emporter, De Gaulle et ses hommes sont obligés de jouer au "poker menteur" et forcer le destin afin de s'imposer par le fait accompli. C'est encore frappant dans ce second volet qui met l'accent sur deux hommes décisifs, l'un sur le plan militaire et l'autre sur la plan politique. D'une part Philippe de Hautecloque alias le général Leclerc (Niels SCHNEIDER) qui passe outre les ordres de Eisenhower pour libérer Paris menacé de destruction. Avant cela, il s'illustre au Fezzan dans une guérilla "David contre Goliath" ou il joue sa tête et celle de ses hommes avec des moyens dérisoires, entraînant l'intervention in-extrémis de la RAF. Sans cette victoire qui a permis à Leclerc de faire la jonction avec les troupes britanniques à Tripoli, la 2° DB, intégrée aux forces alliées n'aurait jamais vu le jour. De l'autre, Jean Moulin (Felix KYSYL) sur lequel on croit tout connaître. Et bien le film nous apprend que lui aussi a forcé le destin en communiquant sur la création du CNR avant même que la réunion officielle ne l'entérine. C'est le CNR qui a donné à De Gaulle cette légitimité politique que les américains lui refusaient. Jusqu'au bout, De Gaulle est incarné par Simon ABKARIAN avec ce mélange d'humanité et de superbe qui nous le rendent drôle et attachant. La faiblesse de sa position est sans cesse rappelée en contraste total avec son exigence d'être traité en égal des grandes puissances alliées et sa conviction de représenter la France. Malgré leurs déchirements durant la guerre, la réconciliation franco-britannique sous l'arc de Triomphe rappelle que sans Churchill, jamais De Gaulle n'aurait réussi son pari et que l'Europe a une solidarité de destin que l'actualité ne cesse de démontrer.
Ce téléfilm restitue les dix mois durant lesquels l'humoriste le plus célèbre de France, Pierre Dac devint l'une des voix marquantes de la BBC où par ses chansons, poèmes et discours il aida les Résistants de l'intérieur à tenir en attendant le débarquement tout en ferraillant par ondes interposées avec Radio-Paris et Radio-Vichy tenues par les collaborateurs. La place de cet "amuseur" n'est pas montrée comme allant de soi. Lorsque Pierre Dac arrive à Londres en 1943, après un périple périlleux à travers les Pyrénées et les prisons espagnoles, les places, les rôles et les hiérarchies étaient déjà bien établis dans le microcosme de Radio-Londres. Les fondateurs des émissions destinées aux français craignaient par ailleurs que l'esprit loufoque ne décrédibilise leur combat. Pourtant, l'énorme succès de ses interventions a prouvé que l'ironie pouvait être dévastatrice sur le plan politique. Le téléfilm montre que si Pierre Dac était physiquement protégé à Londres, il était moralement accablé par les épreuves qu'il venait de vivre et les risques de représailles sur son épouse restée à Paris. On se dit qu'il fallait beaucoup de force morale pour être capable de faire rire dans ces conditions. On apprécie particulièrement la manière dont Pierre Dac rendaient fous de rage les collaborateurs, tous très solennels et très imbus d'eux-mêmes en les tournant en ridicule. La joute de mai 1944 entre Philippe Henriot et lui est restée célèbre. Alors que le premier révèle les origines juives de Pierre Dac et se livre à une rhétorique antisémite abjecte pour dénigrer sa légitimité à parler au nom de la France, le second lui répond en invoquant son frère mort pendant la grande guerre et prophétise que Henriot finira fusillé par les français ce qui aura effectivement lieu un mois plus tard.
Si sur la forme, le téléfilm est un peu trop sage, il est relevé par l'excellente interprétation de Jean-Yves LAFESSE dans le rôle de Pierre Dac.
Franchement, j'ai bien aimé cette première partie. Le début est certes trop rapide, le film fait l'impasse sur les déchirements du gouvernement auquel appartenait De Gaulle et rend sa décision de s'enfuir à Londres évidente alors que d'autres versions que j'ai vu soulignent davantage l'aspect insensé du pari en montrant le général réfléchissant devant sa glace à la manière de la "tempête sous un crâne" de Victor Hugo à propos de Jean Valjean. Il y a aussi en parallèle de l'histoire du général celle d'un jeune résistant, Fernand Bonnier de la Chapelle qui a réellement existé puisqu'il a assassiné l'amiral Darlan sur lesquels les américains ont tenté de s'appuyer en Afrique du nord, mais le film en fait une figure presque solitaire et romantique alors qu'il avait été armé (manipulé?) par de puissants commanditaires du réseau de la résistance algéroise.
Cependant, malgré tous ces bémols, le film fonctionne. On le doit beaucoup à son mélange de légèreté, de dignité et d'héroïsme. La légèreté dans un tel contexte est ultra bénéfique, elle neutralise la reconstitution ampoulée et scolaire que l'on pouvait craindre. Antonin BAUDRY qui est l'auteur de la brillante bande dessinée "Quai d'Orsay" portée à l'écran par Bertrand TAVERNIER a le réflexe salutaire de créer une légère distance ironique avec De Gaulle, de le désacraliser, au point de transformer certaines scènes en de purs moments de comédie. On pense au lieu minable dans lequel il tente d'obtenir ses premiers soutiens avec en toile de fond les sons de plomberie vétuste. Le personnage du plombier joué par Karim LEKLOU est d'ailleurs une pure figure burlesque. On pense aussi au moment où il affirme que les moustiques n'attaquent pas De Gaulle alors qu'on le voit dans le plan suivant atteint de paludisme ou encore la scène où pour montrer son désaccord avec Churchill, il casse différents objets dont une chaise alors que l'instant d'après, il salue l'épouse du premier ministre britannique qui le trouve "so charming".
Question héroïsme, on est également servi avec intelligence. Antonin BAUDRY met en valeur le rôle de l'Afrique dans la constitution de la France Libre et de la guerre du désert comme pivot de la seconde guerre mondiale. Il fait de la bataille de Bir-Hakeim, reconstituée avec minutie un moment majeur, celui où la France Libre a prouvé qu'elle était indispensable aux alliés. Benoit MAGIMEL dans le rôle du commandant Pierre Koenig, l'architecte de la bataille de Bir-Hakeim où avec des moyens dérisoires il a réussi à tenir 15 jours face à l'Afrikakorps du général Rommel est particulièrement charismatique. Son unité est à l'image de la France Libre, diverse: des hommes, une femme intrépide qui a conduit la voiture de tête lors de la percée finale sous le feu allemand, des soldats de toutes origines issus pour la plupart de la Légion étrangère. Avoir mis en lumière cet aspect souvent méconnu de la guerre et de la résistance est incontestablement un point fort.
La relation entre Churchill (Simon Russell BEALE) et De Gaulle (Simon ABKARIAN) est également bien développée et très intéressante. Le fait que Churchill soit le premier à croire en De Gaulle, seul contre tous (y compris les membres du consulat français à Londres qui restent fidèles à Pétain) renvoie comme le lui dit justement De Gaulle à l'isolement du Royaume-Uni mais aussi au positionnement de Churchill qui refuse tout compromis avec l'Allemagne. En même temps Churchill est pris en étau par l'attitude de Roosevelt qui ne veut pas entendre parler de De Gaulle qui à ses yeux (comme à ceux de nombre de ministres britanniques) est illégitime. Churchill est à la fois admiratif et profondément exaspéré par l'indocilité de De Gaulle qui conserve une posture de chef d'Etat souverain alors qu'il ne représente au début que lui-même et que techniquement il est privé de tout. Il ressemble à M. Gustave de "The Grand Budapest Hotel" (2014) avec son "air de panache" totalement dérisoire face à la réalité du moment (Antonin Baudry compare d'ailleurs De Gaulle à Don Quichotte). Sauf que son emblème, la croix de Lorraine finit par devenir le repère auquel se rallient tous ceux qui refusent que cette réalité soit une fatalité. Churchill et lui se respectaient et avaient besoin l'un de l'autre car tous deux refusaient la capitulation présentée comme la seule solution raisonnable au profit d'une vision de long terme dictée par une compréhension des structures profondes de la guerre et un principe identique: le refus de la vassalisation de leur pays. Les convictions, lorsqu'elles sont justes s'avèrent comme le suggère l'affiche être les meilleures boussoles morales pour naviguer dans la tempête.
L'Iran et les USA, ennemis jurés depuis 1979 ont pourtant en commun une véritable ferveur pour le septième art. Tous deux sont des surperpuissances cinématographiques, l'un dominant le marché mondial avec Hollywood, l'autre les grands festivals. Alors que leurs relations diplomatiques sont glaciales, leurs images et leurs histoires circulent, se répondent et s'influencent mutuellement (que l'on pense à l'importance de la trilogie du Parrain dans le cinéma de Saeed ROUSTAEE ou à l'inverse aux deux Oscars du meilleur film étranger de Asghar FARHADI sans parler de son Ours d'or à Berlin et de son Grand Prix à Cannes).
Cette fascination commune est la clé de "Argo". Alors que les deux pays sont au paroxysme de la crise diplomatique ayant succédé à la révolution de 1979 avec la prise d'otages des employés de l'ambassade américaine, l'un des six diplomates exfiltré par l'agent secret Tony Mendez (Ben AFFLECK) se met à raconter l'intrigue du faux film qui leur sert de couverture à l'un des gardiens de la Révolution chargé de les contrôler à l'aéroport. Il décrit des vaisseaux spatiaux, des déserts lointains et des combats épiques (on était alors en pleine "Star Wars mania" et l'Iran était un marché de choix pour les blockbusters américains) à grand renfort de gestes et d'effets. On voit alors le regard du gardien changer. L'hostilité idéologique affichée s'efface brusquement devant une curiosité presque enfantine. En réveillant le spectateur qui est en lui, le diplomate parvient à le mystifier et lui offre même à la fin les storyboards du film. Ben AFFLECK qui est lui-même devant et derrière la caméra joue à fond sur la mise en abyme de son propre statut: un réalisateur jouant un espion qui se fait passer pour un producteur associé charger de repérer des décors!
Thriller haletant mené avec une efficacité imparable, "Argo" vaut aussi pour son mélange d'immersion dans les événements historiques dramatiques à Téhéran et de portrait haut en couleurs des coulisses d'Hollywood avec aux manettes le génial tandem formé par John GOODMAN (qui incarne le maquilleur de "La Planete des singes") (1974) et Alan ARKIN (le grand producteur). Le côté surréaliste du film provient de ce contraste pourtant inspiré de faits réels à savoir comment la vie de six personnes a reposé sur la crédibilité d'un film de SF de série B totalement kitsch. Même si Ben AFFLECK a pris des libertés avec la véritable histoire (en dramatisant les enjeux à la fin ou en sous-estimant le rôle joué par les canadiens dont l'ambassade a servi de refuge aux six diplomates évadés de l'ambassade), le résultat restitue avec puissance le basculement de tout un pays dont l'ouverture rappelle avec honnêteté qu'il est aussi le fruit des ingérences américaines passées.
Une critique uniformément dithyrambique comme celle qui entoure la sortie de "Etty" est un signal d'alerte alarmant. Aucun ne pointe en effet le problème fondamental de cette série: celui de la décontextualisation c'est à dire d'absence de dimension tragique sans laquelle le parcours spirituel de Etty n'a aucun sens. Il était tout à fait possible de refuser la reconstitution historique et de lui préférer la dystopie uchronique comme dans "Les Fils de l'homme" (2006) pour rendre Etty Hillesum et son bouleversant journal plus proche de nous. Mais il aurait fallu alors faire un vrai travail de construction d'univers, lisible et cohérent. Seulement voilà, les mécanismes du fascisme et la machine de guerre nazie n'intéressent pas Hagai LEVI, pas plus que la persécution des juifs hollandais. Ce qui l'intéresse c'est le huis-clos psychanalytique et la névrose bourgeoise. Les premiers épisodes se résument presque entièrement à des gros plans du visage d'Etty en intérieur ou en extérieur roulant sur son vélo pendant que l'arrière-plan n'est qu'un bruit de fond. Ce qui occupe le centre du récit, ce n'est pas la guerre, la faim, le froid ou la violence, c'est le désir que lui inspire son chiropracteur. A partir de l'épisode 3, on entre enfin dans le vif du sujet mais on ne voit du nazisme que la "persécution administrative". Les bourreaux restent des éléments polis de fond d'écran et les victimes se plient aux ordres en faisant tout aussi poliment la queue. Le tout sur des images de la ville d'Amsterdam d'aujourd'hui, parfaitement sûre, propre, pimpante et fonctionnelle. Les gens flânent, les Thalys passent au loin mais on nous parle de "guerre", de "couvre-feu", de "camp", de "déportation". On voit des étoiles jaunes sur un tissu mais jamais sur les personnes elles-mêmes et c'est "au flair" que les juifs se font repérer (notons le mauvais goût de cette idée). L'acte de la tonte comme entreprise de deshumanisation collective est transformé en mesure individuelle volontaire de prophylaxie préventive contre les poux du camp et on le fait faire dans un salon de coiffure du XXI° siècle. Etc. etc. Sous couvert de modernité, on nous sert une vision très lisse où le fascisme n'est plus un système de terreur et d'anéantissement mais une série de restrictions administratives que seul le jeu des acteurs tente de dramatiser un peu. Etty est ainsi dépouillée de toute sa grandeur. Elle apparaît comme une privilégiée égocentrique à qui ses amants ou ex-amants offrent des passe-droit et qui se paie le luxe de tergiverser. C'est sûr que c'est plus facile dans le cadre confortable d'un salon que dans la boue d'un camp de concentration dont on ne verra d'ailleurs jamais la couleur. Car bien évidemment, l'adaptation s'arrête avant. Pourtant Etty Hillesum a continué à écrire au coeur même de l'horreur mais comme l'adaptation de Hagai LEVI est déjà incapable de restituer l'atmosphère de son antichambre, elle s'arrête net quand il n'y a plus aucun écran pour faire barrage. C'est dommage car les acteurs, Julia WINDISCHBAUER et Sebastian KOCH (que l'on connaît pour "La Vie des autres" (2006) ou "Black Book") (2006) sont excellents et la relation entre Etty et son praticien devient au fil des épisodes de plus en plus émouvante. Sebastian KOCH arrive en particulier à parfaitement retranscrire la déchéance de son personnage qui de mentor, devient l'enfant malade pour lequel Etty est prête à tout sacrifier. Cette intensité de jeu manque hélas terriblement de support. Maintenant que les survivants de la Shoah ne sont plus là pour porter la mémoire des défunts, on découvre que notre époque n'est tout simplement pas digne d'eux.
Il était prévisible qu'avec un tel sujet (et surtout un tel point de vue), le film de Xavier GIANNOLI allait nourrir des procès en complaisance. Pourtant, le fait de suivre la trajectoire d'un homme qui s'est vautré dans la collaboration en piétinant tous ses idéaux de départ sans le caricaturer ni le déshumaniser est un vrai tour de force. Cela ne fait ressortir que plus cruellement l'aveuglement, la lâcheté et la corruption progressive d'un homme au départ animé des meilleures intentions, celles du pacifisme briandiste. D'ailleurs, le fait qu'une grande partie du film ait été tourné à la Cité Universitaire de Paris, ensemble architectural né en 1925 du même idéal de paix et de fraternité entre les peuples fait d'autant plus cruellement ressortir la trahison de Luchaire. Car même si ce n'est pas agréable de le rappeler, c'est bien sur ce terrain de la fraternisation européenne des années 20 dont la Cité Universitaire était un des hauts lieux qu'a pu se nouer l'amitié entre Jean Luchaire (Jean DUJARDIN) et son mauvais génie Otto Abetz (August DIEHL), futur ambassadeur de l'Allemagne nazie. On voit d'ailleurs comment toutes les valeurs les plus nobles ont été dévoyées puisque c'est au nom de l'amitié que Jean Luchaire a refusé de prendre ses distances avec celui qui est devenu un des hommes forts du régime nazi en France. Il n'a pas voulu voir que l'unité européenne qu'il appelait de ses voeux recouvrait la réalité d'une conquête et d'une occupation territoriale dans laquelle la relation entre les deux hommes ne pouvait plus être qu'asymétrique. Mais Otto Abetz a su habilement flatter son ego en lui faisant croire qu'il était l'homme qui pouvait faire le pont entre leurs deux nations et surtout, il lui a donné un train de vie fastueux qui l'a enfermé dans une bulle sociale déconnectée de la réalité. Ce qui débouche sur ce moment hallucinant où sans rire, Luchaire dit "qu'il prend des risques" en allant fricoter tous les jours chez Maxim's ou dans les salons mondains avec les boches entre deux coupes de champagne pendant que le reste de la France meurt de faim, que les Résistants meurent sous la torture et les juifs, dans les camps d'extermination.
Forcément une telle dissonance cognitive entre les prétentions narcissiques du monsieur à bâtir une Europe chimérique en mangeant à la même table que les puissants et la réalité de son parasitisme (les repas fins étant payés par les frais d'occupation du contribuable) sans parler de l'indécence de ces gabegies en pleine période de pénurie, ça finit par faire tache. Et c'est justement par une tache que le film commence: une tache de sang. Non pour qu'on ait pitié du bonhomme qui suscite plutôt le dégoût. Mais pour montrer le poison lent qui ronge son âme à travers ses poumons. Et ceux de sa descendance. Car Luchaire a enchaîné sa fille Corinne (Nastya GOLUBEVA CARAX) une petite starlette, à lui par un lien quasiment incestueux: père et fille sombrent dans la même déchéance physique, la même décomposition morale, s'enfoncent dans le même stupre, s'échangent les mêmes partenaires. Lui accumule les maîtresses, elle tombe dans le triolisme avec l'une d'elles et son amant, un gangster qui est aussi l'associé du père sans parler des rumeurs qui lui prêtent une liaison avec Abetz. Mais bien que l'occasion lui soit plusieurs fois donnée de changer de vie, elle est trop vampirisée par son père pour s'échapper. Au contraire, elle partage étroitement son destin jusqu'au bout, offrant en sacrifice expiatoire la déchéance de son corps translucide sous l'effet de la tuberculose et servant de défouloir à tous ceux pour qui elle est devenue le visage de l'ignominie.
"Le joueur d'échecs" est l'une des plus célèbres nouvelles écrite par Stefan Zweig. C'est aussi l'une de ses dernières oeuvres, écrite quelques mois avant son suicide à Petropolis au Brésil. Ce contexte se reflète dans le livre qui évoque la résistance d'un homme à la torture psychologique exercée sur lui par la gestapo. Enfermé dans un isolement total dans un dénuement absolu, sans personne à qui parler ni aucune notion du temps (conditions proches de celles vécues par Edmond Dantès dans "Le Comte de Monte-Cristo"), Monsieur B. échappe de justesse à la folie grâce à un manuel d'échecs qu'il réussit à voler et qui lui permet de remplir son esprit. Néanmoins il ressort profondément marqué de cette expérience traumatique.
Le film de Philipp STOLZL s'éloigne sensiblement du livre en ce qu'il créé un labyrinthe mental dans lequel le spectateur ne sait plus dans quelle dimension il se trouve. Les frontières entre rêve et réalité sont tellement brouillées que le voyage en bateau semble n'être qu'une hallucination de Joseph Bartok (le monsieur B. du livre). De même, on doute de plus en plus de l'existence de sa femme (personnage ajouté dans le film). Elle apparaît avec lui sur le bateau puis au cours du récit on découvre que Bartok est monté seul à bord. Elle réapparaît finalement à la fin sous les traits de l'infirmière d'un asile dans lequel Bartok est enfermé, suggérant qu'il n'a jamais pris de bateau pour New-York mais qu'il n'a quitté un enfermement que pour rentrer dans un autre. Rétrospectivement, il paraît logique que sa femme soit une hallucination car elle n'a pas changé d'un iota entre les scènes se situant avant l'Anschluss et celles du bateau alors que Bartok n'est plus le même homme. Et ce n'est pas une question de présence ou d'absence de moustache: l'homme est physiquement et psychiquement détruit par ce qui est décrit comme un interminable calvaire où la maltraitance physique et psychique ne cesse de s'accentuer. De ce point de vue, le film est très efficace mais en ajoutant le personnage de cette femme dont le souvenir hante Bartok et en minorant le rôle des échecs dans sa résistance, il donne au récit une tournure et un final plus convenu, sentimental voire mélodramatique là où le récit d'origine repoussait les limites des capacités de résilience de l'homme jusqu'à le dépouiller de son humanité. Une réflexion philosophique sur la destruction de la civilisation humaniste européenne là où le film en reste à une simple tragédie individuelle.
Une oeuvre inhabituelle dans la filmographie de Fatih AKIN par son minimalisme ainsi que par le choix de filmer à hauteur d'enfant. Cela s'explique par le fait qu'il s'agit d'un hommage à un ami, le cinéaste et acteur Hark BOHM que l'on voit d'ailleurs apparaître dans les toutes dernières images du film. Hark BOHM avait écrit ses souvenirs d'enfance mais il était trop faible pour réaliser lui-même le film (il est décédé en novembre 2025).
"Une enfance allemande" raconte le basculement du monde de Nanning, 12 ans, fils d'un officier de la wehrmacht prisonnier des anglais qui s'est réfugié avec sa mère, sa tante et ses petits frères et soeurs dans leur maison de vacances sur l'île allemande d'Amrum en mer du Nord pour fuir les bombardements. Un basculement lié au choix de situer l'histoire dans les tous derniers jours de la guerre, entre le suicide d'Hitler et la capitulation de l'Allemagne. Ces événements se répercutent sur sa famille qui passe d'un statut privilégié au rejet de la part des autochtones de l'île dont beaucoup d'habitants ont des liens avec les USA. Nanning apprend que bien qu'originaire de Hambourg, ses racines sont à Amrum et qu'il a un oncle réfugié à New-York mais cet oncle qui était fiancé à une juive a été renié et trahi par ses parents, nazis convaincus. L'ironie de l'histoire est que cet oncle aurait été bien utile pour les aider quand l'île n'accepte plus que les dollars. De façon plus générale, l'endoctrinement de la mère qui s'accroche avec ferveur au III° Reich au point de dénoncer la main qui les nourrit, une fermière (jouée par Diane KRUGER) trop heureuse, à l'image de la majeure partie des habitants de l'île de voir la guerre finir se retourne cruellement contre eux à la fin.
Peut-être que si le film est si placide, c'est parce que Nanning est dépeint comme le gentil garçon qui veut faire plaisir à tout le monde: à sa mère en lui offrant du pain blanc avec du beurre et du miel, à son oncle nazi pour lequel il remet son uniforme des jeunesses hitlériennes, à Tessa la fermière, à son grand-père Arjan, aux réfugiés allemands venus de Pologne qui pourtant ne lui font pas de cadeau* et même à son oncle Theo qu'il voit en rêve mais qui lui dit que même s'il n'a rien fait, il lui rappelle trop le souvenir de ses parents pour qu'un réparation soit possible. Le récit aurait été sans doute plus dur avec un enfant endoctriné se retournant contre ses parents coupables d'avoir été vaincus mais ce n'est pas l'histoire de Hark BOHM qui fort heureusement pour lui a conservé son intégrité morale. Cependant Fatih AKIN ne parvient pas tout à fait à traduire la souffrance de celui qui comprend qu'il n'est pas accepté ou rejeté pour ce qu'il est mais pour ce qu'il représente et que la guerre continue son oeuvre de destruction bien après l'arrêt des combats. Il n'en reste pas moins que cette chronique d'enfance ancre la grande histoire dans une réalité géographique originale et une sociologie complexe, aux antipodes de l'utopie nazie ayant tenté de faire croire à l'existence d'une société allemande (aryenne) unifiée et soudée.
* L'Allemagne de 1945 est dépeinte comme fracturée. Les pénuries de produits de première nécessité entraînent des rivalités entre les iliens et les continentaux et entre les réfugiés selon leurs origines géographiques et sociales.
Kirill SEREBRENNIKOV m'évoque des souvenirs épuisants et au final assez peu concluants. Encore que "La Fievre de Petrov" (2021) avait fini quand même par emporter le morceau mais dans la douleur. Quant à "Leto" (2018), j'avais eu du mal à y voir autre chose que de l'art pour l'art et il ne m'a guère laissé de souvenirs.
Rien de tel avec "La disparition de Josef Mengele". C'est peut-être parce qu'il s'agit de l'adaptation du livre de Olivier Guez ou alors par son caractère de film historique et biographique ou encore par son aspect philosophique étant donné qu'avec Adolf Hitler, Josef Mengele est sans doute celui qui incarne le plus aux yeux du monde la figure du mal absolu chez l'être humain. C'est aussi lié évidemment au fait qu'il a jamais eu de comptes à rendre à la justice des hommes, ayant préféré la fuite et l'exil jusqu'à sa mort en 1979 et l'identification formelle de ses restes qui a eu lieu en 1985 et a été confirmée au début des années 90. C'est justement les méandres de cette fuite sur trois décennies que raconte le film. Et c'est passionnant. Car le film va au-delà de l'homme. Il évoque d'une manière remarquable le système idéologique et social qui l'a fait naître, l'a formé et dans lequel il a continué à se vautrer jusqu'à la fin. On assiste en effet avec un certain effroi à l'impunité de ce criminel pouvant se balader dans les années 50 entre l'Argentine et la RFA grâce à son réseau familial, amical et social qui maintient la fiction "du monde d'avant" comme si le nazisme était encore au pouvoir. D'une certaine manière, c'est l'amnésie de l'Allemagne et au-delà, du monde entier obnubilé par la guerre froide qui est pointé du doigt* (le massif taillé en forme de croix gammée au vu et au su de tout le monde ne choquant personne au fin fond de l'Argentine de l'époque). Le procès Eichmann en 1960 marque cependant un tournant dans la prise de conscience du caractère spécifique de la Shoah. Ayant échappé de peu à l'enlèvement lui aussi, il n'est plus alors qu'un criminel en fuite, obligé de changer plusieurs fois de pays (après l'Argentine, le Paraguay puis le Brésil) et d'identité (après "Gregor", ce sera "Peter" et enfin "Pedro") et dont la déchéance sociale est totale puisqu'il termine son existence seul, confiné dans un "trou à rats" et enfermé dans son délire oscillant entre endoctrinement idéologique, déni et victimisation ("pourquoi moi, c'est trop injuste, il y avait plein de méchants à Auschwitz, je n'ai fait que mon devoir bla bla bla"). Au moins on est satisfait de voir que dès les années 50, là où son entourage rempli de morgue ne cesse de lui conseiller de prendre du bon temps à Munich, l'homme est intranquille voire paranoïaque, voyant des ennemis potentiels partout (et si un groupe de juifs en tenue traditionnelle se pointe alors c'est la panique totale!) Une fébrilité qui s'accompagne de scènes de furie furieuse dignes de Hitler dans son bunker dès que le bonhomme se heurte au réel. On soulignera l'argument opposé systématiquement à son fils dès que celui-ci lui pose des questions: "tu ressembles à ta mère, tu es le fils de ta mère", (ah ben oui pense-t-on, t'étais trop occupé ducon à sauver ta peau pour t'en occuper!) Cette conscience torturée culmine dans une scène où il se retrouve poursuivi par les fantômes des êtres qu'il a charcuté à Auschwitz, période dont le film ne pouvait faire l'économie. Mais comment la montrer sans l'édulcorer mais sans non plus verser dans un voyeurisme écoeurant? Kirill SEREBRENNIKOV choisit le film dans le film sous forme de flashbacks en couleurs (comme si Auschwitz avait été la plus belle période de sa vie ce qui a sans doute été le cas puisque c'est celle où il a pu déployer tout son "potentiel"**) et l'épure (le pire ne sera pas montré, juste suggéré ou seulement évoqué mais en même temps, les images montrées sont suffisamment concrètes pour que l'on comprenne sensoriellement à la monstruosité du personnage). On pense alors à la portée de la séquence inaugurale en forme "d'arroseur arrosé" qui reprend le même dispositif que dans le bloc des expériences à Auschwitz: sauf que les restes humains analysés sur la table d'un laboratoire par des étudiants de toutes origines (dont des jumeaux noirs), ce sont désormais les siens.
J'ajoute que August DIEHL est particulièrement brillant dans le rôle principal, dans le sillage d'un Bruno GANZ (car lui aussi a exploré les deux côtés de la barrière en ayant incarné un objecteur de conscience prêt à mourir pour ses convictions dans "Une vie cachee") (2019).
* Un thème déjà abordé dans l'excellent "Le Labyrinthe du silence" (2014).
** On pense beaucoup à "La Zone d'interet" (2021), l'environnement du camp étant montré comme un Eden.
Avec le décès de Maggie SMITH en 2024 qui était l'âme de la saga, je pensais que Julian FELLOWES et son équipe arrêteraient les frais. Et bien non, cela ne les a pas arrêtés. Ca m'a fait un pincement au coeur d'ailleurs de la revoir lors d'une scène nostalgique dans laquelle Mary voit surgir les fantômes des disparus, de Dan STEVENS à Jessica BROWN FINDLAY. Ce "Grand Final" qui je l'espère met un point final à quinze années d'une saga s'étalant sur une série de six saisons et trois films (dont trois saisons et trois films de trop) est donc un hommage à l'actrice jouant la comtesse douairière et veut marquer un passage de témoin entre les générations. Plusieurs personnages prennent leur retraite (Carson, Mrs Patmore, Robert Crawley) et confient les clés du château, de l'armoire à argenterie ou de la cuisine aux jeunes générations. Mais c'est trop peu pour remplir 2h de film. Alors comme pour les précédents opus, on multiplie les anecdotes avec le scandale du divorce de Mary qui la met au ban de la bonne société ou des histoires de succession à n'en plus finir ou encore un escroc dont est victime Harold (Paul GIAMATTI), le frère de Cora (Elizabeth McGOVERN) mais que Tom (Allen LEECH) devenu un super-héros démasque en deux secondes. Un seul filon m'a paru intéressant mais il est bien mal exploité: celui qui voit le grand retour de Thomas Barrow (Rob JAMES-COLLIER) avec son nouveau compagnon, Guy Dexter (Dominic WEST) et un dramaturge ayant réellement existé Noël Coward (Arty Froushan). Peut-être que ça parle à un anglais ou à un américain cinéphile mais je ne pense pas qu'en France beaucoup de monde sache qui est Noël Coward qui était homosexuel à une époque où celle-ci était criminalisée en Angleterre. J'ai moi-même découvert son existence grâce au film de Robert WISE, "Star !" (1968). Il aurait donc fallu appuyer sur le champignon et oser casser les codes là où le film reste corseté dans un ordre ancien qui commence à sentir le sapin dans les années 30 (on peut même dire que l'odeur devient fétide avec un film comme "Les Vestiges du jour" qui évoque la collusion de certains de ces grands aristocrates anglais avec le nazisme) (1993). On peut toujours rêver mais Dominic WEST aurait par exemple pu monter sur les tables, danser et chanter "Shame, shame, shame" comme dans "Pride" (2014), ça aurait été plus fun!
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)