Hiatus entre le fond et la forme. Les graphismes du film, splendides, relèvent du travail d'orfèvrerie, alternant entre plusieurs techniques pour souligner les différentes dimensions du récit. Le fond en revanche est assez lourdingue. "Sultana's dream" se déroule dans un milieu ultra bobo (l'héroïne est réalisatrice de films d'animation et tout le temps en voyage, sa mère est océanographe, son père réalisateur vit à Rome) et ressemble au parfait bréviaire de la féministe militante. Il est question d'un manifeste écrit en 1905 par la princesse indienne Rokeya Sakhawat Hossain décrivant un monde dominé par les femmes "Ladyland" une sorte de "Jacky au royaume des filles" (2013) mais où les relations hommes-femmes sont inexistantes puisque les hommes vivent cloîtrés pendant que les femmes gèrent tout. Cette essentialisation des genres est problématique. L'homme est vu systématiquement comme un sombre prédateur et la femme comme pacificatrice et dotées de toutes les qualités. Reconnaître que l'écrasante majorité des violences sexuelles sont commises par les hommes sur les femmes ce n'est pas pour autant passer sous silence la complexité des êtres humains, tous ceux qui n'entrent pas dans cette binarité, les hommes victimes d'autres hommes voire de femmes qui peuvent dans un certain nombre de cas être également prédatrices. C'est dommage car la diabolisation des hommes et l'idéalisation des femmes recouvre des questions également abordées dans le film comme celle de l'insécurité chronique des femmes dans les espaces publics d'orient comme d'occident. L'héroïne, Inès dont le père est absent a été victime d'agression sexuelle dans son enfance et voit tout à travers ce prisme. Sa relation amoureuse avec un indien est marquée par l'échec dès son apparition et son lesbianisme est montré comme une évidence. S'affranchir des assignations n'est pas au programme d'un film qui les renforce et désigne l'autre comme un ennemi à éliminer du paysage.
"Sirat" est une grande expérience de cinéma. Pour une fois, l'immersion sensorielle, pourtant poussée à l'extrême ne se fait pas au détriment du propos, lui aussi très fort. Pas étonnant que le film divise et que des gens aient quitté la salle avant la fin. Le film repose sur des ruptures radicales que l'on ne voit pas venir et qui déstabilisent, choquent, émeuvent, interrogent. Ruptures qui se combinent avec un aspect indéniablement contemplatif: "Sirat" raconte une traversée du désert. Une épreuve matérielle, spirituelle et religieuse qui implique de se dépouiller de tout pour espérer en ressortir vivant. Vivant mais transformé à jamais. Cette transformation se produit par deux fois dans le film. Quand Luis (grandiose Sergi LOPEZ) père de famille sédentaire roulant dans un van inadapté se fond dans la petite communauté de raveurs qu'il suivait jusque là à distance. Il se fond en elle comme il se fond dans le désert lors d'une scène déchirante. Et enfin quand après une ultime traversée, plus rien ne distingue les raveurs des autochtones de la région. D'ailleurs "Sirat" est un mot arabe qui signifie "chemin" et dans la tradition coranique, il constitue la dernière barrière avant le paradis, un pont glissant et épineux érigé au-dessus de l'enfer.
Brouillant volontairement le cadre spatio-temporel, le film se situe dans une dimension dystopique voire post-apocalyptique lié à l'évocation d'une guerre qui rôde et l'omniprésence de la mort qui frappe au hasard. Le contexte n'est pas le même qu'à l'époque du tournage du premier "Mad Max" (1979) mais la similitude des imaginaires frappe l'esprit, tout comme avec "Gerry" (2002) et sa déclinaison "Daft Punk's Electroma" (2006). Enfin, on est saisi par la présence d'un panel de "gueules" que l'on ne voit jamais au cinéma, une communauté de marginaux marqués dans leur corps et leur visage, rompu à l'âpreté de leur environnement et qui nous fait partager un peu de leur monde. L'un d'eux arbore un T-Shirt sans équivoque: ce sont les "Freaks - La monstrueuse parade" (1931) des temps modernes: les éclaireurs de notre futur.
La captation d'une répétition du ballet flamenco "Noces de sang", d'après la pièce de théâtre de Federico Garcia Lorca par le danseur et chorégraphe Antonio Gades et sa troupe. On voit les danseurs dans leurs préparatifs puis s'échauffer, puis effectuer un filage du spectacle. En voix-of, Antonio Gades évoque le parcours singulier qui l'a amené à devenir danseur et chorégraphe. La fascination que procure ce court documentaire tient au contraste entre le dépouillement du dispositif et la puissance d'évocation procurée par la musique, la chorégraphie, les costumes et les maquillages. Il faut dire que la pièce est d'une simplicité extrême: deux hommes, le mari et l'amant, se battent à mort pour une femme, le jour de ses noces. C'est épuré mais extrêmement expressif: la meilleure façon de commencer une trilogie consacrée au flamenco que Carlos SAURA poursuivra avec "Carmen" (1984) et "L'Amour Sorcier" (1986), en collaboration également avec Antonio Gades. A noter que "Noces de sang" est aussi le premier volet d'une trilogie chez Federico Garcia Lorca, avant "Yerma" et "La maison de Bernarda Alba".
J'ai confiance en Pedro ALMODOVAR, un cinéaste dont je ne rate aucun film au cinéma. Néanmoins, j'avais des doutes à propos de "La Chambre d'à côté". Son univers allait-il être transposable dans une culture anglo-saxonne? L'esthétique n'allait-elle pas étouffer l'émotion? Est-ce que cela n'allait pas être trop cérébral? J'avais peur d'un exercice de style froid et désincarné à la façon de "La Voix humaine" (2020) où jouait déjà Tilda SWINTON. Mais j'ai en définitive beaucoup aimé le film. Je l'ai trouvé beau mais aussi apaisant, mélancolique et poétique. Moins bavard et plus contemplatif que d'ordinaire, c'est un film qui invite à apprivoiser la mort au travers du personnage d'Ingrid (Julianne MOORE) qui apprend à traverser ses peurs en acceptant d'accompagner jusqu'au bout du chemin son amie Martha (Tilda SWINTON) atteinte d'un cancer incurable sans la juger, sans tenter d'infléchir sa décision de mettre fin à ses jours. Le film est un plaidoyer pour le droit à choisir les modalités de sa "sortie de scène" quand elle s'annonce. Martha n'a même pas besoin d'assistance comme dans "Quelques heures de printemps" (2011) qui traite d'un sujet similaire dans un autre milieu social et dans un autre pays. Elle a juste besoin d'une présence amicale à ses côtés ce que j'ai trouvé très humain. J'ai beaucoup apprécié aussi de voir à l'écran une aussi belle amitié féminine. Cette sororité n'est pas fréquente au cinéma. Bien que le film soit épuré à l'extrême et que la maison ressemble à un cocon, les contingences extérieures ne sont pas ignorées. Ingrid doit en effet en même temps préparer le combat de l'après, celui des interrogatoires suspicieux sur son rôle exact dans la mort de son amie. J'ai eu l'impression à plusieurs reprises d'être dans un film japonais où la mort est intégrée à la vie, où les défunts restent présents même quand ils ne sont plus là, sous forme de fantômes par exemple. Et dans "La Chambre d'à côté", ils sont partout, que l'on convoque ceux du passé ou que Tilda SWINTON s'y dédouble comme souvent dans sa filmographie. C'est sans doute lié également à la neige qui tombe et scande régulièrement le film, une référence à la fin de "Gens de Dublin" (1987), l'adieu à la vie de John HUSTON adapté de la nouvelle de James Joyce.
Brillante première réalisation du duo Fernando TRUEBA et Javier MARISCAL qui fait penser, forcément pour ceux qui l'ont vu à "Buena Vista Social Club" (1999) de Wim WENDERS. Car l'histoire de Chico, inspirée par la vie du père du latin jazz Bebo VALDES (qui a composé la majeure partie de la musique du film) est celle de tous ces musiciens cubains ayant animé les cabarets de jazz sur l'île dans les années 40 et 50 avant de tomber dans l'oubli suite à la chute du dictateur pro-US Batista qui rendit cette musique et la culture associée à celle-ci "persona non grata" dans le nouvel Etat communiste. Le film étant pour l'essentiel construit sur un flashback nostalgique, on découvre d'abord Chico âgé, survivant comme cireur de chaussures. Mais comme Ruben GONZALEZ, Ibrahim FERRER ou Compay SEGUNDO et comme son modèle, Bebo VALDES, il entame une seconde carrière à l'âge de la retraite sous l'impulsion d'une nouvelle génération. Comme son titre l'indique, le film est aussi l'histoire de Rita Martinez, formant à la ville comme à la scène un duo complémentaire avec Chico. Un personnage fictif s'inspirant des chanteuses latino à la voix d'or ayant fait une carrière internationale mais s'étant heurté aux discriminations raciales et au machisme ordinaire. Les relations entre Chico et Rita en effet sont orageuses, systématiquement contrariées et pas toujours par des éléments extérieurs. Chico jeune apparaît comme un mufle, aussi veule qu'indélicat. Le film nous transporte par sa musique évidemment mais aussi par son animation qui est artisanale et de toute beauté. L'atmosphère est immersive, on se croirait véritablement transporté à La Havane d'avant la révolution avec ses cabarets aux enseignes fluo ou à New-York avec ses clubs de jazz semi-clandestins et les personnages sont incarnés. Ainsi Rita possède une telle sensualité qu'on croit voir devant nous un être de chair et de sang. Bref "Chico & Rita" est un film vibrant et vivant, incontournable, notamment pour tous les amoureux de ce style musical.
"They shot the Piano Player" est la deuxième collaboration du réalisateur Fernando TRUEBA et du dessinateur Javier MARISCAL après "Chico & Rita" (2010). On y retrouve l'animation et la musique latino mais "They shot the Piano Player" est aussi un film politique au travers d'une enquête sur la disparition d'un pianiste de jazz brésilien virtuose, Francisco Tenório Júnior, à la veille du coup d'Etat en Argentine en 1976. Plus de 30 ans après les faits, le journaliste américain fictif Jeff Harris (l'alter ego de Fernando TRUEBA) qui doit écrire un livre sur la bossa nova découvre un enregistrement du musicien disparu. Subjugué, il part à la recherche de ceux qui l'ont connu et ressuscite l'âge d'or de la musique brésilienne au travers de ses représentants les plus prestigieux dont on entend la voix au travers de leur avatar animé. Même moi qui ne suis pas une spécialiste, j'ai reconnu Chico BUARQUE, Gilberto GIL ou encore Caetano VELOSO. Et si d'autres me sont inconnus, je les connais en réalité à travers leurs oeuvres (Vinicius de MORAES qui accompagnait le pianiste lors de la tournée durant laquelle il a disparu est l'auteur des paroles de "The girl from Ipanema"). Des anecdotes impliquant également de grands noms du jazz afro-américain comme Ella FITZGERALD sont évoquées. Et le parallèle créatif avec la nouvelle vague française (bossa nova se traduit par nouvelle vague), l'influence de Francois TRUFFAUT surtout se retrouve à travers le titre, hommage à "Tirez sur le pianiste" (1960). Mais en parallèle de cette effervescence de sons et de couleurs, le film évoque la terrible période des dictatures militaires s'étant abattues en Amérique latine avec la complicité de la CIA et leur coordination au travers de l'opération condor pour traquer leurs opposants communistes ou supposés tels. Car Tenório n'étant pas politisé, il peut être considéré comme une victime collatérale de ce terrorisme d'Etat se trouvant au mauvais endroit et au mauvais moment, embarqué à cause de son apparence l'assimilant aux révolutionnaires, torturé puis exécuté pour l'empêcher de témoigner de ce qu'il avait vu et vécu. L'enquête de Jeff Harris l'amène donc à reconstituer les lieux de détention, de torture et d'exécution, la disparition des corps, les bébés enlevés à leur mère pour être adoptés par des familles soutenant le régime et les séquelles sur les survivants (la femme de Tenório privée du statut de veuve et des ressources allant avec par exemple). Un peu ardu à suivre par moments avec quelques redites et longueurs mais on y apprend beaucoup, on y voit et y entend beaucoup et on repart avec une question lancinante "Comment tant de douceur et de beauté ont pu cohabiter avec tant de barbarie?".
J'avais lu que pour "Le Labyrinthe de Pan" (2006), Guillermo DEL TORO s'était inspiré de "L'Esprit de la ruche" (1973). Mais cette influence comme celle de "La Nuit du chasseur" (1955) est tout aussi évidente dans "L'échine du diable", son troisième film réalisé cinq ans auparavant. Du film de Victor ERICE comme de celui de Charles LAUGHTON émerge le thème de l'enfance face au mal, lequel prend une double forme. Celui de la guerre d'Espagne avec l'image de l'obus fichée en plein coeur de la cour de l'orphelinat où est emmené Carlos. Mais aussi celui du monstre phallique séducteur, cupide et sanguinaire qui terrorise les enfants avant de révéler l'étendue de sa folie meurtrière et de tout détruire autour de lui. S'y ajoute une atmosphère oppressante lié au fait que le film se déroule dans le huis-clos d'un orphelinat qui en dépit des propos rassurants de sa directrice Carmen (Marisa PAREDES) ressemble à une prison d'où il s'avère impossible de s'échapper. La porte ouvre sur une route hostile et déserte sur des dizaines de kilomètres, le ciel est envahi d'avions fascistes et nazis et le sous-sol semble contenir des fantômes. Un plus précisément, celui d'un petit garçon qui détient un sombre secret et semble résider au fond d'un bassin (des images qui préfigurent "La Forme de l'eau") (2017). S'y on ajoute les foetus qui baignent dans l'alcool, l'atmosphère est plus qu'anxiogène. Néanmoins ce n'est pas d'elle que vient la menace mais bien du réel. Aussi comme dans ses autres films, face à la violence du monde qu'ils se prennent de plein fouet, les enfants apprennent à apprivoiser leurs peurs et à s'entraider. Ainsi Carlos qui est au départ un peu le souffre-douleur va par son courage, sa générosité et sa curiosité d'esprit finir par fédérer les autres membres du groupe autour de lui contre la véritable source de leurs tourments. Par ailleurs si les adultes bienveillants sont défaillants (Carmen souffre d'une infirmité, Casarès est impuissant et Conchita comme Carmen se sont laissé abuser par Jacinto qui possède tous les traits des terrifiants mâles alpha développés dans les films ultérieurs de Guillermo DEL TORO), ils ne sont pas tout à fait absents. Les lingots cachés par Carmen s'avèreront être des alliés inattendus. De même, l'esprit de Casarès veille sur les enfants survivants.
"Fermer les yeux" est un film magnifique du trop rare Victor ERICE qui pour l'occasion retrouve Ana TORRENT qu'il avait révélé enfant dans "L'Esprit de la ruche" (1973) avant que son visage n'imprime la rétine du cinéma mondial trois ans plus tard dans "Cria cuervos" (1976).
De cinéma, il en est beaucoup question dans "Fermer les yeux" qui s'ouvre sur un film dans le film, "Le regard de l'adieu" dont le grain et le format n'est pas sans rappeler "L'Esprit de la ruche". On apprend assez vite que "Le regard de l'adieu", datant du début des années 90 est resté inachevé en raison de la disparition mystérieuse de l'acteur principal, Julio Arenas au cours du tournage. Vingt-deux ans plus tard (une ellipse temporelle qui se réfère à celle de trente ans durant laquelle Victor ERICE n'a pas tourné de long-métrage), le réalisateur du film, Miguel Garay, retraité, est contacté par une émission de télévision du style "Enquête exclusive" qui souhaite revenir sur la disparition de Julio Arenas. Celui-ci refait alors surface mais son âme elle semble s'être définitivement envolée. A moins que la magie du cinéma ne puisse lui faire retrouver la mémoire, ce à quoi va s'employer Miguel qui va remuer le passé et rouvrir bobines et cinéma jouant à la "Belle au bois dormant" pour projeter à Julio les extraits du film dans lequel il joua autrefois. "Fermer les yeux" est un acte de croyance envers le pouvoir du cinéma à faire revenir les morts à la vie et à restaurer les liens et de ce point de vue, la comparaison avec "Paris, Texas" (1984) m'a sauté au yeux. Seul le type de film diffère: un documentaire en super 8 dans "Paris, Texas", des séquences d'un film de fiction inachevé dans "Fermer les yeux" mais ce que l'on voit à l'image sont des retrouvailles par la médiation d'un tiers. Le frère dans le film de Wenders était le réalisateur du film et c'est lui qui réunissait le père et le fils et Miguel Garay en fait de même avec la fille de Julio. La mémoire du cinéma est également auditive, Julio semblant renaître en partageant une même chanson avec Garay qui semble être son double (un homme seul, vieillissant, fatigué, père avorté, vivant hors du temps en marge du monde). Le film tourné par Garay s'en fait le miroir, père et fille partageant également la même chanson. Et nous spectateurs ne sommes pas oubliés, le film est constellé de références cinématographiques, internes ou externes au cinéma de Victor ERICE. Ana TORRENT, cinquante ans après "L'Esprit de la ruche" (1973) revient lui faire écho de même que le film inachevé de Garay fait écho à celui que Victor Erice n'a pu réaliser "La Promesa de Shanghai". Wim WENDERS est omniprésent et pas seulement au travers de "Paris, Texas (1984)", les origines du cinéma sont évoquées avec "L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat" (1896) et l'une des plus puissantes citations provient encore d'une chanson "My rifle, my pony and me" chantée par Garay et ses voisins de campement qui par-delà "Rio Bravo" (1959) a valeur de signe de ralliement pour les cinéphiles du monde entier souhaitant communier dans la vaste église du cinéma.
Pedro ALMODOVAR avait déjà approché le genre du western par le biais de citations: "Johnny Guitar" (1954) dans "Femmes au bord de la crise de nerfs" (1988), "Duel au soleil" (1946) dans "Matador" (1986). Des choix logiques au vu de son univers coloré, mû par la loi du désir et les passions violentes. Mais c'est à un autre western que l'on pense en regardant "Strange way of life": "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) qui avait fait date en évoquant frontalement une romance gay entre deux cowboys contrariée par les normes sociales. Plus récemment, "The Power of the Dog" (2021), Jane CAMPION remettait ça en évoquant l'homosexualité refoulée et la virilité toxique. "Strange way of life" ressemble à un prolongement ou une variation du film de Ang LEE (Pedro ALMODOVAR avait d'ailleurs été pressenti pour le réaliser) mais avec les codes propres au western classique: étoile de shérif, pistolet, ranch, fusillade, nuages de poussière. Un univers viril bien mis en valeur pour être mieux détourné par la romance entre Jake le shérif et Silva, anciens amants qui se retrouvent 25 ans plus tard autour d'un différend concernant le fils de Silva. Un simple prétexte permettant d'aborder la vraie question du film "Mais que peuvent faire deux hommes seuls dans un ranch?" ^^. On retrouve la tonalité mélancolique voire testamentaire de l'un des derniers films d'Almodovar, "Douleur et gloire" (2019), le poids des ans se répercutant dans la fiction. Ethan HAWKE dans le rôle de Jake est particulièrement convaincant. En revanche la courte durée du film ne permet pas de donner de l'ampleur à l'histoire. On voit bien qu'il s'agit à la base d'une pièce de théâtre articulée autour du dialogue entre les deux personnages, le tout filmé comme un roman-photo. De plus, son aspect publicitaire est marqué avec des placements incessants de la marque Saint-Laurent qui produit le film. Il est donc dommage que Almodovar n'ait pas été pour une fois jusqu'au bout de son désir en réalisant son premier long-métrage en anglais.
"Matador" est le cinquième film de Pedro ALMODÓVAR que je considère comme un brouillon de son futur chef-d'oeuvre, "Parle avec elle" (2002). La tauromachie évidemment est au programme des deux films mais surtout les pulsions, passions et névroses qui tournent autour de cet "art de la mise à mort". Angel (Antonio BANDERAS), l'apprenti torero est le prototype de l'infirmier Benigno Martin dont les appétits sexuels sont muselés par l'emprise de leur mère toute-puissante (vivante ou non). Une relation fusionnelle qui n'est pas sans faire penser à celle de "Psychose" (1960). L'avocate Maria Cardenal est une version psychopathologique de Lydia Gonzales, une femme masculine qui met à mort ses amants comme s'il s'agissait de taureaux afin d'éprouver l'orgasme sur leur cadavre. Une sexualité nécrophile que l'on retrouve chez Diego, mentor d'Angel et ancien torero sorti de l'arène pour blessure. Lui aussi commet des crimes pour éprouver la jouissance sexuelle et lorsqu'il ne le fait pas, il demande à Eva son amante de feindre la mort. Le fait que Angel sous l'influence de son mentor tente en vain de violer Eva fait là encore penser à "Parle avec elle" (2002) où Marco tombait amoureux d'Alicia qui lorsqu'elle était en état de mort cérébrale avait été violée par Benigno (dont tout laisse à penser qu'il aurait été impuissant face à une jeune femme consciente et active). Dans les deux cas également, la femme sert de médiatrice entre deux hommes à la relation ambigüe. Si la sublimation par l'art total n'est pas encore au programme de "Matador" dont on sent la modestie du budget également dans les scènes évoquant la tauromachie, la mise en scène est déjà très esthétique avec des costumes flamboyants et des décors souvent circulaires qui évoquent bien évidemment l'arène. Par ailleurs comme dans "Femmes au bord de la crise de nerfs" (1988), Pedro ALMODÓVAR établit des parallèles entre ses héros et ceux des films hollywoodiens avec une citation du final de "Duel au soleil" (1946). Et si "Psychose" (1960) n'est pas cité, la première scène montre un Diego se masturbant devant d'horribles scènes de meurtre tirées notamment d'un film de Mario BAVA, "Six femmes pour l'assassin" (1964) qui a contribué à fixer les codes du giallo. L'épingle à cheveux de Maria fait par ailleurs penser à celle de l'héroïne de "Titane" (2020) qui s'inscrit ainsi dans une filiation sur la transidentité et les genres qui l'accompagnent.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)