J'ai profité de son passage sur Arte pour regarder "Central do Brasil" dont j'avais beaucoup entendu parler depuis que j'ai découvert Walter SALLES avec le remarquable "Je suis toujours la" (2023). Je suis plus mitigée sur "Central do Brasil" en dépit de la ribambelle de prix prestigieux qu'il a reçu. Peut-être que j'en attendais trop. Je l'ai trouvé en fait inégal. Ce que j'ai préféré, c'est la seconde partie, plus fluide et plus ample narrativement que la première qui se calque sur la valse-hésitation de Dora, une ex-institutrice à la retraite amorale qui se retrouve brutalement avec un gamin sur les bras dont elle ne sait que faire. Je me dis que ce gamin, c'est sa conscience qu'elle a laissé au vestiaire ou plutôt dans le tiroir à l'image des lettres qu'elle écrit pour de pauvres gens illettrés mais n'envoie pas quand elle ne les déchire pas. Dans cette première partie, le récit patine, se répète, bref je l'ai trouvé laborieux. Quand Dora et Josué prennent la route, le récit s'ouvre, laisse entrer les émotions et parallèlement radiographie de façon remarquable la société brésilienne avec quelques passages saisissants (la scène du pèlerinage et plus généralement le poids de la religion dans la société qui marque autant que sa violence). La fin est cependant en deçà de ce que l'on pouvait espérer et n'arrive pas à la hauteur du film auquel "Central do Brasil" fait immanquablement penser, "Gloria" (1980).
"Le Sel de la terre" est un film puissant qui sublime l'oeuvre du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO disparu le 23 mai dernier à l'âge de 81 ans. A partir des années 70, il s'est fait le témoin des tragédies humaines aux quatre coins du globe (guerres, famines, grandes migrations) avant de se consacrer à un vaste projet nommé "Genesis" sur la nature et les hommes vivant en osmose avec elle à l'écart des ravages environnementaux causés par les sociétés productivistes modernes.
Le film comporte un aspect biographique, incluant les témoignages de proches et de Sebastiao SALGADO lui-même qui permet de se familiariser avec le photographe et son histoire. On y apprend notamment qu'il a suivi une formation d'économiste qui lui a donné des clés pour contextualiser ses photographies et qu'après toutes les atrocités dont il a été le témoin, c'est le travail de reforestation de la terre de ses ancêtres qui lui a redonné le goût de vivre (qu'il a poursuivi avec "Genesis"). Une polémique a d'ailleurs éclaté à la suite de la sortie du film entre autres sur les liens entre le photographe et une industrie minière qui finançait ses voyages (lien non évoqué dans le film). Mais ce sont les stupéfiantes photographies en noir et blanc, la plupart commentées qui constituent le coeur du film. C'est par leur biais que Wim WENDERS, lui même photographe l'a découvert, est devenu ami avec lui et lui a consacré le film, co-réalisé avec son fils aîné.
Quel qu'en soit le sujet, les photographies de Sebastiao SALGADO sont pleines de grandeur. Tout y apparaît magnifié, tant les paysages que les gens qui se transforment en figures héroïques ou bien martyres. Bien que ces photographies s'inscrivent dans un contexte très bien documenté (la famine en Ethiopie, le génocide du Rwanda, la guerre civile en Yougoslavie, le conflit irakien, la migration des paysans du Nordeste brésilien etc.), elles échappent au temps et semblent appartenir à l'éternité. Beaucoup les qualifient d'ailleurs d'images bibliques à l'image de l'incroyable ouverture consacrée aux photographies d'une mine d'or à ciel ouvert au Brésil envahie telle une fourmilière par des dizaines de milliers d'hommes couverts de boue piochant et portant des fardeaux. Certains ont pensé à "Aguirre, la colere de Dieu" (1972) à raison mais il y a aussi quelque chose de Sisyphe dans ce labeur mené dans des conditions terribles, la soif de l'or étant plus forte que la peur de la mort. Toute cette beauté pour décrire les pires horreurs est destinée à pousser le spectateur à la regarder (l'horreur) en face et à s'interroger. L'art élève et en élevant, il touche là où la simple information laisse le plus souvent indifférent. Montrer la part divine de l'homme au sein des populations les plus déshéritées de la terre lui donne par ailleurs une noblesse que les sociétés occidentales lui dénient par ailleurs (haine des migrants, mépris ou condescendance vis à vis des plus pauvres).
Ce film qui m'en en rappelé d'autres par son sujet ("They Shot the Piano Player" (2022) pour l'Argentine, "Missing/Porte disparu" (1982) pour le Chili ou même la pièce de théâtre "L'Atelier" de Jean-Claude GRUMBERG dans laquelle un personnage reçoit quelques années après la guerre un acte de décès de son mari mentionnant qu'il est "mort à Drancy") est comme une flamme qui s'éteint. Bien que le réalisateur nous fasse ressentir dès la première image la menace que représente la dictature brésilienne, celle-ci paraît durant un certain temps lointaine pour la famille Paiva dont on découvre le quotidien joyeux et insouciant. Leur maison lumineuse, joyeuse, traversée en tous sens par les cinq enfants toujours en mouvement est le théâtre d'une effervescence artistique permanente (par le cinéma, la danse, la photo) et donne directement sur la plage de Copacabana. C'est la période hippie et l'aînée des enfants ressemble à n'importe quel jeune étudiante américaine ou européenne de ces années-là, écoutant la même musique, fréquentant les mêmes chevelus et fumant les mêmes joints. Mais le contrôle musclé qu'ils subissent en traversant un tunnel en voiture a valeur d'avertissement, pour eux comme pour le spectateur: il y a bien une épée de Damoclès qui pèse sur eux. Le régime est sur les dents. En dépit de son apparence inoffensive, Rubens Paiva, le père est dans la ligne de mire du régime en tant qu'ex-député travailliste aux opinions de gauche soutenant les persécutés du régime. Dès que la maison est investie par les hommes du régime et que Rubens est enlevé ainsi que durant quelques jours sa femme et l'une de ses filles, temps et mouvement s'arrêtent, portes et fenêtres se ferment, tout n'est plus que pénombre, silence et fixité, bref la vie est brisée et rien ne sera plus jamais comme avant. Mais un deuxième film commence avec le combat d'Eunice, l'épouse rescapée de Rubens pour connaître la vérité mais aussi pour prendre sa relève et assurer la subsistance de sa famille. Ce deuil d'une vie révolue à laquelle il faut s'arracher est admirablement décrit de même que le courage de cette femme pour se réinventer à 48 ans. Fernanda TORRES a remporté à juste titre un golden globe pour ce rôle qu'elle interprète sur plusieurs décennies. Walter SALLES veut rendre compte des évolutions du Brésil, un peu comme l'a fait Florian HENCKEL von DONNERSMARCK dans "La Vie des autres" (2006) mais il a du mal à trouver des idées sur la fin. Cependant cela n'enlève rien à la force d'évocation de ce film inspiré d'une histoire vraie comme il y en eu tant au Brésil dans ces années-là.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)