Il y a plusieurs manières d'aborder le dernier film de Steven SPIELBERG. La science-fiction politique en est une et j'avoue que le parallèle avec "Twin Peaks" (1990) m'a traversé l'esprit. David LYNCH montrait la culture du secret comme une gangrène qui infectait la structure même de la réalité, depuis les traumas familiaux jusqu'au sommet de l'Etat. Steven SPIELBERG avec Disclosure Day, opère un glissement vers une exigence de transparence politique mais aussi ontologique au travers d'un questionnement existentiel très simple: "où est ma place?" Cette question, Margaret (Emily BLUNT) se la pose explicitement mais à ce moment là, on croit qu'il s'agit juste d'une question pragmatique de lieu d'habitation. Une fois le film terminé, on réalise que cette miss météo qui n'occupait qu'une place marginale dans le flux informationnel en continu au début du film est devenu son centre de gravité pendant que les autres, tous les autres restent sans voix. Que ce soit le personnage campé par Colin FIRTH ou bien la présentatrice habituelle, ils sont comme terrassés par quelque chose qui les dépasse et ce sont eux qui deviennent périphériques dans l'histoire qui s'écrit désormais sans eux. "Disclosure Day" en quelque sorte éclaire ces trois simples mots que prononçait "E.T. L'extra-terrestre" (1982):
"E.T., téléphone, maison".
Margaret comme son pendant masculin, Daniel (Josh O'CONNOR) ont, comme le beau personnage joué par Francois TRUFFAUT fait des "Rencontres du troisieme type" (1977) qui ont aboli les frontières linguistiques et géographiques servant à "diviser pour mieux régner". L'alien étant un avatar de l'enfant que l'on porte en soi, ils vont être amenés à se reconnecter à lui pour braver les structures de pouvoir qui jettent les hommes les uns contre les autres et inviter l'humanité à dépasser ses peurs pour sonder l'inconnu. Une invitation salutaire au décentrement et à la perte de contrôle comme alternative d'existence à la volonté de toute-puissance et de domination.
Vu "Disclosure Day", le dernier film de Steven Spielberg. Dans son précédent film "The Fabelmans", il y avait ce passage devenu culte dans lequel le futur cinéaste sous les traits du jeune Sammy rencontrait John Ford, interprété par David Lynch qui lui conseillait pour voir le monde d'accepter de décentrer l'horizon. Dans "Disclosure Day", il se demande ce qu'il se passerait si l'humanité entière acceptait de décentrer son horizon. Lynch montrait dans "Twin Peaks" que la culture du secret, qu'il soit enfoui dans les familles ou au coeur de l'Etat gangrenait le réel. Spielberg choisit d'exposer ces secrets en pleine lumière et de faire de la transparence non une fin mais au contraire un seuil vers l'inconnu. Un inconnu vertigineux. La petite miss météo du Kansas qui ne sait pas où est sa place dans la tornade du flux informationnel se retrouve brusquement au centre des caméras du monde entier. Elle ne s'appelle pas Dorothy mais c'est tout comme. Elle aussi cherche sa maison, qui est peut-être dans les étoiles, celles que justement écoutait le major Briggs.
Il y a de bonnes idées, y compris visuelles dans le dixième film de Gore VERBINSKI, le réalisateur de "Rango" (2010), du remake américain de "Ring" (1997) et de la première trilogie de la saga Pirates des Caraïbes. Le problème, c'est qu'elles ont du mal à s'insérer dans un scénario cohérent, à faire sens et surtout, à conférer de l'humanité aux personnages. On est typiquement dans un film geek, bourré de références diverses et variées ("Matrix" (1998), "Black Mirror" (2011), "Un jour sans fin" (1993), "Ghost in the Shell" (1995), "Terminator" (1984), "Toy Story" (1995) etc.) mais sans aucune âme. L'absence de véritable réflexion sur le sujet, à savoir la vampirisation de la société par l'IA se remarque au fait que le film fait exactement ce qu'il dénonce: il transforme ses personnages en robots, menés par un sociopathe narcissique. Le SDF du futur qui vient recruter une équipe pour débrancher l'IA avant qu'elle ne génère l'apocalypse débite une logorrhée insupportable de prêcheur imperméable au doute tout en prenant en otage les clients d'un diner puis en les menaçant de tout faire exploser s'ils ne viennent pas avec lui. En prime il en humilie certains (c'est censé faire rire). Super éthique de départ! Quant aux "dégâts collatéraux" en cours de route, tout le monde s'en fiche, la mort étant traitée comme une ponctuation comique et puis de toute façon, elle n'a aucune importance, le SDF pouvant tout "rebooter" (c'est sa 117° tentative). Bref comment le film pourrait-il dénoncer quoi que ce soit en se présentant lui-même comme un jeu vidéo rempli de figurines de latex où rien n'a de conséquence? La vérité, c'est que n'est pas son but. Son but est de flatter les jeunes dans le sens du poil, du moins ceux qui recherchent des expériences sensorielles fortes au rythme effréné et des héros badass dont l'attitude est perçue comme un summum de coolitude. Bref c'est du double discours et le film est un parc d'attraction sitôt consommé, sitôt oublié.
Combien d'articles prophétisent aujourd'hui le moment où la machine prendra le dessus sur l'être humain? Et bien cette crainte existait déjà il y a quarante-trois ans. Dans le film prophétique (et culte) de John BADHAM, deux univers présentés en parallèle vont finir par se percuter: celui du teen-movie et celui du thriller paranoïaque sur fond de guerre froide et de menace nucléaire. Ce qui apparaît visionnaire dans le film c'est que "Docteur Folamour" (1964) est remplacé dans la war room par une IA, version moderne du monstre de Frankenstein qui va bien entendu échapper à son créateur et à ses utilisateurs pour s'autonomiser et décider toute seule de lancer une guerre nucléaire en confondant la simulation pour laquelle elle a été programmée et la réalité. Le bug dans la machine, c'est un lycéen geek ultra précoce puisqu'il possède déjà un PC (une machine alors encore rare) connecté à un réseau (qui prendra le nom d'internet quelques mois après la sortie du film) et le savoir-faire d'un hacker. Et on y croit d'autant plus aujourd'hui que cet ado a le visage de Matthew BRODERICK âgé alors de 20 ans que le cinéma a immortalisé quelques années plus tard dans "La Folle journee de Ferris Bueller" (1986) où il déploie une impressionnante palette de bricoleur pour se jouer du système scolaire. Sauf que dans "Wargames", ses talents informatiques pour falsifier les notes afin de séduire la copine du lycée sont très vite mis à l'épreuve dans jeu d'une tout autre envergure. David se retrouve connecté avec Joshua, l'ordinateur qui pilote les opérations militaires d'une armée qu'une introduction a montré sur les dents, prête à dégainer son protocole nucléaire à la moindre alerte et ne supportant pas le facteur humain dans l'équation, cette hésitation à déclencher l'anéantissement de millions de personnes. Une manoeuvre malheureuse à une époque où les questions de cybersécurité ne semblaient pas se poser (visiblement Ronald Reagan aurait pris très au sérieux la menace évoquée dans le film et élaboré dès 1984 la première politique visant à sécuriser les systèmes informatiques), et voilà que David lance une partie qui va s'emballer jusqu'au point de non-retour. Le fait que l'ordinateur ait un nom et pas n'importe lequel, celui du fils disparu de son concepteur, Stephen Falken (John WOOD) renvoie encore une fois à cet imaginaire de la confusion entre la machine et l'humain, de "Pluto" (2023) à "A.I. Intelligence artificielle" (2001). Néanmoins dans "Wargames", les ados sont des humains et ils ont bien raison de craindre pour leur avenir. Mais ils représentent également l'espoir d'un monde plus juste. La machine n'exonère pas de ses responsabilités. Parce qu'il a perdu son fils, Falken est devenu misanthrope et nihiliste. L'irruption des deux ados dans sa vie l'oblige à se réengager dans le futur de l'humanité alors que sortie des fantasmes, la machine s'avère être un simple outil qui peut être modifié par l'apprentissage. David donne une leçon à tout le monde en trouvant la seule solution permettant d'arrêter le compte à rebours fatal de la machine. L' obliger d'abord à jouer contre elle-même au morpion pour lui faire comprendre ce qu'est un jeu à somme nulle. Puis une fois qu'elle a intégré dans son logiciel qu'un jeu peut être dépourvu de vainqueur, l'obliger à tester toutes les combinaisons possibles de son jeu de guerre thermonucléaire afin de lui faire réaliser qu'elle arrive à la même situation de blocage, les adversaires se neutralisant mutuellement. La machine conclut alors que la seule manière de gagner est de ne pas jouer ce qui est exactement la définition de la dissuasion nucléaire.
"Les voyages de Tereza" est un film extrêmement original. Il mélange trois genres: la dystopie, l'aventure et la quête initiatique. La dystopie qui reste majoritairement à l'arrière-plan voire hors-champ a des points communs avec "Soleil vert" (1973) et avec le roman de science-fiction de Ira Levin "Un bonheur insoutenable". Bien que prenant l'apparence dès les premières images d'un Etat qui dans un contexte de catastrophe écologique se préoccupe de la santé et de la reconnaissance de ses seniors, il s'agit en réalité d'une emprise totalitaire visant à les écarter de la société en les envoyant vers une mystérieuse colonie. Tereza qui a 77 ans mais travaille encore et est parfaitement autonome découvre à ses dépends que l'âge du couperet pour l'internement en camp de c... oups en colonie a été abaissé à 75 ans et qu'elle fait donc partie du public cible. Elle est "débranchée" de son travail et ne peut plus rien acheter sans l'autorisation de sa fille qui s'avère une collaboratrice zélée du système. Dommage qu'on ne sache pas pourquoi alors que de nombreux messages tagués sur les murs montrent le rejet des jeunes générations vis à vis de cette politique de mise sous tutelle et d'ostracisme provenant plutôt des petits-enfants que des enfants cependant. Face à ce mur de coercition qui s'accompagne également d'une surveillance policière, le film raconte comment Tereza qui cherche juste au départ à s'offrir un instant de liberté avant d'être définitivement enfermée finit par prendre définitivement le large en gagnant de plus en plus en autonomie, au gré de ses rencontres au fil de l'eau. L'ordre établi, clinique et policier que cherche à créer l'Etat sous un vernis d'hypocrisie se fissure alors. Outre les tags de protestation, on découvre que sa politique ne cible en réalité que les pauvres jugés indésirables, les seniors riches pouvant racheter leur liberté à prix d'or. Et tout un monde interlope n'obéissant qu'à ses propres règles se dévoile alors. C'est dans cette zone grise, certes anarchique mais vivifiante que Tereza se réinvente, redécouvre son corps et ses désirs, prend des risques et acquiert de nouvelles compétences. Un beau récit de résilience qui dément le pessimisme, tant sur le fardeau que représenterait le vieillissement que sur les dégâts écologiques qui seraient insurmontables (le film suggère, comme "Flow, le chat qui n'avait plus peur de l'eau" (2022) un monde noyé sous les eaux où le seul moyen de déplacement accessible serait le bateau).
"Le prix du danger" est le film de tous les paradoxes spatio-temporels. Un film ancré dans son époque, celle du début des années 80 où les dérives de la télévision-spectacle faisaient déjà l'objet de satires virulentes comme dans "La Valse des pantins" (1982) de Martin SCORSESE ou "Ginger et Fred" (1986) de Federico FELLINI. En même temps "Le prix du danger", comme "La Mort en direct" (1980) de Bertrand TAVERNIER qui lui est contemporain s'inscrivent dans le genre de la dystopie d'anticipation pour prédire l'avènement d'une téléréalité avide de bénéfices exploitant le voyeurisme le plus sordide du public. Une réalité plus actuelle que jamais à l'ère des réseaux sociaux (on pense à la maltraitance et à la mort récente de Raphaël Graven, "martyr" volontaire d'une émission diffusée sur un réseau social peu contrôlé). Mais "Le prix du danger" fait également beaucoup penser à la saga "Hunger Games" (2011) en tant que nouveaux jeux du cirque romain dont le M. Loyal n'est autre qu'un présentateur TV qui dans le film de Yves BOISSET est joué par un Michel PICCOLI déchaîné (Mallaire est une variante du Buffalo Bill grotesque qu'il interprétait dans "Touche pas a la femme blanche") (1974). Le motif du plateau de l'émission de CTV est d'ailleurs celui d'une cible qui évoque la piste de cirque et la toile d'araignée puisque le jeu repose sur une chasse à l'homme. Mais il ne s'agit plus d'une activité élitiste pour nobles en mal de sensations fortes comme dans "Les Chasses du comte Zaroff" (1932), mais d'un divertissement pour les masses populaires orchestré par le capitalisme médiatique. Le film alterne en effet entre différents espaces pour bien faire comprendre les rouages du drame qui se noue: celui de la présélection sur un aérodrome de campagne, celui de la chasse à l'homme dans un décor urbain de ville nouvelle en construction qui fait penser à du parkour, celui du plateau de l'émission animée par Frédéric Mallaire et enfin celui des coulisses où les architectes du programme (Chirex et Ballard alias Bruno CREMER le directeur de la chaîne CTV et Marie-France PISIER la directrice de production) commentent ou interviennent dans le déroulement du jeu pour faire durer le "plaisir" et faire monter les recettes publicitaires. Quant aux candidats au suicide, ils sont recrutés directement à l'ANPE en cette période où le chômage de masse faisait des ravages en échange de l'espoir de sortir de leur misère et de gagner le gros lot. Leurs tueurs, eux aussi recrutés dans les milieux populaires sont quant à eux payés pour assouvir leurs pulsions criminelles. Les uns comme les autres sont des idiots utiles dont le rôle est de détourner l'attention des masses des véritables problèmes, raison pour laquelle les politiques laissent faire. Quant à ceux qui s'indignent, ils sont facilement réduits au silence. Chacun joue sa partition comme dans un jeu de rôles: Chirex gère froidement et rationnellement son entreprise de mort comme les nazis ont géré la solution finale, Mallaire est son pendant scénique, un illusionniste qui transforme la barbarie en spectacle glamour et pour qui l'indécence maquillée en charité n'a pas de limites (les images de famine en Afrique), Ballard est une hypocrite de première classe versant des larmes de crocodile pour mieux ferrer sa proie, public et tueurs sont autant assoiffés de sang que les victimes le sont d'argent. Même le chevaleresque héros joué par Gerard LANVIN qui tente de faire dérailler la machine en constatant que les dés sont pipés finit absorbé dans la fosse médiatique. Une terrifiante entreprise de déshumanisation qui illustre la banalité du mal dans la société contemporaine.
A noter que Yves BOISSET a porté plainte pour plagiat contre la production du film américain "Running Man" (1986), réalisé par Paul Michael GLASER et porté par Arnold SCHWARZENEGGER qui a fait l'objet récemment d'un remake.
J'avais beaucoup entendu parler de cette série qui tente une approche originale et au départ franchement séduisante du roman d'Alexandre Dumas "Le comte de Monte-Cristo". Approche originale au niveau du genre puisque le roman historique est transposé dans un univers de space opera rétro-futuriste dans lequel les vaisseaux spatiaux et les mecha (armures mécanisées façon Goldorak) cohabitent avec les costumes dandy, l'opéra et les calèches du XIX° siècle. Approche originale au niveau de l'esthétique. Les effets 3D, typique du début des années 2000 ont aujourd'hui mal vieilli mais en revanche le choix d'un style collage proche de Klimt (lui-même inspiré par les estampes japonaises) avec les motifs des costumes et chevelures qui semblent se fondre dans un décor éblouissant de dorures donne un cachet unique à cet anime même si cela se fait au détriment au mouvement et de la fluidité. Enfin au niveau narratif, la décision de changer de point de vue et de faire de Albert le personnage principal donne une certaine fraîcheur à l'histoire en la recentrant sur la jeune génération plutôt que sur celle du comte. Hélas, ce changement permet aux poncifs des mangas de rattraper rapidement cette version. Albert et ses amis qui ont une vingtaine d'années dans le roman deviennent des adolescents de 14-15 ans et le récit devient celui du passage à l'âge adulte célébrant les valeurs d'amitié, de courage, de détermination et d'esprit de sacrifice dans un esprit très shônen. On y ajoute des combats de mecha, des triangles amoureux (Andrea-Albert-Eugénie, Edmond-Mercédès-Fernand), une touche de gore, une autre de yaoi (amours homosexuelles masculines destiné au public féminin souvent entre un blond et un brun qui sont ici Franz d'Epinay et Albert mais l'ajout du travesti Peppo avec lequel Albert a une aventure est un autre exemple). Passé à la moulinette de ces stéréotypes, le récit finit par perdre toute crédibilité tant il devient incohérent et décousu. On pense au comte transformé en vampire criminel depuis qu'il a noué un pacte faustien avec le diable (pauvre abbé Faria!) mais qui reste adoré par son entourage maso. On pense à Mercédès transformée en horrible arriviste sans personnalité et qui se fait insulter par son propre fils et tirer dessus par son mari. On pense à Eugénie qui à l'opposé du roman de Dumas devient une amoureuse éplorée qui a besoin d'être sauvée par Albert (le récit est yaoi mais efface en revanche toute trace de lesbianisme). On pense à Andrea Cavalcanti, transformé en bishonen androgyne pervers et incestueux à la manière de Helmut Berger dans "Les Damnés" et ainsi de suite.
Premier film de Ugo BIENVENU, "Arco" a remporté le cristal du meilleur long-métrage au festival d'Annecy et confirme la vitalité du cinéma d'animation français. La SF est un genre particulièrement pertinent lorsqu'il s'agit de sonder les craintes et les espoirs de notre futur. Or celui-ci paraît plus incertain que jamais si bien que Ugo BIENVENU en créé deux pour le prix d'un! Un futur lointain désirable dans lequel les humains auraient appris de leurs erreurs et auraient construit un univers dans lequel ils cohabiteraient harmonieusement avec la nature. Sans surprise, ce futur-là ressemble beaucoup à "Le Chateau dans le ciel" (1986) de Hayao MIYAZAKI avec ses plateformes-jardins perchées dans les nuages où l'écologie et la mythologie auraient remplacé la technologie. La pierre bleue magique, identique à celle de Sheeta ou encore de "Nadia et le secret de l'eau bleue" ne fait plus léviter mais carrément voyager dans le temps. Elle diffracte la lumière, permettant à son possesseur détenteur en prime d'une cape irisée de voler en laissant des traînées arcs-en-ciel derrière lui comme autant de ponts entre les époques. C'est par une classique transgression que Arco qui n'a pas encore l'âge de s'envoler mais ne supporte pas d'être mis à l'écart du reste de sa famille s'empare de ces objets magiques. Comme il ne les maîtrise pas, il se retrouve non là où il le voulait (à l'époque des dinosaures) mais dans ce qui est pour nous un futur proche: 2075. Logiquement, celui-ci est une extrapolation de ce qui nous attend avec le choix du tout-technologique. Le réchauffement climatique produit des catastrophes "naturelles" à la chaîne dont l'homme se détourne en vivant hors-sol dans une bulle de verre comme dans le roman "Globalia" de Jean-Christophe Rufin et en détournant le regard avec des lunettes de réalité virtuelle comme dans "Wall-E" (2008). L'homme s'est également détourné des liens sociaux et familiaux en confiant notamment l'éducation des enfants à des robots. Cela réserve son lot de surprises (la "salle des profs" ressemble au clip de "Another brick in the wall" des Pink Floyd) mais c'est moins anxiogène que comique. En effet le film s'adresse à tous les publics, y compris les enfants et le rire est parfois plus efficace pour faire passer des messages que la peur. On a donc un univers certes dystopique mais saturé de couleurs pop dans lequel les jeunes livrés à eux-mêmes s'avèrent intrépides et débrouillards ou à l'inverse, très gauches comme les trois impayables pieds nickelés qui traquent Arco. Quant aux robots, Ugo BIENVENU a encore une fois bien retenu les ambivalences que Hayao MIYAZAKI a illustré dans ses films à propos de la technologie et on peut même remonter jusqu'à Osamu TEZUKA. Arco se déplace comme Astro et l'androïde domestique d'Iris, Mikki m'a fait penser par son design, son comportement et ses avaries à ceux de "Metropolis" (2001) (et le principe du robot-nounou à "L'enfant qui venait de l'espace", une nouvelle de Robert Escarpit qui rendait hommage à Isaac Asimov, le père des questionnements éthiques posées par les IA). D'ailleurs Ugo BIENVENU a imaginé une scène très forte digne de Paul GRIMAULT dans laquelle, celui-ci, réfugié avec les enfants dans une grotte pour échapper à un méga-feu dessine sur les parois, envoyant ainsi un message aux hommes du futur. Il n'y a guère que dans "2001 : l'odyssee de l'espace" (1968) que l'on voit une telle collision temporelle entre la préhistoire et la SF (on oubliera aisément "Lucy" (2014) du plagiaire qu'est Luc BESSON). Evidemment ce n'est que l'un des ponts que le film dresse entre les deux futurs de l'humanité, le proche et le lointain, reliés aussi par une catastrophe ultime (pas les sept jours de feu ayant fait éclore la vallée du vent et la forêt toxique de Nausicaa mais la grande jachère de l'eau qui a conduit les hommes à se percher dans le ciel) et par un final à la "Interstellar" (2013). On le voit, les références sont nombreuses, puisées dans notre imaginaire collectif et dans plusieurs cultures (et je ne les ai pas toutes citées, loin de là!) mais le résultat obtenu est quant à lui grandiose, original et harmonieux.
"La femme sur la lune", dernier film muet de Fritz LANG n'est pas très connu. Il faut dire qu'en matière de voyage spatial, le cinéma a fait plus marquant avant ("Le Voyage dans la Lune") (1902) et après ("2001 : l'odyssee de l'espace") (1968). Dans des décors de carton-pâte qui n'ont pas tellement évolué depuis Georges MELIES on se retrouve avec un style ligne claire étonnant de la part de ce maître de l'expressionnisme combiné à une intrigue de roman-feuilleton mâtinée de vaudeville, fruit de l'adaptation d'un roman de sa femme, Thea von HARBOU. Plusieurs éléments de forme et de fond sont en effet repris dans les deux albums de Tintin consacrés au voyage lunaire même si Hergé au début des années 50 a recherché un réalisme bien plus poussé que dans le film de Fritz LANG de la fin des années 20 qui fait de la lune une sorte de sommet de haute montagne (on peut y respirer, la gravité est la même que sur terre, on y trouve de l'eau et de l'or...). Mais si la lune est le fruit de l'imagination de Thea von HARBOU, la fusée relève de l'influence de Fritz LANG qui contrairement à sa femme avait une exigence d'exactitude scientifique. Elle a été ainsi conçue par l'un des (futurs) pères des V2 et de la mission Apollo, Hermann Oberth. Ainsi malgré ses imperfections, le film est considéré comme le premier a avoir vulgarisé l'astrophysique auprès du grand public. On y trouve notamment le premier décompte avant décollage, le rôle de l'eau et du carburant dans le lancement de la fusée qui comporte plusieurs étages.
Le résultat est donc ce drôle d'objet hybride, à mi-chemin entre les sérials du XIX° siècle peuplés d'espions patibulaires (celui du film présente une drôle de ressemblance capillaire avec Hitler, ce n'est sans doute pas un hasard), de savants fous et d'intrigues amoureuses compliquées et une science-fiction d'anticipation rigoureuse s'appuyant sur les progrès les plus récents de la recherche scientifique. Au point que les nazis ont d'ailleurs censuré le film et fait disparaître les maquettes de fusées afin de préserver leurs secrets militaires (en particulier la conception des V2).
Il y avait déjà "Comme un lundi" (2022) qui sans égaler "Un jour sans fin" (1993) parvenait à décrire avec justesse le cercle de l'enfer du travail à la japonaise. Voici "En boucle" qui reprend le même concept sauf que la boucle temporelle dans une unité de lieu (ni une petite ville, ni un bureau d'entreprise mais une auberge) n'est ni de 24h (comme dans le film de Harold RAMIS) ni de une semaine (comme dans celui de Ryo TAKEBAYASHI) mais seulement de 2 minutes! On serait cependant bien en peine de percer à jour l'objectif caché de ce nouveau disque rayé. Il n'y est question ni de développement personnel, ni de prise de conscience d'une aliénation collective. Le film fait l'effet d'un exercice de style ludique dans lequel le réalisateur s'amuse à explorer à l'aide d'une juxtaposition de plans-séquence de deux minutes les possibilités narratives de son matériau de base en variant les personnages (personnel et clients de l'auberge ainsi que le voisinage), l'itinéraire géographique (en haut, en bas, à gauche, à droite, sur l'autre rive) voire le genre à la manière d'un jeu vidéo. On passe ainsi de la romance à l'épouvante via le burlesque pour finir dans un film de science-fiction kitsch. Visiblement, il est coutumier du fait puisqu'il a théorisé son concept dans son premier film inédit en France, "Beyond the Infinite Two Minutes" (2020) en forme de serpent qui se mord la queue. On reconnaît cette veine japonaise de l'expérimentation qui avait donné le jubilatoire "Ne coupez pas !" (2017) mais aussi dans le domaine du voyage temporel, le très beau "La Traversee du Temps" (2007) (et le prochain film de Mamoru HOSODA, "Scarlet" (2025) traitera également du changement d'époque!) "En Boucle" est juste un divertissement raffiné, drôle et malin bien que l'absence d'enjeu et la fragmentation extrême du récit (qui parfois en devient lassant à force de répétitions) en limite la portée.
Grand film de science-fiction réalisé dans le contexte de la guerre froide mais qui résonne toujours avec notre actualité plus conflictuelle et menaçante que jamais. Le minimalisme des effets spéciaux et des éléments extra-terrestres (formes épurées de couleur claire) sont à saluer car ils ne parasitent pas le propos du film avec des effets kitsch qui auraient mal vieillis. La science-fiction s'efface devant le vrai sujet du film qui est une critique de la société américaine et plus généralement des pays industrialisés utilisant les avancées technologiques pour se détruire mutuellement. Klaatu l'extra-terrestre est un nouveau messie (il se fait appeler "Carpenter" soit le métier du père de Jésus) ayant ce qui manque le plus aux humains, une hauteur de vue lui permettant de regarder avec mépris ceux-ci se perdre dans leurs querelles de puissance "enfantines". Il comprend également qu'il lui faut contourner ceux qui tiennent les rênes du pouvoir pour s'adresser aux catégories ayant le plus de chance d'écouter son message de paix et de changer le monde: femme, enfant, scientifique humaniste (dont les propos résonnent de façon troublante avec les attaques actuelles contre la science). Son bras droit armé, le robot Gort n'agit lui-même que pour neutraliser les armes et la violence. La démonstration de force que Klaatu impose à la terre ne vise pas à étaler sa puissance mais une fois encore, à ramener l'homme à sa juste place face aux forces de l'univers qui le dépassent. Face à eux, Robert WISE met en lumière comme dans "Nous avons gagne ce soir" (1948) grâce notamment à son talent de monteur les pulsions primitives des foules et la stupidité du mâle américain se sentant menacé dans ses privilèges. Le tout est souligné par la musique du grand Bernard HERRMANN qui n'avait pas encore acquis la renommée que lui vaudra sa collaboration avec Alfred HITCHCOCK. Comme le souligne la Cinémathèque qui lui consacre une rétrospective, il y avait bien "une âme dans la machine": autrement dit Robert WISE n'était pas qu'un technicien doué mais manifestait dans ses films une véritable indépendance d'esprit.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)