Drôle de film, étrange et inégal. Fabuleuse atmosphère onirique, perfection plastique de la photographie et du décor de Livourne reconstitué dans les studios Cinecitta avec son entrelacs de ponts et de canaux et ses ruines d'après-guerre hantées par toute une faune de sans-abri, belle mise en scène mais au service d'une intrigue désuète. Je n'ai pas lu la nouvelle originale de Dostoïevski qui a également inspiré "Two Lovers" (2007) de James GRAY mais difficile d'adhérer à la foi exaltée de Natalia (et au jeu parfois outré de Maria SCHELL) envers le retour d'un homme de passage (Jean MARAIS, hiératique à souhait) dont le fantôme encombrant s'interpose pourtant constamment entre elle et Mario (Marcello MASTROIANNI), rendant leur histoire d'amour impossible et donnant à ce dernier le rôle peu enviable de celui qui tient la chandelle à une ombre. J'ai cependant préféré regarder le film du point de vue de Mario, un rêveur qui projette sur Natalia des sentiments violemment contradictoires (tantôt passionnément épris, tantôt la rejetant et la traitant de folle) sans parvenir pour autant à se consoler avec la prostituée (Clara CALAMAI) tant le retour à la réalité jette un froid. Le film raconte surtout l'errance nocturne de Mario et Natalia dans la ville à travers leurs chimères respectives qui finit par tourner en rond malgré quelques fulgurances, particulièrement lors de la scène féérique où tombe la neige ou celle de danse rock en rupture avec l'intemporalité du reste du film. Nuits Blanches est un improbable attelage de réalisme poétique à l'ancienne (on a beaucoup comparé "Nuits Blanches" aux films de Marcel CARNE des années 30) et de mouvements de caméra inspiré par le cinéma de Jean RENOIR, pape de la Nouvelle Vague dont Luchino VISCONTI fut l'assistant.
Arte diffuse en ce moment "Nuits Blanches" de Luchino Visconti. Je ne l'avais jamais vu, sauf à travers la vision passablement déformée qu'en donne Christophe Honoré dans "Marcello Mio" ou encore celle, autrement plus subtile qu'en donne Jacques Demy dans "Lola". "Nuits Blanches" est un film étrange, un huis-clos hors du temps pourtant traversé par les éclats de la réalité contemporaine de l'époque (des ruines de l'après-guerre à la scène de musique et de danse rock), un film international où deux des trois acteurs principaux (Maria Schell et Jean Marais) sont doublés en italien, un film lorgnant vers le réalisme poétique de Marcel Carné tout en utilisant des mouvements de caméra issu du cinéma de Jean Renoir (dont Visconti fut l'assistant). C'est surtout une splendeur esthétique contrastant avec une intrigue désuète tournant un peu en rond. La palette de jeu de Marcello Mastroianni allant du burlesque à la tragédie impressionne.
Documentaire tout à fait dispensable sur Romy SCHNEIDER et sa mère, Magda SCHNEIDER. On n'apprend rien de plus que ce que l'on sait déjà: Magda, vedette des années 30 délaisse sa fille élevée dans un internat. Puis lorsqu'elle atteint l'adolescence, elle la fait tourner dans des "viennoiseries" à ses côtés avec un tel succès qu'il éclipse le sien. Du moins jusqu'à ce que Romy en quête d'émancipation rencontre Alain DELON et parte avec lui pour la France. Dans ce nouveau pays, elle rompt symboliquement avec le style désuet de sa mère en se faisant relooker par Coco CHANEL et monte sur les planches sous la direction de Luchino VISCONTI, rencontré par l'intermédiaire de Alain DELON avant de tourner un premier film sous sa direction "Boccace 70" (1961). Le documentaire en revanche passe trop rapidement sur la traversée du désert qui a suivi jusqu'à "La Piscine" (1968) en se contentant d'évoquer les événements de sa vie privée (mariage, naissance etc.) Surtout, il minimise les accointances de Magda avec le nazisme comme elle l'a d'ailleurs fait elle-même toute sa vie, préférant charger le beau-père de Romy (un personnage sombre mais moins pour ses relations envers les nazis que pour ses abus envers Romy). Le film ne souligne pas assez combien la proximité géographique et la fréquentation du Berghof a favorisé la carrière de Magda (que Romy soupçonnait d'avoir eu une liaison avec Hitler), combien ses films servaient la propagande du régime (un échange de bons et loyaux services) alors que d'autres stars des années 30 choisissaient l'exil (comme Marlene DIETRICH). Par conséquent, le documentaire minimise aussi le fardeau écrasant que Romy a dû porter, évoquant trop brièvement ses rôles de victime du nazisme, son premier mariage avec un homme qui était non seulement juif mais aussi survivant de la Shoah et le choix du prénom de son fils (mais pas celui de sa fille tout aussi connoté, Sarah accolé à un Magdalena qui sonnait comme une sorte de purification du prénom maternel). Bref il aurait fallu considérablement plus approfondir cette relation complexe à l'arrière-plan tragique que ne le fait ce documentaire certes bien fourni en archives mais à la tonalité trop people.
Fastueuse fresque historique de près de trois heures racontant l'unification italienne et le triomphe de la bourgeoisie du point de vue d'un grand aristocrate sicilien, "Le Guépard" n'est pas parfait, sans doute trop long et trop chargé mais comporte son lot de fulgurances. La première scène du film m'a semblé particulièrement réussie. Elle montre le rituel religieux sans doute ancestral auquel s'adonne la famille Salina perturbé par l'irruption d'un soldat qui meurt dans leur jardin. Un événement d'abord suggéré hors-champ par des cris et des clameurs que tente de couvrir la voix du prêtre et l'impassibilité du patriarche mais qui finit par envahir l'image. Tout est dit en une scène: vouloir nier le vent de l'histoire (c'est à dire du changement) qui souffle aux fenêtres et fait s'envoler les rideaux est une entreprise vouée à l'échec. La deuxième réussite du film est l'écriture du personnage du prince Salina et son interprétation par un impérial Burt LANCASTER (brillant transformiste du cinéma particulièrement à l'aise dans les rôles d'autorité). A l'inverse de nombre d'aristocrates européens (anglais notamment), il s'avère être un prince éclairé et pragmatique qui fait des compromis avec le nouveau monde pour assurer l'avenir de son clan ce que résume bien l'une des phrases clés du film "Il faut que tout change pour que rien ne change". Sa décision de marier son fougueux neveu Tancrède (Alain DELON) à la fille du maire de la résidence d'été des Salina plutôt qu'à sa propre fille Concetta en est l'illustration la plus éclatante avec celle de se rallier à l'unité italienne. A l'endogamie porteuse de déclin (tant sur le plan génétique que sur celui des finances, deux aspects évoqués par Salina), il préfère la richesse et le sang neuf. C'est pourquoi le choix de Claudia CARDINALE qui incarne Angelica est particulièrement pertinent. La scène où elle éclate de rire lors d'un repas met bien en valeur sa fraicheur et son naturel par contraste avec une assemblée qui semble composée de morts-vivants. Cependant, le prince Salina apparaît aussi comme un homme en fin de course, hanté par la mort et mélancolique du monde qu'il a perdu, celui qui advient étant montré comme particulièrement vulgaire (la fameuse phrase évoquant les lions et les guépards remplacés par des chacals et des hyènes, une comparaison discutable évidemment, liée à la personnalité de Luchino VISCONTI mais que l'on retrouve chez d'autres cinéastes italiens alors que la France n'a pas cette nostalgie de l'Ancien Régime et pour cause).
Ce qu'elle était chouette, Claudia CARDINALE me suis-je dit après avoir vu le documentaire. Pour reprendre les propos de Marcello MASTROIANNI, "La seule fille simple et saine dans ce milieu de névrosés et d’hypocrites". Que ce soit dans les films ou les images d'archives dans lesquelles elle répond aux entretiens, elle déborde de naturel, elle irradie. Il faut dire que tout en elle est atypique et qu'il est difficile de la situer (tant mieux): garçon manqué d'une renversante beauté sauvage, un timbre rauque unique masqué dans ses premiers films par un doublage ridicule (c'est Federico FELLINI qui lui a rendu sa voix), une identité italienne fabriquée de toutes pièces (d'une famille d'origine sicilienne certes mais élevée en Tunisie alors sous protectorat français ce qui fait du français sa langue maternelle), une réelle modestie qui explique en partie son peu d'attirance initial pour le cinéma et ses mirages. Quant au "secret" en question, il n'est pas tant de son fait que celui d'une époque "névrosée et hypocrite" où avoir un enfant hors mariage était une tare qu'il fallait dissimuler à tout prix. Si le titre me paraît donc plutôt mal choisi, le parcours de Claudia CARDINALE est quant à lui limpide. Elle passe d'une sujétion totale aux hommes (enceinte à la suite d'un viol puis "protégée" d'un homme influent auquel elle doit en partie les plus belles années de sa carrière mais tyrannique) à l'émancipation, y compris vis à vis du monde du cinéma. Comme d'autres actrices de cette époque (le film cite Brigitte BARDOT à laquelle elle a été comparée sans doute pour son côté "sauvageonne" et avec qui elle a tourné mais j'ai pensé personnellement à Delphine SEYRIG), Claudia CARDINALE est passée du statut de muse à celui d'actrice de son destin. Le personnage de Jill dans "Il Etait une Fois dans l'Ouest" (1968) qui est à mon avis l'un de ses plus grands rôles lui ressemle, elle qui telle le roseau a pu faire semblant de plier mais n'a jamais rompu et a finit par triompher. Luchino VISCONTI avait raison lorsqu'il disait d'elle "Elle a l'air d'une chatte qu'on caresse, mais elle se transformera en tigresse".
J'avais vu "Senso" une première fois il y a très longtemps et ce qui s'y racontait m'était passé au dessus de la tête. A l'occasion de sa ressortie au cinéma, je l'ai revu, sans pour autant véritablement accrocher. Luchino VISCONTI dont c'était le premier grand film historique dévoile un penchant pour la décadence, la décomposition, l'autodestruction qui parfois parvient à faire mouche grâce à son sens de la mise en scène opératique et au raffinement esthétique mais le duo formé par Alida VALLI et Farley GRANGER est plus médiocre que tragique. La comtesse symbolise le déclin de l'aristocratie et l'officier celui de l'Empire autrichien. Cela passe pour la comtesse par l'avilissement et la trahison de ses idéaux alors que l'officier qu'elle a dans la peau s'avère être une sorte de virus, lâche et vénal dont elle ne parvient à se débarrasser qu'au dernier degré de sa déchéance. Ce récit d'une passion aveugle et fatale se noue à l'opéra pendant une représentation du "Trouvère" de Verdi et alors que les patriotes italiens manifestent contre l'occupation autrichienne. Luchino VISCONTI relie destins individuels et histoire collective avec maestria. Dommage que ses personnages soient si plats et leurs échanges, si creux, suscitant agacement et ennui. Il fera beaucoup mieux avec "Les Damnes" (1969) en troquant la viennoiserie pour le film d'épouvante peuplé de monstres.
A l'heure où Sylvia Stucchi, professeure de lettres classiques à l'université de Milan publie "La dame au ruban bleu: cinquante années avec Oscar", je me replonge dans ma propre adolescence passée dans ma passion pour "Lady Oscar" dont je ne connaissais alors même pas l'auteur puisque les seuls crédits mentionnés au générique étaient ceux des distributeurs français, "Bruno-René Huchez, Caroline Guicheux et cie." ce qui en disait long sur le mépris et le chauvinisme (pour ne pas dire le racisme) alors en vigueur dans l'hexagone vis à vis des séries animées japonaises. Vers 17-18 ans, j'ai eu accès à une première source de vraie documentation, un fanzine italien du nom de Yamato avec un auteur, Francesco Prandoni qui lisait le japonais (et avait donc lu le manga, à l'époque non traduit en Europe) et était capable de faire des analyses de fond. Il y critiquait (à raison) l'actrice du film de Jacques DEMY (que je n'ai pu voir qu'en 1997 car lui non plus n'était pas sorti en France), disant que Oscar était une figure irréelle, inadaptable au cinéma.
Mais à lui aussi il manquait des informations. Le documentaire que Arte a mis en ligne il y a quelques mois (et jusqu'en 2024) sur Björn ANDRESEN, le jeune acteur devenu une icône à la suite de sa prestation dans le rôle de Tadzio dans le film de Luchino VISCONTI "Mort à Venise" (1971) a permis de combler cette lacune. On y voit en effet dans ce documentaire aussi saisissant que douloureux, un Björn ANDRESEN mal remis de cette expérience qui contribua à le plonger dans la dépression et les addictions revenir au Japon cinquante ans après y avoir connu un succès foudroyant suite au film de Visconti et discuter avec ceux qui "volèrent son image" ce qui lui donna ensuite l'impression d'être emprisonné à vie dans le rôle (bien que le premier d'entre eux ait été Visconti lui-même et son équipe dont l'attitude envers le très jeune garçon qu'il était alors s'est avérée indélicate et ce dès le casting, très gênant). Et parmi eux, il y a Riyoko IKEDA, l'auteure du manga "La Rose de Versailles" (le vrai titre de "Lady Oscar") qui explique que tous ses personnages androgynes ont été inspirés par le visage de Björn Andresen. Comble de l'ironie, celui-ci qui est sexagénaire est aujourd'hui le sosie parfait d'un autre personnage de manga qui est culte pour moi: Otcho dans "20th Century Boys" de Naoki Urasawa.
Bien que le mal-être de Björn ANDRESEN ne s'explique pas seulement par le film qui le révéla autant qu'il le crucifia (le terrain familial a joué un rôle déterminant en ne le protégeant pas face aux prédateurs qui se nourrirent de lui), le documentaire fait réfléchir sur cette énième variante de l'exploitation des enfants par les adultes, surtout lorsqu'il s'agit de créer un fantasme sur pattes qui ensuite poursuivra tel un fantôme encombrant celui qui en a été le vecteur.
Ludwig est le dernier volet de la trilogie allemande de Luchino VISCONTI après "Les Damnés" (1969) et "Mort à Venise" (1971) et il est encore plus dans la démesure puisqu'il dure dans sa version intégrale près de quatre heures! Le destin du roi Louis II de Bavière ne pouvait que fasciner le cinéaste de par son romantisme, sa soif d'absolu, son inadaptation au monde réel et enfin sa déchéance.Luchino VISCONTI offre le rôle à sa muse, Helmut BERGER qui fait une prestation habitée tandis que Romy SCHNEIDER reprend le rôle qui l'a rendu célèbre, celui d'Elisabeth d'Autriche pour mieux l'exorciser. En effet la vision qu'elle donne de l'impératrice, nettement plus sombre et tourmentée que dans les images d'Epinal mièvres des années cinquante en fait le parfait miroir féminin de Ludwig. Pas étonnant qu'elle soit la seule femme qui le fascine, la recherche du double étant chez lui une obsession ne pouvant l'entraîner que de déception en déception. Complètement inadapté aux attentes attachées à sa fonction et manifestement asocial, Ludwig rejette la guerre, la réalité du pouvoir et la conjugalité. Roi esthète profondément catholique (religion de la Bavière), il sublime son homosexualité dans la recherche éperdue de la beauté, que ce soit à travers la musique de Wagner dont il devient le mécène ou la construction de ses extravagants châteaux. Autant de folies ruineuses (et de fuites de la réalité) qui lui aliènent la confiance des élites du pays qui finissent par le déclarer fou et le destituer. De toutes façons, Ludwig découvre très tôt que les grandes décisions lui échappent étant donné qu'il n'est le roi que d'un confetti à côté de ses puissants voisins, l'Autriche-Hongrie et la Prusse. Tel un lapin traqué, Ludwig tente de fuir un destin qu'il n'a pas choisi mais celui-ci le rattrape et sa profonde solitude nourrie de désillusions rejaillit sur son apparence qui se dégrade: à quarante ans, celui-ci est devenu une épave dans des habits de prince. C'est la puissance de ce portrait intimiste allié à la magnificence du cadre et de la musique (Luchino VISCONTI est un grand esthète) qui fait toute la beauté du film, construit comme une enquête avec différents intervenants témoignant face caméra venant ponctuer le récit.
"Les Damnés", en VO "La Chute des Dieux" dans les forges de l'enfer est l'un des plus grands films de Luchino VISCONTI. Avec la puissance opératique qui le caractérise, le cinéaste croise l'Histoire, la tragédie antique et le théâtre shakespearien pour mettre en parallèle l'avènement du nazisme dont il explore les soubassements inavoués et l'autodestruction d'une famille d'Atrides germaniques, les von Essenbeck. Inspirés des magnats de la sidérurgie Krupp qui firent alliance avec Hitler parce qu'ils avaient tout à gagner de la remilitarisation de l'Allemagne (sans parler de plusieurs de ses membres qui devinrent SS), les Essenbeck symbolisent cette aristocratie décadente, fascinante et terrifiante dont Luchino VISCONTI lui-même issu de l'aristocratie s'est fait le peintre. "Les Damnés" est ainsi le premier volet d'une trilogie poursuivie avec "Mort à Venise" (1971) et "Ludwig, le crépuscule des Dieux" (1972) au titre wagnérien ô combien significatif ("La Chute des Dieux" s'en approchait déjà). La séquence quasi-inaugurale des "Damnés" dans laquelle Martin (Helmut BERGER) travesti en Marlene DIETRICH chante "Ein richtiger Mann" évoque tout autant "L Ange bleu" (1930) que le futur "Cabaret" (1972) de Bob FOSSE. Alors c'est quoi "Un homme, un vrai?" pour le nazisme dont on connaît le culte pour la virilité "aryenne"? A cette question, Visconti donne une réponse juste mais qui sent le souffre puisque son principal représentant dans le film, le cousin SS Aschenbach (Helmut GRIEM) décide justement de couronner ce Martin non seulement équivoque mais pervers et meurtrier. Le spectateur a tout le temps de frémir en découvrant ses penchants pédophiles et incestueux mais aussi de comprendre en quoi ceux-ci servent le nazisme. En effet comme tous les totalitarismes (et tous les systèmes fondés sur l'embrigadement), le nazisme a besoin de serviteurs fanatiques totalement contrôlables c'est à dire qui n'ont aucune limite et aucune attache autre qu'eux. Or Martin qui a des points communs avec Hamlet à travers sa haine pour sa mère Sophie (Ingrid THULIN) et l'amant de celle-ci, l'arriviste Friedrich (Dirk BOGARDE) mais aussi avec les perversions sexuelles des notables de "Salò ou les 120 jours de Sodome" (1975) et que sa soif de revanche achève de transformer en monstre passe l'essentiel du film à se déshumaniser et à se désaffilier pour mieux tomber entre les griffes des nazis dont le rapport trouble à l'homoérotisme est également très fouillé notamment lors de ce morceau de bravoure qu'est la nuit des longs couteaux. Le fait qu'en 2016, le metteur en scène Ivo van Hove ait transposé avec succès "Les Damnés" sur scène montre d'une part à quel point ce film reste pertinent (il est également cité dans d'autres films comme "Saint Laurent" (2014) dans lequel Helmut BERGER joue le grand couturier âgé) et à quel point il se prête particulièrement bien à une adaptation théâtrale. C'est même la meilleure façon de relier l'Antiquité, la période élisabéthaine, le grand siècle (époque de la fondation de la Comédie française dont les acteurs ont interprété les rôles dans la pièce) et l'époque contemporaine soit les moments clés de l'histoire du théâtre occidental.
L'un des films de ma vie, celui qui m'a fait découvrir en même temps Luchino VISCONTI, Dirk BOGARDE, Gustav Mahler et la ville de Venise. Le film est si indissociable du lieu que lorsque j'ai visité Venise, j'ai dormi au Lido, je me suis promenée sur sa longue plage bordant l'Adriatique et je suis passée devant le grand Hôtel des Bains qui était alors encore en activité et qui abrite une bonne part de l'intrigue du film. Cet hôtel de style art nouveau avait été construit pour accueillir les riches touristes internationaux de la Belle Epoque et c'est exactement cette période qui est reconstituée à la perfection par Luchino VISCONTI, en référence au roman d'origine de Thomas Mann. On croirait vraiment que le film a été tourné en 1911, pas seulement par son esthétique, aussi raffinée et minutieuse soit-elle mais aussi par d'infimes détails qui nous renseignent sur les moeurs de l'époque. Il est frappant de constater que sur la plage, seuls les jeunes garçons sont libres de leur corps, libres de le déployer dans l'espace: ils peuvent se battre, se salir, se baigner comme le ferait n'importe quel gamin d'aujourd'hui. En revanche les fillettes et les adultes se comportent à la plage comme s'ils étaient dans le salon de l'hôtel, habillés de pied en cap, engoncés dans leurs habits et effectuant le moins de mouvements possibles, la plage n'étant qu'une scène sociale parmi d'autres. Par ailleurs la primauté des garçons sur les filles s'observe par le fait que Tadzio (Bjorn ANDRESEN) se comporte en petit roi dans sa famille exclusivement composée de femmes et de filles. Non seulement il peut aller et venir quand ça lui chante mais lorsqu'il exprime un désir, celui-ci est aussitôt satisfait. On voit l'une de ses soeurs se lever et lui laisser la place sur le transat dès qu'il s'en approche, comme s'il s'agissait d'un réflexe conditionné.
Mais en explorant cette facette du film qui participe à sa beauté, sa richesse et à son authenticité, je ne dis pas l'essentiel, à savoir qu'on à affaire à une oeuvre sublime, une oeuvre mystique. On touche ici à la perfection, à la grâce pure. Evidemment, ce n'est pas un film facile, il faut entrer dedans, se laisser porter par la beauté des images en symbiose avec la musique (utilisée de façon aussi expressive que chez Stanley KUBRICK ce qui la rend inoubliable). "Mort à Venise" se regarde et s'écoute religieusement, oui c'est le mot. C'est un film avare de mots mais profondément lyrique qui parvient à faire se toucher l'amour et la mort comme peu de films y sont parvenus. Toute l'ambivalence de Venise, sa beauté mais aussi son caractère putride ressort en parallèle de la relation qui se noue par delà les mots entre un adolescent polonais beau comme un dieu grec et un homme vieillissant et malade qui a déjà un pied dans la tombe. Chaque échange de regards avec Tadzio le consume un peu plus avec toute l'ambivalence que cela représente. Gustav von Aschenbach (nom qui fait allusion évidemment à Gustav Mahler d'autant que le personnage est aussi germanique et musicien) accélère sa fin tout en touchant du doigt cet absolu qu'il a recherché toute sa vie ce qui se traduit physiquement par un rajeunissement spectaculaire et même une agonie qui ressemble aux spasmes d'un orgasme, preuve que le corps et l'esprit ne font qu'un. Dirk BOGARDE est époustouflant, exprimant toutes les émotions qui traversent son personnage avec une intensité folle.
"Rocco et ses frères" est sorti la même année que "Plein soleil" (1960). Deux films très différents mais qui ont en commun leur fascination pour la gueule d'ange de Alain DELON avec un sous-texte homosexuel implicite mais plus qu'évident. Dans "Rocco et ses frères", tout est dit par le regard caméra qui s'attarde longuement sur le visage en gros plan de la star montante mais aussi sur son corps et ceux de ses frères, filmés nus d'ailleurs lors d'une scène de douche évocatrice. Et le rôle joué par Alain DELON dans le film a aussi quelque chose à voir avec les héros pasoliniens, beaux comme les dieux de l'Olympe, surtout quand ils sont voués au sacrifice.
"Rocco et ses frères" est un film puissant qui par moment prend aux tripes. Mêlant avec réussite néoréalisme italien d'après-guerre et tragédie opératique rejouant l'histoire de Abel et Caïn, il narre le parcours d'une famille du Mezzogiorno composée d'une matriarche et de ses cinq fils venus tenter leur chance à Milan. Luchino VISCONTI voulaient qu'ils soient cinq, unis comme les doigts de la main. Et pourtant, ce qu'il raconte, comme dans beaucoup de ses films, c'est une désagrégation familiale sous le poids des changements historiques. L'unité des Parondi ne survivra pas à l'épreuve de la ville. Ce sont les fractures qui la scindent en dépit des efforts de la mère pour maintenir l'entité familiale qu'observe Luchino VISCONTI. D'un côté il y a ceux qui s'intègrent. L'aîné, Vincenzo (Spiros FOCÁS) qui est déjà dans la place avant l'arrivée des autres, est fiancé à Ginetta (Claudia CARDINALE) et se forge un destin de petit-bourgeois. Ciro (Max CARTIER) trouve un travail d'ouvrier spécialisé dans une usine Alfa Romeo et se fiance également. Surtout, il est "le traître", celui qui refuse la loi archaïque du clan faite d'omerta et de sacrifice de soi en dénonçant la brebis galeuse, Simone (Renato SALVATORI). Son geste fait de lui un nouveau guide pour Luca, le plus jeune des frères (Rocco Vidolazzi). Simone est conçu comme le miroir inversé de Rocco (Alain DELON). Boxeur, comme lui. Instable, comme lui. Attiré par Nadia (Annie GIRARDOT), comme lui. Mais Simone est une brute épaisse gouverné par ses pires instincts ce qui le conduit à sa perte. A l'inverse, Rocco le "saint" est un modèle de masochisme qui accepte de se sacrifier pour tenter de sauver son frère, y compris quand celui-ci par jalousie lui inflige la pire des humiliations. Ces deux figures archétypales surgies du fond des temps n'ont aucune place dans la petite vie étriquée de l'Italie du nord industrielle et capitaliste. Elles doivent donc disparaître, ainsi que l'objet de leur folie, Nadia, fille perdue que leur fratricide condamne au même supplice que Rocco.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)