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Le Roman d'un jeune homme pauvre

Publié le par Rosalie210

Abel Gance (1935)

Le Roman d'un jeune homme pauvre

Le roman de Octave Feuillet fut à sa sortie en 1858 un best-seller, adapté de nombreuses fois au théâtre (dont l'année de sa sortie par Octave Feuillet lui-même). Mais il n'a pas passé l'épreuve du temps et apparaît aujourd'hui comme un mélo désuet au rebondissement final particulièrement lourdaud. Pourtant il est intéressant de savoir qu'il est en un sens autobiographique. Octave Feuillet n'était certes pas aristocrate mais issu de la bourgeoisie et fit carrière sous le second Empire. Par conséquent la chute du régime entraîna sa ruine. Il survécut grâce aux ventes de ses livres mais ceux-ci tombèrent pour la plupart dans l'oubli après sa mort. Le roman d'un jeune homme pauvre fut certes une exception, adapté six ou sept fois au cinéma mais on remarque que ces adaptations ont entre cinquante et cent quinze ans. Celle de Abel GANCE qui survivait avec des oeuvres de commande dans les années 30 est la quatrième. On remarque des effets de style datant du muet mais aussi de beaux plans de la Bretagne. Et le couple formé par Pierre FRESNAY et Marie BELL est digne et élégant dans des rôles d'êtres aussi fiers que blessés. Lui devant travailler pour vivre sous un faux nom (pour ne pas faire tache avec une particule), elle étant sur la défensive par crainte d'être courtisée pour son argent. Tous deux épris néanmoins d'idéalisme et de beauté. Une situation pas si éloignée finalement d'Abel GANCE lui-même.

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The Mastermind

Publié le par Rosalie210

Kelly Reichardt (2026)

The Mastermind

Dans la filmographie de Kelly REICHARDT, "The Mastermind" s'inscrit dans les mêmes codes du thriller que "Night Moves" (2013). Dans les deux cas, on assiste à la préparation, à l'exécution puis aux conséquences d'un acte hors-la-loi qui tourne mal: un attentat écologiste dans le premier cas, un braquage dans un musée d'art dans le second. Une analogie de structure qui m'a frappée tout comme celle des protagonistes principaux, des hommes faibles et fuyants qui voient leurs plans mal conçus dès le départ échapper à leur contrôle. Certes, JB Mooney (Josh O'CONNOR) n'assassine personne mais c'est un homme totalement amoral, un menteur pathologique et un irresponsable qui ne parvient jamais à se dégager d'une conception transactionnelle des relations humaines. Sa dernière conversation téléphonique avec sa femme alors qu'il est en cavale est éloquente: "je te demande pardon, j'ai fait ça pour notre famille, enfin aux trois-quarts, j'ai aussi fait ça pour moi [...] tu pourrais me prêter de l'argent?" Heureusement, l'épouse de JB (jouée par Alana HAIM, l'actrice de "Licorice Pizza") (2021) ne lui répond que par le silence de son mépris. Il en va de même de la femme de l'ami chez qui JB tape l'incruste, elle ne se laisse pas abuser par ses mensonges d'autant qu'il fait la une des journaux et l'oblige à décamper. JB apparaît donc pour ce qu'il est, un minable parasite à la dérive, aux antipodes de la promesse du titre. L'ironie est d'ailleurs aussi ce qui permet à Kelly REICHARDT de réussir le dénouement là où elle ne savait pas comment finir "Night Moves" (2013). Celui-ci est en effet particulièrement savoureux (je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler). Pour finir, le film est un régal esthétique avec sa patte vintage (l'histoire se déroule dans les années 70) et sa musique jazzy mélancolique composée par Rob Mazurek qui m'a fait penser d'une manière frappante aux improvisations de Miles DAVIS dans "Ascenseur pour l'echafaud" (1957), autre histoire de perdition et d'errance d'un homme qui se retrouve seul face à son propre vide après avoir tout perdu.

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The Rider

Publié le par Rosalie210

Chloé Zhao (2017)

The Rider

Les pas de côtés que les réalisatrices effectuent lorsqu'elles réalisent des westerns (où des films qui s'y apparentent) sont souvent passionnants. Il faut dit que s'il y a un genre associé à la virilité dominante, c'est bien celui-là. Logiquement les westerns réalisés par des femmes s'attachent à des laissés pour compte ou à des femmes ou à des cowboys qui tentent de cacher les failles qui pourraient les faire basculer dans le camp des parias. "The Power of the Dog" (2021), "War Pony" (2021), "La Derniere piste" (2010), "First Cow" (2019) sont comme autant de jalons sur cette route encore peu empruntée qui comprend également le beau "The Rider", le deuxième film de Chloe ZHAO. On retrouve la sensualité de son regard dans la manière dont elle filme les grands espaces, une grande douceur aussi presque contemplative dans sa manière de filmer le désarroi d'un homme brisé par un accident de rodéo. "The Rider" c'est l'histoire (autobiographique, les personnages jouant leur propre rôle) d'un cavalier qui ne peut plus cavaler et doit donc réinventer son identité pour continuer à avancer. Sauf qu'autour de lui, il n'y a que d'autres éclopés de la vie dont un ami beaucoup plus lourdement handicapé que lui, une petite soeur autiste et un cheval mal en point. Ce qui est passionnant c'est que tous les acteurs non professionnels sont des descendants des indiens Sioux de la réserve de Pine Ridge dans le Dakota du sud mais acculturés au point de ressembler à n'importe quel cowboy de l'Amérique rurale. Du moins jusqu'à ce qu'ils se blessent et que cette blessure ne vienne douloureusement leur rappeler que leur place est à la marge du monde construit par les conquérants WASP. Brady est pris entre la nécessité de gagner sa vie dans un boulot alimentaire dont il souligne dès le départ qu'il est temporaire et l'incapacité à couper le cordon qui le lie à la nature et aux chevaux. On le voit donc malgré les signes évidents de ses lésions toujours y revenir pour se heurter à chaque fois à une impasse, un comble au milieu de ces magnifiques grands espaces où tout semble possible mais qui pourtant fonctionnent comme un mirage.

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A pied d'oeuvre

Publié le par Rosalie210

Valérie Donzelli (2026)

A pied d'oeuvre

De loin comme ça, j'avais l'impression que l'affiche montrait un sculpteur: le titre "A pied d'oeuvre", la posture de Bastien BOUILLON, l'éclairage "sculptant" la matière du sac et des débris posés à ses pieds, la poussière dégagée par les débris... mais bien entendu, ce n'est qu'un leurre. On découvre un homme qui du jour au lendemain ou presque choisit de tout plaquer pour se consacrer à sa passion: l'écriture. Ce faisant il glisse peu à peu dans la précarité, au grand dam de sa famille. On le voit vendre ses biens, être hébergé dans un studio puis dans l'arrière salle d'un café, compter ses dépenses, rogner sur le chauffage et survivre de petits boulots trouvés sur une appli qui sous les atours des habits neufs de la technologie exploite sa main-d'oeuvre taillable et corvéable à merci en jouant sur la loi de l'offre supérieure à la demande pour tirer les salaires à la baisse. Le capitalisme sauvage, aussi ancien que "Les Raisins de la colere" (1940) mais derrière l'écran d'un smartphone.

Durant tout le film qui alterne avec la vie de plus en plus précaire de Paul et les confrontations avec ses proches qui loin de l'aider, l'enfoncent toujours plus (le père -joué par Andre MARCON- allant jusqu'à lui briser son ordinateur dans l'espoir de "lui faire entendre raison"), le spectateur se demande pourquoi il s'inflige ce calvaire. Contrairement à ses camarades de chantier visiblement sans-papiers, lui a choisi cette vie comme une sorte de sacerdoce et d'ailleurs il y apparaît si déplacé que certains de ses clients n'hésitent pas à le lui dire. Sans parler des gens de son ancien milieu qu'il croise parfois et qui s'étonnent de le voir "faire le taxi" (clandestin). Mais on finit par comprendre ce que Paul cherche: à passer de l'autre côté du miroir et à toucher du doigt, enfin je devrais dire avec tout son corps meurtri la réalité de l'autre, celle des esclaves du système et du mépris de classe qu'ils subissent à l'opposé de son ancien confort bourgeois et des clichés pris à distance. La scène où il arrache des buis sur un balcon du 16° arrondissement est très parlante à cet égard. Et Valerie DONZELLI insiste beaucoup sur l'effort, le labeur, la souffrance physique. C'est aussi sans doute ce qui le pousse à écrire tout ce qu'il vit et tout ce qu'il voit dans les carnets, comme une matière première pour ses futurs livres. Et paradoxalement, cette désaffiliation de son milieu d'origine qui pousse Paul dans une solitude absolue est aussi ce qui peut-être lui procure la paix (comme dans la retraite volontaire du DRH de "La Question humaine") (2007) et l'inspiration puisque quelque chose de vrai finit par en sortir*: en témoigne la magnifique scène de communion avec son fils.

* Bastien BOUILLON s'est certainement appuyé sur son expérience personnelle pour composer son personnage étant donné que même s'il est issu d'un milieu artistique, il n'a percé que tardivement après des années à travailler dans l'ombre.

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La vie domestique

Publié le par Rosalie210

Isabelle Czajka (2013)

La vie domestique

"La vie domestique" c'est 24h de la vie d'une femme en négatif. 24h de vide, de conformisme et d'aliénation dans le périmètre étroit d'une banlieue aisée française qui ressemble à s'y méprendre à celles que l'on peut voir aux USA. La réalisatrice, dissèque le piège dans lequel se sont laissées enfermer les "desperate housewife" en se focalisant sur la moins résignée d'entre elles, Juliette (Emmanuelle DEVOS). Ses consoeurs vivent en effet dans le déni. Ainsi le malaise de Betty (Julie FERRIER) ne s'exprime que lorsque son canapé neuf est vandalisé par le gosse d'Inès (Helena NOGUERRA) dont le comportement ingérable agit comme le symptôme du mal-être que sa mère refuse d'endosser. Enfin Marianne (Natacha REGNIER) qui est enceinte est en proie à une sourde dépression qui se manifeste par sa grande lassitude, son absence de désir et le désordre qui règne chez elle. Juliette est la seule qui tente de se battre en cherchant à décrocher un travail qui corresponde à ses compétences mais elle est enchaînée à un quotidien qui l'empêche de trouver la disponibilité nécessaire pour défendre ses chances. La structure cyclique du film qui commence et se termine par des dîners monopolisés par des maris pissant sur le monde (et leurs femmes, choisies pour leurs origines modestes ou leurs salaires moins élevés qu'elles se sentent obligées de lâcher pour obéir aux injonctions conjugales, de même que l'isolement sous couvert de maison individuelle et de verdure) traduit cet enfermement, de même que la géographie étroite, répétitive et sans âme des lieux qui à l'image de leurs occupants sont interchangeables. Les dernières images traduisent cependant un changement: Juliette refuse pour une fois de se laisser dicter sa conduite par son mari et choisit un moment pour elle toute seule. Un moment certes dérisoire.

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Nino

Publié le par Rosalie210

Pauline Loquès (2025)

Nino

"Nino", le premier long-métrage de Pauline LOQUES revendique ouvertement sa filiation avec "Cleo de 5 a 7" (1961) puisque dans le film de Agnes VARDA, c'était le prénom du soldat qui était le seul à pouvoir comprendre et partager les tourments de l'héroïne. Cependant je lui ai trouvé autant sinon davantage de points communs avec "Oslo, 31 Aout" (2011). C'est sans doute une question de génération, même si le film de Joachim TRIER est le remake de "Le Feu follet" (1963) qui est contemporain du film de Agnes VARDA! Dans tous ces films, on suit l'errance urbaine émaillée de rencontres d'un jeune homme ou d'une jeune femme sur qui plane l'ombre de la mort et qui tente (ou non), réussit (ou pas) à briser son isolement. Néanmoins, "Nino" est loin de parvenir au même degré d'immersion que "Cleo de 5 a 7" (1961) qui donnait l'impression de vivre en temps réel les déambulations de l'héroïne et de percevoir ses angoisses et l'évolution de son état d'esprit à travers les échos de la ville. On reste beaucoup plus extérieur dans "Nino" d'autant que parfois, la réalisatrice tombe dans des séquences un peu cliché comme celle de la soirée branchée chez son ami. Néanmoins le personnage de Nino (interprété avec sensibilité par Theodore PELLERIN) parvient peu à peu à se distinguer par sa nonchalance et son côté lunaire. Pas un instant il n'a l'idée par exemple pourtant rationnelle d'appeler un serrurier pour rentrer chez lui, préférant vivre l'attente le séparant du début de son traitement comme un SDF, très proche en cela de "L'histoire de Souleymane" (2023) ou de "Inside Llewyn Davis" (2013). Pourtant les premières séquences mettent en scène un monde agressif (hôpital en travaux et surchargé, gardien toujours absent, ex petite amie pas disponible pour l'écouter etc.) mais dans lequel Nino parvient à trouver des bulles de réconfort. Il n'y a pas que la révélation de son secret à des proches (et moins proches), l'enjeu est aussi celui de son avenir. Pas seulement la guérison mais aussi la reproduction qui est impactée par le traitement et l'oblige à prélever un échantillon de son sperme en amont pour préserver ses chances. C'est un aspect délicat qui est inégalement géré dans le film tout comme celui de l'héritage à l'aide d'un passage "surréaliste" qui remplit la même fonction que "Les Fiances du pont Mac Donald" (1961) mais que j'ai trouvé un peu trop "plaqué".

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L'Affaire Bojarski

Publié le par Rosalie210

Jean-Paul Salomé (2026)

L'Affaire Bojarski

Il y avait de quoi faire un très bon film avec l'histoire de cet ingénieur polonais immigré (remarquablement joué par Reda KATEB) rejeté par la France xénophobe de l'après-guerre et qui défie les institutions (la police, la banque de France) durant 15 ans avec ses billets mieux contrefaits que les vrais. Le caractère obsessionnel de son activité pour lequel il sacrifie sa vie sociale et privée n'est pas tant une revanche sociale (l'homme agit en solitaire au fond de sa cachette) qu'un besoin viscéral d'être reconnu à sa juste valeur. En cela il trouve son double parfait de l'autre côté de la barrière, le commissaire Mattei (Bastien BOUILLON) qui va lui aussi tout sacrifier pour parvenir à capturer le "Cézanne de la fausse monnaie" qu'il va finir par admirer. Hélas si l'intrigue (qui rappelle celle de "The Brutalist") (2023) est en or, la mise en scène de Jean-Paul SALOME ressemble à celle d'un téléfilm plan-plan, linéaire et besogneux d'autant que si la reconstitution historique est soignée, aucun effort n'est fait pour rajeunir ou vieillir les personnages d'une manière tant soit peu crédible.

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Peter Falk versus Columbo

Publié le par Rosalie210

Gaëlle Royer, Pascal Cuissot (2018)

Peter Falk versus Columbo

Le titre du documentaire est bien vu avec ses deux Peter FALK en un. Celui de l'inspecteur Columbo qui l'a fait passer à la postérité dans la mémoire collective mondiale au point de disparaître derrière l'icône (dans une rare fusion acteur/personnage qui rappelle Chaplin/Charlot). Et celui de sa carrière cinématographique, bien plus riche qu'on ne croit et dont l'apogée fut atteinte avec les collaborations pour son grand ami John CASSAVETES dans "Husbands" (1970) et "Une femme sous influence" (1974). Mais en réalité, que ce soit dans l'univers de la série ou dans celui du cinéma indépendant, ce qui frappe, c'est la grande humanité qui se dégageait de ses interprétations. L'impression qu'il ne jouait pas mais était. Le documentaire montre comment il a construit ses personnages à commencer par Columbo. Comment il l'a nourri de sa personnalité, de son vécu: le regard, la posture, l'accent, les détails vestimentaires (l'imperméable fripé), les accessoires (la Peugeot 403). Le documentaire rappelle aussi combien Columbo fut révolutionnaire à l'époque tant sur le fond (un flic anti-héros désarmé et ne payant pas de mine ne comptant que sur son intelligence pour coincer les coupables, tous des gens puissants le traitant comme un larbin) que sur la forme (on apprend notamment le rôle de Steven SPIELBERG alors débutant dans le tournage du premier épisode de la série et les innovations de style qu'il a apporté). Et le coup de génie de ce documentaire est d'éclairer "Les Ailes du desir" (1987) comme un film testamentaire, une mise en abyme de sa vie et de ses rôles. On l'y reconnaît dans la rue comme étant l'inspecteur Columbo. Mais il joue son propre rôle venant à Berlin pour tourner dans un film historique sur la Shoah c'est à dire renouer avec ses racines juives ashkénaze. Le film immortalise également son talent pour le dessin. Enfin s'il a accepté de jouer ce rôle peu écrit et peu défini au départ, c'est parce qu'il lui rappelait les méthodes de tournage de John CASSAVETES qui l'avaient déstabilisé au départ avant qu'il n'y trouve un contrepoint à l'univers cadré et hiérarchique de la série.

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Les Noces rouges

Publié le par Rosalie210

Claude Chabrol (1973)

Les Noces rouges

"Les Noces rouges" est une nouvelle peinture acide des moeurs de la bourgeoisie de province, coincée entre les quatre murs de sa mentalité étriquée mais aussi du contexte de l'époque. Contrairement à d'autres personnages d'épouses de notables de l'oeuvre chabrolienne jouées par Stephane AUDRAN, Lucienne n'est pas issue de la bourgeoisie. Elle interprète une mère célibataire issue du peuple qui s'en est sortie en faisant un beau mariage (sur le papier) avec le député-maire (Claude PIEPLU, abject dans ce rôle), la contraception étant alors peu accessible et l'avortement illégal. Pierre, son amant qui est l'adjoint du maire (joué par Michel PICCOLI) est marié à une épouse neurasthénique et bigote (sa chambre est empreinte de religiosité). Bref, on sent bien la chape de plomb qui pèse sur ce couple illicite et leur besoin viscéral de liberté qui s'exprime par une passion physique dévorante. La séquence dans laquelle Pierre Maury prend la voiture pour rejoindre sa maîtresse, quittant la bourgade pour s'enfoncer dans les bois est tout à fait éloquente. Mais il n'en reste pas moins que Lucienne et Pierre ne parviennent jamais vraiment à s'évader de leur cage. Ils se comportent comme de grands ados transgressifs qui chahutent dans les fourrés ou se laissent enfermer dans les monuments patrimoniaux mais ils restent englués dans le système. Amusant d'ailleurs de constater que le désordre qu'ils laissent derrière eux est attribué à des jeunes. Inimaginable pour les notables que ce soit l'oeuvre de personnes respectables. Par conséquent, la seule manière dont Lucienne et Pierre vont envisager de conquérir leur liberté relève d'un archaïsme profond, même si encore une fois, les lois n'étaient pas celles d'aujourd'hui (le divorce par consentement mutuel n'avait pas été encore instauré par exemple) et le poids du regard social dans ces petites communes, écrasant. Comme les autres couples chabroliens, ils vont donc s'enfoncer dans le crime lors de scènes qui rappellent celles de "Juste avant la nuit" (1970) et de "Le Boucher" (1970). La route devient littéralement un piège diabolique crachant les flammes de l'enfer.

Quand j'ai écrit ma critique sur "Juste avant la nuit" (1970), je me demandais comment la jeune génération allait supporter un tel héritage de crimes et de mensonges. Claude CHABROL répond à la question dans ce film au travers du personnage atypique dans sa filmographie de la fille adolescente de Lucienne dont le prénom est ultra-symbolique dans sa filmographie: Hélène. Elle refuse que le dossier soit étouffé, elle veut faire toute la lumière pour délivrer sa mère et elle aussi par la même occasion (mère et fille ont une relation fusionnelle). Le problème, c'est que si sa mère l'aime, lui avouer toute la vérité est au-dessus de ses forces. Hélène l'obtiendra quand même cette vérité mais il y aura un prix terrible à payer.

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Hamnet

Publié le par Rosalie210

Chloé Zhao (2026)

HamnetHamnet

Les précédents "essais" biographiques sur la vie de Shakespeare m'avaient laissé une impression mitigée ("All Is True") (2018) quand je n'avais tout simplement pas détesté ("Shakespeare in love") (1998). "Hamnet" est selon moi la première franche réussite dans le genre. Il partage avec le film de Kenneth BRANAGH la même splendeur esthétique avec des décors, des lumières et des cadrages d'intérieurs qui font penser à la peinture de Vermeer. Mais à cet héritage hollandais austère vient s'ajouter le foisonnant mysticisme celtique venue de l'autrice du roman, Maggie O'Farrell qui est d'origine irlandaise. Comme dans les livres des soeurs Brontë, Agnès, l'héroïne de "Hamnet" est une sauvageonne qui vit en connexion étroite avec les forces de la nature, connaît les vertus médicinales des plantes, pratique la fauconnerie bref possède les atours de la sorcière. Il est d'ailleurs troublant de constater à quel point les traditions païennes et rurales celtes et anglo-saxonnes ressemblent au shintoïsme japonais: j'ai plus d'une fois pensé à "Mon voisin Totoro" (1988), notamment parce qu'Agnès aime se réfugier au pied d'un arbre immense dont le creux ouvre sur le monde des esprits. C'est dans ce même creux que tombait Mei, directement sur le ventre du gros Totoro. Ce creux qui symbolise le passage du monde temporel au monde spirituel est aussi celui qui relie la vie et la mort. Des frontières poreuses comme le montre toute la symbolique de l'accouchement, central dans le film. On ne compte plus les oeuvres féminines où l'héroïne accouche dans les bois de "Dans la forêt" de Jean Hegland à "Top of the Lake" (2013) de Jane CAMPION mais le film ne cesse de rappeler les dangers de ce passage pour la mère (celle d'Agnès) comme pour l'enfant (le premier souffle différé de Judith).

Car "Hamnet" va au-delà de la simple notion de passage. Il suggère fortement le principe du transvasement ou si l'on préfère celui des vases communicants. C'est frappant dans le dynamique des jumeaux qui se comportent comme les deux moitiés interchangeables d'un même être. Hamnet souhaite tellement sauver sa soeur qu'il choisit et parvient selon cette croyance quasi magique à prendre sa place au royaume des morts, montré comme une pièce cachée derrière un rideau. Car c'est à cet endroit que survient le deuxième vase communicant, celui qui permet à la nature de se transvaser dans la culture. Durant la majeure partie du film, le nom de William Shakespeare n'est jamais prononcé et son activité théâtrale à Londres est laissée hors-champ puisque l'histoire est centrée sur Agnès et leurs enfants. Il est le précepteur, le mari d'Agnès, l'Absent qui n'existe qu'en creux dans l'histoire. Jusqu'à ce que le deuil d'Hamnet ne se transvase dans la tragédie d'Hamlet (les deux noms étant également interchangeables) où Agnès, déboussolée au départ par ce monde de représentation qui n'est pas le sien finisse par retrouver spirituellement son fils à qui son mari a rendu symboliquement la vie, prenant sa place dans le rôle du fantôme jaillissant d'un décor reproduisant la forêt et son portail vers l'autre monde. Le théâtre, monde de simulacres y acquiert la même dimension spirituelle que la nature lorsque les âmes communient, effaçant la limite entre la scène et la salle comme ce dernier efface les limites entre la vie et la mort.

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