La structure de "All or nothing" m'a rappelé celle de "Secrets et mensonges" (1996). Des difficultés de communication entre les différents personnages qui s'accumulent et font monter la tension jusqu'à la libération à la faveur d'un événement cathartique. Néanmoins en suivant trois familles plutôt qu'une seule, le film se disperse un peu en dépit du rôle joué par la cité ouvrière où ils vivent tous. Mike LEIGH a voulu dépeindre un écosystème ouvrier sans horizon marqué par le chômage, la précarité, l'alcoolisme, des boulots usants, de la violence, un langage si pauvre qu'il les isole tout autant que les murs de la cité. Mais seule la famille de Phil et de Penny est traitée de manière approfondie et empathique. Par conséquent Timothy SPALL et Lesley MANVILLE dans les rôles respectifs d'un chauffeur de taxi léthargique qui tourne en rond dans sa propre vie et d'une caissière qui tente de maintenir sa famille à bout de bras se taillent la part du lion. On partage leur détresse, leur doutes, leur colère ou leur abattement. Leurs enfants obèses finissent aussi par être dépeints avec des nuances que ce soit la fille taiseuse qui souffre en silence ou le fils colérique dont le craquage ressoude la famille. Les autres sont des silhouettes réduites à des symptômes, des éléments "poisseux" du décor qui par leur effet cumulatif est à mon avis pour beaucoup dans la réception plutôt négative du film taxé de misérabilisme.
Le syndrome Gilles de la Tourette est le moteur du film de Kirk JONES, inspiré de l'histoire vraie de John Davidson. Le film, scindé en deux parties nous montre comment l'apparition de la maladie alors qu'il est adolescent ravage chaque aspect de sa vie, de l'anéantissement de ses espoirs de footballeur à son renvoi de l'école et à l'éclatement de sa famille avec le départ du père alors que la mère, livrée à elle-même s'avère complètement dépassée et dépressive (Shirley HENDERSON que tout le monde connaît pour son rôle de Mimi geignarde dans la saga Harry Potter). La deuxième partie nous le montre adulte, en proie aux difficultés sociales et à la violence. On ressent le malaise lié au procès d'intention que font les gens à John, incluant ses parents alors que celui-ci est impuissant à contrôler son corps et son cerveau. L'incompréhension de la nature de son comportement, pris pour de la provocation et non comme un désordre neurologique entraîne rejet, isolement et violences. D'une certaine manière, le film tend un miroir peu glorieux à la société. L'ignorance que l'on avait dans les années 80 de ce trouble ne suffit pas à expliquer cette cécité alors qu'une observation attentive montre que les tics du jeune homme sont incontrôlables. C'est à une véritable dictature du regard des autres que l'on assiste et à la façon dont elle écrase John. Heureusement, le film sait aussi utiliser cet handicap comme une source d'humour, notamment lorsque les tics verbaux (la coprolalie) viennent parasiter la vie relationnelle et sociale de John, créant parfois des situations cocasses comme le "Fuck the Queen" inaugural.
Mais pour contrebalancer cet aspect sombre, le film de Kirk JONES va aussi chercher de bons samaritains dont l'amour vis à vis de John est tellement inconditionnel et la patience tellement infinie qu'ils apparaissent peu crédibles. Dottie qui est censé mourir d'un cancer mais dont la maladie s'avère bénigne et Trotter son employeur qui vient le défendre à son procès sont trop beaux pour être vrais. Si la mère de John n'y arrive pas, comment expliquer que ce soit si facile pour des inconnus? Cet artifice de scénario n'enlève cependant rien au talent des deux acteurs qui jouent John, Scott Ellis Watson et Robert ARAMAYO qui parvient à restituer de façon bouleversante le décalage entre les décharges impulsives et grotesques du corps de John et sa douceur intérieure (il a reçu un Bafta bien mérité pour le rôle). On peut également souligner que la restitution documentaire des manifestations de cet handicap dont on saisit parfaitement la nature pulsionnelle et spasmodique permet de sortir de la salle débarrassé de quelques clichés (comme la réduction de celui-ci à un enchaînement de grossièretés).
Il était temps d'écrire un avis argumenté sur ce chef d'oeuvre de Mike LEIGH qui a obtenu des dizaines de prix dans le monde dont le Lion d'Or et le prix d'interprétation féminine pour Imelda STAUNTON. Je l'avais déjà vu il y a une quinzaine d'années mais sa force de frappe m'a saisie à la gorge comme si je le découvrais pour la première fois.
"Vera Drake" est un film aussi poignant que déchirant. Il met en scène une femme simple et humble, non seulement sensible à la souffrance de son prochain mais qui agit à son niveau pour leur apporter de l'aide. C'est d'autant plus important que le contexte est rude. L'Angleterre de 1950 est encore en phase de reconstruction, souffre des pénuries dues à la guerre qui pèsent lourd sur les classes populaires et continue à panser ses plaies. Reg, le voisin accueilli par Vera est seul et démuni de tout: il va trouver chez elle un foyer chaleureux (l'acteur, Eddie MARSAN, profondément touchant, a d'ailleurs lui aussi obtenu un prix dans un second rôle). Le reste de la famille de Vera est en effet à l'unisson, chaleureux et solidaire à l'exception notable du fils quelque peu rigide et de la belle-soeur, Joyce, une pimbêche qui méprise la classe ouvrière à laquelle elle appartient pourtant, classe qu'elle rêve de quitter pour adopter le niveau de vie (et l'individualisme) de "l'american way of life".
L'aspect bouleversant du film résulte de la contradiction entre la profonde bonté de Vera et sa condamnation à deux ans 1/2 de prison, moins pour avoir mis en danger la vie d'une jeune fille que pour avoir violé la loi interdisant l'avortement. "Vera Drake" n'est pas le seul film qui dénonce une injustice à la fois légale et sociale mais en l'incarnant à travers un personnage aussi noble et altruiste que Vera, il la rend totalement insupportable. Mike LEIGH montre à travers le cas de la fille des employeurs de Vera (jouée par Sally HAWKINS) enceinte de son petit ami qui a abusé d'elle que femmes riches et femmes pauvres n'étaient pas logées à la même enseigne. Les premières pouvaient contourner la loi qui interdisait alors l'avortement avec l'aide complaisante (et grassement rémunérée) d'un psychiatre et se faire avorter en toute sécurité en clinique. Les secondes n'avaient que les faiseuses d'anges avec leurs méthodes artisanales et dangereuses. Contrairement à Lily qui rackette les filles pour les mettre en contact avec Vera, celle-ci ne demande rien et ne se rend pas compte que les moyens de fortune qu'elle utilise et qu'elle pense être plus doux que l'utilisation d'objets tranchants représente un danger tout aussi grand. Jusqu'au jour où elle est arrêtée parce que l'une des filles qu'elle a aidé a failli mourir. Vera est littéralement brisée, sa famille - qu'elle maintenait dans l'ignorance de ses activités - est foudroyée sur place. Imelda STAUNTON se fond dans ce personnage avec une justesse confondante au moins de nous faire entendre sa détresse sans les mots qui n'arrivent pas à sortir, ce besoin d'aider plus fort que la loi, plus fort même que la quiétude familiale.
Je me souviens vaguement avoir découvert "Le prince et le pauvre" avec une version Disney du roman de Mark Twain dans laquelle Mickey jouait les deux rôles principaux au début des années 90. La version de Richard FLEISCHER lui est antérieure puisqu'elle date de la fin des années 70. Le projet s'inscrit dans la foulée du succès des films de Richard LESTER adaptés du roman de Alexandre Dumas "Les Trois mousquetaires" (1973) et ses suites. Une partie du casting est d'ailleurs identique puisqu'on retrouve dans "Le prince et le pauvre" Raquel WELCH, Charlton HESTON et Oliver REED. Richard FLEISCHER qui était alors en fin de carrière met son savoir-faire technique au service d'une commande dont il tire un film très soigné visuellement avec quelques touches satiriques plutôt bien senties mais trop éparses, tant on sent que le scénario a été peu travaillé. Autre problème, Mark LESTER qui joue le double rôle principal a beau être très photogénique (avec un petit air de Bjorn ANDREESEN à l'époque de Tadzio), son jeu est stéréotypé et lassant. Il a du mal à faire exister ses deux personnages, se faisant largement éclipser par "l'ogre" Oliver REED qui est quant à lui excellent. Enfin, si l'adaptation de Dumas chez Richard LESTER laisse transparaître la période flower power durant laquelle le film a été réalisé, celui de Richard FLEISCHER semble tout droit sorti des sixties avec sa recette de comédie de cape et d'épée estampillée âge d'or d'Hollywood qui en 1977 était complètement obsolète.
Même si quelques moments tapageurs lors des transitions entre les séquences m'ont gêné sur la forme, je ne partage pas les réserves des critiques que j'ai pu lire sur la vision de l'Afrique que donne le réalisateur Fernando MEIRELLES. Non, elle n'est pas filmée que de loin pour en exalter les fabuleux paysages du Kenya à la façon de la "Ferme africaine". Le film plonge dans les bidonvilles de Nairobi, sa capitale mais aussi dans des villages reculés pour montrer les facettes les plus sombres du postcolonialisme. On se rend compte au passage que "la Françafrique" ça marche aussi avec les anciennes colonies du Royaume-Uni. L'auteur du roman, John Le CARRE que l'on ne présente plus s'est d'ailleurs inspiré de faits réels qui se sont déroulés au Nigéria. A savoir l'utilisation de ses habitants les plus démunis, souvent séropositifs comme cobayes par les laboratoires pharmaceutiques occidentaux désireux d'écouler leur marchandise périmée à moindre coût mais aussi de tester leurs nouvelles molécules à peu de frais. Une sordide histoire de trafic humain exploité par le capitalisme sauvage sur fond de concurrence exacerbée, le tout couvert par les autorités. Là-dessus se greffe un thriller autour de l'assassinat dans des circonstances troubles d'une avocate anglaise qui défendait la cause des opprimés dans le cadre d'une ONG. Enquête menée par son mari diplomate qui avant sa mort, préférait "cultiver son jardin" que de se préoccuper du sort du monde. Mais à l'inverse de Candide, Justin sort de sa bulle pour se confronter au réel. Savoir ce qui est vraiment arrivé à sa femme mais également parvenir à la rejoindre par-delà la vie et la mort. C'est tout l'intérêt du film, surtout dans sa seconde partie de parvenir à osciller entre la cruauté du terrain alimenté par nombre d'aspects documentaires (les raids sur les villages par des bandits voleurs d'enfants, l'impuissance de l'ONU qui au nom de sa neutralité dans les conflits ne déplace aucun civil, thème que l'on retrouve dans "Warriors : L'impossible mission" (1999) etc.) et des échappées oniriques dans lesquelles Justin rencontre la plupart des protagonistes de l'affaire devenus des ombres qui vont l'aider, d'une manière ou d'une autre à reconstituer le puzzle. Tessa, l'avocate activiste est jouée par Rachel WEISZ a qui le rôle va comme un gant. J'ai cru revoir Hypatie, le personnage qu'elle a interprété quelques années plus tard dans "Agora" (2009), une femme puissante, passionnée et engagée au péril de sa vie. Face à elle, Ralph FIENNES est également très bon dans le rôle de son mari effacé qui va découvrir sa femme post-mortem en empruntant la route périlleuse qui mène jusqu'à elle.
Avec le décès de Maggie SMITH en 2024 qui était l'âme de la saga, je pensais que Julian FELLOWES et son équipe arrêteraient les frais. Et bien non, cela ne les a pas arrêtés. Ca m'a fait un pincement au coeur d'ailleurs de la revoir lors d'une scène nostalgique dans laquelle Mary voit surgir les fantômes des disparus, de Dan STEVENS à Jessica BROWN FINDLAY. Ce "Grand Final" qui je l'espère met un point final à quinze années d'une saga s'étalant sur une série de six saisons et trois films (dont trois saisons et trois films de trop) est donc un hommage à l'actrice jouant la comtesse douairière et veut marquer un passage de témoin entre les générations. Plusieurs personnages prennent leur retraite (Carson, Mrs Patmore, Robert Crawley) et confient les clés du château, de l'armoire à argenterie ou de la cuisine aux jeunes générations. Mais c'est trop peu pour remplir 2h de film. Alors comme pour les précédents opus, on multiplie les anecdotes avec le scandale du divorce de Mary qui la met au ban de la bonne société ou des histoires de succession à n'en plus finir ou encore un escroc dont est victime Harold (Paul GIAMATTI), le frère de Cora (Elizabeth McGOVERN) mais que Tom (Allen LEECH) devenu un super-héros démasque en deux secondes. Un seul filon m'a paru intéressant mais il est bien mal exploité: celui qui voit le grand retour de Thomas Barrow (Rob JAMES-COLLIER) avec son nouveau compagnon, Guy Dexter (Dominic WEST) et un dramaturge ayant réellement existé Noël Coward (Arty Froushan). Peut-être que ça parle à un anglais ou à un américain cinéphile mais je ne pense pas qu'en France beaucoup de monde sache qui est Noël Coward qui était homosexuel à une époque où celle-ci était criminalisée en Angleterre. J'ai moi-même découvert son existence grâce au film de Robert WISE, "Star !" (1968). Il aurait donc fallu appuyer sur le champignon et oser casser les codes là où le film reste corseté dans un ordre ancien qui commence à sentir le sapin dans les années 30 (on peut même dire que l'odeur devient fétide avec un film comme "Les Vestiges du jour" qui évoque la collusion de certains de ces grands aristocrates anglais avec le nazisme) (1993). On peut toujours rêver mais Dominic WEST aurait par exemple pu monter sur les tables, danser et chanter "Shame, shame, shame" comme dans "Pride" (2014), ça aurait été plus fun!
Des acteurs anglo-saxons jouent des nazis qui se font passer pour des parachutistes polonais, vous suivez? Il vaut mieux parce qu'en plus le commando kamikaze dirigé par le lieutenant-colonel Kurt Steiner (Michael CAINE) obéit au code d'honneur de la chevalerie et non à l'idéologie nazie. Concrètement, cela signifie qu'il fait passer la protection de la veuve et l'orphelin avant d'accomplir sa délicate mission, y compris quand ils sont juifs. Aucun ne semble être au courant en 1943 de "la solution finale" car le film qui date de 1976 et adapte un roman de 1975 épouse la théorie des gentils soldats de la Wehrmacht contre les méchants SS. Enfin, ils ne sont pas si gentils que ça puisque leur mission consiste tout de même à enlever voire assassiner Winston Churchill. C'est paraît-il tiré d'une histoire vraie et je ne doute pas que des tentatives aient eu lieu en ce sens pendant la guerre mais les circonstances semblent ici farfelues car cette poignée d'hommes en territoire ennemi n'a clairement pas les moyens de ses ambitions en dépit de quelques alliés eux aussi joués par des acteurs improbables (Donald SUTHERLAND en irlandais par exemple). On soulignera également la présence du futur "JR" de "Dallas" (1978) alias Larry HAGMAN avec son unité de cowboys dans le rôle d'un commandant peu efficace. Ceci étant, si on oublie ce scénario invraisemblable (pour ne pas dire grotesque) et ce micmac de nationalités, on passe plutôt un bon moment, le film est divertissant et le casting est étincelant. Dernière incongruité cependant pourquoi avoir traduit par "L'aigle s'est envolé" un titre en VO qui semble dire exactement le contraire?
En salle depuis le 11 juin, "Crasse" est un film emmêlant inextricablement amour et folie et donc franchement éprouvant à regarder. Dès l'introduction, on comprend que l'on va être pris dans une toile très difficile à détricoter. Celle du lien fusionnel unissant Maria et sa mère borderline contre le reste du monde. Un lien fait de torrents d'amour mais aussi de déchets que la mère de Maria collecte la nuit dans les poubelles et amasse dans leur maison au point de rendre celle-ci impraticable, dangereuse et insalubre. La magie d'une fête permanente pleine de lumières et de couleurs côtoie le chaos et l'ordure à chaque instant, rendant la vie sociale de Maria à l'école rapidement impossible. Jusqu'au jour de la catastrophe annoncée qui entraîne l'éloignement de la mère et le placement de l'enfant.
Que faire d'un tel héritage? C'est ce qu'interroge le film qui se concentre sur le destin de Maria dix ans après avoir été séparée de sa mère. Une Maria un peu fofolle mais qui semble s'être épanouie auprès de Michèle, sa mère adoptive et d'une copine d'école tout aussi azimutée qu'elle. Seulement la nouvelle du décès de sa mère dont elle réceptionne les cendres et le retour dans la maison de Michael, un ancien pensionnaire de Michèle en apparence rangé vont tout faire basculer. Maria va-t-elle devenir le double de sa mère avec ce deuil à traverser et ce partenaire de jeu dangereux qui porte sa propre bombe prête à exploser en lui? Encore plus qu'avec la mère de Maria, la mise en scène s'immerge dans la spirale d'une dinguerie sans limite confinant à l'horreur.
S'il est clair que le film ne plaira pas à tout le monde et que son hystérie fatigue à la longue (le film dure plus de 2h et aurait gagné à être plus resserré), et s'il semble peu réaliste que Michèle laisse ses deux protégés s'enfoncer dans leur délire sans réagir ou si peu, il est d'une trempe peu commune.
Le vampire est éternel... également sur les écrans. Comme tous les mythes, chaque époque s'en empare et le réinterprète. Avant les versions des années 90 ("Dracula" de Coppola, "Entretien avec un vampire" de Neil Jordan), la saga "Twilight" des années 2000 et la relecture de Jim Jarmush, "Only Lovers Left Alive" en 2013, "Les Prédateurs", le premier long-métrage de Tony Scott en a offert une version eighties chic, arty et saphique devenue culte avec le temps. Exit les vieux artefacts associés au vampirisme (les croix, l'ail, la lumière, les miroirs etc.) Dans "Les Prédateurs", ceux-ci sont jeunes, beaux, classe avec leurs costumes haute-couture taillés sur mesure. Ils ont les visages iconiques de Catherine Deneuve (période "Le Dernier Métro") et de David Bowie (période "Let's Dance"). Ils vivent dans de somptueuses résidences pleines de bibelots anciens et se repaissent autant de sang que de grande musique (magnifiquement utilisée que ce soit le trio de Schubert aussi suggestif que dans "Barry Lyndon" ou le Lakmé de Léo Delibes). Un sang étroitement lié au sexe, les vampires se nourrissant au moment de leurs ébats torrides avec leurs proies ce qui fait évidemment penser au sida alors en pleine émergence (et le film de Coppola enfoncera ensuite le clou). L'esthétique baroque tout autant que la thématique m'a fait penser spontanément à Blade Runner, réalisé par Ridley Scott, frère de Tony en 1982: clairs obscurs, lâcher de colombes, fumigènes, voilages volant au vent, ambiance hypnotique, créatures inhumaines en proie à des questions existentielles. Car l'immortalité des vampires de Tony Scott s'avère conditionnelle: elle dépend du désir d'un autre. Cet autre est longtemps Miriam, sorte de déesse égyptienne qui élit ceux qui lui plaisent jusqu'à ce qu'elle s'en lasse. Alors ceux-ci vieillissent brutalement et finissent par se transformer en momie. C'est précisément ce qui arrive à John dont le maquillage est par ailleurs très réussi (son auteur, Dick Smith a travaillé notamment sur "L'Exorciste"). Miriam a en effet trouvé un autre objet de désir en la personne de Sarah (Susan Sarandon), médecin spécialiste des effets du vieillissement. Mais avec elle, le processus s'inverse comme si la science dévorait la croyance. Les scènes entre Catherine Deneuve et Susan Sarandon ne sont pas pour rien dans le statut culte du film: la première est devenue une icône lgbt et la seconde incarne une femme forte et indépendante qui annonce celle de "Thelma et Louise".
C'est suffisamment rare pour être souligné mais si la mini-série "Adolescence" est un tel phénomène de société, elle le doit autant au fond qu'à la forme. Une fois de plus, les britanniques démontrent leur maestria en ce domaine. "Adolescence" fera date par ce qu'elle raconte mais aussi par la manière dont elle le raconte. Elle est le fruit d'une prouesse technique consistant à tourner chaque épisode de 45 minutes en un seul plan-séquence. Tout a été réglé en amont, lors de répétitions, le tournage s'effectuant en continu comme un ballet ou une pièce de théâtre chorégraphiée au millimètre. Ce dispositif, lorsqu'il est maîtrisé décuple la puissance du récit en plongeant le spectateur en immersion totale, comme le ferait un jeu vidéo. On pense à "La Corde" (1948) de Alfred HITCHCOCK, aux longues introductions de films comme celle de "La Soif du mal" (1957) ou celle de "Snake Eyes" (1998) avec des circonvolutions de caméra qui rappellent les travellings de "Shining" (1980). Mais la référence la plus évidente est "Elephant" (2003) qui traite d'un sujet proche de celui de "Adolescence" dont le deuxième épisode se déroule intégralement dans l'enceinte de l'école de Jamie. Car si le dispositif joue sur l'effet de temps réel, chaque épisode n'est qu'une fenêtre ouverte sur une histoire se déroulant sur plus d'une année: les ellipses, ce sont les intervalles qui séparent l'arrestation de Jamie de l'enquête dans son école puis de la rencontre avec la psychologue et enfin de l'anniversaire de son père (Stephen GRAHAM, co-auteur de la série).
Chaque épisode combine émotions et réflexions. Le premier suscite l'effroi, celui de voir un gosse traité selon une procédure criminelle conçue pour les adultes. Le second suscite le malaise en mettant en évidence la fracture générationnelle dans les familles et à l'école avec des adultes dépassés par des gamins sur lesquels ils n'ont pas de prise. Le troisième dévoile l'autre visage de Jamie et il faut souligner la performance de Owen Cooper qui parvient à rendre menaçant, voire terrifiant un ado de 13 ans au visage et à la voix encore enfantines. Le quatrième montre les conséquences sur sa famille, ni le père ni la mère n'étant accablés, autant pour échapper aux clichés que pour que chacun puisse d'identifier à eux. Aucune réponse toute faite aux actes de Jamie n'est donnée, c'est à chacun de se faire son opinion ce qui est d'une grande intelligence. Seules des pistes sont évoquées comme le cyberharcèlement ou le rôle toxique des masculinistes sur les réseaux sociaux dans la construction d'adolescents en quête de repères. Mais l'image la plus forte est celle du père de Jamie en larmes à la fin du quatrième épisode dont seule la peluche de Jamie est le témoin car "Boys don't cry" (1998).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)