Deuxième film de l'année et deuxième dispositif de rimes visuelles et sonores destinées à tisser des liens étroits entre des personnages séparés non par la distance mais par le temps. "Les échos du passé" est une fresque se déroulant sur un siècle dans la même ferme allemande. On y perçoit l'écho de la grande guerre, de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide, la ferme étant située au bord d'une rivière marquant la frontière entre RFA et RDA, la présence d'une Trabant suffisant à comprendre qu'on est en RDA. Autre fil rouge, le point de vue, exclusivement féminin. Le récit alterne aléatoirement entre quatre filles, Alma (pour le début du XX° siècle), Erika (pour la seconde guerre mondiale), Angelica (pour la fin des années 60) et Lenka pour la période contemporaine. Toutes ont un point commun: elles sont confrontées, directement ou indirectement à la violence masculine (le symbole des anguilles me paraît assez clair). Alma qui est encore petite, observe les ravages du patriarcat sur sa grande soeur Lia et sur son grand frère Fritz. Erika (vraisemblablement la fille d'Alma) est battue par son père. Angelica (la fille d'Erika) subit l'inceste de son oncle. Quant à Lenka, elle est l'objet des regards prédateurs d'un ami de ses parents. Mais surtout, le film suggère qu'elle porte la souffrance muette de ses ancêtres, emmagasinée dans les murs de la ferme comme une sorte de "douleur fantôme". Car il est beaucoup question de fantômes dans le film. Le fantôme de la jambe perdue de Fritz, grand frère d'Alma et oncle d'Erika. Celui de la soeur d'Erika, noyée dans la rivière avec d'autres femmes pour échapper à l'armée rouge. Celui de la soeur aînée d'Alma, Lia qui s'est donnée la mort en chutant du haut d'une meule de foin mais dont le cadavre a fait l'objet d'une mise en scène macabre pour les besoins d'une photo de famille. Celui de Angelica qui contrairement à Lia est parvenue à s'échapper de cette photo. Nelly, la petite soeur de l'amie de Lenka devient l'éponge absorbante de tous ces traumatismes familiaux qu'elle se met à reproduire comme si Lenka l'avait contaminée.
"Les échos du passé" se distingue par un travail de recherche formelle remarquable pour créer des ponts entre ces femmes en privilégiant la sensorialité sur l'explicatif. Mais c'est aussi un film radical, éprouvant, plombant, morbide, aride, austère, parfois abscons à ne pas mettre entre toutes les mains (un certain nombre de spectateurs ont quitté la salle en cours de projection).
Documentaire tout à fait dispensable sur Romy SCHNEIDER et sa mère, Magda SCHNEIDER. On n'apprend rien de plus que ce que l'on sait déjà: Magda, vedette des années 30 délaisse sa fille élevée dans un internat. Puis lorsqu'elle atteint l'adolescence, elle la fait tourner dans des "viennoiseries" à ses côtés avec un tel succès qu'il éclipse le sien. Du moins jusqu'à ce que Romy en quête d'émancipation rencontre Alain DELON et parte avec lui pour la France. Dans ce nouveau pays, elle rompt symboliquement avec le style désuet de sa mère en se faisant relooker par Coco CHANEL et monte sur les planches sous la direction de Luchino VISCONTI, rencontré par l'intermédiaire de Alain DELON avant de tourner un premier film sous sa direction "Boccace 70" (1961). Le documentaire en revanche passe trop rapidement sur la traversée du désert qui a suivi jusqu'à "La Piscine" (1968) en se contentant d'évoquer les événements de sa vie privée (mariage, naissance etc.) Surtout, il minimise les accointances de Magda avec le nazisme comme elle l'a d'ailleurs fait elle-même toute sa vie, préférant charger le beau-père de Romy (un personnage sombre mais moins pour ses relations envers les nazis que pour ses abus envers Romy). Le film ne souligne pas assez combien la proximité géographique et la fréquentation du Berghof a favorisé la carrière de Magda (que Romy soupçonnait d'avoir eu une liaison avec Hitler), combien ses films servaient la propagande du régime (un échange de bons et loyaux services) alors que d'autres stars des années 30 choisissaient l'exil (comme Marlene DIETRICH). Par conséquent, le documentaire minimise aussi le fardeau écrasant que Romy a dû porter, évoquant trop brièvement ses rôles de victime du nazisme, son premier mariage avec un homme qui était non seulement juif mais aussi survivant de la Shoah et le choix du prénom de son fils (mais pas celui de sa fille tout aussi connoté, Sarah accolé à un Magdalena qui sonnait comme une sorte de purification du prénom maternel). Bref il aurait fallu considérablement plus approfondir cette relation complexe à l'arrière-plan tragique que ne le fait ce documentaire certes bien fourni en archives mais à la tonalité trop people.
Une oeuvre inhabituelle dans la filmographie de Fatih AKIN par son minimalisme ainsi que par le choix de filmer à hauteur d'enfant. Cela s'explique par le fait qu'il s'agit d'un hommage à un ami, le cinéaste et acteur Hark BOHM que l'on voit d'ailleurs apparaître dans les toutes dernières images du film. Hark BOHM avait écrit ses souvenirs d'enfance mais il était trop faible pour réaliser lui-même le film (il est décédé en novembre 2025).
"Une enfance allemande" raconte le basculement du monde de Nanning, 12 ans, fils d'un officier de la wehrmacht prisonnier des anglais qui s'est réfugié avec sa mère, sa tante et ses petits frères et soeurs dans leur maison de vacances sur l'île allemande d'Amrum en mer du Nord pour fuir les bombardements. Un basculement lié au choix de situer l'histoire dans les tous derniers jours de la guerre, entre le suicide d'Hitler et la capitulation de l'Allemagne. Ces événements se répercutent sur sa famille qui passe d'un statut privilégié au rejet de la part des autochtones de l'île dont beaucoup d'habitants ont des liens avec les USA. Nanning apprend que bien qu'originaire de Hambourg, ses racines sont à Amrum et qu'il a un oncle réfugié à New-York mais cet oncle qui était fiancé à une juive a été renié et trahi par ses parents, nazis convaincus. L'ironie de l'histoire est que cet oncle aurait été bien utile pour les aider quand l'île n'accepte plus que les dollars. De façon plus générale, l'endoctrinement de la mère qui s'accroche avec ferveur au III° Reich au point de dénoncer la main qui les nourrit, une fermière (jouée par Diane KRUGER) trop heureuse, à l'image de la majeure partie des habitants de l'île de voir la guerre finir se retourne cruellement contre eux à la fin.
Peut-être que si le film est si placide, c'est parce que Nanning est dépeint comme le gentil garçon qui veut faire plaisir à tout le monde: à sa mère en lui offrant du pain blanc avec du beurre et du miel, à son oncle nazi pour lequel il remet son uniforme des jeunesses hitlériennes, à Tessa la fermière, à son grand-père Arjan, aux réfugiés allemands venus de Pologne qui pourtant ne lui font pas de cadeau* et même à son oncle Theo qu'il voit en rêve mais qui lui dit que même s'il n'a rien fait, il lui rappelle trop le souvenir de ses parents pour qu'un réparation soit possible. Le récit aurait été sans doute plus dur avec un enfant endoctriné se retournant contre ses parents coupables d'avoir été vaincus mais ce n'est pas l'histoire de Hark BOHM qui fort heureusement pour lui a conservé son intégrité morale. Cependant Fatih AKIN ne parvient pas tout à fait à traduire la souffrance de celui qui comprend qu'il n'est pas accepté ou rejeté pour ce qu'il est mais pour ce qu'il représente et que la guerre continue son oeuvre de destruction bien après l'arrêt des combats. Il n'en reste pas moins que cette chronique d'enfance ancre la grande histoire dans une réalité géographique originale et une sociologie complexe, aux antipodes de l'utopie nazie ayant tenté de faire croire à l'existence d'une société allemande (aryenne) unifiée et soudée.
* L'Allemagne de 1945 est dépeinte comme fracturée. Les pénuries de produits de première nécessité entraînent des rivalités entre les iliens et les continentaux et entre les réfugiés selon leurs origines géographiques et sociales.
Kirill SEREBRENNIKOV m'évoque des souvenirs épuisants et au final assez peu concluants. Encore que "La Fievre de Petrov" (2021) avait fini quand même par emporter le morceau mais dans la douleur. Quant à "Leto" (2018), j'avais eu du mal à y voir autre chose que de l'art pour l'art et il ne m'a guère laissé de souvenirs.
Rien de tel avec "La disparition de Josef Mengele". C'est peut-être parce qu'il s'agit de l'adaptation du livre de Olivier Guez ou alors par son caractère de film historique et biographique ou encore par son aspect philosophique étant donné qu'avec Adolf Hitler, Josef Mengele est sans doute celui qui incarne le plus aux yeux du monde la figure du mal absolu chez l'être humain. C'est aussi lié évidemment au fait qu'il a jamais eu de comptes à rendre à la justice des hommes, ayant préféré la fuite et l'exil jusqu'à sa mort en 1979 et l'identification formelle de ses restes qui a eu lieu en 1985 et a été confirmée au début des années 90. C'est justement les méandres de cette fuite sur trois décennies que raconte le film. Et c'est passionnant. Car le film va au-delà de l'homme. Il évoque d'une manière remarquable le système idéologique et social qui l'a fait naître, l'a formé et dans lequel il a continué à se vautrer jusqu'à la fin. On assiste en effet avec un certain effroi à l'impunité de ce criminel pouvant se balader dans les années 50 entre l'Argentine et la RFA grâce à son réseau familial, amical et social qui maintient la fiction "du monde d'avant" comme si le nazisme était encore au pouvoir. D'une certaine manière, c'est l'amnésie de l'Allemagne et au-delà, du monde entier obnubilé par la guerre froide qui est pointé du doigt* (le massif taillé en forme de croix gammée au vu et au su de tout le monde ne choquant personne au fin fond de l'Argentine de l'époque). Le procès Eichmann en 1960 marque cependant un tournant dans la prise de conscience du caractère spécifique de la Shoah. Ayant échappé de peu à l'enlèvement lui aussi, il n'est plus alors qu'un criminel en fuite, obligé de changer plusieurs fois de pays (après l'Argentine, le Paraguay puis le Brésil) et d'identité (après "Gregor", ce sera "Peter" et enfin "Pedro") et dont la déchéance sociale est totale puisqu'il termine son existence seul, confiné dans un "trou à rats" et enfermé dans son délire oscillant entre endoctrinement idéologique, déni et victimisation ("pourquoi moi, c'est trop injuste, il y avait plein de méchants à Auschwitz, je n'ai fait que mon devoir bla bla bla"). Au moins on est satisfait de voir que dès les années 50, là où son entourage rempli de morgue ne cesse de lui conseiller de prendre du bon temps à Munich, l'homme est intranquille voire paranoïaque, voyant des ennemis potentiels partout (et si un groupe de juifs en tenue traditionnelle se pointe alors c'est la panique totale!) Une fébrilité qui s'accompagne de scènes de furie furieuse dignes de Hitler dans son bunker dès que le bonhomme se heurte au réel. On soulignera l'argument opposé systématiquement à son fils dès que celui-ci lui pose des questions: "tu ressembles à ta mère, tu es le fils de ta mère", (ah ben oui pense-t-on, t'étais trop occupé ducon à sauver ta peau pour t'en occuper!) Cette conscience torturée culmine dans une scène où il se retrouve poursuivi par les fantômes des êtres qu'il a charcuté à Auschwitz, période dont le film ne pouvait faire l'économie. Mais comment la montrer sans l'édulcorer mais sans non plus verser dans un voyeurisme écoeurant? Kirill SEREBRENNIKOV choisit le film dans le film sous forme de flashbacks en couleurs (comme si Auschwitz avait été la plus belle période de sa vie ce qui a sans doute été le cas puisque c'est celle où il a pu déployer tout son "potentiel"**) et l'épure (le pire ne sera pas montré, juste suggéré ou seulement évoqué mais en même temps, les images montrées sont suffisamment concrètes pour que l'on comprenne sensoriellement à la monstruosité du personnage). On pense alors à la portée de la séquence inaugurale en forme "d'arroseur arrosé" qui reprend le même dispositif que dans le bloc des expériences à Auschwitz: sauf que les restes humains analysés sur la table d'un laboratoire par des étudiants de toutes origines (dont des jumeaux noirs), ce sont désormais les siens.
J'ajoute que August DIEHL est particulièrement brillant dans le rôle principal, dans le sillage d'un Bruno GANZ (car lui aussi a exploré les deux côtés de la barrière en ayant incarné un objecteur de conscience prêt à mourir pour ses convictions dans "Une vie cachee") (2019).
* Un thème déjà abordé dans l'excellent "Le Labyrinthe du silence" (2014).
** On pense beaucoup à "La Zone d'interet" (2021), l'environnement du camp étant montré comme un Eden.
Un portrait de Natalie PORTMAN qui n'apporte pas grand-chose à ce que l'on savait déjà. Est-ce dû à une actrice qui a bien eu du mal elle-même à s'extirper d'une image trop lisse ou bien au manque d'imagination de l'équipe du documentaire qui n'exprime guère de point de vue? Bien sûr il fallait parler du film problématique qui a lancé sa carrière, mais s'il avait été contextualisé, cela aurait eu plus de sens. En effet dans les années 90, la sexualisation des pré-adolescentes était banalisée comme le démontre la désormais célèbre émission de "Apostrophe" avec Gabriel Matzneff tournée en 1990. Il est plus que probable qu'un film comme "Leon" (1993) ne pourrait plus sortir aujourd'hui. Cette platitude se retrouve dans le reste du documentaire qui aligne les films (en oubliant d'en citer pas mal d'ailleurs) en se contentant de souligner la volonté de Natalie PORTMAN de ne pas se laisser façonner, ni enfermer, notamment dans son image d'actrice sage et intello, forgée en réaction à "Léon", même si elle correspond à une certaine réalité (le film rappelle qu'elle a décroché une licence de psychologie à Harvard). Il aurait été d'ailleurs judicieux de davantage développer son enfance et son milieu d'origine. Par exemple si le film évoque d'autres activités de l'actrice, comme égérie de grande marques, réalisatrice et aujourd'hui productrice il ne parle pas étrangement de sa formation de danseuse classique qui lui a été pourtant si utile pour "Black Swan" (2010). En résumé, l'approche est trop superficielle.
J'avais beaucoup aimé "Le Ciel rouge" (2023), le précédent film de Christian PETZOLD qui m'avait fait découvrir ce réalisateur allemand et retrouver deux acteurs de sa "troupe" que j'aime beaucoup: Paula BEER sa "muse" et Matthias BRANDT, le fils de Willy, chancelier de la RFA au début des années 1970 à l'origine de "l'Ostpolitik" ou politique de rapprochement entre la RFA et la RDA. "Miroirs n°3" titre de son nouveau film est une référence musicale à l'une des cinq pièces pour piano composée par Maurice Ravel, "Une barque sur l'océan" (un compositeur qui décidemment inspire les cinéastes) et se raccorde je pense à la philosophie dans laquelle a été composée cette oeuvre, résumée par cette citation extraite du Jules César de Shakespeare "La vue ne se connaît pas elle-même avant d'avoir voyagé et rencontré un miroir où elle peut se reconnaître".
De fait, "Miroirs n°3" a des résonances avec l'oeuvre de Ravel et la citation de Shakespeare. Il s'agit en effet d'une histoire de reconnaissance quand Laura qui étudie le piano à Berlin (Paula BEER) croise sur une route de campagne le regard de Betty (Barbara AUER dont c'est la septième collaboration avec Christian PETZOLD), une sexagénaire esseulée. Le film vient de commencer, on ne sait à peu près rien, sinon que Laura est dépressive (voire suicidaire, l'ouverture le suggère), désaccordée de son compagnon qui comme par hasard disparaît du paysage juste après que le regard des deux femmes se soient croisés. Sorcellerie? En tout cas il y a du registre du conte dans le film quand Betty recueille Laura en état de choc sous son toit qui souhaite également rester. Celle-ci se moule dans le vide laissé par quelqu'un d'autre (pianiste évidemment) sans chercher à savoir qui est le fantôme qui habite la maison, elle fait revenir le mari et le fils de Betty qui s'étaient éloignés, bref une sorte de magie s'installe jusqu'à ce qu'en une seule scène, le charme ne soit rompu. Mais de cette expérience semble sortir un renouveau tant pour Laura que pour Betty et sa famille: de la reconnaissance émerge une renaissance.
80 ans est l'âge du bilan pour un cinéaste. Né le 14 août 1945, Wim WENDERS vient de franchir le cap et fait donc l'objet d'un documentaire rassemblant toutes les étapes de sa carrière alors qu'on le voit recevoir un prix de la European Academy récompensant son oeuvre des mains de Juliette BINOCHE. Ses débuts hésitants avec des films peu personnels à l'exception de "L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty" (1971) qui annonce l'oeuvre à venir mais sans lui donner d'âme, l'affirmation de son style et de son univers à partir de "Alice dans les villes" (1974), la période des chefs d'oeuvre mais aussi un retour au début des années 2000 à des films américains déceptifs. Wim WENDERS attribue leur relatif insuccès au scénario trop écrit et à l'intrigue envahissante là où la magie de son cinéma s'épanouit dans la contemplation, un temps suspendu propice au développement des personnages et de leurs relations avec les autres et le monde qui les entoure. Ainsi l'anecdote que raconte Wim WENDERS en recevant son prix à propos de Bruno GANZ qui se demandait comment interpréter un ange est-elle révélatrice de l'humanisme du cinéma de Wim WENDERS: « Écoute Bruno, tu aimes les gens, et tu te mets à leur service, c’est tout »
On prend également conscience de la diversité des films de Wim WENDERS qui a réalisé des fictions et des documentaires, des films de genre (film noir, biopic, road-movie) et d'autres plus indéfinissables, tourné dans plusieurs pays et en plusieurs langues, en couleur ou en noir et blanc ou les deux, avec une équipe de collaborateurs fidèles dont certains, indissociables de son oeuvre témoignent dans le film. C'est le cas de son premier "alter ego" à l'écran, Rudiger VOGLER, du compositeur Nick CAVE qui raconte comment il s'est retrouvé dans "Les Ailes du desir" (1987) ou du photographe Sebastiao SALGADO à qui Wim WENDERS a consacré un documentaire ou encore de l'acteur Koji YAKUSHO qui a reçu un prix d'interprétation pour le magnifique "Perfect Days" (2022) qui condense tout l'art de Wim WENDERS comme photographe, voyageur, amoureux des arts et des lettres et être humain. Peut-être manque-t-il tout de même à ce documentaire l'évocation du poids des morts dans sa filmographie: tout le casting de "Les Ailes du desir" (1987), Henri ALEKAN, Harry Dean STANTON, Sam SHEPARD alors que d'autres manquent à l'appel comme Peter HANDKE et Ry COODER.
Wim WENDERS a rendu hommage ces dernières années au travers de documentaires à plusieurs grands artistes: "Pina" (2011) consacré à la chorégraphe allemande Pina BAUSCH, "Le Sel de la terre" (2014) à celui du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO et enfin "Anselm, Le Bruit du temps" (2023) à l'artiste plasticien allemand Anselm Kiefer. Lui et Wim WENDERS sont nés la même année (1945) et tous deux ont dû se débattre avec les fantômes du passé de l'Allemagne. Wim WENDERS filme son compatriote dans son atelier-hangar de banlieue parisienne ou dans son immense musée à ciel ouvert de Barjac dans le Gard. Il montre également nombre de ses oeuvres monumentales et revient sur son parcours et son évolution artistique à travers des images d'archives et des reconstitutions, notamment en faisant jouer le rôle de Anselm enfant à son propre petit-neveu, Anton Wenders. En résulte un film inégal. Ce que j'ai préféré, ce sont les oeuvres, véritablement fascinantes par leur richesse de texture et l'artiste en train de les réaliser, maniant le métal en fusion ou le lance-flamme. Des toiles, des sculptures, des photographies et des installations hantées par l'expérience de son enfance dans l'après-guerre dans un pays en ruines mais aussi par l'histoire et la culture allemande. On découvre que Anselm Kiefer a réalisé dans sa jeunesse des oeuvres polémiques dans lesquelles il s'est mis en scène faisant le salut nazi ou bien a mis en avant des figures mythologique adulées par eux. Cette volonté de jeter la lumière sur le refoulé de l'Allemagne lui a valu quelques problèmes. Il s'agissait sans doute aussi d'exorciser l'héritage paternel, son père ayant été un officier de la Wehrmacht et de rechercher une autre affiliation, au poète juif Paul Celan notamment. On comprend que la question identitaire qui taraude Anselm Kiefer est aussi celle qui hante l'oeuvre de Wim WENDERS, particulièrement palpable dans sa trilogie de l'errance: les deux artistes qui se connaissent depuis 30 ans agissent en miroir.
Un an avant "La Femme sur la Lune" (1929) qui constituait une sorte de transition entre la SF fantaisiste à la Georges MELIES et celle, plus scientifique de "2001 : l'odyssee de l'espace" (1968), Fritz LANG réalisait un autre film de genre à la ligne claire et aux airs de sérials lui aussi adapté d'un roman de sa femme, Thea von HARBOU, sobrement intitulé "Les Espions" (1928). Outre son titre évocateur, celui-ci a contribué à poser les canons du genre: l'agent du bien au service de son Etat contre une organisation maléfique et occulte dirigée par un méchant omnipotent à la façade respectable, des documents volés compromettant la paix du monde, des pièges, des course-poursuites, des femmes fatales, des traîtres etc. Plusieurs éléments visuels et narratifs sont ainsi repris dans "Les 39 marches" (1935). Cependant il existe encore des éléments relevant du mélodrame au sein du film (le thème de l'amour impossible entre les deux espions, le suicide) et surtout, le scénario manque de rigueur. Par exemple, le personnage de Lady Leslane (Herta von WALTHER) disparaît en cours de route sans explication, sans doute parce que redondant avec celui de Sonja qui subit également un chantage de la part de son "maître" mais alors, pourquoi l'avoir fait figurer au début du film? Il en va de même avec l'art du camouflage de l'agent n°326 qui devient très rapidement un jeune premier fadasse. Quant à son antagoniste, Haghi qui fait très fortement penser au docteur Mabuse (et pour cause, c'est le même acteur qui l'interprète, Rudolf KLEIN-ROGGE, abonné aux rôles de méchants des films de Fritz LANG), il n'exploite pas non plus pleinement son art du déguisement malgré une fin spectaculaire à la "mourir sur scène", idée reprise par Alfred HITCHCOCK. Les péripéties sont également passablement embrouillées ce qui gâche un peu le plaisir même si le film comporte quelques remarquables morceaux de bravoure (l'accident de train!). A noter que les rôles des deux espions amoureux sont joués par les deux acteurs qui interprèteront également ceux du couple à l'amour contrarié de "La Femme sur la Lune" (1929): Willy FRITSCH et Gerda MAURUS dont c'était le premier grand rôle.
"La femme sur la lune", dernier film muet de Fritz LANG n'est pas très connu. Il faut dire qu'en matière de voyage spatial, le cinéma a fait plus marquant avant ("Le Voyage dans la Lune") (1902) et après ("2001 : l'odyssee de l'espace") (1968). Dans des décors de carton-pâte qui n'ont pas tellement évolué depuis Georges MELIES on se retrouve avec un style ligne claire étonnant de la part de ce maître de l'expressionnisme combiné à une intrigue de roman-feuilleton mâtinée de vaudeville, fruit de l'adaptation d'un roman de sa femme, Thea von HARBOU. Plusieurs éléments de forme et de fond sont en effet repris dans les deux albums de Tintin consacrés au voyage lunaire même si Hergé au début des années 50 a recherché un réalisme bien plus poussé que dans le film de Fritz LANG de la fin des années 20 qui fait de la lune une sorte de sommet de haute montagne (on peut y respirer, la gravité est la même que sur terre, on y trouve de l'eau et de l'or...). Mais si la lune est le fruit de l'imagination de Thea von HARBOU, la fusée relève de l'influence de Fritz LANG qui contrairement à sa femme avait une exigence d'exactitude scientifique. Elle a été ainsi conçue par l'un des (futurs) pères des V2 et de la mission Apollo, Hermann Oberth. Ainsi malgré ses imperfections, le film est considéré comme le premier a avoir vulgarisé l'astrophysique auprès du grand public. On y trouve notamment le premier décompte avant décollage, le rôle de l'eau et du carburant dans le lancement de la fusée qui comporte plusieurs étages.
Le résultat est donc ce drôle d'objet hybride, à mi-chemin entre les sérials du XIX° siècle peuplés d'espions patibulaires (celui du film présente une drôle de ressemblance capillaire avec Hitler, ce n'est sans doute pas un hasard), de savants fous et d'intrigues amoureuses compliquées et une science-fiction d'anticipation rigoureuse s'appuyant sur les progrès les plus récents de la recherche scientifique. Au point que les nazis ont d'ailleurs censuré le film et fait disparaître les maquettes de fusées afin de préserver leurs secrets militaires (en particulier la conception des V2).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)