D'après les soeurs Kuperberg il existe plus de 600 contenus audiovisuels consacrés à Marilyn MONROE. Par conséquent, elles ont tenté une approche moins "people" et plus "sérieuse" pour fêter le centenaire de sa naissance le 1er juin 1926. "I'am so many people" est une citation authentique de Marilyn MONROE qui se battait pour ne pas être réduite à un cliché, celui de la "blonde idiote". Les soeurs Kuperberg ont tenté de mettre donc en lumière l'intelligence, le travail et la modernité de l'actrice derrière l'icône. Mais force est de constater qu'elles n'y sont pas arrivées. Pour une raison très simple: creuser le portrait aurait signifié naviguer en eaux troubles alors qu'elles voulaient conserver une image glamour et lumineuse de l'actrice. Cette contradiction leur a été fatale.
Comme beaucoup de femmes de son époque (et même des générations suivantes!), Marilyn MONROE voulait certes être reconnue comme une véritable artiste et libre de de ses choix mais elle avait en même temps un besoin viscéral d'approbation de la part de la gent masculine qui tenait le système (et donc elle-même) en son pouvoir. Si en prenant des cours à l'actors studio et en créant sa propre société de production elle s'est affranchie des aspects les plus aliénants de cette dépendance, le psychisme n'a pas suivi au même rythme. Par conséquent Marilyn MONROE s'est laissé enfermer par peur de déplaire dans une image d'ingénue bombe sexuelle parfaitement calibrée pour le désir masculin et a couru toute sa vie après leur validation.
Tout cela est à peine effleuré dans le documentaire qui ne va pas au-delà de "elle était très intelligente", "elle travaillait beaucoup" et "elle a eu une enfance terrible". Concernant ce dernier aspect, s'ajoute un anachronisme de mauvais goût destiné à surligner sa "modernité" "Bien avant Metoo, elle a parlé des violences sexuelles qu'elle a vécu dans son enfance". Le documentaire fait d'elle une militante qu'elle n'était pas et occulte complètement le contexte de toute-puissance patriarcale dans lequel elle a tenté de se confier (à qui d'ailleurs? on ne le saura pas) et qui lui a renvoyé une violence décuplée, la réduisant au silence ou la psychiatrisant (le coup classique: "elle est malade", "elle est folle") pour mieux la discréditer. Mieux vaut regarder les belles images d'archive et écouter les propos de Marilyn sans filtre, même pavé de bonnes intentions.
Au terme d'une enquête très étayée, OVIDIE fait le portrait de la figure de proue du féminisme radical, Valérie Solanas. Autrice d'un virulent pamphlet misandre en 1967, "SCUM Manifesto", SCUM signifiant "société pour tailler les hommes en pièces", Valérie Solanas a tenté de donner corps à son projet révolutionnaire en recrutant dans les milieux underground new-yorkais ce qui l'a mise en contact avec Andy WARHOL. Mais comme le rappelle un de ses amis, Ben Morea, elle s'est méprise sur son compte. Andy WARHOL n'était pas un de ces hommes-auxiliaires qu'elle appelait de ses voeux mais un exploiteur habillé en révolutionnaire qui transformait les humains et l'art en produits de consommation. Lorsqu'il a refusé de produire le manuscrit de sa pièce de théâtre et a prétendu l'avoir égaré, elle s'est persuadée qu'il voulait lui voler son oeuvre et a déversé sa rage en se rendant à la Factory pour lui tirer dessus ainsi que sur son compagnon de l'époque. L'ironie étant qu'il a fallu ce geste d'une violence extrême pour que l'éditeur à qui elle avait envoyé le "SCUM Manifesto" le publie, profitant de la notoriété soudaine de l'autrice. Mais celle-ci, enfermée à l'asile pour schizophrénie n'a pas touché un centime sur les droits du livre. Quant au manuscrit de sa pièce de thêatre, "Up Your Ass", il a été retrouvé oublié au fond d'une malle, trente ans plus tard en 1999 alors que Valérie Solanas est décédée en 1988. On voit donc comment les structures de pouvoir au sein de l'industrie culturelle, tenues par des hommes ont traité de la même manière son travail, par un mélange de mépris et d'opportunisme.
L'enquête de OVIDIE recherche les raisons profondes de la misandrie et de la violence de Valérie Solanas en revenant sur son épouvantable enfance marquée par la violence physique, l'inceste, les grossesses non désirées et la prostitution. La radicalité de ses textes apparaît bien moins violente que les violences de toutes sortes que les hommes lui ont fait subir, jusqu'à l'asile qui lui a imposé contre son gré une hystérectomie. "SCUM Manifesto" est moins un projet génocidaire qu'un cri de rage et de désespoir d'une femme n'ayant aucune prise sur sa vie, laquelle a été dicté du début à la fin par le patriarcat composé d'hommes puissants dans sa famille, dans le milieu de l'art et dans le milieu médical et de femmes complices du système comme sa mère qui a brûlé ses affaires (dont ses écrits) à sa mort, tentant une fois de plus de censurer les témoignages des violences exercées sur elle. De jeunes actrices dans le documentaire d' OVIDIE comme avant elle le collectif Insoumuses dont faisait partie Delphine SEYRIG font revivre son manifeste en lisant de larges extraits. L'enjeu n'est pas seulement artistique, il est mémoriel et politique.
Carole Roussopoulos, Delphine SEYRIG, Nadja Ringart, Ioana Wieder (1976)
Brillant détournement en forme de droit de réponse d'une émission de télévision qui en 1975 étalait sa misogynie crasse au vu et au su de tout le monde. Et pour cause, c'était la norme. La télévision était alors, comme l'ensemble de l'industrie culturelle et plus généralement des fonctions de pouvoir aux mains d'un "boys club" confit dans son autosatisfaction. Bien avant qu'il ne tombe définitivement de son piédestal avec la séquence Matzneff de 1990, Bernard Pivot se faisait le monsieur loyal d'un festival de propos rances brandis par ses congénères couturiers, chef cuisiniers, politiciens, présentateurs, PDG d'Antenne 2 etc. Quant aux femmes, elles sont reléguées hors-champ derrière la caméra ou à la régie. La seule intervenante face caméra en dehors de Francoise GIROUD est une femme-objet privée de nom dont la seule raison d'être est d'avoir posée nue pour le plaisir de ces messieurs.
Que faisait donc Francoise GIROUD dans cette galère? C'est tout le sens du travail effectué par le collectif Insoumuses: démasquer la mystification autour des soi-disant "concessions" faites aux femmes dans le contexte contestataire et revendicatif des années 70. Le titre de l'émission de Bernard Pivot est en soi tellement parlant qu'il se passe de commentaire "Encore un jour et l'Année de la femme, ouf, c'est fini" (on va enfin revenir aux sujets sérieux, entre hommes s'entend). Le fait que Francoise GIROUD, alors secrétaire d'Etat à la condition féminine vienne se prêter à cette mascarade a valeur d'acquiescement et les Insoumuses vont alors se livrer à un dézingage en règle de sa parole politique pour montrer sa véritable fonction consistant à servir de caution au système patriarcal. Comme c'est Bernard Pivot qui fixe d'entrée la grille de lecture de l'émission qui doit être "amusante, espiègle" il enferme la ministre dans une posture maso (d'où le titre du film) où elle doit parler le langage de la connivence masculine et donc scier la branche sur laquelle elle est assise si elle veut rester au pouv... dans l'émission. Sauf que l'élève veut tellement plaire qu'elle va dépasser le maître lorsqu'elle prétend que la misogynie voire la violence c'est "de l'amour" au point de susciter un certain malaise chez Pivot vite expédié.
Avec leur regard aiguisé, les Insoumuses se livrent à une "explication de texte" en forme de chirurgie médiatique qui ne laisse rien passer. Chaque compromission de Francoise GIROUD, chaque remarque sexiste, chaque imposture du dispositif de l'émission est contrée avec toute une batterie de moyens plus corrosifs et hilarants les uns que les autres: l'arrêt sur image (qui met en évidence les rictus de mépris, les regards fuyants, tout ce que le flux en continu ne permet pas forcément de percevoir) et le scratching (la répétition en boucle des propos les plus "énormes"), de nombreux intertitres inventifs (quizz pour déterminer les vraies motivations de Francoise GIROUD, explicitations des sous-entendus ou à l'inverse de ce qui n'est pas dit etc.), des chansons ironiques qui viennent s'insérer dans les discours, des séquences également où on entend de vraies féministes manifester ou parler comme Simone de Beauvoir. Ce piratage systématique fait le travail que Francoise GIROUD est incapable de faire, la déconstruction d'un média pensé par et pour les hommes (l'intervention du PDG d'Antenne 2 est un summum de muflerie).
Les Insoumuses sont ainsi les pionnières du documentaire critique sur les médias, un sous-genre qui a depuis fait des petits ("Les Nouveaux chiens de garde" (2011) et sa suite "Media Crash - qui a tue le debat public ?" (2022) notamment).
S.C.U.M. Manifesto est l'un des documentaires vidéos militants réalisés par le collectif féministe Insoumuses fondé en 1974 par Carole Roussopoulos, Delphine SEYRIG et Ioana Wieder. Carole Roussopoulos est l'une des pionnières de l'utilisation de la caméra vidéo en France et c'est elle qui a formé Delphine SEYRIG à l'usage de cet outil dont les hommes ne s'étaient pas encore emparé. Les deux premières ont réalisé le film et ce sont elles que l'on voit à l'écran. Le dispositif, conçu en une après-midi se résume à une machine à écrire enregistrant les extraits du texte lu, celui du pamphlet anarcho-féministe de Valérie Solanas alors introuvable en France pendant qu'une télévision diffuse des images d'actualité saturées de guerres, de conquêtes et de violences. Le message est clair: faire passer la lutte féministe au premier plan et reléguer le bellicisme masculin au second plan. Remettre également en contexte la virulence du texte qui prône rien de moins que l'éradication de la virilité guerrière après avoir renversé les thèses de la psychanalyse relatives à la féminité.
SCUM Manifesto a été écrit en 1967 et a connu une diffusion confidentielle jusqu'à ce que son autrice, Valérie Solanas tente d'assassiner Andy WARHOL en 1968 avant d'être déclarée irresponsable et d'être internée. Le livre est sorti en 1971 en France mais il a été rapidement épuisé. Comme dans "Maso et Miso vont en bateau", les Insoumuses utilisent leur "caméra au poing" pour contrer les discours phallocrates et misogynes dominants et pour faire entendre des voix et des discours exclus des médias.
De même que SCUM Manifesto est un contre-discours, il est très important de resituer le documentaire dans son contexte afin de contrer la première réaction qui est celle du rejet face à l'image de mauvaise qualité, à l'aspect monocorde de la lecture et à la radicalité indigeste du propos.
Il fut un temps pas si lointain où j'aimais le cinéma de Naomi KAWASE: "La Foret de Mogari" (2007), "Les Delices de Tokyo" (2015) ou encore "Vers la lumiere" (2017). "Voyage a Yoshino" (2018) en revanche m'avait déçue et c'est également la déception qui domine devant ce film qui s'éparpille, irrite et tombe dans le pathos.
Ce n'est pas avec ce film que je vais me réconcilier avec le concept de l'acteur/personnage occidental catapulté dans la société japonaise. Vicky KRIEPS n'est pas en cause mais son personnage cumule deux traits de comportement rédhibitoires à mes yeux: la suffisance au sujet des greffes d'organes envers lesquelles les japonais sont très réticents pour des raisons culturelles qui sont à peine abordées. Et l'épiphanie new-âge du contact avec la nature (comme si cela n'était possible qu'au Japon!) Comme pour mettre une dose de culpabilité maximale sur le dos des japonais, Naomi KAWASE ne montre que des enfants en attente de greffe et comme celles-ci n'arrivent qu'au compte-goutte, elle montre le décès de certains d'entre eux en appuyant au maximum sur le pathos. Aucun de ces enfants, pas plus que leurs parents ne sont les protagonistes de l'histoire. L'intrigue s'éparpille en petites scènes juxtaposées les unes aux autres sans véritable choix. Il en va de même avec le photographe japonais rencontré par Corry et qui disparaît brusquement. Lui aussi et la thématique qu'il illustre, celle des johatsu n'est traitée qu'au second plan. La protagoniste, c'est donc cette occidentale censée relier tous les arcs narratifs mais qui ne nous passionne pas plus que le reste tant elle est traitée elle aussi en surface.
L’histoire d’une femme qui n’a pas vécu ou tout du moins qui n’a pas réussi à vivre selon ses propres termes (Alexandre Moussa). Voilà comment on peut résumer la vie d'Aloïse Corbaz mais aussi la carrière de la réalisatrice du film, Liliane de KERMADEC qui s'est fait connaître comme photographe de plateau en particulier sur deux films: "Cleo de 5 a 7" (1961) et "Muriel ou le temps d'un retour" (1962). Elle n'a réalisé qu'une poignée de longs-métrages, la plupart pour la télévision. Sa carrière au cinéma a en effet été avortée dès son troisième film (après "Home sweet home" (1973) et "Aloïse") qui a été interrompu par sa productrice de l'époque après seulement deux semaines de tournage. Les problèmes de financement ont eu raison de ses ambitions initiales.
Aloïse est un portrait fragmentaire et en creux comme l'annoncent les premières images, celles d'une éclipse suivie de ces mêmes images en négatif. Celui de l'artiste suisse Aloïse Corbaz née en 1886 et décédée en 1964 après 46 années passées dans un asile. Le lieu de contrôle social où tant de femmes artistes des XIX° et début XX° sont venues s'échouer: Camille Claudel, Séraphine de Senlis, Leonora Carrington, Zelda la femme de Francis Scott Fitzgerald etc. Le drame d'Aloïse est d'avoir toujours refusé les rôles traditionnels réservés aux femmes (le mariage en particulier) sans être parvenue à s'affranchir des cadres imposés par les institutions. On voit ses efforts pour devenir cantatrice systématiquement étouffés par le choeur de l'Eglise et par des hommes d'autorité (son père, un prêtre, un ingénieur qui la courtise joué par Jacques WEBER)*. Une scène similaire lorsqu'elle est gouvernante en Allemagne la montre se heurter aux grilles du palais de l'empereur Guillaume II. L'éclatement de la première guerre mondiale qu'elle refusait d'envisager est le déclencheur de sa "folie". Elle perd en effet à nouveau la maîtrise de son destin et ne le supporte pas. C'est entre les murs de l'asile, un lieu de contrôle extrême pourtant qu'on la voit jouer au chat et à la souris avec le personnel pour continuer à créer. Par l'écriture en s'enfermant des heures dans les toilettes avec des bouts de papier récupérés dans les poubelles. Et par le dessin qui la verront finir par rejoindre les collections d'art brut. Une reconnaissance ambigüe car marquée par la dépossession. Aloïse ne reconnaît plus ses oeuvres quand elles sont exposées au musée car elle les a créées à partir de déchets et dans la réclusion, loin des regards.
Deux actrices interprètent Aloïse: Isabelle HUPPERT alors âgée d'une vingtaine d'années dont la raideur et le côté hautain servent le côté pile du personnage et Delphine SEYRIG qui en montre le côté face une fois qu'il est brisé, la détresse et le retour violent des pulsions refoulées.
* Comme Aloïse, Liliane de KERMADEC a avoué en interview qu'elle cherchait sa voix propre à travers une création largement dominée par les hommes.
"Faustine et le bel été", le premier film de Nina COMPANEEZ est idéal pour se rincer l'oeil quelques dizaines de minutes. Mais c'est à peu près tout ce qu'il y a à en retenir. Elle a réuni dans une atmosphère champêtre, merveilleusement filmée au demeurant quelques très beaux jeunes gens et jeunes filles dont beaucoup sont par la suite devenus des stars ou des vedettes confirmées (Isabelle HUPPERT, Isabelle ADJANI Francis HUSTER, Jacques SPIESSER, Jacques WEBER). Elle les a emballés dans des vêtements magnifiques et les fait poser dans une succession de scènes à la fois esthétiques et sensuelles. Mais cette exploration du désir tourne rapidement court dès que celui-ci est consommé, faute d'autre carburant. Aucun des personnages n'a la moindre épaisseur. Il surgit à l'image, il pose au milieu des fleurs ou au bord d'un lac. Il lit éventuellement des poèmes comme Florent (Jacques SPIESSER) ou bien épie ses voisins comme Faustine (Muriel Catala). Arrive toujours le moment où il atteint l'objet de son désir, en rêve ou dans la réalité. Alors les femmes se dénudent savamment, la pluie se met à tomber sur leur peau nue bientôt avalée par des lèvres avides quand ce ne sont pas les cheveux qui se font mordre à pleine dents (ça c'est pour le personnage ténébreux joué par Jacques WEBER).
Aujourd'hui, on regarde le film comme une curiosité et le témoignage d'une époque révolue. Celle où une réalisatrice adoptait une esthétique hamiltonienne, faite de voyeurisme romantique vaporeux nimbé de picturalité artificielle. Or on sait aujourd'hui les turpitudes (et les crimes sexuels) que cachait David HAMILTON. Et il est impossible de ne pas y penser quand on voit Faustine (qui a 16 ans) et Florent se jeter dans les bras de l'oncle ou de la belle-mère qui ont deux, trois ou quatre fois leur âge. Associer ainsi l'éveil amoureux à des figures d'autorité parentale est profondément gênant. Cela donne un caractère incestueux à ces romances et cela flatte des dynamiques de pouvoir fondamentalement déséquilibrées, en bref le syndrome Lolita dans toute sa splendeur. En bref, Nina COMPANEEZ par naïveté aveugle s'est faite involontairement l'écho de cette époque de prédation sexuelle débridée sous couvert de libération sexuelle post-68.
Avant d'aller voir hier "La Dérive" à la Cinémathèque, je n'avais jamais entendu parler de Paule DELSOL (qui d'ailleurs s'est fait créditer sous le prénom de Paula Delsol). Mais l'histoire de son exhumation des limbes par l'universitaire Aurore Renaut qui a fait des recherches réunies dans un livre et est venu présenter le film, récemment restauré et projeté en 2026 au festival de Cannes dans la section "Cannes Classics" est hélas, tristement banale. Titiou Lecoq dans son livre "Pourquoi l'histoire a effacé les femmes" analysait le processus implacable par lequel les oeuvres des artistes féminines, même ayant du succès de leur vivant étaient ensuite privées de postérité et tombaient dans l'oubli. Le problème, c'est que cette mémoire sélective altère complètement notre connaissance du passé. Il y a quelques années, la redécouverte de Alice GUY a changé notre regard sur l'histoire du cinéma premier en France. Paule DELSOL féminise un peu plus le mouvement de la nouvelle vague que l'on croyait être l'apanage quasi-exclusif du sexe masculin, Agnes VARDA ayant été maintenue longtemps à la marge du mouvement sous le titre peu flatteur de "grand-mère de la nouvelle vague".
Réalisé entre 1961 et 1962 et sorti en 1964, "La Dérive" frappe par ses ressemblances avec d'autres oeuvres phare de la nouvelle vague et plus largement, du cinéma du vagabondage au féminin. On découvre que Paule DELSOL était proche de Francois TRUFFAUT pour qui elle était scripte sur "Les Mistons" (1958) et avec lequel elle a entretenu une correspondance sur la durée. Il l'a épaulée pour la réalisation de son premier long-métrage qu'il comparait aux premières oeuvres de Ingmar BERGMAN du genre "Monika" (1953). Impossible de ne pas penser à "Les Quatre cents coups" (1959) lorsqu'on voit Jacquie courir éperdument sur la plage. Impossible également de ne pas faire le rapprochement avec les plus grands films de Agnes VARDA, que ce soit "Cleo de 5 a 7" (1961) ou "Sans toit ni loi" (1985) ainsi que son tout premier film tourné à Sète "La Pointe courte" (1954). Celui de Paule DELSOL se déroule pour l'essentiel en Camargue et nous offre quelques séquences documentaires prises sur le vif à couper le souffle, que ce soit la féria de Nîmes dans laquelle la valise de Jacquie s'ouvre ou encore les dunes de l'immense plage de l'Espiguette dans laquelle sa voiture s'embourbe. Jacquie, comme Mona ou "Wanda" (1970) rejette violemment le mode de vie conformiste que la société réserve aux femmes de son époque (incarné par sa soeur, la mère jouée par Paulette DUBOST étant dans un entre-deux). Mais son drame personnel est qu'elle reste dépendante financièrement et affectivement du sexe masculin. On la voit donc passer d'homme en homme, certains comme le musicien bohème avec lequel elle démarre son périple ou le déserteur de la guerre d'Algérie qu'elle rencontre sur la plage (encore une signature de la nouvelle vague!) étant du genre fuyants et les autres, plus bourgeois "l'achetant" pour décorer leur château ou leur villa aux côtés de concurrentes. Jacquie est donc condamnée à errer et ce d'autant plus qu'une opération l'a rendue stérile.
Jugé "immoral" à l'époque, le film fut interdit à sa sortie aux moins de 18 ans ce qui explique en partie son oubli par la suite. Heureusement, une ressortie nationale est prévue en janvier 2027 grâce au distributeur Les Acacias ainsi qu'une réédition en DVD (il avait été édité une première fois en 2007 par Doriane films). Croisons maintenant les doigts pour que le deuxième long-métrage de Paule DELSOL, "Ben et Benedict" (1976) avec Francoise LEBRUN (la star décidément des grands films invisibles!) connaisse bientôt la même réhabilitation.
"Félicité", le premier film réalisé par Christine PASCAL ressemble à une auto-analyse. Il en ressort un film sombre et torturé dans lequel réalité, fantasmes et souvenirs se mélangent allègrement. On ne peut évidemment pas occulter le fait que le film est hanté par le suicide qui a plané sur toute la vie de Christine PASCAL avant qu'elle ne se donne la mort en 1996. Le catalyseur de cette plongée dans les abysses est pourtant d'une grand banalité: une sortie en couple au cinéma durant laquelle Vincent, le petit ami de Félicité propose à l'ouvreuse qu'il semble connaître de prendre un verre après le film. Félicité pète alors les plombs et s'enfuit chez elle pour noyer son chagrin dans l'alcool et une consommation compulsive de tabac. Au cours de cette nuit, elle repense beaucoup au dressage subi enfant (une image la montre littéralement attachée au mur à une laisse comme un chien) et aux traumatismes que ses parents lui ont infligé. Les manchettes et le gant qu'elle devait porter la nuit pour ne pas se gratter, sucer son pouce ou se masturber (thème que l'on retrouve dans le film de Claude MILLER "La Meilleure facon de marcher" (1976) dans lequel elle joue). La vision traumatique du corps nu de son père mourant et avant cela, l'association entre l'acte d'uriner et le sexe masculin. Les propos désobligeants de sa mère sur son corps soi-disant trop gros et ensuite ses tentatives vaines pour la sortir de l'anorexie. Les propos paternalistes et condescendants du médecin qu'elle vient consulter plus tard et qui prend le relai des parents pour maintenir son corps sous contrôle social et l'empêcher de le connaître et de se l'approprier. Les instruments médicaux (en particulier gynécologiques) montrés comme des instruments de torture aux mains là encore de la gent masculine sur un corps de femme dépossédée d'elle-même. Christine PASCAL va jusqu'à rejouer d'une manière glaçante "la belle au bois dormant" dans une chambre d'hôtel où elle se laisse prendre totalement inerte comme une morte dans une mise en scène qui nous renvoie aujourd'hui à Gisèle Pélicot. Le décalage entre l'indifférence de Vincent qui s'est payé une aventure d'un soir et n'a qu'une envie de retour au bercail, dormir et Félicité dont le coeur saigne et qui le presse de questions sur son expérience sexuelle avec sa "rivale" est le clou final dans le cercueil.
Des questions intéressantes donc mais ne nous voilons pas la face: le film est claustrophobique, malaisant, narcissique, impudique et peut laisser rapidement le spectateur au bord du chemin.
L'Objet du délit est le premier film de Agnes JAOUI sans Jean-Pierre BACRI. Encore que le film lui soit dédicacé. A travers l'histoire de la production des Noces de Figaro de Mozart, la réalisatrice fait un état des lieux du mouvement #MeToo dans le spectacle. Le sujet s'y prête: "Les Noces de Figaro" est l'adaptation de la pièce de théâtre de Beaumarchais, "Le Mariage de Figaro" qui en dénonçant les abus de pouvoirs, qu'ils soient liés à la classe sociale ou au genre annonçait la Révolution Française. Encore que l'on sait ce qu'il advint des femmes qui osèrent revendiquer plus de droits et de libertés. Par ailleurs on sait aussi que Agnes JAOUI adore le chant lyrique qu'elle pratique elle-même. Elle réalise donc un film choral malheureusement un peu brouillon où elle tente de mélanger ces deux aspects. D'un côté elle montre un producteur (Patrick MILLE) qui se moque royalement de l'opéra mais veut se glisser dans le lit de Mirabelle, la metteuse en scène (Claire CHUST vue dans la série "Scenes de menages") (2009), une influenceuse de mode choisie cyniquement comme "rabatteuse" de jeunes sur les réseaux sociaux. Même si elle est dépeinte comme peu fute fute, le sexisme qui s'abat sur elle ne lui laisse aucune chance d'imposer sa vision: on lui coupe la parole, on se trompe sur son prénom etc. Ce qui n'empêche pas certaines de ses idées de faire beaucoup rire comme celle des phallus géants sur scène. Par ailleurs, les plus ardentes à dénoncer les abus sexuels sur la scène sont celles qui en sont souvent les principales victimes: les techniciennes et les comédiennes sans pouvoir social comme Cora (Eye HAIDARA) qui joue Chérubin et Sophie (Tiphaine DAVIOT) bien qu'elle ait été imposée par son père, un mécène du spectacle pour le rôle de Suzanne. Face à elles, de bons et lourds croquemitaines alias le chef d'orchestre Igor (Daniel AUTEUIL) qui vit dans la terreur depuis qu'une ancienne cantatrice menace de balancer dix noms d'hommes l'ayant agressé dans le passé et le comte Almaviva alias Piazzoni (Vincenzo AMATO) un vieux beau à la fois sexiste et raciste et qui devient donc la bête noire de Cora. Mais Agnes JAOUI joue elle-même une néo Catherine DENEUVE (on rappelle dans la film sa célèbre phrase polémique sur "la liberté d'importuner") c'est à dire une vieille diva qui possède tout autant de pouvoir que ces hommes et se sent plus proche d'eux que de la jeune génération. Sa présence brouille donc les frontières et aborde des thèmes comme la cancel culture sans que l'on sache exactement où elle place le curseur de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas. Cora en revanche le sait parfaitement et rappelle que l'on ne peut pas imposer des contacts physiques à quelqu'un sans son consentement: on sent bien l'expérience acquise lors des tournages de cinéma. Le résultat est plutôt bon mais comme je le disais un peu brouillon et un peu trop long aussi.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)