Déçue par les deux derniers films de Wes ANDERSON dont la sophistication esthétique et scénaristique est devenue inversement proportionnelle à l'émotion qui s'en dégage, j'ai décidé de boycotter son dernier opus au cinéma. J'ai réalisé d'ailleurs que ce n'était pas facile car bien que les retours soient plutôt négatifs, il reste à la mode.
Par rapport à "Asteroid city" (2021), son précédent film épuisant qui partait dans tous les sens, "The Poenician Scheme" m'a semblé plus lisible mais peine à transcender une apparence de luxueuse BD d'aventures sans profondeur ni humanité. N'arrivant pas à me passionner pour la quête de Zsa-Zsa Korda (Benicio DEL TORO) pour combler son gap financier et au passage renouer avec une fille raide comme une bûche je ne me suis jamais autant focalisée sur l'aspect mécanique du jeu des acteurs. Celui-ci atteint un degré extrême avec Mia THREAPLETON (une énième "fille de...", autre signe du repli du secteur sur lui-même) qui semble compter les pas entre chacun de ses déplacements. Mais tous arborent le même visage de cire totalement vidé d'expression qui les rapprochent de poupées ou de marionnettes. Bien sûr cela fait partie du style du réalisateur à la ligne claire proche du cinéma d'animation. On dira d'ailleurs que cette galerie de figurines semblables à des momies s'accorde bien avec un récit à la "Cigares du Pharaon" qui se déroule principalement au Moyen-Orient et multiplie les références à l'Egypte antique. Mais pour avoir revu nombre d'extraits de ses anciens films en allant à l'exposition que lui a consacré la Cinémathèque, il saute aux yeux qu'il fût un temps où Wes ANDERSON laissait plus de liberté et de fantaisie à ses acteurs, que ce soit le panache dérisoire de Ralph FIENNES face à la barbarie nazie ou les yeux pétillants de malice de l'attachant filou joué par le regretté Gene HACKMAN.
Tout cela est complètement absent de "Phoenician Scheme" dont le dessèchement s'étend jusqu'aux plans de maïs dans lequel vient s'écraser l'avion du richissime industriel (une référence à "La Mort aux trousses"?) (1959). C'est d'ailleurs peut-être là qu'est son intérêt: entre une apparence de livre d'images enfantines et un soubassement mortifère, Zsa-Zsa Korda étant un véritable "trompe-la-mort" qui semble lancé dans un mano à mano avec Dieu (comme le suggère le générique filmé en plongée et toutes les scènes bibliques représentées avec une imagerie naïve en noir et blanc) sans doute pour réparer sa vie vide de sens. Pas sûr au vu du résultat que cela soit suffisant (tant pour sa vie que pour le film). Très belle partition de Alexandre DESPLAT et bonheur de retrouver la photographie de Bruno DELBONNEL (l'un de mes chefs opérateurs préférés).
Après avoir vu "Mahjong" (1996), j'ai enchaîné le lendemain avec son cousin "Confusion chez Confucius" (1994) du réalisateur taïwanais Edward YANG lui aussi inédit en France. Une sortie nationale est prévue pour ces deux films le 16 juillet en version restaurée suivie le 6 août de la ressortie de son dernier film, celui qui l'a révélé en France suite à son prix de la mise en scène à Cannes, "Yi yi" (2000) également en version restaurée.
Edward YANG est décédé prématurément d'un cancer en 2007 ce qui explique qu'il n'a pu réaliser qu'une poignée de longs-métrages. Il est l'un des chefs de file de la nouvelle vague du cinéma taïwanais, survenue au début des années 80 alors que Taïwan comme les autres dragons asiatiques était en plein boom économique et s'apprêtait à basculer de la dictature à la démocratie à partir de 1987. Ses films se caractérisent par leur absence d'exotisme, leur caractère de théâtre urbain et leur structure narrative complexe, faite de multiples récits et personnages entremêlés sans que pour autant le spectateur ne s'y perde.
Il n'en va pas de même des personnages de "Confusion chez Confucius" qui comme le titre l'indique, nagent en pleine confusion entre traditions chinoises et modernité occidentale. A la manière d'une BD faite de scénettes sitcom (Edward YANG se projette dans un personnage d'écrivain un peu geek qui arbore un T-Shirt Astro en hommage à Osamu TEZUKA qu'il admire) et avec des cadrages compartimentés à la Michelangelo ANTONIONI (un mélange culturel que personnellement je trouve savoureux), le film est une satire du boom économique taïwanais et des troubles identitaires qu'il engendre au sein de sa jeunesse "dorée". Outre la dichotomie orient/occident omniprésente dans la sphère économique (publicitaires et artistes en quête de notoriété contre écrivain misanthrope), dans celle des valeurs (femmes d'affaires émancipées contre mariages arrangés) et celle de la culture avec Qiqi qui arbore une coiffure et une allure la faisant ressembler à l'Audrey HEPBURN de "Vacances romaines" (1953) alors que d'autres comme Birdy ressemblent à des geek japonais, il existe un clivage plus subtil à nos yeux entre les personnages d'origine taïwanaise et ceux d'origine chinoise qui s'expriment en mandarin. Le film est une sorte de farandole montrant différentes combinaisons possibles et finalement souvent impossibles entre des personnages instables qui ne cessent de tout remettre en question tant ils ne sont sûr de rien. Car contrairement à ce que disait Confucius, l'argent ne permet pas de mieux vivre parce qu'il corrompt les relations humaines. Cela n'empêche pas quelques beaux moments, notamment une magnifique scène filmée à contre-jour entre Molly la chef d'entreprise de publicités et son assistante Qiqi qui laisse poindre un sentiment sincère.
Malgré toutes ces qualités, "Mahjong" qui se situe dans la même veine m'a paru infiniment plus abouti car plus approfondi dans son approche des personnages et plus humaniste alors que la caricature domine dans "Confusion chez Confucius" ce qui peut parfois donner l'impression d'une frénésie qui tourne à vide.
Arte a la bonne idée de diffuser la version originale de "Insomnia" dont Christopher NOLAN a fait un remake quelques années plus tard avec Al PACINO et Robin WILLIAMS. Le film norvégien m'a toutefois semblé légèrement supérieur. Cela tient à une sécheresse de trait qui certes limite l'amplitude de l'oeuvre mais qui dessine bien mieux les contours du flic antipathique joué par Stellan SKARSGARD que chez Christopher NOLAN. Et ils font froid dans le dos, à l'image d'une atmosphère glaciale et glauque. Avec son visage d'une minéralité indéchiffrable peu à peu défait par les nuits sans sommeil, Jonas instaure un malaise qui se creuse un peu plus à chaque séquence au fil de ses agissements erratiques au point que l'on finit par oublier qu'il s'agit d'un flic. Dans un tel cadre, le brouillard comme la lumière aveuglante prennent un sens particulier. Le brouillard symbolise la perte des repères qui atteint son maximum quand Jonas tue "par erreur" son collègue. La lumière aveuglante, c'est celle de sa conscience qui refuse de lui laisser le moindre repos, chaque tentative pour l'occulter se soldant par un échec. Ce sont peut-être aussi ses pulsions sexuelles inassouvies qui le tourmentent, au vu de son attitude face aux jeunes hommes et aux jeunes femmes qui croisent sa route. Quand à ses réactions face aux animaux, un moyen souvent utilisé comme sérum de vérité au cinéma, il glace le sang. Bref Jonas apparaît de plus en plus comme le grand malade de l'histoire, voire un psychopathe au point d'éclipser complètement le personnage de l'écrivain qui certes, n'est peut-être qu'une projection de lui-même mais qui manque singulièrement de charisme.
Première immersion dans la filmographie du réalisateur taïwanais Edward YANG par le biais de la Cinémathèque avec ce splendide film resté jusqu'ici inédit en France. Bonne nouvelle, comme "Confusion chez Confucius" (1994), lui aussi inédit, une sortie nationale est prévue pour le 16 juillet en version restaurée suivie le 6 août de la ressortie de son dernier film, celui qui l'a révélé en France suite à son prix de la mise en scène à Cannes, "Yi yi" (2000), lui aussi en version restaurée.
Edward YANG, décédé prématurément d'un cancer en 2007 ce qui explique qu'il n'a pu réaliser qu'une poignée de longs-métrages est l'un des chefs de file de la nouvelle vague du cinéma taïwanais, survenue au début des années 80 alors que Taïwan comme les autres dragons asiatiques était en plein boom économique et s'apprêtait à basculer de la dictature à la démocratie à partir de 1987. Ses films se caractérisent par leur absence d'exotisme, leur caractère de théâtre urbain et leur structure narrative complexe, faite de multiples récits et personnages entremêlés sans que pour autant le spectateur ne s'y perde. "Mahjong" est d'ailleurs un titre qui annonce tout à fait la tonalité de ses films. Le jeu fondé sur le principe de combinaisons multiples entre éléments différenciés est utilisé de façon métaphorique pour désigner les nombreux personnages, la complexité identitaire de Taïwan entre traditions chinoises dévoyées et américanisation bling-bling et le mélange des genres, "Mahjong" étant à la fois un film de gangsters et une désopilante comédie burlesque.
"Mahjong" qui se déroule à Tapei se focalise sur un gang de jeunes et la faune internationale qui gravite autour d'eux, appâtée par les opportunités d'enrichissement facile liées au boom économique de Taïwan. Tout ce petit monde se retrouve pour une scène d'exposition magistrale au "Hard Rock Café" après une très belle scène nocturne électrisante en voiture. Au centre du récit, une française, Marthe (jouée par Virginie LEDOYEN qui avait alors environ une vingtaine d'années et qui a expliqué lors de la présentation du film à la Cinémathèque comment elle avait rencontré Edward YANG, séquence que l'on peut voir sur Youtube) qui se retrouve ballotée durant tout le récit entre d'un côté un destin confortable auprès de ses congénères parvenus et un autre plus rock and roll mais tout aussi vénal au contact de jeunes taïwanais privés de repères essayant de se frayer un chemin dans la frénésie capitaliste de Taipei. Le portrait du chef de bande, Red Fish est particulièrement fouillé et apparaît aussi comme une victime de parents compromis jusqu'au cou dans le système (un père endetté et recherché qui se cache, une mère ayant prospéré sur la corruption initiée par le père). Dévoyant émotions et valeurs, la marchandisation des corps au coeur du film selon la règle tacite que tout le monde est à tout le monde et la fausse croyance selon laquelle tout s'achète et tout se vend se transforme en ronde complètement dingue qui fait beaucoup pour l'aspect comique du film, même si celui-ci est fondamentalement sombre. Sombre mais jamais caricatural. Derrière cette frénésie de panier de crabes, les émotions affleurent quand même. Le père dépressif de Red Fish trouve l'apaisement mais est renié par son fils ce qui les condamne tous deux alors que Marthe, contrairement à son homologue chinoise échappe aux tourbillons qui cherchent à l'aspirer, avançant en funambule le long d'une ligne de crête avec comme guide le seul membre non corrompu de la bande à Red Fish.
Les films sur la fin de vie se multiplient ces dernières années. Pas seulement parce que le sujet dans nos sociétés vieillissantes est sensible. Mais aussi parce que parler de la mort c'est parler du cinéma. Un art qui filme "la mort au travail" disait Jean-Luc GODARD, un "cimetière" pour reprendre l'expression de David CRONENBERG. De fait, il est impossible de regarder "Vortex" sans penser à "Amour" (2012) avec son couple d'intellectuels pris dans les affres du naufrage de la vieillesse interprété par deux acteurs français légendaires de la nouvelle vague eux-mêmes dans les dernières années de leur vie (Jean-Louis TRINTIGNANT et Emmanuelle RIVA) et à "The Father" (2019) pour l'immersion sensorielle dans le cerveau d'un vieil homme atteint de la maladie d'Alzheimer, interprété par l'immense Anthony HOPKINS, le tout dans le huis-clos d'un appartement.
Si "Vortex" s'inscrit clairement dans le sillage des deux films cités plus haut, il apporte aussi sa petite musique personnelle, la signature Gaspar NOE. Le titre déjà, "Vortex" évoque le tourbillon du temps aspirant les êtres dans le trou noir du néant. Il y a aussi l'idée de dédoublement à l'oeuvre dans tout le film. L'aspect méta tout d'abord qui existe aussi chez Michael HANEKE mais qui est beaucoup plus explicite chez Gaspar NOE. Les personnages n'ont pas de nom alors que les acteurs et actrices apparaissent au générique avec leur date de naissance sur fond de muraille ce qui évoque une plaque funéraire dédiée à des genres et mouvements du cinéma révolus: la nouvelle vague avec Francoise LEBRUN (peu importe que Jean EUSTACHE se situe à la marge de ce courant, l'actrice de "La Maman et la putain (1973) a fini par acquérir un statut aussi iconique que Jean-Pierre LEAUD) et le giallo italien avec Dario ARGENTO. L'appartement lui-même, véritable capharnaüm labyrinthique contient la mémoire du cinéma du XX° siècle. L'autre dédoublement à l'oeuvre dans le film, c'est le dispositif du split screen qui ici se justifie pleinement. Evocateurs de casiers funéraires avant qu'ils ne viennent surcadrer l'image, cette démarcation qui s'installe nous montre la désyncronisation d'un couple formé en réalité de deux solitudes étanches. Si l'isolement est l'un des problèmes majeurs de la fin de vie, la maladie qui frappe la psychiatre à la retraite jouée par Francoise LEBRUN est révélatrice du dysfonctionnement de son couple. Alors qu'on la voit en temps réel sombrer dans la confusion et se perdre dans l'espace, son mari ne se préoccupe guère d'elle, sauf quand elle vient le déranger dans son travail de rédaction d'un énième livre sur le cinéma ou dans ses amours, l'homme ayant une relation extraconjugale au sein du cercle qu'il fréquente. D'une certaine manière, ce sont les faux-semblants conjugaux et familiaux que Gaspar NOE ausculte avec le fils dépassé (Alex LUTZ) et englué dans des problèmes d'addiction l'empêchant d'avoir prise sur ses proches. Une dissonance familiale qui atteint un "climax" avec la scène dans laquelle Kiki entrechoque bruyamment et répétitivement ses petites voitures, creusant la souffrance psychique de la mère sans pour autant que le fils ne parvienne à arrêter le bruit sous le regard indifférent du père qui semble plus que jamais absent. Lui aussi est donc condamné à mourir seul.
Même si quelques effets tournoyants sont de trop dans le film, celui-ci s'avère donc plutôt sobre et réfléchi dans sa démarche. La fin est particulièrement puissante montrant à travers des photographies comme autant de "fenêtres témoin" comment la mort fait le vide et comment le temps efface les traces, rendant dérisoire le fait de s'accrocher aux objets du passé: tout finira emporté comme le chante avec nostalgie Francoise HARDY.
"A Bicyclette" est un docu-fiction plus docu que fiction d'ailleurs, en tout cas en ce qui me concerne, je n'y ai jamais cru, à la fiction. Empruntant au genre du road-movie, le film suit deux compères, le réalisateur et son ami acteur quittant leur port pour effectuer une traversée de l'Europe sur les traces du fils décédé de l'un d'eux un an plus tôt. La bicyclette du titre est plus symbolique que réelle: les deux hommes ont un certain âge, ne sont pas sportifs, l'un d'eux est en surpoids, l'autre boit et fume beaucoup. On ne sera donc pas surpris de voir des trajets en bus et en stop s'intercalant entre des passages où ils roulent sur des routes voire des chemins de campagne, sans hommes ni habitations, ou presque. Entre les étapes, des Eglises (pour se recueillir), des écoles (pour donner des petits spectacles de clown en hommage au défunt qui en avait fait sa profession) et des discussions au coin du feu ou au bord d'une rivière. Tout cela est assez mou du genou, redondant et plat. De façon paradoxale, Mathias MLEKUZ pleure beaucoup devant la caméra mais ne nous donne pas accès à son intériorité, pas plus qu'à celle de son fils disparu qui reste un parfait inconnu. Le spectateur se sent pris en otage par un dispositif voyeuriste et exhibitionniste qui ne semble pas avoir été assez réfléchi, ni construit. Paradoxalement encore, la volonté manifeste (tout est "manifeste" dans ce film) de spontanéité sonne faux, artificiel. On est typiquement face à un film de double contrainte "soyons spontanés" pour que vous "soyez émus". Ces injonctions, repérables dans d'autres films documentaires ou "docu-fictionnels" de parents d'enfants ne pouvant s'exprimer à la fois narcissiques et dégoulinants de pathos ("La Guerre est declaree" (2010), "Penelope mon amour") (2021) me donnent envie de fuir.
Avec "L'Accident de piano", Quentin DUPIEUX montre pour ceux qui en doutaient encore qu'il ne fait pas du cinéma pour plaisanter. Il réussit un instantané saisissant et d'une noirceur extrême de l'impasse existentielle dans laquelle notre monde s'est fourré. Le réchauffement climatique devient dans son film un froid polaire et dans le petit microcosme pourri par le fric et le buzz qu'il nous dépeint, il n'y a rien à sauver.
Magalie (jouée par une Adele EXARCHOPOULOS complètement givrée telle qu'elle sait l'être chez Quentin DUPIEUX) surnommée "Magaloche" par ses fans est influenceuse sur les réseaux sociaux. Elle a trouvé le bon filon pour exciter les basses pulsions de son public en réalisant de petites vidéos d'elle-même en train de soumettre son corps à toutes les tortures possibles et inimaginables. Masochiste "Magaloche"? Oui et non: insensible surtout et de ce fait, coupé de son environnement. Comme d'autres protagonistes de Quentin DUPIEUX, Magalie est une sociopathe enfermée dans une solitude absolue et dans une logique de radicalisation autodestructrice. La scène centrale de son interview avec une journaliste (Sandrine KIBERLAIN) qui a forcé le passage pour décrocher un scoop lui est rapidement insupportable. Le spectateur qui voit d'abord en elle une teigne absolument odieuse, méprisante, blasée, moqueuse et injurieuse réalise peu à peu que tout ce qu'elle a dit à la journaliste en mode "je rigole" est vrai (jouer sur l'illusion et le réel est une spécialité de Quentin DUPIEUX) tout comme son refus de répondre est lourd de sens. Aussi lourd que le fameux piano qui s'abat sur elle. L'écriture de "L'Accident de piano" est en effet d'une précision chirurgicale. Tout ce qui est dit ou montré a son importance. Par-delà le cas de Magalie qui croule sous un fric qu'elle a gagné sur du vide et donc qu'elle méprise comme le reste, c'est tout une galerie de dégénérés qui passe sous nos yeux: la journaliste sans scrupules, l'assistant souffre-douleur qui court après l'argent et fuit femme et enfants (Jerome COMMANDEUR dans un rôle qui rappelle par certains aspects celui de Jean DUJARDIN dans "Le Daim" (2019) bien que ce dernier ait également des traits de "Magaloche"), le fan décérébré (Karim LEKLOU, excellent en crétin des Alpes). Vraiment très très noir.
J'ai profité de son passage sur Arte pour regarder "Central do Brasil" dont j'avais beaucoup entendu parler depuis que j'ai découvert Walter SALLES avec le remarquable "Je suis toujours la" (2023). Je suis plus mitigée sur "Central do Brasil" en dépit de la ribambelle de prix prestigieux qu'il a reçu. Peut-être que j'en attendais trop. Je l'ai trouvé en fait inégal. Ce que j'ai préféré, c'est la seconde partie, plus fluide et plus ample narrativement que la première qui se calque sur la valse-hésitation de Dora, une ex-institutrice à la retraite amorale qui se retrouve brutalement avec un gamin sur les bras dont elle ne sait que faire. Je me dis que ce gamin, c'est sa conscience qu'elle a laissé au vestiaire ou plutôt dans le tiroir à l'image des lettres qu'elle écrit pour de pauvres gens illettrés mais n'envoie pas quand elle ne les déchire pas. Dans cette première partie, le récit patine, se répète, bref je l'ai trouvé laborieux. Quand Dora et Josué prennent la route, le récit s'ouvre, laisse entrer les émotions et parallèlement radiographie de façon remarquable la société brésilienne avec quelques passages saisissants (la scène du pèlerinage et plus généralement le poids de la religion dans la société qui marque autant que sa violence). La fin est cependant en deçà de ce que l'on pouvait espérer et n'arrive pas à la hauteur du film auquel "Central do Brasil" fait immanquablement penser, "Gloria" (1980).
Dernier des trois films noirs argentins des années cinquante restaurés et récemment sortis en France, "Un meurtre pour rien" qui a été réalisé par Fernando AYALA (et non comme les deux autres par Roman Vinoly Barreto) témoigne une fois de plus de la porosité qui existait à cette époque entre les cinémas allemand, hollywoodien et argentin. En ce qui concerne le style expressionniste des films hollywoodiens, la raison en est connue: nombre de réalisateurs allemands représentatifs du genre (tels que Fritz LANG ou Otto PREMINGER) ont poursuivi leur carrière aux USA après avoir fui le nazisme et ont donc importé leur savoir-faire. Mais ce que l'on sait moins, ce sont les échanges entre le cinéma hollywoodien et le cinéma argentin. Ainsi Ricardo YOUNIS, le chef opérateur de "Un meurtre pour rien" a étudié la photographie auprès de l'américain Gregg TOLAND, chef opérateur sur "Citizen Kane" (1940) de Orson WELLES. Et la scène de rêve à forte teneur psychanalytique fait penser à celle de "La Maison du Docteur Edwardes" (1945) autant qu'au fameux "Rosebud".
"Un meurtre pour rien" dont le titre en VO est plus subtil "Les tiges amères" est en effet l'histoire d'un dérèglement mental aux conséquences meurtrières. Le personnage principal est un journaliste raté et endetté jusqu'au cou. Le réfugié hongrois qui s'associe avec lui pour monter une affaire destinée à faire venir sa famille en Argentine va faire les frais de sa paranoïa. L'atmosphère moite qui imprègne le film jusqu'à l'éclatement de l'orage rappelle les polars de Akira KUROSAWA. Dommage que la tension dramaturgique faiblisse sérieusement dans la deuxième partie du film, plus fade jusqu'au rebondissement final très bien pensé.
Après avoir vu ce film-choc, on comprend mieux pourquoi la Corée du sud détient le record mondial de la plus basse fécondité (0,75 enfants par femme en 2024). Comme la récente mini-série "Adolescence" (2025), le film fait état d'une jeunesse à la dérive, livrée à elle-même reflétant les différents aspects d'une société en crise: obsession pour l'argent, course à la réussite, soif de paraître, individualisme féroce. HUR Jin-ho qui adapte une nouvelle fois le roman de Herman Koch "Le Dîner" nous tient en haleine avec ce qui s'apparente autant à une satire sociale à la "Parasite "(2019) qu'à un thriller avec son lot de rebondissements. La famille huppée dont il dresse le portrait est dysfonctionnelle et peine à dissimuler ses failles derrière un vernis d'apparences clinquantes. Après un début percutant qui annonce la couleur, le spectateur est donc placé au coeur d'un climat de tensions latentes qui après un montage de mayonnaise en règle vont éclater. D'un côté deux frères flanqués de leurs épouses qui se réunissent régulièrement dans un restaurant de luxe pour faire semblant de faire famille, moyen d'étaler la réussite ostentatoire de l'aîné, avocat âpre au gain et cynique ce qui provoque la jalousie envieuse du deuxième pourtant chirurgien. Mais ce frère cadet tient à se faire passer pour un bon samaritain et à prouver qu'il ne court pas après l'argent. Pourtant sa mère ingérable car atteinte d'Alzheimer qu'il garde à son domicile parce que là encore, ça fait bien, a prévenu "il fait le gentil, mais c'est un enragé". La suite prouvera qu'elle avait raison. En guise de révélateur des dysfonctionnement familiaux, les enfants de ces deux couples, deux adolescents sous pression (l'un est harcelé, l'autre attend avec anxiété le résultat du concours d'admission à l'UCLA) qui pendant que leurs parents sont occupés à jouer cette pièce de théâtre ritualisée vont déverser leur rage sur une victime innocente dans une scène qui rappelle de façon troublante celle du SDF de "Orange mecanique" (1971). C'est avec une grande habileté que le réalisateur comme sans doute l'auteur avant lui place le spectateur face au même dilemme moral que les parents: faut-il privilégier la justice ou protéger ses enfants? Un suspense s'installe au fil des hésitations de l'un puis de l'autre. Le cadet a bien envie de flanquer une leçon de morale à son aîné qui renforcerait encore sa bonne image. Mais de l'autre, c'est l'occasion inespérée de se rapprocher de son fils. L'aîné perd ses certitudes face à une vidéo compromettante (sans envahir le récit, caméras de vidéo-surveillance et réseaux sociaux jouent un rôle clé). Tous deux s'intéressent enfin à leurs enfants mais ceux-ci leur échappent, s'avèrent insondables. Jusqu'à la fin dérangeante en forme de grosse claque finale. Une fin un peu caricaturale mais qui interroge le rôle de l'éducation et des responsabilités ainsi que le rapport entre la violence symbolique et la violence réelle.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)