Comme son contemporain, "Easy Rider" (1969), "Zabriskie Point" est un "No future" majuscule. Il montre l'échec de l'utopie hippie face à un système dominant qui refuse de changer. Ceux qui essaient de s'en extraire se retrouvent dans un espace de liberté illusoire, un désert qui se referme sur eux comme un piège. Dans "Zabriskie Point", ce piège n'est pas physique, on n'est pas dans "Gerry" (2002). Mark et Daria n'ont pas soif, ne sont pas fatigués, ne transpirent pas, ne sont pas brûlés par le soleil et ne sont même pas vraiment sales car la poussière blanche qui tombe sur leurs corps a une fonction purement esthétique et disparaît dans la scène suivante. D'ailleurs beaucoup de critiques ont relevé avec humour les invraisemblances telles que la peinture ou l'essence qui surgissent comme par magie et permettent de repeindre l'avion et de repartir. Le piège du désert dans "Zabriskie Point" est celui d'une impasse civilisationnelle. D'abord parce qu'on ne peut rien construire dans du vide: une fois leur communion achevée, Mark et Daria reprennent la route comme si ce qu'ils avaient vécu ensemble n'était qu'une parenthèse. Lui pour rendre l'appareil qu'il a volé, elle pour atteindre sa destination finale en tant que secrétaire de la compagnie Sunnydunes. Cette compagnie justement est le symbole de ce capitalisme prédateur qui s'est construit un bunker hors-sol dans le désert avec piscine et cascades et prépare à coups de spots publicitaires une opération de lotissements en bordure du désert. Daria a beau faire la révolution dans sa tête et imaginer le bunker exploser sous tous les angles de caméra, il reste bien vissé au rocher, ne lui laissant que deux choix tangibles: continuer à servir le système ou s'empaler contre lui. Car enfin, l'épisode du retour tragique de Mark montre que les délires psychédéliques ne peuvent rien contre une froide réalité qui abat ce qui enfreint se règles (l'atteinte au droit de propriété). A défaut de pouvoir arrêter la colonisation du sol et l'emprise sur les corps, la seule porte de sortie reste l'imaginaire et cette lente désagrégation cosmique des symboles de la société de consommation au son des Pink Floyd qui prophétise qu'un jour les objets du capitalisme redeviendront des poussières au milieu du désert. Dans les systèmes capitalistes, ce qui n'est pas monétisable ou quantifiable n'existe pas ou n'a pas d'intérêt alors que c'est le socle caché de ce qui lui préexistait et de ce qui lui survivra.
J'ai bien aimé "L'homme sauvage" malgré les limites évidentes d'un scénario archi classique. Cela tient à la musique, très inspirée, à la photographie qui magnifie les paysages de l'ouest, à l'interprétation très sobre voire taiseuse, à la mise en scène épurée qui transforme l'indien en une abstraction meurtrière tout en laissant une trace sanglante bien visible sur son passage. le film de Robert MULLIGAN est donc hybride, à mi-chemin entre le western classique qui brille de ses derniers feux et celui du nouvel Hollywood qui commence à peine à émerger. Il ne s'en cache pas, c'est même son sujet. Six ans après "Du silence et des ombres" (1962), Robert MULLIGAN retrouve Gregory PECK dans un rôle taillé pour lui de défenseur de la veuve et de l'orphelin. Sauf que la veuve est en fait la femme blanche d'un indien apache (Eva Marie SAINT) flanquée de son jeune fils métis. L'enfant tiraillé ou disputé entre deux camps ou deux identités est souvent le sujet des films de Robert MULLIGAN, que ce soit "Du silence et des ombres" (1962) ou "L'Autre" (1972). Le véritable sujet du film consiste donc à trancher qui de Sam Varner le blanc ou de Salvaje l'apache sera le père de l'enfant, cet observateur silencieux omniprésent durant tout le film qui n'a même pas encore de nom, donc qui n'est pas encore officiellement né. On se dit que tout est déjà joué d'avance au vu du scénario cousu de fil blanc. Cependant la mise en scène suggère que c'est peut-être un peu plus compliqué que ça en a l'air. La scène finale, à la lisière du fantastique donne l'impression que Sam se bat déjà contre un fantôme, le même qui reviendra hanter "Shining" (1980). Et comme d'autres westerns avant lui, "La Prisonniere du desert" (1956) ou "Le Vent de la plaine" (1959), le WASP se retrouve à accueillir l'enfant mêlé du sang de l'ennemi sous son propre toit, foulant au passage l'idéologie de pureté raciale de la culture américaine. En tant "qu'éclaireur" (de la nation américaine?), Sam a déjà un fils de substitution métis, Nick joué par un jeune Robert FORSTER aux faux airs de Charles BRONSON dont c'était la deuxième apparition à l'écran.
J'avais beaucoup aimé "La famille Asada" (2020) mais force est de constater que ce nouvel opus de Ryota NAKANO n'est pas à la hauteur du précédent. Cela manque de rythme et aussi de fond. Sur le papier, cette histoire de deuil, de bilan et de réparation familiale avait largement de quoi tenir sur deux heures mais il y a trop de maladresses pour que ça tienne la route. Les scènes s'étirent, se répètent, traînent et on a du mal à éprouver de l'empathie pour une petite soeur froide comme un glaçon et une ex-femme très immature. On ne comprend pas non plus pourquoi les deux enfants du couple ont été séparés, la fille vivant avec la mère et le fils avec le père puis en foyer à la mort du père alors qu'il a une mère et une soeur. Finalement, le film ressemble à l'appartement du frère une fois qu'elles l'ont entièrement vidé de son contenu: un lieu sans âme. Le frère lui-même qui apparaît sous forme de fantôme est tout aussi mal écrit: tantôt on nous le dépeint comme un enfant gâté, un adulescent bordélique, un adulte irresponsable, un parasite, tantôt au contraire comme un grand frère aimant. Tantôt ses mensonges sont toxiques, tantôt ils sont poétiques, tantôt il dit la vérité. Ce flou artistique autour des personnages fait d'eux des ombres auxquelles on n'arrive pas à s'attacher alors que les enjeux sont trop ténus pour qu'on accroche au sujet.
C'est quand même un signe, je n'avais gardé quasiment aucun souvenir de "En chair et en os", sinon celui de sa première scène, l'accouchement nocturne du personnage de Penelope CRUZ dans un bus ainsi que de celui de Javier BARDEM cloué sur un fauteuil roulant. Ca fait somme toute peu de choses. En le revoyant, je comprends pourquoi. L'intrigue est en effet insignifiante: un vaudeville sur fond de polar entre des personnages barrés certes (le policier impotent, le policier macho, son épouse frustrée, une junkie, un puceau en quête d'expérience) mais un vaudeville tout de même tendance soap opera mais mal digéré. Et plutôt paresseux avec ça. On pense à une version au rabais de "Attache-moi !" (1990) ou de "Matador" (1986) car les acteurs n'ont pas le charisme ni la capacité à nous émouvoir de Antonio BANDERAS ou de Victoria ABRIL. Javier BARDEM est relativement sous-exploité et Penelope CRUZ n'apparaît que cinq minutes. Il en va de même avec le contexte historique qui aurait pu donner un peu de relief à l'ensemble. La chape de plomb du franquisme se réduit à des rues désertes et le boom économique espagnol des années 1990 se résume à une opération de gentrification et à une scène finale miroir de la scène inaugurale mais animée par la foule et les activités. "En chair et en os" est une oeuvre mineure qui logiquement malgré sa guirlande électrique en forme d'étoile ne brille plus guère aujourd'hui.
J'ai été profondément touchée par ce film et ce, dès le générique de début que j'ai d'ailleurs revu une fois le film terminé parce que début et fin sont étroitement connectés. On voit un homme (Johnny DEPP) à qui on offre une médaille et un chèque devant sa famille mais qui est visiblement ailleurs parce que son esprit est resté en arrière, avec Lefty (Al PACINO). "Donnie Brasco" qui s'inspire d'une histoire vraie raconte l'histoire d'un agent du FBI qui sous une identité d'emprunt, celle d'un receleur de bijoux va infiltrer une famille de la mafia sans se douter qu'il va y perdre son identité. En effet pour mener à bien sa tâche, il entre en contact avec le loser de la bande, Lefty, un affranchi vieillissant, malade et désabusé, condamné aux tâches subalternes qui voit en Donnie le fils brillant qu'il n'a pas eu (son fils à lui est toxicomane). Donnie s'attache à ce père de substitution qui lui offre sa vérité brute sur un plateau là où son milieu professionnel comme familial lui paraît lointain. Le coeur de Donnie bascule sans même s'en rendre compte vers ce père d'adoption qui en un sens lui ressemble (ni l'un ni l'autre ne se sentent vraiment à leur place dans leur propre camp) alors même qu'il est obligé de lui mentir. Il se retrouve donc écartelé entre deux formes de loyauté et deux identités (Donnie Brasco le mafieux et Joe Pistone l'agent du FBI) qu'il ne peut pleinement habiter ce qui est le propre de la tragédie. Il finit par ressembler à une victime de stress post-traumatique qui a été marqué dans sa chair par une expérience de vérité si intense qu'il s'avère incapable de réintégrer le monde "normal" d'autant que son expérience est incommunicable. Comment expliquer à de "bons citoyens" qu'un mafieux peut porter en lui plus d'honnêteté que eux tous réunis? C'est cette vérité-là qui consume de l'intérieur Donnie qui ne se remet pas d'avoir dû trahir son mentor au point d'être désormais incapable d'amour pour les siens. Johnny DEPP joue de nouveau cet inadapté magnifique que l'on avait vu dans "Edward aux mains d'argent" (1990) de Tim BURTON et Al PACINO est une fois de plus exceptionnel, parvenant à traduire l'âme fatiguée de cet homme dans sa posture affaissée, son regard de chien battu et sa démarche alourdie.
Point commun entre la CIA et Quedumuscle? Vous le saurez en allant voir "Burn after reading" et son célèbre MacGuffin, un CD contenant les mémoires de Osborne Cox ancien agent de la CIA qui vient de se faire virer pour abus d'alcool (John MALKOVICH). On se fiche de l'intrigue comme d'une guigne car elle ne fait même pas semblant de se prendre au sérieux. L'intérêt du film repose tout entier sur les représentants des service de renseignement américains à qui les frères Coen ont mis un gros nez rouge, la couleur du maillot des coachs sportifs qui récupèrent le CD dans les vestiaires et qui rivalisent de bêtise en croyant qu'il s'agit de données top secrètes. Linda (Frances McDORMAND) a besoin d'un pigeon pour trouver l'argent de ses opérations de chirurgie esthétique. Mais elle est battue dans le domaine de l'idiotie par Chad, l'une des compositions les plus savoureuses de Brad PITT. S'il avait existé une version live des lapins crétins, il aurait été parfait pour tous les jouer (il aurait suffi de dupliquer l'image). On pense à un lapin Duracell sous acide, comme sa prestation mémorable dans "L'Armee des 12 singes" (1995). Les frères Coen organisent un savoureux petit théâtre de l'absurde autour de ce vide cérébral. Quant on pense que Linda sort avec Harry (George CLOONEY) un séducteur et flic paranoïaque compulsif sans jamais percuter qu'il sort aussi avec la femme de Osborne Cox (Tilda SWINTON), soit précisément l'ex-agent qu'elle essaye de faire chanter avec Chad. Finalement, elle aura bien gagné ses opérations, tous frais payés par la CIA qui n'a qu'une idée en tête, mettre la poussière sous le tapis!
Ca valait le coup de patienter car ce dernier volet de la trilogie "Before" est aussi le meilleur. Richard LINKLATER travaille sur le temps long ce qui suppose une adhésion fidèle des acteurs au projet. De fait, Ethan HAWKE et Julie DELPY ont infléchi l'écriture du premier film et co-écrit le scénario du deuxième et du troisième film en s'inspirant de leur propre vécu. Malgré la présence d'une scène "signature" de la trilogie en plan-séquence où le duo parle en marchant sur fond de décor de carte postale (cette fois-ci la Grèce), ce n'est plus le dispositif principal du film. Car à 41 ans, la réalité les a rattrapés. La scène d'ouverture à l'aéroport est presque un clin d'oeil ironique au temps "merveilleux" où Jesse pouvait débiter un flot de paroles ininterrompues devant un miroir narcissique qui les "buvaient" et lui renvoyait la pareille. Là il se retrouve face à son fils américain issu d'une première union (évoquée dans le deuxième film) qui ne lui répond que par monosyllabes et qui le contredit. Pour Jesse ce "manque de communication" (c'est à dire cette faille narcissique), est insupportable. Il va alors dégoupiller une bombe à retardement en évoquant devant Céline, devenue sa femme depuis "Before Sunset" (2004) la possibilité de déménager aux USA pour se rapprocher de son fils. Bien que celle-ci sache admirablement dissimuler, cette injonction camouflée en proposition ne passe pas et ressort régulièrement dans les conversations. Céline garde juste les apparences car contrairement aux deux premiers films, ils ne sont pas en tête à tête mais soit en famille avec leurs deux filles, soit avec les amis de Jesse. Et puis a lieu le moment de vérité: une soirée en tête à tête concoctée par les amis de Jesse qui vire au règlement de comptes. Ce qui était jusque là vendu comme une "merveilleuse histoire d'amour romantique" dans les romans de Jesse cède la place à une vérité sociologique amère: celui de l'asymétrie des rôles dans le couple et du pouvoir patriarcal. On découvre Jesse sous son véritable jour, celui d'un manipulateur qui tente de se donner le beau rôle et de rejeter la tension qui règne dans son couple sur sa femme dont il nie les besoins pour mieux la contraindre à partir à Chicago. On comprend alors qu'il n'aime pas sa femme réelle mais la "muse" qui lui a inspiré ses romans: un fantasme qui ne vieillit pas, ne souffre pas, ne se plaint pas et n'a pas d'autonomie. Mais à chacune de ses tentatives pour noyer le poisson soit par la séduction, soit par le chantage affectif, Céline le coupe et lui oppose un non catégorique, défendant son territoire pied à pied. Non, elle ne sacrifiera pas sa carrière, son identité et son équilibre pour restaurer son ego blessé par l'éloignement d'avec son fils. Jesse se retrouve donc face à une fin de non-recevoir et n'a que deux choix possibles: partir sans Céline et leurs enfants pour un rapprochement hypothétique avec Henry (dont la mère assure l'essentiel de la garde) ou rester et admettre qu'il y a des erreurs que l'on ne peut réparer sans en payer le prix. Ainsi au final, le film démontre ce que la plupart des comédies romantiques cherchent à cacher: qu'il n'y a pas d'amour sans justice.
Une suite plus intéressante que le premier volet où Vienne était le fond d'écran d'une jeunesse occidentale mondialisée et narcissique adorant s'écouter parler. "Before Sunset" introduit des couacs dans la machine parce que 10 après, l'optimisme béat de l'autosatisfaction se heurte à la désillusion du réel. Pourtant le film commence les deux pieds dans la fiction et l'autocélébration: Jesse vient de publier un livre célébrant la nuit qu'il a vécu avec Céline 9 ans plus tôt. Il a transformé ce moment présenté comme magique en un produit marketing. Mais en même temps, il se trahit: être resté bloqué sur cette séquence montre qu'il ne l'a jamais dépassé et n'a jamais rien vécu d'important depuis. Aussi Céline se matérialise aussitôt sous ses yeux, ils repartent aussitôt en vadrouille comme s'ils ne s'étaient jamais quitté, sauf que les rues de Paris ont remplacé celles de Vienne et qu'ils n'ont que 80 minutes devant eux (la durée du film) avant que Jesse n'aille prendre l'avion. Leur conversation a exactement la même vacuité que dans "Before Sunrise" (1994) et consiste à donner le change en vendant une version valorisante de leur vie. Ecrivain à succès contre militante épanouie, père de famille comblé contre indépendance assumée... le véritable mur du "tout va très bien, Madame la Marquise" jusqu'à ce que Céline craque en s'arrachant à la rue pour un confessionnal motorisé en mode "pourtant il faut, il faut que l'on vous dise" en avouant que sa vie est vide et qu'elle n'en peut plus (de l'attendre), obligeant Jesse à lui avouer à son tour que son mariage est un échec. Rétroactivement, on comprend mieux pourquoi chacun cherche chez son miroir narcissique les signes de l'usure du temps et pourquoi ce miroir finit par se fêler. En effet le décalage entre Jesse et Céline est devenu trop grand. Jesse a en apparence tout réussi et plus grave encore, il a réussi en capitalisant sur leur échec amoureux. Céline tente de faire bonne figure mais elle s'avère en réalité fragile, vulnérable (tant sur le plan privé que professionnel) et lorsqu'elle voit que Jesse n'est pas dupe, elle craque, l'obligeant à révéler la propre vacuité de sa vie pour le ramener à son niveau à elle. Ca s'appelle le nivellement par le bas et ce n'est pas très romantique au final.
Un film inédit en France de Mikio NARUSE avec Kinuyo TANAKA dans le rôle d'une hôtesse de bar de Ginza, le "Bel-Ami" (comme le roman de Maupassant lui fait-on remarquer), mère célibataire qui tente d'élever son fils avec l'aide du voisinage tout en épongeant ses dettes. On observe que le film fait écho au néoréalisme italien dans son caractère de tranche de vie centrée sur les soucis du quotidien, par son aspect documentaire lié au tournage en décors naturels au sein des rues de Tokyo et enfin par son centrage sur les plus précaires, ici une femme seule qui travaille en horaires décalés et un enfant plus ou moins livré à lui-même. Le titre fait référence au maquillage que les hôtesses portent pour cacher leur lassitude aux clients, ce qui est une métaphore du contraste entre les apparences d'un quartier animé et la réalité sociale sombre derrière. Yukiko ne cesse durant tout le film d'être confrontée à des hommes déceptifs. A commencer par le père de son fils, un homme marié devenu une épave qui lui réclame de l'argent, une déchéance totale dans ce pays patriarcal. Mais il y a aussi un homme d'affaires plus âgé qui veut acheter ses services sexuels en échange du confort matériel et un provincial plus jeune qui représente ses espoirs romantiques mais finit par lui préférer sa jeune soeur, Kyoko. Yukiko réalise qu'elle est trop âgée pour retrouver l'amour et trop fière pour céder aux avances d'un protecteur. A l'image du client qui chante faux mais qu'elle est obligée d'écouter poliment parce qu'il a payé pour ça, sa vie sera toujours un peu bancale. Il ne lui reste qu'à continuer à travailler et à s'occuper seule de son fils. Lequel représente une ancre affective mais aussi celui qui l'empêche de refaire sa vie. C'est en effet lorsqu'elle est rappelée à ses devoirs de mère qu'elle libère la place que sa jeune soeur peut prendre auprès du prétendant. Une "mécanique de l'entrave" que l'on retrouve dans le récent "Woman and Child" (2025) de Saeed ROUSTAEE.
"Les enfants vont bien" est un beau film sur l'abandon, l'adoption et le deuil. Le début et la fin sont particulièrement remarquables. Les plans lourds de sens sur les enfants isolés dans le cadre, en proie au pressentiment de l'abandon de leur mère dont seul le bas du corps est filmé. Puis la décision de vider l'appartement lui aussi laissé à l'abandon comme manifestation de l'acceptation du fait qu'elle ne reviendra plus. Entre les deux, le désarroi de Jeanne (Camille COTTIN) qui voit sa vie bouleversée et ses certitudes ébranlées, qui doit se confronter aux aspects matériels mais aussi psychologiques de la charge que sa soeur lui a laissé en choisissant de disparaître volontairement. Le film évite la facilité: même si l'ex compagne de Jeanne (Monia CHOKRI) accepte d'apporter une aide chaleureuse, ça ne comblera en aucune façon le fossé creusé entre elles par le refus initial de Jeanne d'avoir des enfants. Le film fait par ailleurs une grande place aux enfants eux-mêmes et à leur sensibilité face au vide béant laissé par le départ de leur mère. Tous deux sont remarquablement dirigés, notamment l'aîné, trop grave pour son âge qui teste les liens qui le relient à Jeanne et tente de protéger sa petite soeur tout en étant confronté à un problème d'énurésie qui révèle son stress post-traumatique.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)