J'ai plus aimé "Volver" au deuxième visionnage. J'ai aimé en particulier la manière dont Pedro ALMODOVAR entrelace la vie et la mort, la tradition et la modernité, la jeunesse et la vieillesse, le vent et la pierre. La formidable séquence d'ouverture donne le ton: omniprésence des femmes, des fantômes mais aussi des secrets enfouis dans la tombe et qui vont peu à peu sortir de terre et être emportés par leur souffle vital. "Volver" ("Revenir") se réfère au retour d'Irene, la mère (Carmen MAURA) que tout le monde croit morte et dont on doute longtemps de l'existence réelle. Il est aussi le titre de la chanson qu'interprète Raimunda (Penelope CRUZ). A la fin du film, on réalise également que la situation de départ "fait retour" dans la vie de Raimunda, entraînant une rupture brutale d'avec son monde d'avant. Mais là où Irène a échoué à protéger sa fille et signé par son acte meurtrier (et purificateur) sa mort sociale en devenant une ombre, Raimunda renaît à la vie en soldant les comptes avec son passé et en devenant l'hôtesse flamboyante d'un restaurant où elle régale avec l'aide de ses amies, de sa soeur (Lola DUENAS) et de sa fille une équipe de tournage entière. Par contraste avec Raimunda qui est une force de la nature, une belle plante, une mère nourricière moderne et pleine d'énergie, la voisine de leur tante, Agustina (Blanca PORTILLO) apparaît comme un spectre pâle, malade et diaphane qui porte la mémoire traumatique de leur village, incapable de supporter la lumière (comme le montre la séquence ironique de télé-réalité qui échoue totalement à libérer sa parole).
"Volver" se distingue également par sa structure matriarcale avec trois générations de femmes réunies à l'écran qui forment une chaîne de résilience et de solidarité partagée avec leurs amies. "Volver" qui raconte un retour à la source, à l'origine du monde à travers ses séquences de l'Espagne profonde, à la mère est assez semblable au film muet que Pedro ALMODOVAR avait tourné pour "Parle avec elle" (2002), "L'Homme qui rétrécit". Le patriarcat, mortifère et défaillant y est mis à mort, dissous, absorbé par un monde féminin qui devient le seul architecte du récit.
"La Mauvaise éducation" que j'avais vu à sa sortie et que l'on peut revoir en ce moment sur Arte grâce à un cycle consacré au cinéaste espagnol s'affirme comme un thriller maniériste dès son générique de début. L'image autant que la musique (composée par Alberto IGLESIAS) est un hommage direct à ceux que le duo Saul BASS et Bernard HERRMANN ont réalisé pour les films de Alfred HITCHCOCK, tout particulièrement celui de "Psychose" (1960). Cordes insistantes, motifs répétitifs, ambiance fiévreuse annoncent une histoire de pulsions, d'obsession et de dédoublement. Des mots qui font également référence à des films de l'héritier direct de Alfred HITCHCOCK, Brian DE PALMA. Le film de Pedro ALMODOVAR se présente ainsi comme un puzzle cinématographique. La mise en abyme vient jeter le trouble sur la réalité que nous voyons, le film jouant énormément sur les faux semblants. Les personnages, tous sacrément "barrés" sont prisonniers d'une obsession qui les hante. Enrique, le metteur en scène est en panne d'inspiration. Un homme qui se fait passer pour Ignacio, le grand amour de jeunesse d'Enrique se présente sous le pseudo d'Angel (Gael GARCIÃ BERNAL) et lui présente un script, "La Visite" écrit par le véritable Ignacio. Même si Enrique n'est pas vraiment dupe, Angel étant trop différent du Ignacio dont il était amoureux, les souvenirs jaillis du texte et reconstitués à l'écran l'entraînent dans une spirale - la même que "Vertigo" (1958) - dans laquelle il accepte le mensonge pour le "temps retrouvé" que lui offre ce double. Mais un intrus vient s'immiscer dans leur duo et briser l'illusion: le père Manolo qui depuis leur enfance au pensionnat religieux ne cesse de harceler Ignacio. Le thème de la pédophilie dans l'Eglise est ainsi abordé, même si Manolo à l'égal d'Ignacio ou de Manuel (le véritable prénom de Angel) ne cessent de changer d'identité.
Même si le film est d'une grande beauté et très efficace narrativement, il est tout de même loin de figurer parmi les meilleurs opus du réalisateur. La faute à son caractère froid et mécanique. Le maniérisme, par définition, privilégie l'élégance de la forme, la sophistication du dispositif et la distance intellectuelle sur le débordement émotionnel. La mise en scène est quasi chirurgicale, presque clinique et le personnage clé de Manuel semble n'être qu'un rouage du scénario, sans aucune humanité ce qui prive le spectateur d'émotion.
Pedro ALMODOVAR serait-il en panne d'inspiration? En tout cas son dernier opus "Autofiction" ne fera pas partie de ses oeuvres les plus impérissables, quel que soit son futur sort à Cannes. Cela tient à plusieurs facteurs:
- Un casting dont l'aspect le plus saillant est le caméo de Rossy DE PALMA.
- Une mise en abyme dans laquelle il filme cette panne d'inspiration et qui donc repose donc sur beaucoup de vide.
- Des personnages peu sympathiques, que ce soit Raul l'écrivain qui vampirise la vie de ses collaborateurs ou son personnage principal, Elsa qui passe son temps à se plaindre de migraines et qui est servi comme une reine, y compris à l'hôpital.
- Même le point fort de Pedro ALMODOVAR, à savoir insérer dans ses films de magnifiques séquences dansées ou chantées sonne faux ici. Le striptease de Bonifacio n'est pas sexy, il est juste obscène, les chansons ne sont pas agréables à écouter. On frôle l'autoparodie ou bien une volonté délibérée de sabotage. C'est sans doute la deuxième option qui est la plus probable: en filmant un metteur en scène sans scrupules qui s'aliène son entourage, il montre que l'oeuvre qu'il réalise est au final laide et stérile.
Peut-être que Pedro ALMODOVAR qui a toujours échoué à obtenir la Palme d'or s'est dit qu'il fallait servir au festival de Cannes le cinéma cérébral qu'il aime: la mise en abyme, le créateur en crise, la porosité entre le vrai et le faux, les jeux de miroirs. Le résultat est un exercice de style maîtrisé ce qui est quand même le minimum pour un cinéaste de cette envergure mais froid et sec.
On ne compte plus les duos fusionnels formés par un réalisateur et son acteur fétiche comme miroir physique et émotionnel dans l'histoire du cinéma: Francois TRUFFAUT et Jean-Pierre LEAUD, Federico FELLINI et Marcello MASTROIANNI, Martin SCORSESE et Robert De NIRO... Le documentaire revient donc sur cette fertile collaboration de huit films qui a commencé dans les années 80 avant une éclipse d'une vingtaine d'années puis le retour en grâce de "La Piel que habito" (2011) et la consécration de "Douleur et gloire" (2019). En regardant le film, on se dit que Antonio BANDERAS est une "sublimation" de Pedro ALMODOVAR. C'est la loi du désir qui les a séparés. Là où Pedro ALMODOVAR offrait de l'exigence et de la rareté mais aussi de l'excellence, son succès international a ouvert à Antonio BANDERAS une carrière aux USA. MADONNA puis Melanie GRIFFITH se sont entichées de celui qui est devenu le "latin lover" d'Hollywood. On comprend pourquoi le rêve américain a fasciné l'acteur qui a eu envie d'en faire son métier en découvrant à 13 ans la comédie musicale "Hair". Néanmoins force est de constater que s'il a accumulé les rôles, peu ont été marquants. Au départ, la fraîcheur de la nouveauté a un peu "décrispé" les codes très conservateurs de cette industrie cinématographique comme dans "Philadelphia" (1993) mais très vite, elle a absorbé l'acteur dans sa machine à fabriquer des stéréotypes.
Cependant on remarque que le film ne parle pas de la carrière que Antonio BANDERAS a tenté de construire en tant que réalisateur dans l'écosystème américain, simplifiant ainsi un peu trop son propos afin de le rendre totalement "Almodovar-dépendant". Il aurait été à mon avis plus judicieux de montrer que c'est plus riche de tout un vécu "hors Almodovar", sur un pied d'égalité et non en tant que créature d'un pygmalion que Antonio BANDERAS est revenu pour devenir son double de cinéma dans "Douleur et gloire (2019). Mais le film préfère maintenir la fiction romantique jusqu'au bout avec les conseils de Pedro ALMODOVAR à l'acteur pour se débarrasser de ses "tics américains" dans "La Piel que habito" (2011) comme s'il fallait effacer cette période alors que c'est justement parce que Antonio BANDERAS a pris de l'étoffe, accumulé de l'expérience et s'est nourri d'altérité qu'il peut offrir une prestation aussi dense à son ancien mentor.
C'est quand même un signe, je n'avais gardé quasiment aucun souvenir de "En chair et en os", sinon celui de sa première scène, l'accouchement nocturne du personnage de Penelope CRUZ dans un bus ainsi que de celui de Javier BARDEM cloué sur un fauteuil roulant. Ca fait somme toute peu de choses. En le revoyant, je comprends pourquoi. L'intrigue est en effet insignifiante: un vaudeville sur fond de polar entre des personnages barrés certes (le policier impotent, le policier macho, son épouse frustrée, une junkie, un puceau en quête d'expérience) mais un vaudeville tout de même tendance soap opera mais mal digéré. Et plutôt paresseux avec ça. On pense à une version au rabais de "Attache-moi !" (1990) ou de "Matador" (1986) car les acteurs n'ont pas le charisme ni la capacité à nous émouvoir de Antonio BANDERAS ou de Victoria ABRIL. Javier BARDEM est relativement sous-exploité et Penelope CRUZ n'apparaît que cinq minutes. Il en va de même avec le contexte historique qui aurait pu donner un peu de relief à l'ensemble. La chape de plomb du franquisme se réduit à des rues désertes et le boom économique espagnol des années 1990 se résume à une opération de gentrification et à une scène finale miroir de la scène inaugurale mais animée par la foule et les activités. "En chair et en os" est une oeuvre mineure qui logiquement malgré sa guirlande électrique en forme d'étoile ne brille plus guère aujourd'hui.
J'ai confiance en Pedro ALMODOVAR, un cinéaste dont je ne rate aucun film au cinéma. Néanmoins, j'avais des doutes à propos de "La Chambre d'à côté". Son univers allait-il être transposable dans une culture anglo-saxonne? L'esthétique n'allait-elle pas étouffer l'émotion? Est-ce que cela n'allait pas être trop cérébral? J'avais peur d'un exercice de style froid et désincarné à la façon de "La Voix humaine" (2020) où jouait déjà Tilda SWINTON. Mais j'ai en définitive beaucoup aimé le film. Je l'ai trouvé beau mais aussi apaisant, mélancolique et poétique. Moins bavard et plus contemplatif que d'ordinaire, c'est un film qui invite à apprivoiser la mort au travers du personnage d'Ingrid (Julianne MOORE) qui apprend à traverser ses peurs en acceptant d'accompagner jusqu'au bout du chemin son amie Martha (Tilda SWINTON) atteinte d'un cancer incurable sans la juger, sans tenter d'infléchir sa décision de mettre fin à ses jours. Le film est un plaidoyer pour le droit à choisir les modalités de sa "sortie de scène" quand elle s'annonce. Martha n'a même pas besoin d'assistance comme dans "Quelques heures de printemps" (2011) qui traite d'un sujet similaire dans un autre milieu social et dans un autre pays. Elle a juste besoin d'une présence amicale à ses côtés ce que j'ai trouvé très humain. J'ai beaucoup apprécié aussi de voir à l'écran une aussi belle amitié féminine. Cette sororité n'est pas fréquente au cinéma. Bien que le film soit épuré à l'extrême et que la maison ressemble à un cocon, les contingences extérieures ne sont pas ignorées. Ingrid doit en effet en même temps préparer le combat de l'après, celui des interrogatoires suspicieux sur son rôle exact dans la mort de son amie. J'ai eu l'impression à plusieurs reprises d'être dans un film japonais où la mort est intégrée à la vie, où les défunts restent présents même quand ils ne sont plus là, sous forme de fantômes par exemple. Et dans "La Chambre d'à côté", ils sont partout, que l'on convoque ceux du passé ou que Tilda SWINTON s'y dédouble comme souvent dans sa filmographie. C'est sans doute lié également à la neige qui tombe et scande régulièrement le film, une référence à la fin de "Gens de Dublin" (1987), l'adieu à la vie de John HUSTON adapté de la nouvelle de James Joyce.
Pedro ALMODOVAR avait déjà approché le genre du western par le biais de citations: "Johnny Guitar" (1954) dans "Femmes au bord de la crise de nerfs" (1988), "Duel au soleil" (1946) dans "Matador" (1986). Des choix logiques au vu de son univers coloré, mû par la loi du désir et les passions violentes. Mais c'est à un autre western que l'on pense en regardant "Strange way of life": "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) qui avait fait date en évoquant frontalement une romance gay entre deux cowboys contrariée par les normes sociales. Plus récemment, "The Power of the Dog" (2021), Jane CAMPION remettait ça en évoquant l'homosexualité refoulée et la virilité toxique. "Strange way of life" ressemble à un prolongement ou une variation du film de Ang LEE (Pedro ALMODOVAR avait d'ailleurs été pressenti pour le réaliser) mais avec les codes propres au western classique: étoile de shérif, pistolet, ranch, fusillade, nuages de poussière. Un univers viril bien mis en valeur pour être mieux détourné par la romance entre Jake le shérif et Silva, anciens amants qui se retrouvent 25 ans plus tard autour d'un différend concernant le fils de Silva. Un simple prétexte permettant d'aborder la vraie question du film "Mais que peuvent faire deux hommes seuls dans un ranch?" ^^. On retrouve la tonalité mélancolique voire testamentaire de l'un des derniers films d'Almodovar, "Douleur et gloire" (2019), le poids des ans se répercutant dans la fiction. Ethan HAWKE dans le rôle de Jake est particulièrement convaincant. En revanche la courte durée du film ne permet pas de donner de l'ampleur à l'histoire. On voit bien qu'il s'agit à la base d'une pièce de théâtre articulée autour du dialogue entre les deux personnages, le tout filmé comme un roman-photo. De plus, son aspect publicitaire est marqué avec des placements incessants de la marque Saint-Laurent qui produit le film. Il est donc dommage que Almodovar n'ait pas été pour une fois jusqu'au bout de son désir en réalisant son premier long-métrage en anglais.
"Matador" est le cinquième film de Pedro ALMODÓVAR que je considère comme un brouillon de son futur chef-d'oeuvre, "Parle avec elle" (2002). La tauromachie évidemment est au programme des deux films mais surtout les pulsions, passions et névroses qui tournent autour de cet "art de la mise à mort". Angel (Antonio BANDERAS), l'apprenti torero est le prototype de l'infirmier Benigno Martin dont les appétits sexuels sont muselés par l'emprise de leur mère toute-puissante (vivante ou non). Une relation fusionnelle qui n'est pas sans faire penser à celle de "Psychose" (1960). L'avocate Maria Cardenal est une version psychopathologique de Lydia Gonzales, une femme masculine qui met à mort ses amants comme s'il s'agissait de taureaux afin d'éprouver l'orgasme sur leur cadavre. Une sexualité nécrophile que l'on retrouve chez Diego, mentor d'Angel et ancien torero sorti de l'arène pour blessure. Lui aussi commet des crimes pour éprouver la jouissance sexuelle et lorsqu'il ne le fait pas, il demande à Eva son amante de feindre la mort. Le fait que Angel sous l'influence de son mentor tente en vain de violer Eva fait là encore penser à "Parle avec elle" (2002) où Marco tombait amoureux d'Alicia qui lorsqu'elle était en état de mort cérébrale avait été violée par Benigno (dont tout laisse à penser qu'il aurait été impuissant face à une jeune femme consciente et active). Dans les deux cas également, la femme sert de médiatrice entre deux hommes à la relation ambigüe. Si la sublimation par l'art total n'est pas encore au programme de "Matador" dont on sent la modestie du budget également dans les scènes évoquant la tauromachie, la mise en scène est déjà très esthétique avec des costumes flamboyants et des décors souvent circulaires qui évoquent bien évidemment l'arène. Par ailleurs comme dans "Femmes au bord de la crise de nerfs" (1988), Pedro ALMODÓVAR établit des parallèles entre ses héros et ceux des films hollywoodiens avec une citation du final de "Duel au soleil" (1946). Et si "Psychose" (1960) n'est pas cité, la première scène montre un Diego se masturbant devant d'horribles scènes de meurtre tirées notamment d'un film de Mario BAVA, "Six femmes pour l'assassin" (1964) qui a contribué à fixer les codes du giallo. L'épingle à cheveux de Maria fait par ailleurs penser à celle de l'héroïne de "Titane" (2020) qui s'inscrit ainsi dans une filiation sur la transidentité et les genres qui l'accompagnent.
Le premier film brut de décoffrage de Pedro ALMODÓVAR ressemble à un travail d'amateur punk qui sent fort la piquette (pour ne pas dire autre chose). Trash, daté, fauché, et décousu, il ne constitue qu'une "boîte à idées" dans laquelle le réalisateur puisera plus tard la matière de films autrement plus aboutis. Mais outre que ce premier jet est celui d'un futur grand cinéaste (sinon, il a fort à parier qu'il aurait rejoint depuis longtemps les poubelles de l'histoire), il apporte un éclairage intéressant sur ce que fut la Movida. En effet la transition qu'effectuait alors l'Espagne entre le franquisme et la démocratie est au fond le véritable sujet du film. La Movida ne signifie pas seulement le mouvement après l'immobilisme mais fait allusion à la recherche de drogue et c'est par des plantations de cannabis que s'ouvre le film qui multiplie les transgressions, surtout vis à vis du puritanisme et du machisme qui avait caractérisé la période franquiste. Epousant un rythme plutôt frénétique lié à la crainte que la libération ne soit qu'une parenthèse, on assiste à une juxtaposition de scènes qui semblent échappées d'une BD (ce qui est le cas, Almodovar adaptant les planches de sa BD "Erecciones generales" qu'il avait fait paraître dans la revue barcelonaise "el Vibora") qui actent le divorce entre l'Espagne franquiste (représentée par un sinistre policier phallocrate) et une jeunesse haute en couleur qui se lâche, souvent littéralement: c'est en ce sens qu'il faut comprendre l'insert de publicités surréalistes pour des culottes-godemichets absorbant l'urine ou convertissant les pets en parfum animées par Cecilia ROTH, future muse du cinéaste ou l'évocation des règles par la délurée et vengeresse Pepi, jouée par une autre future actrice fétiche du cinéaste, Carmen MAURA. Si Bom (Olvido GARA), la lesbienne dominatrice n'est guère intéressante, Luci (Eva SIVA), la fille soumise qui quitte son mari conservateur pour vivre pleinement ses penchants masochistes esquisse un mouvement de libération de la femme que Pedro ALMODÓVAR traitera par la suite bien plus en profondeur.
PS, il y a des films compliqués à noter. Celui-ci pris hors de son contexte est objectivement un navet mais si on le raccroche au parcours du cinéaste qui l'a tourné et au moment historique de sa gestation, il prend un sens qui ne peut être une perte de temps.
Récemment, j'ai revu "Femmes au bord de la crise de nerfs" dont la parenté avec "La Voix humaine" m'a sauté aux yeux. Et pour cause, le célèbre long-métrage de Pedro Almodovar lui a été inspiré par la pièce en un acte de Jean Cocteau dont il propose à nouveau une adaptation, cette fois en court-métrage. Si Cocteau a mis en scène dans plusieurs de ses pièces la dépendance de femmes à des hommes absents (dans le même genre, "Le Bel Indifférent" (1957) a été adapté en court-métrage par Jacques Demy), Pedro Almodovar cherche lui à les en sortir. Et ce d'autant plus que "La Voix humaine" a été réalisé pendant le confinement ce qui redouble le thème de l'enfermement de l'héroïne qui circule à l'intérieur et à l'extérieur du décor sans pour autant sortir de sa voie (voix?) de garage, du moins jusqu'au moment de la délivrance finale. Les tenues plus colorées et extravagantes les unes que les autres portées par Tilda Swinton (actrice qui décidément transcende les frontières, de genre comme de culture) redoublent l'effet de théâtre dans le théâtre, même si sa conversation au téléphone est un monologue dont le seul spectateur est elle-même. Son personnage est enfermé dans un rôle aussi sûrement que l'était Madeleine dans "Vertigo", cité plusieurs fois. Ceci étant "La Voix humaine" est surtout un exercice de style que l'on contemple pour sa forme, somptueuse et inventive (l'utilisation des outils de bricolage qui tantôt deviennent des lettres, tantôt des armes et tantôt rappellent l'envers du décor).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)