Un cauchemar éveillé dans une ambiance bucolique digne de "La petite maison dans la prairie" (belle photographie de Robert SURTEES qui joue à fond du contraste entre la campagne ensoleillée et la noirceur des événements racontés). C'est l'atmosphère de "L'Autre" dont les points communs avec "Du silence et des ombres" (1962), le film le plus connu de Robert MULLIGAN sautent aux yeux tout en étant complètement à l'opposé. Dans les deux cas, le film se place à hauteur d'enfants confrontés à la perte de leur innocence et épouse leur vision fantastique du monde hanté par les fantômes. Mais dans "Du silence et des ombres", le fantôme qui était en réalité un jeune homme reclus s'avérait protecteur face à une menace parfaitement identifiable. Dans "L'Autre", le fantôme que l'on met du temps à identifier comme tel agit comme une entité maléfique sur des êtres vulnérables et son existence relève autant d'un deuil impossible que de la pathologie mentale (on sent l'héritage de "Psychose") (1960). "L'Autre" repose sur un postulat qui préfigure nombre de films de cette époque, celui de l'enfant aux aptitudes paranormales et son atmosphère irréelle a dû inspirer M. Night SHYAMALAN pour "Sixieme sens" (1999). C'est aussi un des grands films sur la gémellité vue comme un trouble schizophrénique (on pense à "Soeurs de sang" (1973) sorti un an après). J'aime beaucoup la mise en scène qui est assez subtile pour nous faire douter de l'existence réelle du second jumeau ainsi que la musique de Jerry GOLDSMITH, aussi évocatrice que le générique de "Du silence et des ombres". "L'Autre" est un film qui après une première partie déjà angoissante bascule à la faveur d'un twist dans l'horreur pure: impossible de regarder du même oeil un sécateur et un tonneau de rhum après son visionnage.
Sur le papier, le pitch avait l'air alléchant. Et la BA, très drôle donnait envie. Mais l'enjeu était de savoir si à partir de l'idée loufoque de départ, le reste allait suivre. Le fait est que même si "Alter ego" relève davantage de l'humour grinçant que du vaudeville, il parvient d'une part quand même à trousser quelques scènes poilantes et surtout à nous surprendre. Car non, tout n'est pas révélé dans la bande annonce, loin de là. D'ailleurs dès les premières scènes, sous le comique de situation (les deux sosies dont personne ne remarque la ressemblance sauf Alex) et de caractère (Axel le winner sportif, polyvalent et bête de sexe versus Alex le loser pas fichu de monter correctement une tente) perce un malaise qui ne fait que s'amplifier tout au long du film. Un malaise lié en partie à la montée de la paranoïa chez Alex qui espionne son alter ego avec des jouets d'enfant mais surtout au cadre étouffant de la vie de banlieue. Le double devient la métaphore du conformisme puisque Axel est le miroir d'Alex mais "en mieux" entendez par là qui a mieux réussi: il a des cheveux, un large sourire, une confiance en lui à toute épreuve, une femme mannequin vraisemblablement russe. Il a la même maison de celle d'Alex mais avec une cave contenant des milliers de bouteilles de vin et le même job mais qu'il réorganise à la manière américaine pendant qu'Alex se placardise tout seul. Les réalisateurs maximisent l'effet miroir avec les maisons mitoyennes séparées par une simple haie ou les bureaux qui se font face, sauf que le comportement d'Alex qui part de plus en plus en vrille pour trouver la faille de son alter ego instille un suspense et une tension croissante. La fin que ne renierait pas un Quentin DUPIEUX bascule dans le registre du polar horrifique teinté d'absurde en nous dévoilant les dessous peu reluisants de la vie du beau mâle alpha aux apparences si parfaites. Laurent LAFITTE fait un grand numéro dans son double rôle, parvenant à créer depuis le phrasé jusqu'à la posture corporelle deux personnages si distincts qu'on a du mal à croire nous aussi qu'il s'agit du même acteur. On s'amuse aussi de quelques personnages pas piqués des vers: le collègue un peu benêt d'Alex, Denis (Marc FRAIZE) et la moustache de sa supérieure jouée par Zabou BREITMAN.
"Rue Malaga" est un film très agréable qui jette un regard rayonnant sur la vieillesse, le contraire du naufrage évoqué par Charles de Gaulle. Le point fort du film réside sans aucun doute dans sa sensualité éclatante, portée par une merveilleuse Carmen MAURA qu'on a un immense plaisir à retrouver. Dès les premières images, on ressent le bonheur de Maria de vivre à Tanger, à toucher les textures, à préparer les repas, à respirer l'odeur de ses fleurs, à écouter sa musique sur son vieux tourne-disque et à papoter avec les commerçants du marché qu'elle connaît tous. Par un contraste violent, sa fille bien mal nommée Clara qui revient à Tanger au début du film est complètement indifférente au monde qui l'entoure, comme coupée de ses racines. En un mot elle n'est pas là, trop préoccupée par ses problèmes. Fatiguée, tendue, vraisemblablement dépressive, elle ne pense qu'à ses soucis d'argent et à vendre l'appartement de sa mère (que son défunt père lui a donné) en la mettant devant le fait accompli. Mais le film se détourne rapidement de cette relation mère-fille encombrante pour se concentrer sur la résistance de Maria qui non seulement revient vivre clandestinement dans son ancien appartement mais récupère un à un tous ses meubles en usant du système D et de la solidarité de son voisinage, redécouvrant l'amour et ses plaisirs charnels au passage. Le problème, c'est que ce choix narratif résolument feel good se fait au détriment de la profondeur des personnages, tous survolés mais aussi au détriment de la vraisemblance et de l'originalité. Le film tombe dans un schéma vu mille fois au cinéma, celui du personnage rebelle qui part à l'aventure et Maryam TOUZANI est tellement sous le charme de Carmen MAURA qu'elle en oublie de resserrer l'action, le film souffrant de quelques longueurs. Jamais on ne saura pourquoi le fossé s'est creusé entre mère et fille, celle-ci n'apparaissant que comme une triste peine à jouir face à une mère croquant la vie à pleine dents. C'est forcément réducteur car si les désirs de la mère sont montrés comme légitimes, les besoins de la fille sont eux discrédités, le film prenant parti ouvertement pour Maria alors qu'un minimum de complexité aurait été bienvenu. De même que montrer la vieillesse sous un jour aussi éclatant pour mieux descendre en flammes les EHPAD c'est enfoncer des portes ouvertes. Au moins on a droit à quelque chose de rare au cinéma, l'expression du désir physique chez les seniors et la vision de corps nus âgés.
Avant toute chose, une précision: "Woman and child" a pâti d'un certain bad buzz en raison de son supposé pathos mais le film reste l'oeuvre d'un grand cinéaste qui sait traduire cinématographiquement les enjeux avec brio. Par exemple, un simple échange de regards entre un surveillant et une petite fille apeurée souligné par la caméra suffit pour créer un suspense moral: "est-ce que je suis prêt à briser une enfant innocente pour me venger de sa mère?" Ce suspense autour de la vengeance, on le retrouve à la fin. Là encore, tout est traduit par l'image: un bébé isolé par la caméra, une femme qui rôde dans un coin de l'image et dont on sait qu'elle lui est hostile, les ombres du reste de la famille qui restent à la porte. Le désir de vengeance est au coeur d'un film qui évite cependant tout manichéisme. On pourrait croire que l'histoire est celle d'une femme prise au piège du patriarcat sous toutes ses formes mais c'est plus complexe. Cette femme possède aussi sa part d'ombre et la philosophie du film se rapproche de celle de Jean RENOIR: "chacun a ses raisons". Cette part d'ombre, c'est la lâcheté dont on pressent dès les premières images qu'elle va mener à une catastrophe. Mahnaz veut se remarier mais sans le dire à ses enfants et sans dire à ses beaux-parents qu'elle a des enfants. Et ce alors que l'aîné, Aliyar est un ado rebelle et fragile qui découvre accidentellement que sa mère l'a effacé pour maximiser ses chances sur le marché du mariage. Un cocktail explosif qui se transforme en drame familial aux accents de tragédie grecque. Mahnaz devient une sorte de Médée iranienne qui veut tout brûler autour d'elle, y compris châtier le prétendant qui l'a abandonnée et sa petite soeur qui l'a trahie à travers leur enfant qui porte en plus le même prénom que son fils: Aliyar. L'aveuglement de la haine gagnera t-il sur l'espoir de rédemption? C'est tout l'enjeu du dénouement.
"Les voyages de Tereza" est un film extrêmement original. Il mélange trois genres: la dystopie, l'aventure et la quête initiatique. La dystopie qui reste majoritairement à l'arrière-plan voire hors-champ a des points communs avec "Soleil vert" (1973) et avec le roman de science-fiction de Ira Levin "Un bonheur insoutenable". Bien que prenant l'apparence dès les premières images d'un Etat qui dans un contexte de catastrophe écologique se préoccupe de la santé et de la reconnaissance de ses seniors, il s'agit en réalité d'une emprise totalitaire visant à les écarter de la société en les envoyant vers une mystérieuse colonie. Tereza qui a 77 ans mais travaille encore et est parfaitement autonome découvre à ses dépends que l'âge du couperet pour l'internement en camp de c... oups en colonie a été abaissé à 75 ans et qu'elle fait donc partie du public cible. Elle est "débranchée" de son travail et ne peut plus rien acheter sans l'autorisation de sa fille qui s'avère une collaboratrice zélée du système. Dommage qu'on ne sache pas pourquoi alors que de nombreux messages tagués sur les murs montrent le rejet des jeunes générations vis à vis de cette politique de mise sous tutelle et d'ostracisme provenant plutôt des petits-enfants que des enfants cependant. Face à ce mur de coercition qui s'accompagne également d'une surveillance policière, le film raconte comment Tereza qui cherche juste au départ à s'offrir un instant de liberté avant d'être définitivement enfermée finit par prendre définitivement le large en gagnant de plus en plus en autonomie, au gré de ses rencontres au fil de l'eau. L'ordre établi, clinique et policier que cherche à créer l'Etat sous un vernis d'hypocrisie se fissure alors. Outre les tags de protestation, on découvre que sa politique ne cible en réalité que les pauvres jugés indésirables, les seniors riches pouvant racheter leur liberté à prix d'or. Et tout un monde interlope n'obéissant qu'à ses propres règles se dévoile alors. C'est dans cette zone grise, certes anarchique mais vivifiante que Tereza se réinvente, redécouvre son corps et ses désirs, prend des risques et acquiert de nouvelles compétences. Un beau récit de résilience qui dément le pessimisme, tant sur le fardeau que représenterait le vieillissement que sur les dégâts écologiques qui seraient insurmontables (le film suggère, comme "Flow, le chat qui n'avait plus peur de l'eau" (2022) un monde noyé sous les eaux où le seul moyen de déplacement accessible serait le bateau).
"Main dans la main" repose sur un étrange mélange entre comédie romantique et burlesque qui aurait été plus approprié pour un format de court-métrage. En effet il m'a fait très fortement penser à "Je sens le beat qui monte en moi" (2012) de Yann Le QUELLEC qui lui est contemporain et qui repose sur la même recette de love story décalée par une contamination du mouvement inspirée de la danse contemporaine belge. D'ailleurs Serge BOZON joue dans les deux films et a lui-même réalisé le pionnier du genre, "Mods" (2003). L'influence de la chorégraphe Christine de SMEDT est une véritable signature qui relie les trois films. Dans celui de Yann Le QUELLEC comme dans ceux de Serge BOZON et de Valerie DONZELLI, un personnage sérieux voire rigide (respectivement guide touristique, militaire et directrice d'Opéra) se retrouve collé à un ou une partenaire ou un univers aux caractéristiques opposées et littéralement "possédé" par le démon de la danse. La manière dont les corps de ces rencontres improbables s'accordent ou pas devient la matière même du film. "Main dans la main" montre ainsi un télescopage violent entre Hélène une femme d'autorité bourgeoise, parisienne et d'âge mûr (Valerie LEMERCIER) et Jojo un adulescent se déplaçant en skateboard, provincial et ouvrier (Jeremie ELKAIM) qui aboutit à une passion fusionnelle s'exprimant uniquement par deux corps collés ensemble et parfaitement synchronisés. Le métier du personnage de Jojo, miroitier est à cet égard très symbolique. C'est ce collage chorégraphique qui est vecteur de situations burlesques. Cependant le format du long-métrage ne permet pas de maintenir cette proposition sur la durée ("Mods" (2003) était également un film court d'une heure) si bien que la dernière demi-heure qui s'essouffle revient à une formule archi-classique et donc beaucoup plus convenue d'autant que les personnages secondaires sont un peu faiblards. Même si la scène du trouple jouant sur la compartimentation des corps dans l'espace pour suggérer la solitude de chacun est une belle idée de mise en scène, elle est mal exploitée tout comme d'autres idées qui montrent un film qui ressemble plus à une pépinière d'idées qu'à une oeuvre achevée.
Très belle prestation de Peter LORRE dans ce film court qui en préfigure d'autres sur la désillusion du rêve américain. Il commence comme une comédie à la Frank CAPRA avec son héros naïf et plein de bonne volonté tout juste débarqué à New-York. Puis après l'anéantissement de ses espoirs avec l'incendie de l'hôtel, on bascule dans le drame social avec la déchéance de Janos et de son compagnon de galère, Dinkie (George E. STONE), l'un défiguré et l'autre malade que personne ne veut embaucher et qui se retrouvent sans-abri. C'est alors qu'un nouveau twist nous amène dans un film noir à la lisière du fantastique avec un Janos désormais recouvert d'un masque en latex comme "Fantomas" (1964) devenu chef de gang et rebaptisé Johnny. La rencontre d'Helen qui est aveugle marque un nouveau virage vers la romance et un nouvel espoir pour le héros redevenu Janos, entre Charles CHAPLIN et Frank BORZAGE avant qu'une nouvelle catastrophe ne vienne conclure le film sous la forme d'une vengeance dans le désert. Bien que cela fasse beaucoup pour un seul homme et que les ficelles mélodramatiques soient parfois grosses, il n'en reste pas moins que la mise en scène de Robert FLOREY montre un vrai savoir-faire, que la photographie en clair-obscur rappelle l'expressionnisme et que la présence de Peter LORRE suffit amplement à expliquer l'intérêt de l'exploration de toutes ses facettes. Ne pouvant pas se servir durant une bonne partie du film de son visage, il n'en écrase pas moins la concurrence rien qu'avec le timbre unique de sa voix et un plan particulièrement bien choisi nous montre également l'expressivité de ses mains.
Pas vu "Au nom de la loi" dans une copie top ce qui a sans doute influé sur ma perception d'un film assez décousu scénaristiquement (et tourné au début du parlant ce qui se ressent). Mais quelques scènes sont très réussies comme celle de l'assaut final dans la pièce où s'est retranché le truand jusqu'au-boutiste. Par son amplitude, elle atteint le niveau des productions américaines du même genre et de la même époque du type "Scarface" (1931). Autre qualité que l'on peut souligner, le réalisme documentaire, tant du travail des policiers que du milieu de la pègre grâce à un tournage en milieu naturel qui restitue l'atmosphère du Paris de cette époque. L'interrogatoire musclé d'un truand brut de décoffrage (Gabriel GABRIO) faisant le taxi possède un vrai relief, d'autant que dans le rôle de l'un des flics, Charles VANEL se distingue déjà par son charisme. Dommage que l'intrigue sentimentale entre Marcel le flic et Sandra la femme fatale (jouée par une actrice ayant un vrai charisme, Marcelle CHANTAL mais plutôt habituée aux rôles bourgeois) soit tellement sacrifiée. D'ailleurs elle n'est pas fatale à Marcel qui s'en tire avec une petite leçon de morale pleine d'indulgence, la faute retombant tout entière sur Sandra. Si Maurice TOURNEUR s'inspire du film noir américain, cette misogynie est en revanche familière au cinéma gaulois de ces années-là.
"Aucun autre choix", vraiment? C'est le mantra répété durant tout le film par les personnages, à commencer par le héros, Yoo-man-su pour justifier ses actes. A savoir tuer ses concurrents un par un pour retrouver son travail d'ingénieur en papeterie et le statut social qui va avec dans un monde du travail où les débouchés dans sa branche se rétrécissent comme peau de chagrin. Un exemple parfait de darwinisme social décrit à l'origine dans le roman de Donald E. Westlake et déjà plusieurs fois adapté au cinéma, notamment par COSTA-GAVRAS dans "Le Couperet" (2005) auquel le film est dédié. Bien que Yoo-man-su ne soit pas montré comme un tueur professionnel ce qui entraîne nombre de gaffes plus ou moins cocasses, le film est parfaitement glaçant. En effet jamais Yoo-man-su ne remet en cause le système qui l'écrase. Bien au contraire, il en devient un des rouages les plus efficaces par son degré d'adaptabilité qui fait de lui un nettoyeur des bas-fonds dans lequel ses concurrents, devenus chômeurs et inutiles sont éliminés. Manger pour ne pas être mangé par les agents du système ou par sa propre femme comme le pathétique Beom-mo tombé dans la déchéance et l'alcoolisme et qui a été déjà remplacé non seulement au travail mais sous son propre toit. Cette impression d'acculement joue beaucoup dans la perception que l'on a de Yoo-man-su qui se débat dans un panier de crabes pour sauver son couple, ses enfants et sa maison qui représente ses racines puisqu'il a racheté et rénové celle de ses parents. C'est sans doute ce qui explique l'importance du végétal et du terreau dans le film, ces arbres que l'on plante et que l'on replante sans cesse. Au point de finir avec une terre gorgée de secrets bien enfouis, jusqu'à quand? Le film, privé de perspective, se garde bien d'y répondre. Bien que très différent de "A Normal Family" (2023), l'impression que laisse "Aucun autre choix" est la même: celle d'enfants qui s'entredévorent, celle du secret bien gardé, des apparences à sauver, de l'horizon bouché. La mise en scène qui repose sur un système d'échos symbolise cet enchaînement, cette aliénation. PARK Chan-wook réalise un film d'autant plus cruel qu'il montre de manière systématique combien les hommes que Yoo-man-su doit éliminer lui ressemblent et quelle complicité il aurait pu avoir avec eux. A l'inverse, il montre sa famille comme une construction artificielle dans laquelle n'existe aucune intimité entre ses membres. C'est pourtant soi-disant pour elle qu'il agit. Pour elle et pour continuer à être cadre mais seulement pour des machines, dans une solitude absolue. Bref, l'endoctrinement de Yoo-man soo est total ce qui rend les séances de coaching très savoureuses.
Néanmoins ce n'est pas parce que les personnages sont de parfaits petits soldats que le film doit à ce point se confondre avec eux. On a le sentiment d'une oeuvre extrêmement bien conçue, parfaitement huilée mais qui fait elle-même "système" et ne cherche pas à en sortir, rejoignant ainsi le mantra commun, celui du capitalisme ("il n'y a pas d'alternative"). Un nihilisme ou un renoncement préoccupant alors que l'art est justement l'une des bouffées d'oxygène censées nous montrer qu'un autre monde est possible. Ah mais c'est vrai, j'oubliais: même la terre et les arbres sont viciés. La preuve: eux aussi se font manger, par les insectes. Heureusement que le spectateur lui a le choix, celui d'aller voir un autre point de vue!
J'ai rarement vu un film célébrant l'arrivisme le plus immoral aussi joyeux et aussi charmant. Entre les mains des deux Maurice (Maurice TOURNEUR et Maurice CHEVALIER), l'espionnage, la délation, le mensonge, le chantage, le coup monté, l'opportunisme, la trahison sont des talents qui permettent de se hisser au sommet de la société là où l'honnêteté devient profondément rébarbative et ennuyeuse. Je me dis que leur carrière aux USA n'y est sans doute pas pour rien. Le premier plan qui montre Victor en va-nu-pieds marchant sur la route vers nous fait fortement penser au Vagabond de Charles CHAPLIN. Mais la comparaison s'arrête là. Victor trouve rapidement son alter ego féminin en la personne de Gisèle (Marie GLORY) aussi arriviste et dénuée de scrupules que lui mais qui n'a pas son envergure ce qui ralentit un peu un film mené sinon tambour battant. En revanche Victor est un redoutable séducteur à qui rien ne résiste, l'archétype du roublard magouilleur plein d'ingéniosité parti de rien (il ne sait même pas écrire!) et qui termine dans la fonction prestigieuse de directeur d'Opéra. On rit beaucoup devant les situations vaudevillesques exploitées par Victor pour s'élever et le talent de Maurice CHEVALIER fait le reste. La séquence où il chante "Le chapeau de Zozo" sur quatre tons différents pour expliquer à Gisèle comment plaire à tous les publics est brillante car il y expose le secret de son succès et par là même, la manière dont la société fonctionne. A savoir un talent pour décoder les attentes d'autrui et s'en servir, ce que l'on appelle l'empathie cognitive. Bref, c'est une vraie leçon de marketing appliqué au milieu artistique, la séduction étant utilisée comme un levier de pouvoir plus efficace que le talent brut ou la recherche de vérité artistique. Maurice CHEVALIER qui avait su "vendre" une image du français irrésistible aux yeux des étrangers (comme le montre la géniale séquence de "Monnaie de singe" (1931) dans laquelle les frères Marx tentent de se faire passer pour lui afin de débarquer aux USA) savait de quoi il parlait et cette leçon de réussite, cynique mais réaliste reste tout aussi valable aujourd'hui.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)