Vilipendé en France à sa sortie puis réhabilité, couvert d'oscars, "Tendres Passions", le premier film de James L. BROOKS, futur producteur des Simpsons raconte les destins croisés d'une mère et de sa fille sur plus de vingt ans. Une mère possessive et angoissée et une fille qui pour fuir son orbite se marie très jeune et se retrouve rapidement embourbée dans la routine d'une mère au foyer de trois enfants qui déménage au fil des promotions de son mari. Celui-ci la trompe et elle finit par en faire de même. Pendant ce temps, la mère qui crève de solitude finit par rompre la glace avec son extravagant voisin, un ex-cosmonaute qui profite de son aura pour mener la vida loca.
C'est fou comme certains acteurs se "forgent" un destin. En voyant Jack NICHOLSON renoncer aux gamines pour une femme d'âge mûr au caractère bien trempé (Shirley MacLAINE), j'ai eu l'impression de voir une première version de "Tout peut arriver" (2004). En voyant le personnage de Debra WINGER mourir d'un cancer à l'hôpital, j'ai repensé à Joy s'éteignant de la même manière dix ans plus tard dans "Les Ombres du coeur" (1993) avec la même préoccupation: assurer l'avenir de ses enfants.
Néanmoins pour être tout à fait honnête, j'ai préféré l'aspect comédie du film à savoir la relation entre Garrett le tombeur qui fuit les engagements et Aurora la grand-mère pimbêche et coincée qui redécouvre le désir. La scène de la plage qui ressemble à une version senior de "L'Affaire Thomas Crown" (1968) est délicieuse. J'ai été moins emballée par le couple formé par Jeff DANIELS qui joue un conjoint transparent et très conventionnel et Debra WINGER qui n'a d'autre espace pour exprimer sa frustration que dans l'adultère puis la maladie. De James L. BROOKS mon film préféré reste "Pour le pire et pour le meilleur" (1997) qui scelle les retrouvailles avec Jack NICHOLSON.
Dans ses premiers films, Terry Gilliam a utilisé l'imaginaire comme échappatoire à un réel au choix ennuyeux ("Bandits, bandits...") (1980), angoissant ("Les Aventures du baron de Munchausen") (1988) ou cauchemardesque ("Brazil") (1985). Mais à partir de "Fisher King" (1991) il a aussi montré un imaginaire lui-même cauchemardesque, en raison de failles psychiques chez les personnages. "La Vegas Parano" offre la synthèse de ces deux courants: le réel s'y avère aussi anxiogène que l'imaginaire est halluciné. Adaptation du roman de Hunter S. Thompson publié en 1972, "Las Vegas Parano" a popularisé l'écriture "gonzo" (de l'argot américain désignant le dernier homme debout après une nuit d'ivresse) qui dénonce la prétendue objectivité du journalisme en lui offrant son exact opposé: un "taré" (en réalité sous substances psychotropes) qui vient mettre la pagaille dans des événements ou des lieux officiels pour soi-disant en révéler la véritable nature. On mesure l'inflation de l'égo d'une telle posture, inflation portée par un double de papier, Raoul Duke dont le point de vue sous acide devient l'alpha et l'omega du monde. C'est sans doute ce côté pirate et punk qui a séduit Johnny DEPP. Il a en effet noué une étroite amitié avec l'écrivain jusqu'à sa mort en 2005. Johnny DEPP a donc été logiquement adoubé par Hunter S. Thompson pour jouer Raoul Duke à l'écran. "Las Vegas Parano" raconte la folle virée de trois jours de Duke et de son avocat, le docteur Gonzo (Benicio DEL TORO) à Las Vegas dans le but officiel de couvrir une course de moto. On voit bien comment la folie de Las Vegas peut nourrir les délires sous substances de Duke et de Gonzo et le film devient ainsi une succession de "trips" franchement malaisants et crades, tant sur le plan matériel (les chambres d'hôtel saccagées, tartinées de liquides divers et variés jusqu'à ressembler à des décharges à ciel ouvert) que moral (les femmes agressées). Gonzo se comporte en psychopathe prêt à sortir le couteau pendant que Duke est un pantin grimaçant à la volubilité exaspérante.
Alors de deux choses l'une: soit Las Vegas exerce sur vous son pouvoir de fascination et dans ce cas, ce film et leurs protagonistes serviront à vous en dégoûter (et Hunter S. Thompson aura atteint son but). Soit vous faites partie comme moi de ceux qui n'ont pas besoin qu'on en rajoute pour rejeter ce "rêve américain" fait de néons, de bruit, de vide et de désespoir et ce sera Raoul Duke et Gonzo que vous rejetterez tant les deux hommes sont abjects avec ceux qui sont plus faibles qu'eux, les petits mains notamment (serveuses, femmes de chambre, pompistes). Le nihilisme, la méchanceté, l'égo démesuré, le mépris peuvent bien avoir fasciné cet ado rebelle attardé qu'a été Johnny DEPP. Moi je lui préfère et de loin l'étrangeté empreinte de tendresse envers l'innocence bafouée d'un David LYNCH. Et j'ajoute que le temps où sous prétexte de "génie artistique" on tolérait des comportements de prédateur est heureusement révolu.
Pedro ALMODOVAR serait-il en panne d'inspiration? En tout cas son dernier opus "Autofiction" ne fera pas partie de ses oeuvres les plus impérissables, quel que soit son futur sort à Cannes. Cela tient à plusieurs facteurs:
- Un casting dont l'aspect le plus saillant est le caméo de Rossy DE PALMA.
- Une mise en abyme dans laquelle il filme cette panne d'inspiration et qui donc repose donc sur beaucoup de vide.
- Des personnages peu sympathiques, que ce soit Raul l'écrivain qui vampirise la vie de ses collaborateurs ou son personnage principal, Elsa qui passe son temps à se plaindre de migraines et qui est servi comme une reine, y compris à l'hôpital.
- Même le point fort de Pedro ALMODOVAR, à savoir insérer dans ses films de magnifiques séquences dansées ou chantées sonne faux ici. Le striptease de Bonifacio n'est pas sexy, il est juste obscène, les chansons ne sont pas agréables à écouter. On frôle l'autoparodie ou bien une volonté délibérée de sabotage. C'est sans doute la deuxième option qui est la plus probable: en filmant un metteur en scène sans scrupules qui s'aliène son entourage, il montre que l'oeuvre qu'il réalise est au final laide et stérile.
Peut-être que Pedro ALMODOVAR qui a toujours échoué à obtenir la Palme d'or s'est dit qu'il fallait servir au festival de Cannes le cinéma cérébral qu'il aime: la mise en abyme, le créateur en crise, la porosité entre le vrai et le faux, les jeux de miroirs. Le résultat est un exercice de style maîtrisé ce qui est quand même le minimum pour un cinéaste de cette envergure mais froid et sec.
A partir d'un sujet encore brûlant et propice à toutes les récupérations politiciennes (au point de brouiller nombre de critiques qui peinent à distinguer ce qu'elles pensent réellement du film des enjeux qu'il soulève), le réalisateur, Vincent GARENQ a fait un travail de documentation dont on peut saluer la rigueur. Il a notamment écrit le scénario en collaboration avec la soeur de Samuel Paty et s'est éloigné du livre de Stéphane Simon beaucoup plus accusatoire vis à vis des institutions pour se focaliser sur une mécanique infernale dans laquelle le professeur mais aussi l'ensemble de son établissement s'est retrouvé englué. On voit globalement une communauté dépassée par la violence et la rapidité de la vidéo virale et mensongère sur les réseaux sociaux, incapable d'y faire face avec des outils qui ne sont pas prévus pour ça. Une gardienne de loge qui reçoit des insultes, une principale (Emmanuelle BERCOT) à qui on demande de rédiger des protocoles administratifs inadaptés à la menace d'une intrusion terroriste et un professeur complètement sidéré par une fatwa numérique qui le prend pour cible. Ni l'un ni l'autre ne parviennent malgré les excuses, les tentatives d'explication et d'apaisement à arrêter cette spirale mortifère. "L'Abandon" est donc celui d'un homme laissé à son sort mais aussi celui d'une collectivité dont on mesure avec effroi la terrible impuissance. S'y ajoute les dysfonctionnements entre les différentes polices et un individualisme au sein même de l'établissement avec des collègues pas toujours solidaires. Antoine REINARTZ fait ressentir le désarroi et la solitude de son personnage qui semble se ratatiner et se liquéfier un peu plus chaque jour. Sa vulnérabilité de piéton qui n'a qu'une capuche pour se dissimuler et la bonne volonté de ses collègues véhiculés pour le protéger sur les trajets entre le domicile et le collège est précisément ce qui frappe l'esprit. Un manque de protection élémentaire lié à une sous-estimation dramatique de la gravité de la situation par l'Etat qui s'avèrera fatal.
Si le film est donc une réussite en soi, il adopte un point de vue qui laisse en suspens nombre de questions brûlantes: le poids de la mémoire coloniale, les inégalités, la question de la manière dont la laïcité est enseignée ou encore la mécanique mentale du terroriste. L'objet peut-être de films futurs?
"Klute" est un film magnifique, passionnant et mystérieux. Bien que se rattachant au nouvel Hollywood et à une lignée de thriller paranoïaques de la surveillance, il est profondément original. Sans doute en raison de la place prise par le personnage féminin, Bree mais aussi la manière dont elle est filmée. On sent constamment le regard voyeuriste du prédateur qui pèse sur elle et l'enferme dans des cadres et dans l'obscurité concoctée par "le prince des ténèbres", alias le chef opérateur Gordon WILLIS. La musique de Michael SMALL renforce l'aspect irréel, parfois hypnotique des scènes. Dans la jungle new-yorkaise, Bree se présente comme maîtresse de son destin exerçant son pouvoir sexuel sur les hommes mais la mise en scène et les développements du film nous font découvrir qu'elle est en réalité un jouet du patriarcat et une proie. De la scène où elle passe un casting au milieu de dizaines d'autres jeunes filles considérées comme de la "chair à consommer interchangeable" à celle où elle retombe sous la coupe de son souteneur, il n'y a qu'un continuum. Le prédateur qui l'épie dans l'ombre enregistre ses propos à son insu pour la harceler et la broyer. Jane FONDA est géniale dans le rôle de ce petit chat sauvage qui griffe quand on l'approche mais s'avère d'une totale vulnérabilité.
Car si Bree se livre totalement à nous sous toutes ses facettes c'est parce que Alan J. PAKULA a l'idée géniale de la confronter à un homme mystérieux qui est l'antithèse absolue du prédateur. Tendant vers l'abstraction à la manière d'un ange gardien bienveillant (j'ai pensé plusieurs fois à Damiel dans "Les Ailes du desir") (1987), John Klute est ce détective privé quasi fantomatique, presque lunaire qui veille sur elle sans la juger, sans réagir à ses agressions et provocations, sans rien demander en retour. Dans le rôle, l'étrangeté de Donald SUTHERLAND fait merveille et celui-ci peut donner la main à d'aussi illustres prédécesseurs que Charles CHAPLIN avec une fin qui m'a fait penser à celle de "Les Temps modernes" (1936). Le film est l'histoire de cet apprivoisement et c'est cette dimension quasi spirituelle, décortiquée par Bree lors de ses séances de psychanalyse qui apporte la lumière qui éclaire enfin ces ténèbres. L'incroyable séquence de courses au marché où Bree se colle à Klute et agrippe le pan de sa chemise comme une petite fille un peu perdue révèle son profond besoin de sécurité à l'opposé de ses propos. Et comme le titre du livre d'Alice Miller le souligne, "le corps ne ment jamais".
On ne compte plus les duos fusionnels formés par un réalisateur et son acteur fétiche comme miroir physique et émotionnel dans l'histoire du cinéma: Francois TRUFFAUT et Jean-Pierre LEAUD, Federico FELLINI et Marcello MASTROIANNI, Martin SCORSESE et Robert De NIRO... Le documentaire revient donc sur cette fertile collaboration de huit films qui a commencé dans les années 80 avant une éclipse d'une vingtaine d'années puis le retour en grâce de "La Piel que habito" (2011) et la consécration de "Douleur et gloire" (2019). En regardant le film, on se dit que Antonio BANDERAS est une "sublimation" de Pedro ALMODOVAR. C'est la loi du désir qui les a séparés. Là où Pedro ALMODOVAR offrait de l'exigence et de la rareté mais aussi de l'excellence, son succès international a ouvert à Antonio BANDERAS une carrière aux USA. MADONNA puis Melanie GRIFFITH se sont entichées de celui qui est devenu le "latin lover" d'Hollywood. On comprend pourquoi le rêve américain a fasciné l'acteur qui a eu envie d'en faire son métier en découvrant à 13 ans la comédie musicale "Hair". Néanmoins force est de constater que s'il a accumulé les rôles, peu ont été marquants. Au départ, la fraîcheur de la nouveauté a un peu "décrispé" les codes très conservateurs de cette industrie cinématographique comme dans "Philadelphia" (1993) mais très vite, elle a absorbé l'acteur dans sa machine à fabriquer des stéréotypes.
Cependant on remarque que le film ne parle pas de la carrière que Antonio BANDERAS a tenté de construire en tant que réalisateur dans l'écosystème américain, simplifiant ainsi un peu trop son propos afin de le rendre totalement "Almodovar-dépendant". Il aurait été à mon avis plus judicieux de montrer que c'est plus riche de tout un vécu "hors Almodovar", sur un pied d'égalité et non en tant que créature d'un pygmalion que Antonio BANDERAS est revenu pour devenir son double de cinéma dans "Douleur et gloire (2019). Mais le film préfère maintenir la fiction romantique jusqu'au bout avec les conseils de Pedro ALMODOVAR à l'acteur pour se débarrasser de ses "tics américains" dans "La Piel que habito" (2011) comme s'il fallait effacer cette période alors que c'est justement parce que Antonio BANDERAS a pris de l'étoffe, accumulé de l'expérience et s'est nourri d'altérité qu'il peut offrir une prestation aussi dense à son ancien mentor.
Retrouvez mes critiques détaillées de plus des films de Pedro Almodovar:
"La Vénus électrique" est une comédie sophistiquée sur le thème de l'illusion. Son récit-gigogne est son plus grand atout puisque le récit principal, fondé sur une méprise exploitée par une foraine (Anais DEMOUSTIER) et un marchand d'art (Gilles LELLOUCHE) contient un autre récit qui semble beaucoup plus vrai, l'histoire d'amour entre Antoine (Pio MARMAI) et Irène (Vimala PONS) mais qui ne l'est pas tout à fait. Pierre SALVADORI s'amuse à faire se répondre les différentes dimensions du film c'est à dire à créer un système d'échos entre le passé contenu dans le journal d'Irène que lit Suzanne et le présent où elle rejoue ce qu'elle a lu pour le veuf inconsolable qui l'a prise à tort pour une médium capable de le mettre en relation avec sa femme disparue. S'y ajoute les informations que lui donne Armand qui espère que la "résurrection" d'Irène redonnera l'envie à Antoine de peindre, informations qui viennent "corriger" le récit. Car Armand et Suzanne forment les deux côtés d'un quadrilatère dont les deux autres sont occupés par Antoine et Irène. Appâtés tous deux par l'argent, ils finissent tous les deux aspirés par le mouvement artistique et amoureux de Antoine et Irène, au risque de s'y perdre.
"La Vénus électrique" est un film élégant et habile dans sa construction, raffiné dans son décorum (le Paris des années folles), rempli de jolies idées qui font penser (mais avec un esprit français) au mur de Jéricho de "New York - Miami" (1933) ou à l'atmosphère de plusieurs films de Woody ALLEN ("Magic in the Moonlight" (2014) pour la fausse médium à laquelle on choisit de croire pour faire le deuil et trouver l'amour, "Ombres et brouillard" (1991) pour l'atmosphère foraine, "Minuit a Paris" (2011) pour l'aspect rétro). Je l'ai néanmoins trouvé inégal, préférant nettement la combinaison Gilles LELLOUCHE-Vimala PONS au couple principal. Par ailleurs, "La Vénus électrique" est de la belle ouvrage mais qui n'offre pas de perspectives au-delà de son intrigue vaudevillesque et il faut le dire, quelque peu désuète.
Un documentaire qui en 53 minutes parvient incomplètement à cerner la complexité de Johnny DEPP en cherchant à explorer ses différentes facettes, parfois contradictoires. Ce qu'on retient de lui, c'est d'abord sa jeunesse rock, voire punk, rebelle, son attirance pour la marge et les marginaux ainsi que son jeu introverti et taiseux. Dans les années 90 qui constituent à mon avis la meilleure partie de sa carrière, Johnny DEPP déploie ainsi une panoplie de personnages d'inadaptés magnifiques dont le summum est atteint avec "Edward aux mains d'argent" (1990) où l'on sent bien la filiation avec Buster KEATON et "Dead Man" (1995) sur lequel le documentaire passe un peu trop vite, tout comme sur "Gilbert Grape" (1993) ce qui est bien dommage, d'autant que le parallèle avec les discours inclusifs des différents présidents américains (en contradiction avec la réalité) était bien vu. La mort de River PHOENIX qui lui ressemblait par bien des aspects* juste devant le Viper room, bar dont il était le co-propriétaire a été une cassure dans sa vie. En brisant la bulle protectrice qu'il avait imaginé pour lui et ses amis artistes, cet événement a contribué à le rendre paranoïaque vis à vis des médias, à le pousser à l'exil hors de Hollywood et à radicaliser ses excès et ses addictions. Le documentaire qui cherche à mettre en avant les meilleurs aspects de sa vie et de sa carrière n'explique pas assez comment par la suite il a été récupéré par Hollywood et la publicité (la campagne pour "Eau sauvage" n'est pas mentionnée). Johnny DEPP s'est retrouvé prisonnier de ce qui était à l'origine une invention géniale, le pirate rock et punk inspiré de Keith Richards mais qui à cause de son succès est devenu une formule, déclinée sur tous les tons. Et pourquoi l'acteur n'a pas su s'extraire du piège? Cela, le documentaire ne le dit pas alors que c'est là que se niche la dérive de la star: parce qu'il est devenu accro à l'argent et à un train de vie luxueux avant que celui-ci ne serve à payer à grands frais ses frasques, ses dettes et ses divorces. Et voilà pourquoi au fil du temps, Johnny DEPP s'est de plus en plus dissimulé derrière des couches et des couches de maquillage: pour tenter de cacher que l'âme qu'il y avait derrière s'était éteinte.
* Jeune, beau, surdoué, rebelle, fuyant le système au profit du cinéma indépendant et des rôles de marginaux.
Comme son contemporain, "Easy Rider" (1969), "Zabriskie Point" est un "No future" majuscule. Il montre l'échec de l'utopie hippie face à un système dominant qui refuse de changer. Ceux qui essaient de s'en extraire se retrouvent dans un espace de liberté illusoire, un désert qui se referme sur eux comme un piège. Dans "Zabriskie Point", ce piège n'est pas physique, on n'est pas dans "Gerry" (2002). Mark et Daria n'ont pas soif, ne sont pas fatigués, ne transpirent pas, ne sont pas brûlés par le soleil et ne sont même pas vraiment sales car la poussière blanche qui tombe sur leurs corps a une fonction purement esthétique et disparaît dans la scène suivante. D'ailleurs beaucoup de critiques ont relevé avec humour les invraisemblances telles que la peinture ou l'essence qui surgissent comme par magie et permettent de repeindre l'avion et de repartir. Le piège du désert dans "Zabriskie Point" est celui d'une impasse civilisationnelle. D'abord parce qu'on ne peut rien construire dans du vide: une fois leur communion achevée, Mark et Daria reprennent la route comme si ce qu'ils avaient vécu ensemble n'était qu'une parenthèse. Lui pour rendre l'appareil qu'il a volé, elle pour atteindre sa destination finale en tant que secrétaire de la compagnie Sunnydunes. Cette compagnie justement est le symbole de ce capitalisme prédateur qui s'est construit un bunker hors-sol dans le désert avec piscine et cascades et prépare à coups de spots publicitaires une opération de lotissements en bordure du désert. Daria a beau faire la révolution dans sa tête et imaginer le bunker exploser sous tous les angles de caméra, il reste bien vissé au rocher, ne lui laissant que deux choix tangibles: continuer à servir le système ou s'empaler contre lui. Car enfin, l'épisode du retour tragique de Mark montre que les délires psychédéliques ne peuvent rien contre une froide réalité qui abat ce qui enfreint se règles (l'atteinte au droit de propriété). A défaut de pouvoir arrêter la colonisation du sol et l'emprise sur les corps, la seule porte de sortie reste l'imaginaire et cette lente désagrégation cosmique des symboles de la société de consommation au son des Pink Floyd qui prophétise qu'un jour les objets du capitalisme redeviendront des poussières au milieu du désert. Dans les systèmes capitalistes, ce qui n'est pas monétisable ou quantifiable n'existe pas ou n'a pas d'intérêt alors que c'est le socle caché de ce qui lui préexistait et de ce qui lui survivra.
J'ai bien aimé "L'homme sauvage" malgré les limites évidentes d'un scénario archi classique. Cela tient à la musique, très inspirée, à la photographie qui magnifie les paysages de l'ouest, à l'interprétation très sobre voire taiseuse, à la mise en scène épurée qui transforme l'indien en une abstraction meurtrière tout en laissant une trace sanglante bien visible sur son passage. le film de Robert MULLIGAN est donc hybride, à mi-chemin entre le western classique qui brille de ses derniers feux et celui du nouvel Hollywood qui commence à peine à émerger. Il ne s'en cache pas, c'est même son sujet. Six ans après "Du silence et des ombres" (1962), Robert MULLIGAN retrouve Gregory PECK dans un rôle taillé pour lui de défenseur de la veuve et de l'orphelin. Sauf que la veuve est en fait la femme blanche d'un indien apache (Eva Marie SAINT) flanquée de son jeune fils métis. L'enfant tiraillé ou disputé entre deux camps ou deux identités est souvent le sujet des films de Robert MULLIGAN, que ce soit "Du silence et des ombres" (1962) ou "L'Autre" (1972). Le véritable sujet du film consiste donc à trancher qui de Sam Varner le blanc ou de Salvaje l'apache sera le père de l'enfant, cet observateur silencieux omniprésent durant tout le film qui n'a même pas encore de nom, donc qui n'est pas encore officiellement né. On se dit que tout est déjà joué d'avance au vu du scénario cousu de fil blanc. Cependant la mise en scène suggère que c'est peut-être un peu plus compliqué que ça en a l'air. La scène finale, à la lisière du fantastique donne l'impression que Sam se bat déjà contre un fantôme, le même qui reviendra hanter "Shining" (1980). Et comme d'autres westerns avant lui, "La Prisonniere du desert" (1956) ou "Le Vent de la plaine" (1959), le WASP se retrouve à accueillir l'enfant mêlé du sang de l'ennemi sous son propre toit, foulant au passage l'idéologie de pureté raciale de la culture américaine. En tant "qu'éclaireur" (de la nation américaine?), Sam a déjà un fils de substitution métis, Nick joué par un jeune Robert FORSTER aux faux airs de Charles BRONSON dont c'était la deuxième apparition à l'écran.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)