"Staying alive", ça pique quand même pas mal les yeux aujourd'hui:
- Intrigue bateau: une success story à l'américaine où tous les moyens sont bons pour parvenir à l'apothéose finale.
- Des personnages clichés. Les femmes de Tony Manero? Une cruche, Jackie (Cynthia RHODES) qui accepte toutes les humiliations que lui inflige Tony et une garce, Laura (Finola HUGHES) dont Tony veut se servir comme cheval de Troie pour "pénétrer" les secrets des dieux non pas de l'Olympe mais de Broadway.
- Une esthétique kitsch à mort avec torse nu mettant en valeur les muscles en sueur, justaucorps flashy, danse façon cours de gym et poses façon statues grecques, musique dégoulinante de Frank STALLONE, le frère de Sylvester STALLONE qui réalise le film et qui montre sa bobine une fraction de seconde comme chez Alfred HITCHCOCK. Si vous trouvez que l'affiche a quelque chose de "Rambo" (1982), ce n'est pas fortuit!
Mais au-delà de tout ce qui fait de "Staying alive" une oeuvre qui a mal vieilli, ce qui me frappe le plus, c'est la rupture culturelle avec le film dont il est censé être la suite, "La Fievre du samedi soir" (1977). Là où le disco années 70 célébrait la fête, la collectivité, la transgression, l'esthétique aérobic des années 80 établit un culte de l'ego dans un monde de compétition acharnée où tous les coups sont permis pour gagner. Bref les années Reagan dans toute leur splendeur, vues sans aucun recul critique. Mais comme Sylvester STALLONE garde certains aspects du film original (quelques hits des The BEE GEES qui constituent la meilleure partie du film, quelques plans documentaires sur New-York), on ressent parfois la dissonance entre une musique qui invite à se lâcher et une esthétique qui à l'inverse prône la discipline et le contrôle de soi (c'est tout le sens de la séquence finale).
"Klute" est un film magnifique, passionnant et mystérieux. Bien que se rattachant au nouvel Hollywood et à une lignée de thriller paranoïaques de la surveillance, il est profondément original. Sans doute en raison de la place prise par le personnage féminin, Bree mais aussi la manière dont elle est filmée. On sent constamment le regard voyeuriste du prédateur qui pèse sur elle et l'enferme dans des cadres et dans l'obscurité concoctée par "le prince des ténèbres", alias le chef opérateur Gordon WILLIS. La musique de Michael SMALL renforce l'aspect irréel, parfois hypnotique des scènes. Dans la jungle new-yorkaise, Bree se présente comme maîtresse de son destin exerçant son pouvoir sexuel sur les hommes mais la mise en scène et les développements du film nous font découvrir qu'elle est en réalité un jouet du patriarcat et une proie. De la scène où elle passe un casting au milieu de dizaines d'autres jeunes filles considérées comme de la "chair à consommer interchangeable" à celle où elle retombe sous la coupe de son souteneur, il n'y a qu'un continuum. Le prédateur qui l'épie dans l'ombre enregistre ses propos à son insu pour la harceler et la broyer. Jane FONDA est géniale dans le rôle de ce petit chat sauvage qui griffe quand on l'approche mais s'avère d'une totale vulnérabilité.
Car si Bree se livre totalement à nous sous toutes ses facettes c'est parce que Alan J. PAKULA a l'idée géniale de la confronter à un homme mystérieux qui est l'antithèse absolue du prédateur. Tendant vers l'abstraction à la manière d'un ange gardien bienveillant (j'ai pensé plusieurs fois à Damiel dans "Les Ailes du desir") (1987), John Klute est ce détective privé quasi fantomatique, presque lunaire qui veille sur elle sans la juger, sans réagir à ses agressions et provocations, sans rien demander en retour. Dans le rôle, l'étrangeté de Donald SUTHERLAND fait merveille et celui-ci peut donner la main à d'aussi illustres prédécesseurs que Charles CHAPLIN avec une fin qui m'a fait penser à celle de "Les Temps modernes" (1936). Le film est l'histoire de cet apprivoisement et c'est cette dimension quasi spirituelle, décortiquée par Bree lors de ses séances de psychanalyse qui apporte la lumière qui éclaire enfin ces ténèbres. L'incroyable séquence de courses au marché où Bree se colle à Klute et agrippe le pan de sa chemise comme une petite fille un peu perdue révèle son profond besoin de sécurité à l'opposé de ses propos. Et comme le titre du livre d'Alice Miller le souligne, "le corps ne ment jamais".
"Bananas", le troisième film de Woody ALLEN et l'un de ses plus oubliables. L'influence du stand-up où le réalisateur a fait ses débuts y est très forte si bien qu'on a davantage une succession de sketches vaguement reliés entre eux qu'un véritable scénario. On s'ennuie donc ferme parce qu'il est complètement décousu et que la plupart des gags, démodés, tombent à plat. Trop léger, pas assez maîtrisé, vieillot, le film n'est pas une comédie cynique de référence sur la politique sud-américaine des USA durant la guerre froide comme peut l'être par exemple "Docteur Folamour" (1963) de Stanley KUBRICK.
"Bananas" fonctionne cependant comme un brouillon des oeuvres à venir avec son héros complexé et sa relation névrosée avec une petite amie qui n'est autre que son épouse de l'époque Louise LASSER (cette façon d'entremêler fiction et réalité est caractéristique du réalisateur). D'autre part il y a un passage amusant où intervient un jeune acteur inconnu à l'époque qui galérait alors dans le milieu du cinéma: Sylvester STALLONE. Sa confrontation avec Woody ALLEN est assez réjouissante. Mais si vous n'êtes pas un inconditionnel de Woody ALLEN désireux de voir tous ses films ou un fan de Sylvester STALLONE (qui n'apparaît cependant que durant quelques minutes) vous pouvez passer votre chemin... et relire "Tintin et l'Oreille cassée" ou "Tintin et les Picaros" pour avoir une satire réussie de la géopolitique en Amérique du sud durant la guerre froide.
"Rocky" sorti en 1976 est le reflet de son auteur: un film fauché, tourné dans des conditions précaires sur un prolétaire galérant depuis des années dans la boxe/le cinéma qui à force de persévérance finit par accrocher un bout du rêve américain. Car l'histoire d'Apollo Creed (Carl WEATHERS), ce champion confirmé qui décide de donner sa chance à un inconnu c'est Sylvester STALLONE écumant les studios pour leur faire accepter l'histoire qu'il vient d'écrire et les convaincre de lui confier le rôle principal qui le sortira d'années de vaches maigres.
Sylvester STALLONE a écrit le scénario de "Rocky" après avoir assisté au match de boxe entre Mohammed Ali et Chuck Wepner: "Chuck Wepner était un boxeur honnête et courageux qui n'avait jusque-là jamais vraiment fait parler de lui, et ce combat n'était pas tellement pris au sérieux. Contre toute attente, Wepner s'accrochait, et lorsque Mohammed Ali est tombé le public est devenu fou. Quand le dernier round est arrivé, Wepner ne saignait même pas. En tenant jusqu'au quinzième round, il entrait dans le club très fermé des boxeurs qui ont réussi à tenir la distance avec Mohammed Ali. Je suis sûr que, pour lui, c'est ce qui a compté le plus dans ce combat. Voilà que toutes ces années passées à s'entraîner prenaient soudain un sens. Quoi qu'il arrive, il pourrait garder la tête haute jusqu'à la fin de ses jours. Je venais d'être le témoin du triomphe de la volonté et j'en étais totalement bouleversé."
En dépit de sa success story (magnifiée par la musique devenue culte de Bill CONTI), L'univers que décrit "Rocky" est âpre. Le film saisit sur le vif la vie d'un quartier défavorisé de Philadelphie, un quasi-taudis où règnent la débrouille et la précarité. Cette tonalité puissante de réalisme urbain qui s'en dégage est liée au choix effectué par le chef opérateur de tourner en steadycam, un outil révolutionnaire à l'époque. Attachée au corps du technicien, cette caméra légère est dotée d'une suspension qui limite les chocs et mouvements ce qui permet une grande mobilité de filmage et notamment de longs travellings fluides. Beaucoup de plans ont été tournés à la sauvette sans autorisation ni permis avec un équipement réduit ce qui renforce encore le caractère naturaliste des scènes filmées.
En dépit des conditions de vie difficiles que l'on devine à l'aspect miteux des appartements, la saleté des rues, les bandes qui traînent la nuit, l'aspect mal fagoté des personnages, leur air de chien battu "Rocky" est aussi un film tendre envers ces oubliés du rêve américain. Rocky se définit lui-même comme un simple d'esprit dont on se moque (dans et hors du film) lorsqu'il appelle sa bien-aimée Adrian (Talia SHIRE, la sœur de Francis Ford COPPOLA qui s'était illustrée auparavant dans la saga du "Parrain") en public. Mais Adrian qualifiée par ceux pour qui travaillent Rocky "d'attardée" (et requalifiée par lui de "timide") est encore plus méprisée que lui si possible. Son frère Paulie (Burt YOUNG) qui travaille dans un entrepôt frigorifique et l'entraîneur de la salle locale Mickey (Burgess MEREDITH) complètent le tableau. Rocky ne s'entraîne pas pour gagner mais pour prouver sa valeur et restaurer sa dignité et par là même, celle du milieu dont il est issu.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)