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Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)

Publié par Rosalie210

Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)

« Dirty Dancing » et « Voilà, c'est fini ». Deux œuvres réalisées à quarante ans de distance, à la fois très proches et aux antipodes, qui abordent le thème de la lutte des classes au travers d'un microcosme touristique fermé.

Dans les deux longs-métrages, le champ de bataille de cette lutte passe par le corps de la fille d'un couple bourgeois, venue passer des vacances dans un complexe touristique conçu comme une bulle dorée. Néanmoins, le paradoxe réside dans le fait que ce lieu ne peut fonctionner sans ses petites mains de l'ombre, issues des classes populaires. Le refus de Bébé dans « Dirty Dancing » et de Louise dans « Voilà, c’est fini » de rester à leur place est précisément ce qui va faire sortir ces travailleurs de l'invisibilité. Avec des conclusions cependant radicalement différentes... ou peut-être pas.

I- La bulle et ses marges: le Resort comme hétérotopie de classe

La pension Kellerman (Dirty Dancing) et le complexe mauricien du Preskil Island Resort (Voilà, c'est fini) s'organisent comme des espaces clos fondés sur une exacerbation de la hiérarchie de classe.

Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)
Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)

A- Le décor de l'illusion

Ces lieux touristiques dans lesquels se déroule l'intégralité des deux films sont pensés pour placer la bourgeoisie dans une bulle hors du temps. Ils offrent aux classes dominantes une illusion de liberté, un entre-soi récréatif. Promesse d'insouciance, ces espaces se présentent comme une vitrine au sein de laquelle ces vacanciers peuvent consommer des paysages exotiques mais aussi le corps des travailleurs. Dans "Dirty Dancing", le brouillage de la frontière entre cours de danse et services sexuels est au coeur de l'intrigue. Dans "Voilà, c'est fini", la mère de Louise (Léa Drucker) qui s'ennuie avec son compagnon (Mathieu Amalric) noue une aventure avec un local.

Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)
Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)

B- Les invisibles de l'ombre

Le paradoxe de ces complexes est qu'ils ne pourraient fonctionner sans leur armée de travailleurs de l'ombre, priés de se faire invisibles. Cette invisibilité ne s'interrompt que dans des cadres très précis et contraints, comme celui des animateurs de Dirty Dancing. Les deux longs-métrages dévoilent l'envers du décor en s'attachant à quelques-uns de ces personnages sans lesquels l'illusion s'effondrerait. Dans Dirty Dancing, il s'agit de Johnny Castle (Patrick Swayze) et de sa partenaire de danse, Penny Johnson (Cynthia Rhodes). S'ils assurent officiellement le divertissement des clients fortunés, cette fonction masque une asymétrie profonde : leurs corps se retrouvent disponibles et consommables pour la classe dominante, prolongeant le service au-delà des pistes. En témoignent l'avortement clandestin de Penny ou la scène où Johnny refuse l'argent d'un client qui tente de le recruter comme gigolo pour sa femme sous couvert de leçons de danse. Dans Voilà, c'est fini, ce sont Pierre (Loïc Mandere) et sa mère qui incarnent cette rupture de l'invisibilité. Pierre est garçon d'hôtel au Preskil Island Resort tandis que sa mère est employée de maison pour de riches clients. Tous deux sont mauriciens, comme la plupart du personnel, ce qui met en relief la dimension postcoloniale de cette domination sociale. Leur maison inachevée contraste d'ailleurs violemment avec le luxe affiché du complexe hôtelier.

Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)

II. Le corps comme champ de bataille politique et intime

A- De la transgression spatiale à la rencontre: Bébé et Louise hors des sentiers battus

Dans les deux films, la rencontre entre ces deux mondes dans un cadre conçu pour qu'ils soient étanches s'effectue par la transgression de la jeune fille bourgeoise rebelle. Dans "Dirty Dancing" Bébé (Jennifer Grey) s'empare d'une pastèque pour se faufiler par la porte de service dans le domaine des employés. Elle les découvre en train de s'adonner au dirty dancing, une danse sensuelle où les corps des partenaires se frottent l'un contre l'autre et qui est donc prohibée par la direction puritaine de l'hôtel. Ce choc visuel et sensuel magnifié par la steadicam (que l'équipe a réussi à avoir durant quatre jours) la fait basculer dans une autre dimension. Comme le démontrent Leni Mérat et Joséphine Petit dans leur documentaire « Dirty Dancing », comédie romantique engagée, les mouvements de caméra épousent à ce moment-là le regard de Bébé, plongeant le spectateur dans l'éveil sensoriel de son corps en mouvement.

Dans "Voilà, c'est fini", c'est au contraire le refus obstiné de Louise (Suzanne Lindon) de quitter sa chambre qui provoque la rencontre avec Pierre. Refus qui rejoint celui de consommer nourriture, paysages ou activités. Dans une scène marquante, on voit Louise jeter dans les toilettes la quasi-totalité du repas qu'on lui a fait porter dans sa chambre. Qu'il s'agisse de la démarche active de Bébé qui franchit le seuil du placard dans lequel sont confinés les employés ou de la posture passive mais résistante de Louise qui se met en retrait du cirque bourgeois en perturbant la fluidité de la machine hôtelière, le résultat est le même : une sortie de route qui fait sauter les verrous spatiaux séparant les classes. Johnny repère Bébé et l'invite à danser alors que Pierre se met en tête de sortir Louise de sa réclusion volontaire et de lui redonner le sourire en lui faisant découvrir le vrai visage de son île.

Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)
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B- Corps exultant de bébé contre corps amaigri de Louise : deux figures de l'échappée

Le contraste entre les deux corps féminins lors de ces échappées cristallise à lui seul la différence de ton et de trajectoire entre les deux œuvres. D'un côté, le corps de Bébé dans Dirty Dancing devient exultant, libéré et en pleine expansion. L'apprentissage de la danse aux côtés de Johnny et de Penny, la promiscuité physique du dirty dancing, la découverte de sa sexualité aux côtés de Johnny lui permettent de s'approprier son corps et sa sensualité, de jubiler dans le mouvement et de s'affirmer face à sa famille. Un contraste total avec le début du film où Bébé dansait à contretemps le Madison en écrasant les pieds de voisins avec lesquels elle ne partageait strictement rien.

De l'autre, lorsque Louise se met en maillot de bain lors de son escapade avec Pierre sur la plage, c'est un corps amaigri, marqué par la vulnérabilité et la sidération, qui se dévoile. On pense aussitôt à Tom Hanks dans "Seul au monde". Loin du triomphe euphorique de la danse, le corps de Louise marqué par l'anorexie traduit le refus d'incarner les canons normatifs de la station balnéaire. Cette mise à nu physique face à Pierre ne relève pas de la célébration euphorique mais d'une rupture, d'un abandon des défenses où la maigre silhouette devient le réceptacle d'un mal-être profond.

Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)
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III. Quelle issue pour ces amours de vacances trans-classes? Une fin ouverte ou une aventure sans lendemain

A- Triomphe de l'instant, incertitude de l'avenir: la fin ouverte de Dirty Dancing

L'échappée de Bébé s'inscrit dans une dynamique collective et festive. La libération du corps par la danse populaire et subversive finit par contaminer l'ensemble de la colonie de vacances et abolir un instant la barrière de classe avec l'apothéose du porté final qui consacre Bébé comme la reine de la soirée.

Néanmoins, la suite de l'histoire reste à écrire et cette fin ouverte, suspendue dans un vide qui reste à inventer, fait penser à celle du Lauréat de Mike Nichols.

B- La désillusion finale de "Voilà, c'est fini"

Contrairement à Bébé qui finit par entraîner toute la pension derrière elle, Louise reste tragiquement isolée. L'échappée avec Pierre n'offre aucune rédemption collective ni aucun triomphe final sur l'ordre établi. Le corps amaigri de Louise, jeté sur cette plage mauricienne, reste le lieu d'un enfermement intérieur, le symptôme d'une fuite sans issue face à un monde postcolonial dont elle ne peut s'extraire. C'est donc avec résignation qu'elle rentre en France avec sa mère et son beau-père qui ont écourté leur séjour. Totalement désenchanté par cet abandon soudain, Pierre casse sa guitare. La guitare incarne traditionnellement la poésie, l'évasion, la jeunesse et la promesse d'un lien intime ou artistique par-delà les barrières sociales. En brisant cet instrument, Pierre exprime sa désillusion face à la réalité infranchissable du monde postcolonial et des rapports de domination du Resort.

Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)
Personne ne met Louise dans un coin... sauf elle-même : barrières de classes et illusions touristiques à travers les trajectoires corporelles de Bébé (Dirty Dancing, Emile Ardolino, 1987) et de Louise (Voilà, c'est fini, Gustave Kervern, 2027)

Notes de visionnage et critiques complètes :

Retrouvez mon article dédié au film d'Émile Ardolino : [mon analyse de Dirty Dancing, https://cinepassion.over-blog.com/2026/07/dirty-dancing.html]

Retrouvez mon article dédié au film de Gustave Kervern : [mon analyse de Voilà, c'est fini: https://cinepassion.over-blog.com/2026/07/voila-c-est-fini.html]

Retrouvez mon article dédié au documentaire de Joséphine Petit et Léni Merat : [mon analyse de "Dirty Dancing", comédie romantique engagée, https://cinepassion.over-blog.com/2026/07/dirty-dancing-comedie-romantique-engagee.html]