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Maso et Miso vont en bateau

Publié le par Rosalie210

Carole Roussopoulos, Delphine SEYRIG, Nadja Ringart, Ioana Wieder (1976)

Maso et Miso vont en bateau

Brillant détournement en forme de droit de réponse d'une émission de télévision qui en 1975 étalait sa misogynie crasse au vu et au su de tout le monde. Et pour cause, c'était la norme. La télévision était alors, comme l'ensemble de l'industrie culturelle et plus généralement des fonctions de pouvoir aux mains d'un "boys club" confit dans son autosatisfaction. Bien avant qu'il ne tombe définitivement de son piédestal avec la séquence Matzneff de 1990, Bernard Pivot se faisait le monsieur loyal d'un festival de propos rances brandis par ses congénères couturiers, chef cuisiniers, politiciens, présentateurs, PDG d'Antenne 2 etc. Quant aux femmes, elles sont reléguées hors-champ derrière la caméra ou à la régie. La seule intervenante face caméra en dehors de Francoise GIROUD est une femme-objet privée de nom dont la seule raison d'être est d'avoir posée nue pour le plaisir de ces messieurs.

Que faisait donc Francoise GIROUD dans cette galère? C'est tout le sens du travail effectué par le collectif Insoumuses: démasquer la mystification autour des soi-disant "concessions" faites aux femmes dans le contexte contestataire et revendicatif des années 70. Le titre de l'émission de Bernard Pivot est en soi tellement parlant qu'il se passe de commentaire "Encore un jour et l'Année de la femme, ouf, c'est fini" (on va enfin revenir aux sujets sérieux, entre hommes s'entend). Le fait que Francoise GIROUD, alors secrétaire d'Etat à la condition féminine vienne se prêter à cette mascarade a valeur d'acquiescement et les Insoumuses vont alors se livrer à un dézingage en règle de sa parole politique pour montrer sa véritable fonction consistant à servir de caution au système patriarcal. Comme c'est Bernard Pivot qui fixe d'entrée la grille de lecture de l'émission qui doit être "amusante, espiègle" il enferme la ministre dans une posture maso (d'où le titre du film) où elle doit parler le langage de la connivence masculine et donc scier la branche sur laquelle elle est assise si elle veut rester au pouv... dans l'émission. Sauf que l'élève veut tellement plaire qu'elle va dépasser le maître lorsqu'elle prétend que la misogynie voire la violence c'est "de l'amour" au point de susciter un certain malaise chez Pivot vite expédié.

Avec leur regard aiguisé, les Insoumuses se livrent à une "explication de texte" en forme de chirurgie médiatique qui ne laisse rien passer. Chaque compromission de Francoise GIROUD, chaque remarque sexiste, chaque imposture du dispositif de l'émission est contrée avec toute une batterie de moyens plus corrosifs et hilarants les uns que les autres: l'arrêt sur image (qui met en évidence les rictus de mépris, les regards fuyants, tout ce que le flux en continu ne permet pas forcément de percevoir) et le scratching (la répétition en boucle des propos les plus "énormes"), de nombreux intertitres inventifs (quizz pour déterminer les vraies motivations de Francoise GIROUD, explicitations des sous-entendus ou à l'inverse de ce qui n'est pas dit etc.), des chansons ironiques qui viennent s'insérer dans les discours, des séquences également où on entend de vraies féministes manifester ou parler comme Simone de Beauvoir. Ce piratage systématique fait le travail que Francoise GIROUD est incapable de faire, la déconstruction d'un média pensé par et pour les hommes (l'intervention du PDG d'Antenne 2 est un summum de muflerie).

Les Insoumuses sont ainsi les pionnières du documentaire critique sur les médias, un sous-genre qui a depuis fait des petits ("Les Nouveaux chiens de garde" (2011) et sa suite "Media Crash - qui a tue le debat public ?" (2022) notamment).

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Quand la chair succombe (Senilità)

Publié le par Rosalie210

Mauro Bolognini (1962)

Quand la chair succombe (Senilità)

Je n'avais jamais entendu parler de ce film avant que la Cinémathèque ne le propose pour ouvrir la rétrospective consacrée à Claudia CARDINALE. Sa fille qui était présente a d'ailleurs précisé qu'elle ne le connaissait pas non plus. Il s'agit donc d'une rareté. Le titre en VO "Sénilité" est incompréhensible pour qui ne connaît pas le roman car le personnage principal, Emilio est censé être un célibataire endurci de plus de 45 ans alors que l'acteur qui le joue, Anthony FRANCIOSA n'avait que la trentaine. Si je me réfère au seul film de Mauro BOLOGNINI que je connais, "Le Bel Antonio" (1960), je trouve qu'il y a une filiation avec celui-ci autour de la frustration sexuelle et de la vénalité. Claudia CARDINALE ne joue pas cette fois une jeune fille de bonne famille vendue par ses parents (avec son consentement) au plus "offrant" mais une fille facile qui cherche avant tout des pigeons à plumer. Emilio s'avère à ce jeu là être un bon candidat. Mais il n'est pas plus sympathique que la mal-nommée "Angiolina" avec son indécision et sa jalousie pathologique qu'il fait également subir à sa soeur vieille fille (interprétée par Betsy BLAIR que j'ai découvert dans "Marty" avant qu'elle ne soit obligée de fuir les USA pour l'Europe à cause du maccarthysme) (1955). Celle-ci est tombée en effet amoureuse du meilleur ami d'Emilio, Stefano (Philippe LEROY), un coureur de jupons donc il a un prétexte tout trouvé pour saboter ses illusions et maintenir à domicile une servante gratuite. Sauf que bien sûr il ne mesure pas les conséquences de ses actes. Une histoire très sombre donc mais il faut le reconnaître, inscrite dans un cadre, la ville de Trieste, magnifiquement filmé.

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S.C.U.M. Manifesto

Publié le par Rosalie210

Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig (1976)

S.C.U.M. Manifesto

S.C.U.M. Manifesto est l'un des documentaires vidéos militants réalisés par le collectif féministe Insoumuses fondé en 1974 par Carole Roussopoulos, Delphine SEYRIG et Ioana Wieder. Carole Roussopoulos est l'une des pionnières de l'utilisation de la caméra vidéo en France et c'est elle qui a formé Delphine SEYRIG à l'usage de cet outil dont les hommes ne s'étaient pas encore emparé. Les deux premières ont réalisé le film et ce sont elles que l'on voit à l'écran. Le dispositif, conçu en une après-midi se résume à une machine à écrire enregistrant les extraits du texte lu, celui du pamphlet anarcho-féministe de Valérie Solanas alors introuvable en France pendant qu'une télévision diffuse des images d'actualité saturées de guerres, de conquêtes et de violences. Le message est clair: faire passer la lutte féministe au premier plan et reléguer le bellicisme masculin au second plan. Remettre également en contexte la virulence du texte qui prône rien de moins que l'éradication de la virilité guerrière après avoir renversé les thèses de la psychanalyse relatives à la féminité.

SCUM Manifesto a été écrit en 1967 et a connu une diffusion confidentielle jusqu'à ce que son autrice, Valérie Solanas tente d'assassiner Andy WARHOL en 1968 avant d'être déclarée irresponsable et d'être internée. Le livre est sorti en 1971 en France mais il a été rapidement épuisé. Comme dans "Maso et Miso vont en bateau", les Insoumuses utilisent leur "caméra au poing" pour contrer les discours phallocrates et misogynes dominants et pour faire entendre des voix et des discours exclus des médias.

De même que SCUM Manifesto est un contre-discours, il est très important de resituer le documentaire dans son contexte afin de contrer la première réaction qui est celle du rejet face à l'image de mauvaise qualité, à l'aspect monocorde de la lecture et à la radicalité indigeste du propos.

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Jim Queen

Publié le par Rosalie210

Marco NGUYEN et Nicolas ATHANÉ (2026)

Jim Queen

Vous avez aimé Philippe KATERINE en schtroumpf aux JO de 2024? Alors vous allez l'adorer dans le rôle de la prostate en 2026 et ce même si ce n'est qu'un caméo. C'est l'un des nombreux gags du film d'animation "Jim Queen", un film pop certes parfois confus (surtout quand on ne connaît pas les codes du milieu gay) mais hilarant, au rythme enlevé et bourré d'humour trash. Le pitch? Une pandémie touche les gays. Son nom, l'hétérose qui comme son nom l'indique convertit malgré lui celui qui en est atteint à l'hétérosexualité. Celle-ci est représentée comme un standard de beaufitude avec les molécules en forme de ballon de foot et une épidémie de hits de Patrick SEBASTIEN. Il n'y a pas que dans "Le Sens de la fete" (2016) que faire tourner les serviettes est le summum du ringard. La satire n'épargne pas davantage les gays et leurs querelles de chapelles. Certaines très connues et ayant déjà fait l'objet de films comme "Cruising, La chasse" (1980) sur les cuir SM ou "Priscilla, folle du desert" (1994) et "Hedwig and the angry inch" (2001) sur les drag queens. D'autres moins connus comme les bears qui sont évidemment représentés dans le film d'animation par des ours ou les fétichistes des chaussures de sport. Jim Parfait est quant à lui une montagne de muscles qui incarne la norme dominante du milieu gay urbain axée sur le culte du corps et des réseaux sociaux. Sa maladie va l'obliger à descendre de son piédestal pour faire équipe avec Lucien qui est son exact opposé, un éphèbe gracile sur-couvé par sa mère ministre, Christine Bayer, allusion probable à Christine Boutin dont les méthodes répressives donnent lieu à une scène tordante. Evidemment les charlatans sont légion, notamment un certain docteur "Ra(g)oult" adepte de la "chloroqueer"! Un excellent moment.

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Jean Valjean

Publié le par Rosalie210

Eric Besnard (2026)

Jean Valjean

S'il m'arrive souvent d'être déçue par des films encensés par la critique, l'inverse est plus rare. Pourtant, j'ai été agréablement surprise par cette nouvelle adaptation du chef-d'oeuvre de Victor Hugo qui a été pourtant plutôt fraichement accueillie. J'en suis sortie en ayant eu l'impression d'avoir appris quelque chose ce qui est déjà pas mal.

Au vu des innombrables adaptations existantes, Eric BESNARD a préféré choisir un point de vue original en se concentrant sur un seul aspect du roman: le face à face entre Jean Valjean et Monseigneur Myriel, son futur "surmoi". Transformer en un long-métrage de 1h30 ce qui n'occupe qu'une place très brève dans le roman est en soi une gageure. Eric BESNARD s'en sort plutôt pas mal. Il fait de la maison de Myriel le théâtre d'un sombre huis-clos psychologique tout en aérant le récit par des flashbacks lumineux revenant sur le passé de Valjean et sur celui de Myriel. Si j'avais bien en mémoire le premier, c'est surtout le second qui prend du relief dans cette adaptation.

Le choix d'atmosphères contrastées est judicieux sur le plan esthétique. Le clair-obscur de l'antre de Myriel (un ancien hospice contre lequel il a troqué son évêché "somptuaire") et la disposition "cénique" de la table produit un bel effet pictural dans la lignée des tableaux de Georges de La Tour où la lumière surgit des ténèbres. Le chandelier acquiert une ambivalence assez troublante, à la fois ostensoir et arme contondante primitive entre les mains d'un Valjean qui hésite entre ses pulsions de bête blessée et sa conscience humaine. Le sacré et la violence archaïque soit les deux polarités de l'homme contenues dans un seul et même objet, voilà une belle idée de mise en scène!

Autre dualité intéressante, celle qui oppose Madame Magloire (Alexandra LAMY) et Baptistine (Isabelle CARRE) qui fait écho à celle de Valjean. Elle existe dans le roman mais Eric BESNARD la développe. Elle incarne deux réponses opposées face au danger et à l'inconnu. Là où Mme Magloire incarne la réaction sécuritaire légitime de la société face à celui qu'elle considère comme un monstre, Baptistine à l'image de son frère rejette la peur et tend la main avec compassion à une âme en quête de salut.

Myriel et elle partagent la même foi en la capacité de l'humain à changer. C'est là que la biographie de Myriel qui existe dans le roman mais qui a été oubliée par la mémoire collective revient en force: son passé de noble, la rupture de l'exil dû à la Révolution de 1789, la perte de son épouse, son choix de devenir ecclésiastique puis de rejeter les fastes de son statut d'évêque pour embrasser la pauvreté dans la lignée des premiers moines se retirant dans le désert pour retrouver les idéaux du christianisme. Le renoncement à l'argenterie apparaît comme la dernière étape de ce dépouillement. Le choix de Gregory GADEBOIS dans le rôle principal est particulièrement judicieux tant il allie une immense douceur à une carrure physique de colosse qui donne corps à la force herculéenne de Valjean. Face à lui, Bernard CAMPAN fait de Myriel un homme vulnérable, simple et bon.

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L'illusion de Yakushima (Yakushia's illusion)

Publié le par Rosalie210

Naomi Kawase (2026)

L'illusion de Yakushima (Yakushia's illusion)

Il fut un temps pas si lointain où j'aimais le cinéma de Naomi KAWASE: "La Foret de Mogari" (2007), "Les Delices de Tokyo" (2015) ou encore "Vers la lumiere" (2017). "Voyage a Yoshino" (2018) en revanche m'avait déçue et c'est également la déception qui domine devant ce film qui s'éparpille, irrite et tombe dans le pathos.

Ce n'est pas avec ce film que je vais me réconcilier avec le concept de l'acteur/personnage occidental catapulté dans la société japonaise. Vicky KRIEPS n'est pas en cause mais son personnage cumule deux traits de comportement rédhibitoires à mes yeux: la suffisance au sujet des greffes d'organes envers lesquelles les japonais sont très réticents pour des raisons culturelles qui sont à peine abordées. Et l'épiphanie new-âge du contact avec la nature (comme si cela n'était possible qu'au Japon!) Comme pour mettre une dose de culpabilité maximale sur le dos des japonais, Naomi KAWASE ne montre que des enfants en attente de greffe et comme celles-ci n'arrivent qu'au compte-goutte, elle montre le décès de certains d'entre eux en appuyant au maximum sur le pathos. Aucun de ces enfants, pas plus que leurs parents ne sont les protagonistes de l'histoire. L'intrigue s'éparpille en petites scènes juxtaposées les unes aux autres sans véritable choix. Il en va de même avec le photographe japonais rencontré par Corry et qui disparaît brusquement. Lui aussi et la thématique qu'il illustre, celle des johatsu n'est traitée qu'au second plan. La protagoniste, c'est donc cette occidentale censée relier tous les arcs narratifs mais qui ne nous passionne pas plus que le reste tant elle est traitée elle aussi en surface.

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L'Eclipse (L'Eclisse)

Publié le par Rosalie210

Michelangelo Antonioni (1962)

L'Eclipse (L'Eclisse)

"L'Eclipse" qui est le dernier volet d'une trilogie que Michelangelo ANTONIONI a consacré au couple est marquant aussi bien par l'étirement et la répétition des scènes que par son abstraction. L'architecture qui écrase les personnages et révèle leur vacuité occupe une place si importante qu'elle finit par les "avaler", littéralement. La dernière scène est une succession de plans déjà vus et revus tout au long du film mais vidés de toute présence humaine à la manière des tableaux de Giorgio de Chirico. On s'aperçoit alors à quel point cette présence était accessoire, comme un élément interchangeable du décor. Le choix de tourner dans le quartier de l'EUR (Esposizione Universale Roma) conçu à la fin des années 30 comme vitrine de la puissance du régime fasciste rappelle combien le projet totalitaire inscrit dans la monumentalité des bâtiments y écrasait l'individu. L'obsession des cadres dans le cadre chez Michelangelo ANTONIONI qui cloisonne l'image (cadres de tableaux ou bien encadrements de portes, de fenêtres, de colonnes, de murs) montre par ailleurs des personnages isolés de leur environnement et coupés les uns des autres, chacun s'adressant à l'autre depuis une cellule qui l'enferme. En bref, ce n'est pas l'amour qui est le sujet du film ni même le couple mais l'aliénation moderne. Une aliénation à deux visages. D'un côté la langueur de Vittoria (Monica VITTI) qui semble traîner son ennui tout au long du film. De l'autre l'agitation frénétique de Piero (Alain DELON), courtier en bourse. Cette agitation boursière est filmée très longuement et à distance avec un oeil d'entomologiste qui observe à distance une hystérie collective teintée d'absurde.

Comme dans "Playtime" (1964), autre grand film sur l'aliénation moderne où le décor conditionne, voire dicte le comportement des personnages, "L'Eclipse" a besoin de sa parenthèse d'évasion. Vittoria se déguise en indigène africaine et se met à danser joyeusement, libérée du carcan de son environnement. Cependant, là où le burlesque avait le pouvoir de détruire le décor, celui-ci se rappelle rapidement à elle dans le drame moderne sous la forme de la propriétaire des objets dont elle s'est parée qui incarne l'esprit colonialiste de la bourgeoisie italienne et sa volonté d'emprise sur le monde.

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Aloïse

Publié le par Rosalie210

Liliane de Kermadec (1975)

Aloïse

L’histoire d’une femme qui n’a pas vécu ou tout du moins qui n’a pas réussi à vivre selon ses propres termes (Alexandre Moussa). Voilà comment on peut résumer la vie d'Aloïse Corbaz mais aussi la carrière de la réalisatrice du film, Liliane de KERMADEC qui s'est fait connaître comme photographe de plateau en particulier sur deux films: "Cleo de 5 a 7" (1961) et "Muriel ou le temps d'un retour" (1962). Elle n'a réalisé qu'une poignée de longs-métrages, la plupart pour la télévision. Sa carrière au cinéma a en effet été avortée dès son troisième film (après "Home sweet home" (1973) et "Aloïse") qui a été interrompu par sa productrice de l'époque après seulement deux semaines de tournage. Les problèmes de financement ont eu raison de ses ambitions initiales.

Aloïse est un portrait fragmentaire et en creux comme l'annoncent les premières images, celles d'une éclipse suivie de ces mêmes images en négatif. Celui de l'artiste suisse Aloïse Corbaz née en 1886 et décédée en 1964 après 46 années passées dans un asile. Le lieu de contrôle social où tant de femmes artistes des XIX° et début XX° sont venues s'échouer: Camille Claudel, Séraphine de Senlis, Leonora Carrington, Zelda la femme de Francis Scott Fitzgerald etc. Le drame d'Aloïse est d'avoir toujours refusé les rôles traditionnels réservés aux femmes (le mariage en particulier) sans être parvenue à s'affranchir des cadres imposés par les institutions. On voit ses efforts pour devenir cantatrice systématiquement étouffés par le choeur de l'Eglise et par des hommes d'autorité (son père, un prêtre, un ingénieur qui la courtise joué par Jacques WEBER)*. Une scène similaire lorsqu'elle est gouvernante en Allemagne la montre se heurter aux grilles du palais de l'empereur Guillaume II. L'éclatement de la première guerre mondiale qu'elle refusait d'envisager est le déclencheur de sa "folie". Elle perd en effet à nouveau la maîtrise de son destin et ne le supporte pas. C'est entre les murs de l'asile, un lieu de contrôle extrême pourtant qu'on la voit jouer au chat et à la souris avec le personnel pour continuer à créer. Par l'écriture en s'enfermant des heures dans les toilettes avec des bouts de papier récupérés dans les poubelles. Et par le dessin qui la verront finir par rejoindre les collections d'art brut. Une reconnaissance ambigüe car marquée par la dépossession. Aloïse ne reconnaît plus ses oeuvres quand elles sont exposées au musée car elle les a créées à partir de déchets et dans la réclusion, loin des regards.

Deux actrices interprètent Aloïse: Isabelle HUPPERT alors âgée d'une vingtaine d'années dont la raideur et le côté hautain servent le côté pile du personnage et Delphine SEYRIG qui en montre le côté face une fois qu'il est brisé, la détresse et le retour violent des pulsions refoulées.

* Comme Aloïse, Liliane de KERMADEC a avoué en interview qu'elle cherchait sa voix propre à travers une création largement dominée par les hommes.

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Fuis moi je te suis (Honki no shirushi : Gekijōban)

Publié le par Rosalie210

Kôji Fukada (2020)

Fuis moi je te suis (Honki no shirushi : Gekijōban)

Légèrement moins enthousiaste sur ce second volet que sur le premier. Cela tient au fait que près de quatre heures au total pour raconter le chassé-croisé permanent de ces deux amants terribles, ça fait trop. La force radicale de l'errance d'Ukiyo se dilue dans un entrelacs d'intrigues secondaires qui alourdissent le propos, en particulier, l'ajout de l'amant suicidaire ou le retour de certains arcs narratifs qui ne servent qu'à relancer artificiellement la dynamique "suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis". Heureusement, la dernière demi-heure rachète en partie la lourdeur de l'ensemble. Le film explore en effet le retournement de situation lorsque Ukiyo perd Tsuji. Alors qu'elle lui faisait subir ainsi qu'aux autres hommes jusque là son art de l'esquive, la voilà qui se met à la manière de "Vertigo" (1958) à poursuivre obsessionnellement et méticuleusement sa trace. Elle qui ne fixait jamais rien ni personne se retrouve prisonnière du souvenir de celui qu'elle avait fait prisonnier. Cette fin magistrale redonne une âme à l'histoire. Après l'errance qui était au coeur de la première partie, le désir lié au manque se transforme en une obsession sédentaire et routinière. Tsuji devient à son tour un johatsu, un évaporé qui décide de s'effacer volontairement de la société, de couper tout lien pour disparaître dans la foule anonyme des grandes métropoles. Ukiyo, l'est aussi en puissance. Le fait d'avoir failli mourir à la naissance l'a placée dans une position de flottement permanent, comme si elle n'avait jamais pris racine et que sa vie (qu'elle joue plusieurs fois à la roulette russe) n'avait ni poids, ni sens. Alors que dans la première partie, cette vie en suspens prenait la forme d'une errance, à la fin de la deuxième, elle se transforme en chasseuse de fantôme, comme si la seule quête de sens dont elle était capable se faisait par le vide. En transformant Tsuji (celui qui choisit de disparaître socialement) en double de Ukiyo (celle qui n'est jamais vraiment né), le film atteint une dimension presque métaphysique comme si le seul endroit où les deux amants pouvaient se rejoindre était dans un no man's land existentiel. Dimension métaphysique et subversive. Car l'écart à la norme de ces deux personnages contamine leur entourage, notamment les deux copines de Tsuji qui chacune à leur manière se libèrent du carcan conformiste, soulignant ainsi la fragilité de l'ordre social.

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Disclosure Day

Publié le par Rosalie210

Steven Spielberg (2026)

Disclosure Day

Il y a plusieurs manières d'aborder le dernier film de Steven SPIELBERG. La science-fiction politique en est une et j'avoue que le parallèle avec "Twin Peaks" (1990) m'a traversé l'esprit. David LYNCH montrait la culture du secret comme une gangrène qui infectait la structure même de la réalité, depuis les traumas familiaux jusqu'au sommet de l'Etat. Steven SPIELBERG avec Disclosure Day, opère un glissement vers une exigence de transparence politique mais aussi ontologique au travers d'un questionnement existentiel très simple: "où est ma place?" Cette question, Margaret (Emily BLUNT) se la pose explicitement mais à ce moment là, on croit qu'il s'agit juste d'une question pragmatique de lieu d'habitation. Une fois le film terminé, on réalise que cette miss météo qui n'occupait qu'une place marginale dans le flux informationnel en continu au début du film est devenu son centre de gravité pendant que les autres, tous les autres restent sans voix. Que ce soit le personnage campé par Colin FIRTH ou bien la présentatrice habituelle, ils sont comme terrassés par quelque chose qui les dépasse et ce sont eux qui deviennent périphériques dans l'histoire qui s'écrit désormais sans eux. "Disclosure Day" en quelque sorte éclaire ces trois simples mots que prononçait "E.T. L'extra-terrestre" (1982):

"E.T., téléphone, maison".

Margaret comme son pendant masculin, Daniel (Josh O'CONNOR) ont, comme le beau personnage joué par Francois TRUFFAUT fait des "Rencontres du troisieme type" (1977) qui ont aboli les frontières linguistiques et géographiques servant à "diviser pour mieux régner". L'alien étant un avatar de l'enfant que l'on porte en soi, ils vont être amenés à se reconnecter à lui pour braver les structures de pouvoir qui jettent les hommes les uns contre les autres et inviter l'humanité à dépasser ses peurs pour sonder l'inconnu. Une invitation salutaire au décentrement et à la perte de contrôle comme alternative d'existence à la volonté de toute-puissance et de domination.

 

Vu "Disclosure Day", le dernier film de Steven Spielberg. Dans son précédent film "The Fabelmans", il y avait ce passage devenu culte dans lequel le futur cinéaste sous les traits du jeune Sammy rencontrait John Ford, interprété par David Lynch qui lui conseillait pour voir le monde d'accepter de décentrer l'horizon. Dans "Disclosure Day", il se demande ce qu'il se passerait si l'humanité entière acceptait de décentrer son horizon. Lynch montrait dans "Twin Peaks" que la culture du secret, qu'il soit enfoui dans les familles ou au coeur de l'Etat gangrenait le réel. Spielberg choisit d'exposer ces secrets en pleine lumière et de faire de la transparence non une fin mais au contraire un seuil vers l'inconnu. Un inconnu vertigineux. La petite miss météo du Kansas qui ne sait pas où est sa place dans la tornade du flux informationnel se retrouve brusquement au centre des caméras du monde entier. Elle ne s'appelle pas Dorothy mais c'est tout comme. Elle aussi cherche sa maison, qui est peut-être dans les étoiles, celles que justement écoutait le major Briggs.

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