Un sacré dépoussiérage de la comédie musicale américaine avec cette transposition de "Les Nuits de Cabiria" (1957) à New-York, pas complètement aboutie mais franchement prometteuse. L'abattage de Shirley MacLAINE (certes dans un énième rôle de pute au grand coeur) est impressionnant et les numéros musicaux sont étonnants et novateurs. Il faut dire que c'est le premier film de Bob FOSSE dont on sent déjà le caractère iconoclaste qui fera merveille trois ans plus tard dans son chef-d'oeuvre, "Cabaret" (1972). Il organise une sorte de festival pop un peu foutraque autour de son héroïne, véritable coeur d'artichaud, "amoureuse de l'amour" dont la spécialité est de "se faire des films" avec des amants qui la jettent, parfois littéralement, après lui avoir brisé le coeur et parfois vidé son porte-monnaie. Tellement d'ailleurs qu'elle finit par rencontrer et passer une nuit avec un véritable acteur de cinéma, italien de surcroît, clin d'oeil évident aux origines de l'histoire! Bob FOSSE jongle avec les références comme "West Side Story" (1960) ou "Elle et lui" (1957) et brasse les styles dont un passage franchement psychédélique avec Sammy DAVIS Jr. en gourou hippie, un autre de style égyptien ou encore "The Big Spender" et sa chorégraphie presque robotique (en 1969!) où les entraîneuses ressemblent à des mannequins en vitrine. Le principal point faible du film réside dans l'aspect falot des prétendants et en particulier d'Oscar qu'on se coltine durant la moitié du film au moins. Cela entraîne forcément des longueurs tant on a l'impression que la pauvre Charity s'épuise contre un mur. Autre problème, de structure cette fois, le film contient des pépites mais sans véritable cohérence d'autant qu'il est découpé selon un format théâtral rigide et un peu désuet.
"L'homme à la peau de serpent", comme nombre de films américains de cette époque, dont celui qui a révélé Marlon BRANDO, "Un tramway nomme desir" (1950) est tiré d'une pièce de Tennessee Williams, "Orpheus Descending" qui transpose le mythe dans le vieux sud raciste. On retrouve bien l'atmosphère sauvage, poisseuse, déglinguée, pleine de tension sexuelle et de non-dits du dramaturge américain. Les racines mythologiques de la pièce se font ressentir dans les face à face d'une intensité rare entre les deux monstres sacrés au magnétisme animal que sont Marlon BRANDO et Anna MAGNANI. Lui, le jeune beatnik vagabond qui n'a pour seul bagage que sa guitare et cette seconde peau qu'est sa veste dont le symbolisme est aussi clair que le manteau de fourrure de Dominique SANDA dans "Une chambre en ville" (1982). Elle, la commerçante d'âge mûr qui a vu son père se faire brûler vif parce qu'il a vendu de l'alcool à des noirs et qui dépérit dans sa boutique avec un mari se mourant du cancer. Entre eux plane la menace constante des brutes épaisses qui tiennent la ville, furieux de voir cet Apollon enflammer les femmes qui se trouvent sur son chemin. Car outre Lady Torrance, il il a Mrs Talbot, l'épouse du shérif, elle aussi complètement frustrée et enfin Carol Cutrere (Joanne WOODWARD), une jeune femme à moitié cinglée, nymphomane et presque toujours ivre. Mais le plus beau moment du film, c'est quand Val tente de décrire sa trajectoire d'outcast sous la forme d'un oiseau sans pattes, dormant dans le vent et donc ne pouvant se poser à terre, sauf au moment de sa mort.
La veste en peau de serpent de Val (Marlon BRANDO) comme les chaussures rouges de la sorcière du Magicien d'Oz ont survécu à leur propriétaire. La preuve, on les a retrouvés dans "Sailor & Lula" (1990) de David LYNCH bien des décennies plus tard!
J'ai aimé ce film dépouillé, théâtral au sens antique du terme dans lequel, réfugiées dans une grange, un aéropage de femmes issues d'une communauté religieuse apparentée aux Amish débattent de leur avenir après avoir découvert qu'elles avaient été toutes droguées et abusées dans leur sommeil par les hommes de leur communauté. Les hommes sont tenus hors-champ à l'exception de l'instituteur qui est de leur côté et qui prend leurs propos en note étant donné qu'elles sont illettrées. Le puritanisme et l'obscurantisme de cette communauté fermée, propice à la consanguinité et en particulier à l'inceste est contrebalancé par l'action collective décidée en urgence après la révélation des faits. Un vote est organisé au terme duquel il en ressort que le statu quo n'est plus possible. Le débat qui brise l'omerta a pour but de déterminer le meilleur choix en conformité avec leurs croyances religieuses: rester et se battre ou partir et reconstruire leurs vies ailleurs. Ce qui est intéressant, au-delà de la pluralité des voix féminines, c'est que dans la grange cohabitent trois générations de femmes qui ont toutes voix au chapitre sur un pied d'égalité. Les grands-mères qui se voient dans l'obligation de revoir en urgence les préceptes qu'elles ont enseigné à leurs filles, les mères au coeur de la tourmente et leurs filles qu'elles n'ont pas pu protéger. La question du devenir de leurs fils (enfants et adolescents) est également un point crucial du débat. Les viols ne sont pas montrés mais le traumatisme est suggéré par les traces qu'il a laissé sur les corps et les esprits mais aussi dans le fait que lorsqu'il est révélé, la seule issue permettant de se reconstruire sur d'autres bases est la rupture et l'exil. Le film est porté par un trio complémentaire très convaincant, Jessie BUCKLEY, Rooney MARA et Claire FOY sans oublier Ben WHISHAW dans le rôle de l'instituteur et la présence discrète de Frances McDORMAND.
Paradoxalement au vu de la noirceur de son sujet, le film est vivifiant. Il montre des femmes qui en constatant que le contrat social de leur communauté est rompu décident de prendre la parole, d'échanger leurs idées comme on le faisait dans l'antiquité et d'agir collectivement pour le refonder sur de nouvelles bases. Le choix du huis-clos devient alors le laboratoire d'un nouveau monde, le monde de demain, même revêtu des oripeaux du XIX° siècle.
Excellent film de Robert WISE qui nous plonge dans le ghetto new-yorkais du Lower East Side et ses rivalités de bande comme il le fera quelques années plus tard avec "West Side Story" (1960). Toute la première partie du film baigne dans ce décor urbain mythique ayant servi de cadre à d'autres films célèbres dont "Il etait une fois en Amerique" (1984) et "Le Parrain, 2e partie" (1974). Mais s'il y a un film qui hante particulièrement le début de "Marqué par la haine", c'est bien "La Fureur de vivre" (1955). Et pour cause, le rôle de Rocky Graziano devait être à l'origine interprété par James DEAN. Son décès entraîna son remplacement par Paul NEWMAN dans son premier grand rôle où il crève l'écran. Franchement je ne l'ai jamais trouvé aussi bon que dans ce film! A ses côtés on retrouve tout naturellement dans le rôle de son ami de jeunesse Sal MINEO alias Plato dans "La Fureur de vivre" (1955). On remarquera d'ailleurs que dans leur petite bande de loubards, il y a un débutant qui n'apparaît que quelques minutes à l'écran et qui n'est même pas crédité au générique mais qui ira loin: Steve McQUEEN.
Cette remarquable immersion au sein d'une jeunesse délinquante et ghettoïsée incarnée par le gratin de l'Actor studio fait totalement oublier qu'il s'agit de la biographie d'un futur champion du monde de boxe. On voit surtout un jeune défavorisé, sans horizon, qui accumule de la rage et la déverse avec ses poings sur toutes les figures d'autorité: son père qui projette sa frustration de boxeur raté sur lui, le directeur de la maison de correction ou encore les officiers de l'armée. Son talent de boxeur, il le tient de la violence de la rue et Paul NEWMAN incarne cette rage avec une force de conviction qui emporte l'adhésion. On pense déjà en regardant ce jeune chien fou sans collier aux premiers films de Martin SCORSESE et en particulier au personnage de Robert De NIRO dans "Mean Streets" (1973) bien plus qu'au "Rocky" (1976) de Sylvester STALLONE qui s'est pourtant inspiré de la trajectoire du véritable Rocky Graziano mais dont la douceur mélancolique et résignée n'a rien à voir avec le caractère éruptif de celui dont il s'est inspiré. Jusqu'au bout du film, en dépit de ses succès sur le ring, Rocky est "marqué par la haine" c'est à dire par son passé. Celui-ci continue à le hanter au travers des voyous qu'il a fréquenté dans sa jeunesse et qui reviennent pour le faire chanter. L'influence de Robert WISE qui vient du film noir est déterminante dans la persistance de cette menace qui frappait déjà de plein fouet le boxeur de "Nous avons gagne ce soir" (1948). Le happy-end de circonstance imposé au film n'efface pas cette impression de vérisme: Rocky Grazian est un survivant du ghetto (le film rappelle que toute sa bande est soit morte, soit en prison) et en reste marqué à vie.
Un pur bonheur de cinéphile que ce court-métrage expérimental et surréaliste de Liliane de KERMADEC d'une durée de 23 minutes mais tellement dense que je l'ai regardé deux fois de suite sur HENRI, la plateforme de la Cinémathèque pour en saisir toute la richesse. Sur le plan littéraire, la référence est claire: il s'agit d'une adaptation très libre de "Alice de l'autre côté du miroir" de Lewis Caroll. On y trouve un collage des fragments de l'oeuvre originale librement transposés: la traversée du miroir, la course à la Reine, la boutique de la brebis, la Reine rouge et la Reine blanche, le cavalier blanc, le banquet et le couronnement. Sur le plan cinématographique, l'influence de Alain RESNAIS et plus particulièrement de "L'Annee derniere a Marienbad" (1961) est assez frappante, tant par la présence de Delphine SEYRIG et son immobilité de statue de cire que par le tournage partiel dans les espaces géométriques et démesurés du parc de Sceaux. On pense aussi aux oeuvres ultérieures de Jacques DEMY et Agnes VARDA. Le premier y a certainement puisé des idées pour "Peau d'ane" (1970), la fée des Lilas bien sûr mais aussi les femmes-fleurs et le télescopage des mondes et des époques avec des engins du monde moderne des années 60 (2CV, cosmonautes, alunissage). La seconde y a sans doute trouvé une inspiration pour ses propres installations de miroirs sur "Les Plages d'Agnes" (2007). Mais surtout les deux réalisatrices inscrivent leur combat féministe dans les arts plastiques comme le faisait Annette Messager avec ses installations: "Qui donc a rêvé?" est rempli de tissus, de pelotes de laine, de broderies, de points au crochet et de travaux d'aiguille faits par la Reine blanche alors que le chevalier blanc, incarnation du patriarcat chute et rechute lourdement au sol (comme Rochester dans "Jane Eyre) parce que son armure est lestée par une batterie de cuisine en fer-blanc: "combien de soldats à l'ombre de la reine volent dans un ciel d'été sur un petit plateau à thé". Impossible de ne pas faire un parallèle avec une autre oeuvre habitée par Delphine SEYRIG, celle de Chantal AKERMAN avec ses ménagères au bord de l'explosion ("Saute ma ville" (1968) et bien sûr "Jeanne Dielman 23, Quai du Commerce 1080, Bruxelles") (1975). Dans le film de Liliane de KERMADEC, la petite Alice est donc sans cesse tiraillée entre les deux mondes réservés traditionnellement aux filles: celui d'une représentation narcissique en forme de piège ("miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle?"; "Je veux être reine") et celui de la réalité de l'aliénation domestique ("vous êtes ma prisonnière"). Sa course perpétuelle dans le parc, sur une barque ou bien dans la scène la plus aérienne et la seule en couleurs du film, sur un char à voiles peut être interprétée comme des tentatives d'échappée de ces deux destins.
"Poussière dans le vent" est un beau titre poétique qui évoque l'impermanence, comme ceux du cinéaste japonais Mikio NARUSE. De fait, cette évocation de la jeunesse de NIEN-JEN Wu, le scénariste de HOU Hsiao-Hsien est tout à fait "dans le vent" de ses autres récits intimistes et souvent autobiographiques. Le film raconte l'histoire de deux jeunes gens, Huen et Wan originaires d'un village minier qui partent travailler à Taipei. Elle est employée dans la confection, lui enchaîne les boulots précaires, principalement comme coursier. D'ailleurs une scène du film, celle où on lui vole sa moto rappelle fortement "Le Voleur de bicyclette" (1948). Une parenté logique car le nouveau cinéma taïwanais s'est construit en réaction au cinéma de studio et il est assez clair qu'ils ont été influencés par le néoréalisme italien: tournage dans la rue, en lumière naturelle, avec des acteurs peu ou pas connus voire non-professionnels et surtout le traitement de ce vol est identique à celui du film de Vittorio DE SICA. Il s'inscrit dans la banalité d'un quotidien qui broie l'individu. La tragédie de "Poussière dans le vent" est d'autant plus invisible que HOU Hsiao-Hsien filme ses personnages comme des grains de sable perdus dans des paysages trop grands pour eux. La scène de la gare par exemple où un homme tente d'abuser de la crédulité de Huen qui ne connaît que son village pour lui voler ses affaires fait penser au cinéma des frères Lumière de par sa fixité, sa profondeur de champ, sa diagonale. Idem avec le village minier, toujours filmé à partir du même angle, indifférent à ce qui se joue dans son "cadre". Cette tragédie invisible, c'est l'amour entre les deux jeunes gens qui s'effrite sous la pression du réel, le déracinement, la précarité, la dureté des rapports sociaux. Wan qui agit au début de manière chevaleresque en volant au secours de Huen à la gare est licencié car dans la lutte, il a perdu le repas de l'enfant à qui il devait livrer son repas. Normal que face à une telle injustice, il finisse par devenir cynique et par être tenté à son tour par la délinquance lorsque son outil de travail est volé. La tragédie invisible, c'est aussi celle de la perte de l'innocence et de l'intégrité dans le bain d'un monde corrompu qui ne laisse pas le choix. Mais ce qui brise définitivement le lien entre les deux jeunes gens, c'est quand Wan doit partir pour faire son service militaire de trois ans. Au vu de la scène de la gare, on comprend que Huen ne pourra pas rester longtemps sans protecteur d'autant qu'elle est pauvre et qu'elle subit la pression sociale de son entourage. Un scénario de rupture par l'absence qui ressemble énormément à un autre courant auquel on pense, celui de la nouvelle vague et plus précisément au film de Jacques DEMY, "Les Parapluies de Cherbourg" (1964). Le style est totalement différent mais la structure émotionnelle est identique.
J'aurais aimé aimer le premier film de Jerry SCHATZBERG mais je n'y ai pas retrouvé la sincérité brute et l'humanité de ses deux films suivants. Le portrait éclaté façon puzzle de cette ancienne mannequin dépressive et mythomane se regarde vraiment trop dans le miroir pour émouvoir, sauf sur les 15-20 dernières minutes. On comprend que Aaron, l'homme qui vient enregistrer les confessions de Lou Andreas Sand est un double de Jerry SCHATZBERG qui avait été photographe de mode et avait eu une liaison avec Faye DUNAWAY. C'est peut-être ce manque de recul qui explique que le film soit si narcissique alors que seul le personnage devrait l'être. Les quelques scènes un peu caustiques sur le milieu de la mode sont noyées dans les innombrables gros plans sur le visage de Faye DUNAWAY et dans un amas de scènes où son jeu, pensé pour la mettre en valeur, sonne faux (comme celles où elle appelle Mark au secours après l'avoir plaqué juste au moment où elle allait l'épouser, on ne sait pas pourquoi d'ailleurs). Quant à Jerry SCHATZBERG, il veut à la fois nous faire du Ingmar BERGMAN et du Michelangelo ANTONIONI sans aller au-delà de l'image ce qui fait que le film manque de rythme et de cohérence. Le résultat est brouillon et quelque peu boursoufflé et le film ne mérite pas selon moi sa réputation flatteuse, même si les fans de Faye DUNAWAY seront comblés.
Impossible de ne pas penser à "L'Exorciste" (1972) en regardant "Audrey Rose", tant les points communs sont nombreux. Néanmoins, le film de Robert WISE prend le contrepied de celui de William FRIEDKIN en refusant de céder aux effets spectaculaires ce qui a sans doute joué dans son échec commercial, même s'il ne suffit pas à lui seul à l'expliquer. Sa structure narrative qui commence par nous plonger dans un drame familial nimbé de mystère avant de bifurquer sans préavis dans le film de procès où l'on tente de "prouver" ce qui par nature ne peut l'être, une croyance spirituelle peut paraître maladroite sans parler d'une fin quelque peu expédiée.
Le film n'en reste pas moins passionnant et a acquis au fil du temps un statut mérité d'oeuvre culte. Evidemment la présence d'Anthony HOPKINS au générique, un an avant "Magic" (1978) n'y est pas pour rien. C'est lui qui révèle la faille au sein d'une famille dont Robert WISE montre dans les premières images du film l'extrême banalité apparente. Enfin ce ne sont pas tout à fait les premières images car avant elles, il y en a eu d'autres, celles de l'accident ayant coûté la vie à Audrey Rose et à sa mère. Il faut un certain temps avant de les raccorder au personnage joué par Anthony HOPKINS et à la famille qu'il semble suivre à la trace. Comme dans la plupart de ses rôles, il dégage une aura inquiétante, entre douceur et folie et jusqu'à la fin, le spectateur ne parviendra jamais tout à fait à savoir s'il cherche à protéger Ivy ou bien à la vampiriser en cherchant à travers elle sa fille disparue.
Mais ce qui ne permet pas au spectateur de trancher, c'est que Elliott Hoover, son personnage est entravé par la société américaine qui le prend pour un fou dangereux puis tente de trouver une explication rationnelle en utilisant Ivy comme cobaye, avec l'assentiment du père. Car ce qui est très intéressant aussi, c'est la manière dont l'irruption d'Elliott et les crises d'Ivy font exploser les faux-semblants au sein du couple des parents. Alors que la mère, d'abord effrayée se montre de plus en plus à l'écoute parce qu'elle est proche de sa fille et que seul Elliott parvient à l'apaiser, le père, beaucoup plus distant rejette frontalement l'intrus qui est pour lui un rival et donne au contraire carte blanche aux institutions judiciaires et médicales avec des résultats pour le moins peu probants. "Audrey Rose" rejoint ainsi "L'Exorciste" (1972) dans le constat d'un malaise dans la civilisation américaine dont le cartésianisme rejette dans l'ombre tout ce qui lui échappe, là où la spiritualité, qu'elle soit chrétienne ou comme ici bouddhiste tente d'apporter des réponses à la souffrance psychique et notamment aux questions relatives au deuil et à la mort.
J'avoue avoir eu beaucoup de mal à m'intéresser à ce film. On voit bien qu'il s'agit de dénoncer ce qu'est devenu la politique, un théâtre d'ombres où on ne s'entend plus penser et encore moins agir mais l'aspect bocal d'entre-soi feutré finit par tout neutraliser. Le réalisateur cherche évidemment à montrer ce vide existentiel, cette disparition du tangible, du charnel et du sens comme le montre la séquence sur l'imprimerie. Tous les "antagonistes" convoqués pour secouer un peu le cocotier de la mairie gavée de com, de slogans creux ("Lyon 2500") et d'agitation stérile sont des impasses. Il y a l'écolo-bobo (Maud WYLER) qui prédit l'apocalypse et que personne n'écoute et puis la normalienne (Anais DEMOUSTIER) bardée de lectures qui concocte de beaux discours et redonne un peu d'air au maire désenchanté (Fabrice LUCHINI) en devenant sa plume mais tout ça reste du blabla, certes bien écrit mais totalement déconnecté du réel ("les gens avant l'argent" merci, on a donné). C'est ce qui d'ailleurs jure tant avec l'utilisation de la géographie lyonnaise: soit on plane au-dessus des nuages, soit on patauge dans le marigot, soit on flotte dans une bulle hors-sol. Conclusion: "cultivons notre jardin" c'est à dire retirons-nous de ce monde sans pitié. OK et après? En voulant dénoncer la médiocrité de la politique française, Nicolas PARISER tombe dans l'effet "TINA" ("There is no alternative", entendez ici, alternative crédible) et montre des personnages aussi lisses et aussi neutre que le monde qu'ils côtoient. On est loin, très loin de Eric ROHMER, référence revendiquée mais très mal comprise car lui savait incarner ses dialogues dans des corps vibrants de désir là où ce film totalement minéral est un tombeau.
Quelle personnalité possède Shirley MacLAINE se dit-on en visionnant ce documentaire flamboyant consacré à la très longue carrière (plus de 70 ans!) de la star âgée aujourd'hui de 91 ans (92 en avril). Totalement atypique dans le paysage hollywoodien avec son visage mutin, ses cheveux courts et son allure de "girl next door", elle faisait la paire avec Jack LEMMON sous la direction de Billy WILDER qui réunit le duo à deux reprises, dans "La Garconniere" (1960) puis "Irma la douce" (1963) où elle jouait une prostituée au grand coeur, un rôle récurrent dans sa carrière. Ses talents de danseuse lui valurent une carrière à Broadway et dans de nombreuses comédies musicales dont celle qui donne son titre au documentaire, "Comme un torrent" (1958) de Vincente MINNELLI. Mais c'est surtout son tempérament de feu qui lui valut dès son plus jeune âge un atout rare: être traitée d'égale à égale avec des "pontes" du milieu souvent réputés pour leur machisme. D'abord en débutant à l'écran à 19 ans sous la direction de Alfred HITCHCOCK dans "Mais qui a tue Harry ?" (1955). Puis en intégrant comme "mascotte" dans les années 60, le Rat Pack, un Boys club de stars dont le leader était Frank SINATRA et en allant se produire avec eux à Las Vegas. Enfin le documentaire souligne l'incroyable longévité de la carrière de Shirley MacLAINE et la manière dont elle a su s'imposer dans des rôles de mères puis de grand-mères à poigne au point de gagner enfin l'Oscar pour "Tendres passions" (1983). On voit aussi un extrait de "Bons baisers d'Hollywood" (1990) tiré de l'autobiographie de Carrie FISHER où elle joue le rôle de sa mère, Debbie REYNOLDS. Et même son délicieux face à face avec Maggie SMITH dans "Downton Abbey" (2010). Vivifiant!
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)