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Argo

Publié le par Rosalie210

Ben Affleck (2012)

Argo

L'Iran et les USA, ennemis jurés depuis 1979 ont pourtant en commun une véritable ferveur pour le septième art. Tous deux sont des surperpuissances cinématographiques, l'un dominant le marché mondial avec Hollywood, l'autre les grands festivals. Alors que leurs relations diplomatiques sont glaciales, leurs images et leurs histoires circulent, se répondent et s'influencent mutuellement (que l'on pense à l'importance de la trilogie du Parrain dans le cinéma de Saeed ROUSTAEE ou à l'inverse aux deux Oscars du meilleur film étranger de Asghar FARHADI sans parler de son Ours d'or à Berlin et de son Grand Prix à Cannes).

Cette fascination commune est la clé de "Argo". Alors que les deux pays sont au paroxysme de la crise diplomatique ayant succédé à la révolution de 1979 avec la prise d'otages des employés de l'ambassade américaine, l'un des six diplomates exfiltré par l'agent secret Tony Mendez (Ben AFFLECK) se met à raconter l'intrigue du faux film qui leur sert de couverture à l'un des gardiens de la Révolution chargé de les contrôler à l'aéroport. Il décrit des vaisseaux spatiaux, des déserts lointains et des combats épiques (on était alors en pleine "Star Wars mania" et l'Iran était un marché de choix pour les blockbusters américains) à grand renfort de gestes et d'effets. On voit alors le regard du gardien changer. L'hostilité idéologique affichée s'efface brusquement devant une curiosité presque enfantine. En réveillant le spectateur qui est en lui, le diplomate parvient à le mystifier et lui offre même à la fin les storyboards du film. Ben AFFLECK qui est lui-même devant et derrière la caméra joue à fond sur la mise en abyme de son propre statut: un réalisateur jouant un espion qui se fait passer pour un producteur associé charger de repérer des décors!

Thriller haletant mené avec une efficacité imparable, "Argo" vaut aussi pour son mélange d'immersion dans les événements historiques dramatiques à Téhéran et de portrait haut en couleurs des coulisses d'Hollywood avec aux manettes le génial tandem formé par John GOODMAN (qui incarne le maquilleur de "La Planete des singes") (1974) et Alan ARKIN (le grand producteur). Le côté surréaliste du film provient de ce contraste pourtant inspiré de faits réels à savoir comment la vie de six personnes a reposé sur la crédibilité d'un film de SF de série B totalement kitsch. Même si Ben AFFLECK a pris des libertés avec la véritable histoire (en dramatisant les enjeux à la fin ou en sous-estimant le rôle joué par les canadiens dont l'ambassade a servi de refuge aux six diplomates évadés de l'ambassade), le résultat restitue avec puissance le basculement de tout un pays dont l'ouverture rappelle avec honnêteté qu'il est aussi le fruit des ingérences américaines passées.

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As Besta (As Bestis)

Publié le par Rosalie210

Rodrigo Sorogoyen (2022)

As Besta (As Bestis)

Si je n'ai pas vu "As Bestas" au cinéma puis ensuite lorsqu'il a été disponible sur les plateformes, c'est parce que je me suis dit en voyant la bande-annonce que je n'allais pas supporter cette montée en tension. Et effectivement, j'ai été obligé d'arrêter mon visionnage au bout de 3/4 d'heure pour "sauter" directement à la dernière partie (dont j'avais déjà vu des extraits) afin de "neutraliser" le morceau le plus violent que j'ai regardé en dernier. Cette manière de digérer le film fait particulièrement bien ressortir les deux manières d'habiter le monde du couple de néo-ruraux qui vient s'installer dans un hameau galicien: celle d'Antoine (Denis MENOCHET) et celle de Olga (Marina FOIS). Antoine choisit d'entrer en guerre avec ses voisins hostiles: il filme leurs agissements, il les confronte, il les menace, il les agresse. Olga qui se tient en retrait désapprouve clairement les méthodes de son mari, notamment le fait d'utiliser une caméra. D'ailleurs celle-ci s'avèrera inutile, aussi bien comme rempart face à la violence que comme documentation de preuves. Néanmoins, elle n'existe que dans l'ombre de son mari qui joue le rôle de paratonnerre. Lorsque Olga se retrouve seule, le film bascule dans une autre vision du monde. Elle décide de rester au grand dam de sa fille qui ne la comprend pas, de continuer à développer la ferme comme si Antoine était toujours à ses côtés et de le rechercher inlassablement. Elle refuse aussi bien la fuite que l'attaque ce qui désarme ses voisins. De même, elle collabore activement avec la police sans jamais leur faire le moindre reproche. Elle décide juste d'imposer sa présence et d'affirmer tranquillement ses droits, sans baisser les yeux et sans jamais élever la voix. Face à cette colonne vertébrale, ce sont les autres qui plient: la fille qui la regarde médusée se faire respecter dans un monde d'hommes frustes et les voisins en sursis impuissants à l'empêcher à dire à leur mère avec une grande économie de mots "nous sommes désormais seules, je suis là si vous avez besoin". Dans cette histoire âpre tirée de faits réels, il n'y a ni bons, ni méchants. On est typiquement chez Jean RENOIR où "chacun a ses raisons". Les frères Anta qui n'ont jamais quitté leur bled sont des brutes mais ils se prennent de plein fouet la violence de classe que le couple d'Antoine et d'Olga charrient avec eux sous couvert de principes écologistes. Le conflit d'usage typique des anciens ruraux et des néo ruraux prend une tournure dramatique quand il est question d'installer des éoliennes. Pour les premiers, c'est l'occasion de s'arracher à la misère et de choisir enfin son destin en partant en ville. Pour les seconds qui ont choisi de quitter la ville pour la campagne, c'est une source de pollution visuelle et sonore. Le film est donc une brillantissime réflexion sur la violence, digne d'une tragédie grecque dans laquelle c'est l'impossibilité de se comprendre qui fait naître la tragédie. Mais c'est cette tragédie qui retire à Olga son origine étrangère: la veuve brisée mais digne se fond dans le même quotidien de solitude, de labeur et de boue que les galiciens pauvres, pieux et rugueux de la région, par ailleurs magnifiquement filmée.

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Steven Spielberg, l'homme et l'enfant

Publié le par Rosalie210

Michaël Prazan (2024)

Steven Spielberg, l'homme et l'enfant

Enfin un documentaire qui sort des sentiers battus et ose un point de vue original! Plutôt que de vouloir tout dire de l'oeuvre considérable de Steven SPIELBERG, le réalisateur Michael PRAZAN choisit les films les plus emblématiques de sa carrière et les croise avec des images d'archives inédites ou méconnues se rapportant à l'enfance du réalisateur. Cette mise en correspondance éclaire la vision des films. La peur que lui inspiraient les paysages américains, en particulier le désert et l'océan ont directement inspiré ses premiers films, "Duel" (1971) et "Les Dents de la mer" (1975). A l'inverse, les E.T. vus jusque là comme des forces hostiles par le cinéma hollywoodien sont devenus les amis imaginaires d'un enfant qui se sentait lui-même comme un alien dans la banlieue américaine. L'évocation par Steven SPIELBERG des brimades antisémites qu'il a vécu durant sa scolarité se retrouvent directement transposées dans "The Fabelmans" (2021), sans doute son film le plus directement autobiographique. Le divorce de ses parents est montré comme un leitmotiv de son oeuvre, de "E.T. L'extra-terrestre" (1982) à "The Fabelmans" (2021) en passant par "Arrete-moi si tu peux" (2002). Enfin le documentaire se penche longuement sur "La Liste de Schindler" (1993) en démontrant comment le film a été un tournant dans sa carrière. Pas seulement en terme de succès critique ou de récompenses, mais dans sa manière d'appréhender la violence du monde. Il y a eu un avant et un après. Le documentaire montre par exemple comment la mort de masse dans "La Guerre des mondes" (2005) se réfère à la Shoah qui infuse directement dans la science-fiction. En bref, cette grille de lecture s'avère très stimulante et enrichissante.

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Ma femme s'appelle reviens

Publié le par Rosalie210

Patrice Leconte (1982)

Ma femme s'appelle reviens

C'est surtout pour le plaisir de revoir ces deux épatants comédiens et personnalités attachantes qu'étaient ANEMONE et Michel BLANC qu'il est agréable de revoir "Ma femme s'appelle reviens". Ah oui et puis aussi pour des raisons esthétiques: le couloir rouge vif de la résidence pour célibataires et l'appartement du personnage d'Anémone décoré de façon très design avec son canapé Mondrian valent le coup d'oeil. On se croirait presque dans "Femmes au bord de la crise de nerfs" (1988) de Pedro ALMODOVAR. Si on ajoute la musique signée de William SHELLER qui accompagne le style visuel pop et cartoon, on peut dire que l'atmosphère du film sort du lot. Hélas, ce n'est pas le cas du scénario qui tient sur un ticket de métro. Sans l'éclat des acteurs et cette esthétique pop typique des années 80 (on pense aussi à LIO, à Etienne Daho), l'intrigue de boulevard sentirait la poussière sans parler de personnages secondaires dont aucun ne tient vraiment la route. Michel BLANC a fait beaucoup mieux depuis mais à sa décharge, il n'était ici que co-scénariste. Remarque qui vaut aussi pour Patrice LECONTE.

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L'Etre aimé (El ser querido)

Publié le par Rosalie210

Rodrigo Sorogoyen (2026)

L'Etre aimé (El ser querido)

C'est le premier film de Rodrigo SOROGOYEN que je vois. Sans être emballée par le sujet du père démiurge face à sa fille qui n'est "rien" sans lui et subit sa tyrannie ni par certains personnages inutiles comme celui de Marina FOIS,  j'ai trouvé la forme intéressante. Pas les plans en noir et blanc qui m'ont semblé être de la pure coquetterie, mais tous les dispositifs qui font monter la pression. D'abord l'ouverture dans laquelle père et fille qui ne se sont pas vus depuis 13 ans se retrouvent autour d'un déjeuner, faite de gros plans en champs et contre-champs. Elle est construite comme une prise unique, longue, intense et immersive et laisse le champ libre d'abord à la gêne et l'émotion, puis au projet de film commun avant que la tension ne monte autour d'un moment du passé lié au cinéma dont père et fille n'ont pas gardé du tout le même souvenir. Cela est de mauvais augure pour la suite. Et cette suite, c'est le tournage d'une scène du film dans laquelle des généraux et une famille de colons vivant au Sahara occidental déjeunent ensemble. Très vite, la situation dégénère. Esteban (Javier BARDEM) vitupère sur ses acteurs qui ne mangent pas avec assez s'appétit, qui rient et se déconcentrent avant de s'acharner sur Emilia (Victoria LUENGO) jusqu'à provoquer la rupture d'avec sa chef-opératrice. Cette rupture donne lieu encore une fois à une scène tendue dans une chambre d'hôtel où on a peur qu'il ne s'en prenne physiquement à la cheffe-opératrice. La scène finale autour d'un sandwich ne cherche pas à dissiper le malaise. Elle montre juste deux douleurs qui ne peuvent pas être apaisées, sans hiérarchie aucune cette fois. Et puis tout redevient comme avant: le père se volatilise de nouveau, la fille retrouve sa colocation et son boulot de serveuse. Le film ne s'appelle pas pour rien "Désert".

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L'Objet du délit

Publié le par Rosalie210

Agnès Jaoui (2026)

L'Objet du délit

L'Objet du délit est le premier film de Agnes JAOUI sans Jean-Pierre BACRI. Encore que le film lui soit dédicacé. A travers l'histoire de la production des Noces de Figaro de Mozart, la réalisatrice fait un état des lieux du mouvement #MeToo dans le spectacle. Le sujet s'y prête: "Les Noces de Figaro" est l'adaptation de la pièce de théâtre de Beaumarchais, "Le Mariage de Figaro" qui en dénonçant les abus de pouvoirs, qu'ils soient liés à la classe sociale ou au genre annonçait la Révolution Française. Encore que l'on sait ce qu'il advint des femmes qui osèrent revendiquer plus de droits et de libertés. Par ailleurs on sait aussi que Agnes JAOUI adore le chant lyrique qu'elle pratique elle-même. Elle réalise donc un film choral malheureusement un peu brouillon où elle tente de mélanger ces deux aspects. D'un côté elle montre un producteur (Patrick MILLE) qui se moque royalement de l'opéra mais veut se glisser dans le lit de Mirabelle, la metteuse en scène (Claire CHUST vue dans la série "Scenes de menages") (2009), une influenceuse de mode choisie cyniquement comme "rabatteuse" de jeunes sur les réseaux sociaux. Même si elle est dépeinte comme peu fute fute, le sexisme qui s'abat sur elle ne lui laisse aucune chance d'imposer sa vision: on lui coupe la parole, on se trompe sur son prénom etc. Ce qui n'empêche pas certaines de ses idées de faire beaucoup rire comme celle des phallus géants sur scène. Par ailleurs, les plus ardentes à dénoncer les abus sexuels sur la scène sont celles qui en sont souvent les principales victimes: les techniciennes et les comédiennes sans pouvoir social comme Cora (Eye HAIDARA) qui joue Chérubin et Sophie (Tiphaine DAVIOT) bien qu'elle ait été imposée par son père, un mécène du spectacle pour le rôle de Suzanne. Face à elles, de bons et lourds croquemitaines alias le chef d'orchestre Igor (Daniel AUTEUIL) qui vit dans la terreur depuis qu'une ancienne cantatrice menace de balancer dix noms d'hommes l'ayant agressé dans le passé et le comte Almaviva alias Piazzoni (Vincenzo AMATO) un vieux beau à la fois sexiste et raciste et qui devient donc la bête noire de Cora. Mais Agnes JAOUI joue elle-même une néo Catherine DENEUVE (on rappelle dans la film sa célèbre phrase polémique sur "la liberté d'importuner") c'est à dire une vieille diva qui possède tout autant de pouvoir que ces hommes et se sent plus proche d'eux que de la jeune génération. Sa présence brouille donc les frontières et aborde des thèmes comme la cancel culture sans que l'on sache exactement où elle place le curseur de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas. Cora en revanche le sait parfaitement et rappelle que l'on ne peut pas imposer des contacts physiques à quelqu'un sans son consentement: on sent bien l'expérience acquise lors des tournages de cinéma. Le résultat est plutôt bon mais comme je le disais un peu brouillon et un peu trop long aussi.

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Marty

Publié le par Rosalie210

Delbert Mann (1955)

Marty

J'ai eu un double choc en regardant ce film. Le premier, c'est de voir Ernest BORGNINE dans un rôle principal à contre-emploi. Que ce soit dans le film noir ou dans le western, il a toujours été utilisé comme second rôle et crapule de service parce qu'il avait "la tête de l'emploi". Le second, c'est quand j'ai recherché dans ma tête quel était le dernier acteur que j'avais vu dans un contre-emploi qui m'avait fait un tel choc. Et je suis tombée sur Jean YANNE dans "Le Boucher" (1970). Alors je me suis dit que ce n'était peut-être pas tout à fait un hasard si Stephane AUDRAN jouait le rôle d'une institutrice solitaire. Parce que Marty est lui aussi boucher, lui aussi célibataire endurci et rencontre lors d'un bal Clara, une professeure de sciences exclue tout comme lui du marché matrimonial.

Là où les deux films divergent cependant, c'est que si la communauté joue un rôle important chez Claude CHABROL vis à vis du qu'en-dira-t-on, ce sont surtout les pulsions sombres de l'être humain qui l'intéressent alors que le film de Delbert MANN est une passionnante étude de moeurs. La rencontre avec Clara agit comme le révélateur chimique de l'hypocrisie du petit milieu italo-américain du Bronx dans lequel vit Marty. Avant cette rencontre, Marty fait l'objet de pressions sociales et familiales parce qu'à 34 ans, son célibat est perçu comme une anomalie. Ces pressions conjuguées à ses complexes (il se perçoit comme laid et repoussant) et à l'humiliation de précédents rejets l'enferment dans une spirale de défaitisme. Arrive alors la scène de bal et de rencontre où à la faveur d'un concours de circonstances, il découvre son alter ego féminin. Il est d'ailleurs probable que Robert ZEMECKIS pensait à ce film quand il a décidé de marier Doc à une Clara institutrice et passionnée de sciences dans "Retour vers le futur III" (1990)*. Marty s'extrait en effet de son milieu pour vivre ce moment rare où un autre être vibre à la même fréquence que lui dans une succession de scènes où le temps est comme suspendu. Mais celui-ci le rattrape et tombe le masque en ignorant sa fiancée puis en la dénigrant. On découvre alors des motivations cachées peu reluisantes: peur de la solitude, préjugés, conformisme. Clara est jugée trop vieille (elle a 29 ans), trop intello, trop exogame (elle n'est pas italienne). L'émancipation de Marty n'en est que plus belle. En tant qu'étude de moeurs sociologique "Marty" est un jalon qui mènera aux thèses que développe Virginie Despente dans "King Kong Théorie" sur le marché de l'amour et son fonctionnement comme une structure de pouvoir, d'exclusion et de standardisation. En sortir comme le font Marty et Clara, c'est aussi sortir de la valorisation par le regard de l'autre, accepter de ne pas être un homme ou une femme "conformes" aux attentes de la société et s'extraire de sa violence symbolique.

* Et aussi, peut-être inconsciemment a-t-il également inspiré Agnès Jaoui pour "Le Goût des autres" où l'on voit aussi un homme s'extraire de son milieu pour l'amour d'une actrice qui est aussi sa prof d'anglais et qui s'appelle encore une fois Clara.

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Péché Mortel (Leave Her to Heaven)

Publié le par Rosalie210

John M. Stahl (1945)

Péché Mortel (Leave Her to Heaven)

Un film noir explosant de couleurs, un visage d'ange dissimulant un coeur de démon, le paradis et la chute réunis en un même plan: "Péché mortel" est le film de tous les contrastes avec son esthétique de mélodrame flamboyant mais son intrigue virant au thriller psychologique au fur et à mesure que la névrose de l'héroïne se déploie et dévore tout sur son passage. L'amour s'y avère être un désir de possession vénéneux et au final mortel. Gene TIERNEY y déploie son immense pouvoir de fascination, celui-là même qu'un an plus tôt elle exerçait dans "Laura" (1944) mais cette fois, derrière l'image glamour se cache une psychopathe au visage de cire et aux yeux revolver. Bien avant que sa pathologie ne devienne criminelle, sa haine de l'altérité et de la vie s'exprime avec force dans son visage fermé et son attitude raide face à la convivialité du cercle familial et amical réuni par son mari. Celui-ci est un faible (joué d'ailleurs par un acteur inconsistant, Cornel WILDE), incapable de prendre la mesure de la folie de celle qu'il a épousé. La jalousie monstrueuse d'Ellen qui prend sa source dans la relation oedipienne avec son père défunt qu'elle reproduit sur son époux (dont elle ne cesse au début du film de souligner combien il le lui rappelle) aboutit à des scènes chocs qui aujourd'hui encore font leur effet: celle du lac, celle de l'escalier et enfin celle où elle provoque sa propre mort pour parachever son oeuvre de terre brûlée, maintenant jusqu'au bout sa main agrippée à celle de son mari comme pour l'entraîner avec elle en enfer.

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Une certaine rencontre (Love with the Proper Stranger)

Publié le par Rosalie210

Robert Mulligan (1963)

Une certaine rencontre (Love with the Proper Stranger)

Superbe découverte que ce film du début des années 60, audacieux tant par son sujet que dans sa forme. Les deux aspects sont d'ailleurs indissociables. Influencé visiblement par la nouvelle vague française, Robert MULLIGAN tourne dans les rues de New-York et réalise des séquences d'une vérité brute sur la vie des immigrés italiens à cette époque qui tentent de reconstituer leur vie de village dans les interstices que leur laisse la ville. Robert MULLIGAN filme un New-York ouvrier qui n'existe plus, celui des hangars, des ateliers de confection et des terrasses suspendues. Celui des terrains de jeux et de sociabilité coincés entre les grillages sous la voie rapide collée à l'East River avec de l'autre côté les cheminées fumantes des usines de Long Island et son panneau "Pepsi-Cola". C'est dans cette géographie âpre mais vraie où l'on sent presque le souffle glacé du vent faire grelotter les personnages que prend place un sujet osé pour l'époque, celui de la grossesse non désirée et de l'avortement clandestin. Contrairement au schéma hollywoodien classique, l'histoire commence quand le bébé est déjà en route après une aventure d'un soir. Les parents apprennent à se connaître dans la dèche et l'adversité en se confrontant à leurs familles respectives. Une fois encore, Natalie WOOD endosse l'imaginaire de l'altérité avec cette jeune fille italienne qui cherche à s'émanciper de sa famille conservatrice et notamment de ses trois frères possessifs. Personnage très moderne pour l'époque, elle refuse le mariage de convenance et s'apprête à avorter dans des conditions sordides, filmées frontalement par un réalisateur qui ne recule pas devant l'horreur (comme le montrera "L'Autre") (1972). C'est ce qui fait basculer Rocky (Steve McQUEEN) qui était jusque là plutôt immature et détaché dans une action de sauvetage qui l'amène à se hisser enfin à la hauteur d'Angie à qui il avoue plus tard son admiration. On est loin, très loin du couple conventionnel et ce n'est pas la fin, filmée dans la rue, caméra à l'épaule au milieu de la foule qui nous contredira.

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Etty

Publié le par Rosalie210

Hagai Levi (2026)

Etty

Une critique uniformément dithyrambique comme celle qui entoure la sortie de "Etty" est un signal d'alerte alarmant. Aucun ne pointe en effet le problème fondamental de cette série: celui de la décontextualisation c'est à dire d'absence de dimension tragique sans laquelle le parcours spirituel de Etty n'a aucun sens. Il était tout à fait possible de refuser la reconstitution historique et de lui préférer la dystopie uchronique comme dans "Les Fils de l'homme" (2006) pour rendre Etty Hillesum et son bouleversant journal plus proche de nous. Mais il aurait fallu alors faire un vrai travail de construction d'univers, lisible et cohérent. Seulement voilà, les mécanismes du fascisme et la machine de guerre nazie n'intéressent pas Hagai LEVI, pas plus que la persécution des juifs hollandais. Ce qui l'intéresse c'est le huis-clos psychanalytique et la névrose bourgeoise. Les premiers épisodes se résument presque entièrement à des gros plans du visage d'Etty en intérieur ou en extérieur roulant sur son vélo pendant que l'arrière-plan n'est qu'un bruit de fond. Ce qui occupe le centre du récit, ce n'est pas la guerre, la faim, le froid ou la violence, c'est le désir que lui inspire son chiropracteur. A partir de l'épisode 3, on entre enfin dans le vif du sujet mais on ne voit du nazisme que la "persécution administrative". Les bourreaux restent des éléments polis de fond d'écran et les victimes se plient aux ordres en faisant tout aussi poliment la queue. Le tout sur des images de la ville d'Amsterdam d'aujourd'hui, parfaitement sûre, propre, pimpante et fonctionnelle. Les gens flânent, les Thalys passent au loin mais on nous parle de "guerre", de "couvre-feu", de "camp", de "déportation". On voit des étoiles jaunes sur un tissu mais jamais sur les personnes elles-mêmes et c'est "au flair" que les juifs se font repérer (notons le mauvais goût de cette idée). L'acte de la tonte comme entreprise de deshumanisation collective est transformé en mesure individuelle volontaire de prophylaxie préventive contre les poux du camp et on le fait faire dans un salon de coiffure du XXI° siècle. Etc. etc. Sous couvert de modernité, on nous sert une vision très lisse où le fascisme n'est plus un système de terreur et d'anéantissement mais une série de restrictions administratives que seul le jeu des acteurs tente de dramatiser un peu. Etty est ainsi dépouillée de toute sa grandeur. Elle apparaît comme une privilégiée égocentrique à qui ses amants ou ex-amants offrent des passe-droit et qui se paie le luxe de tergiverser. C'est sûr que c'est plus facile dans le cadre confortable d'un salon que dans la boue d'un camp de concentration dont on ne verra d'ailleurs jamais la couleur. Car bien évidemment, l'adaptation s'arrête avant. Pourtant Etty Hillesum a continué à écrire au coeur même de l'horreur mais comme l'adaptation de Hagai LEVI est déjà incapable de restituer l'atmosphère de son antichambre, elle s'arrête net quand il n'y a plus aucun écran pour faire barrage. C'est dommage car les acteurs, Julia WINDISCHBAUER et Sebastian KOCH (que l'on connaît pour "La Vie des autres" (2006) ou "Black Book") (2006) sont excellents et la relation entre Etty et son praticien devient au fil des épisodes de plus en plus émouvante. Sebastian KOCH arrive en particulier à parfaitement retranscrire la déchéance de son personnage qui de mentor, devient l'enfant malade pour lequel Etty est prête à tout sacrifier. Cette intensité de jeu manque hélas terriblement de support. Maintenant que les survivants de la Shoah ne sont plus là pour porter la mémoire des défunts, on découvre que notre époque n'est tout simplement pas digne d'eux.

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