Juste une illusion
Eric Toledano et Olivier Nakache (2026)
Eric TOLEDANO et Olivier NAKACHE qui avaient déçu avec "Une année difficile" (2022) ne se sont pas loupés cette fois. Ils ont admirablement ressuscité les années 80 qu'ils ont connu en tant qu'adolescents. Dès le générique, on est plongés en pleine tornade funk avec le tube d'Imagination "Just an illusion" et les quelques morceaux longuement cités dans le film sont choisis avec une précision qui évite l'effet "Best Of" gratuit. On entend notamment le magnifique "Holding back the years" des Simply Red, l'incontournable groupe The Cure qui était également au coeur du film de Francois OZON, "Ete 85" (2019), le groupe Téléphone se produisant en concert devant Vincent et sa copine, Anne-Karine et la scène déjà culte de près de deux minutes où la mère jouée par Camille COTTIN danse sur "I'm so excited" des Pointer Sisters. La musique est si "incrustée" dans le film que Eric TOLEDANO et Olivier NAKACHE s'amusent à faire se quereller les deux frères autour de leurs chapelles musicales respectives. D'un côté Arnaud dont le look gothique évoque Robert Smith et qui vanne son petit frère Vincent sur les voix de tête des chanteurs de disco-funk qu'il aime écouter et leurs paroles "Sunshine", "Moonlight". Evidemment toute personne qui a connu cette époque pense aussitôt à Michael JACKSON. Anne-Karine a de son côté un poster de George MICHAEL et lit "Ok magazine". Quant aux parents de Vincent, le père (Louis GARREL) est accro à l'émission radio "La valise de RTL" (avec là encore des enregistrements d'époque) et la mère s'initie à l'informatique avec un poste qui avec les yeux d'aujourd'hui paraît antédiluvien.
Mais si le bain années 80 est aussi réussi, c'est sans doute en raison de l'aspect autobiographique du film qui évoque un rite de passage à l'âge adulte bien connu dans la religion juive, celui de la Bar-Mitzvah. Vincent (Simon BOUBLIL) est un adolescent de 13 ans qui s'interroge sur ses identités multiples: africain (son père d'origine marocaine, sa mère d'origine algérienne), juive et française. D'un côté il y a cette tradition à laquelle il doit se plier et de l'autre, l'appel de la modernité, sous la forme de cette pop-culture mais aussi de ses questions sur la sexualité (hilarantes séquences très Riad SATTOUF autour de "La ruée vers Laure"!) et une petite amie en pleine rébellion contre son milieu bourgeois conservateur. Son grand frère est confronté exactement à la même dualité puisque le jour de la Bar-Mitzvah de son frère, il doit remiser au placard sa panoplie gothique. Ce qui complique (ou facilite, c'est selon) les choses, c'est le désarroi identitaire de leur père. Comme beaucoup d'autres immigrés de cette époque ayant réussi à intégrer la classe moyenne, son ascension s'est fracassée sur le chômage de masse des années 70-80. Il tente en vain de leur cacher sa situation et son désarroi. Mais plutôt que d'en faire un cas social, Toledano et Nakache montrent comment la crise redéfinit la place de chacun au sein de la famille. L'effondrement du patriarcat devient une opportunité pour la mère de sortir de son rôle subalterne de mère au foyer et de secrétaire servant le café à la phallocratie dirigeante en devenant cadre, d'où le "I'm so excited". Pour enfoncer le clou, ils font du père le débiteur d'Arnaud qui vend au marché noir les cassettes des concerts auxquels il a assisté. Ce n'est évidemment pas le même genre de musique mais "Diva" (1980) repose sur la même culture du piratage de la voix live au début des années 80 quand il n'existait pas d'autre support pour la réécouter. Cependant, cette inversion des rôles n'a rien de pathétique, elle instaure une forme de tendre complicité entre le père un peu dépassé et son fils "underground" qui l'aide à tenir debout en lui expliquant comment teindre en noir efficacement un blouson parce qu'il n'a pu acheter avec son budget que la version fille teinte en rose. Si le père ne s'effondre pas, c'est parce qu'il accepte que les autres prennent le relai, sa femme, ses fils et même le concierge (Pierre LOTTIN) qu'il ne cesse de rabrouer mais qui lui sauve la mise lorsqu'il gagne la fameuse valise RTL!
Avec ce film si juste, on entre un peu plus au coeur des secrets d'un duo passé maître dans l'art de la recomposition familiale.
Ce film raconte l'histoire d'une recomposition familiale liée à l'effondrement du rôle patriarcal sous le poids du chômage de masse du milieu des années 80. Pendant que le père (Louis Garrel) essaye de redéfinir sa place dans le trafic (pour reprendre le titre de Cabrel qui l'accompagne à l'ANPE), la mère (Camille Cottin) est "so excited" en dansant sur les Pointers Sisters parce qu'elle saisit les changements technologiques (l'informatisation) comme une opportunité d'émancipation et de valorisation professionnelle. Arnaud, le fils aîné dont le look évoque celui de Robert Smith devient le créancier de son père grâce à son trafic de cassettes pirates enregistrées en concert (l'effet "Diva" de Beineix) et Vincent le plus jeune essaye de coller les morceaux de son identité éclatée entre la pop culture, la découverte de la sexualité façon Riad Sattouf, l'Afrique et la Bar-Mitzvah. La manière organique dont la musique et les autres artefacts sont intégrés au film fait revivre avec un relief incroyable cette époque, celle qui pour moi correspondait au "Gloubiba", le yaourt que mon oreille de 12 ans percevait en écoutant le "Could it be just an illusion" du groupe Imagination. Comme OK magazine, George Michael, The Cure, Simply Red, les personnages de Jean-Michel Folon, la valise de RTL, les jingles de Canal + et de TF1, ils se sont gravés dans ma mémoire comme des madeleines de Proust. J'ai réalisé avec angoisse que notre époque actuelle ne produisait plus rien de matériel, ni d'organique, ni de culture commune. Comment alors pourra-t-on la faire revivre dans 50 ans?
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