Il m'a fallu un peu de temps pour entrer dans le film et pour en saisir les enjeux. Celui-ci aurait sans doute gagné à être plus resserré. Il repose tout entier sur le choc entre deux mondes. D'une part, une bourgade de l'Amérique profonde en apparence sans histoire dont Vincente MINNELLI va se faire un plaisir de mettre peu à peu au jour les hypocrisies et les contradictions. Que ce soit la jeune institutrice tirée à quatre épingles Gwen French (Martha HYER) ou bien le bijoutier Frank Hirsh (Arthur KENNEDY), ces notables donneurs de leçons passent le plus clair de leur temps à lutter contre leurs pulsions inavouables, l'une pour le "bad boy" du coin, l'autre pour sa secrétaire plus jeune que lui. De l'autre, le film s'ouvre sur l'arrivée en ville, musique dramatique à l'appui de deux marginaux, Dave le frère de Frank, un soldat démobilisé, alcoolique et écrivain raté (certains diront "en devenir") et Ginny, une prostituée ramassée dans un bar la veille au soir. Cette introduction fait directement écho à l'incroyable scène finale qui voit le chaos nocturne triompher momentanément sur l'ordre établi diurne. Dave, Ginny bientôt rejoints par Bama, le joueur de tripot local forment une sorte de bande d'apaches qui fait directement écho à la forte amitié qui unissait Frank SINATRA, Shirley MacLAINE et Dean MARTIN au sein du Rat Pack. La dichotomie entre le jour qui appartient à la respectabilité notable et la nuit où ils s'aventurent dans le monde chaotique des marginaux quitte même à un moment donné le réalisme au profit du symbole. Il s'agit bien évidemment du baiser entre Dave et Gwen qui se retrouvent brusquement enveloppés dans la pénombre comme pour montrer qu'il s'agit d'une suspension du temps et que c'est contre-nature. D'ailleurs, conformément au puritanisme américain, l'ordre établi reprend ses droits sur les agents du chaos: pas question de laisser Ginny profiter du statut marital qu'elle a gagné de haute lutte. Dans ce rôle de petit oiseau tombé du nid, mal fagoté et trop fardé mais hyper attachant, Shirley MacLAINE excelle et ressemble plus encore que dans "Sweet Charity" (1969) à Giulietta MASINA. Quant au personnage de Dean MARTIN qui en toutes circonstances, même les plus improbables refuse d'enlever son chapeau, il est devenu tellement iconique qu'il a inspiré directement Jean-Luc GODARD pour celui qu'interprète Michel PICCOLI dans "Le Mepris" (1963).
"La Mauvaise éducation" que j'avais vu à sa sortie et que l'on peut revoir en ce moment sur Arte grâce à un cycle consacré au cinéaste espagnol s'affirme comme un thriller maniériste dès son générique de début. L'image autant que la musique (composée par Alberto IGLESIAS) est un hommage direct à ceux que le duo Saul BASS et Bernard HERRMANN ont réalisé pour les films de Alfred HITCHCOCK, tout particulièrement celui de "Psychose" (1960). Cordes insistantes, motifs répétitifs, ambiance fiévreuse annoncent une histoire de pulsions, d'obsession et de dédoublement. Des mots qui font également référence à des films de l'héritier direct de Alfred HITCHCOCK, Brian DE PALMA. Le film de Pedro ALMODOVAR se présente ainsi comme un puzzle cinématographique. La mise en abyme vient jeter le trouble sur la réalité que nous voyons, le film jouant énormément sur les faux semblants. Les personnages, tous sacrément "barrés" sont prisonniers d'une obsession qui les hante. Enrique, le metteur en scène est en panne d'inspiration. Un homme qui se fait passer pour Ignacio, le grand amour de jeunesse d'Enrique se présente sous le pseudo d'Angel (Gael GARCIÃ BERNAL) et lui présente un script, "La Visite" écrit par le véritable Ignacio. Même si Enrique n'est pas vraiment dupe, Angel étant trop différent du Ignacio dont il était amoureux, les souvenirs jaillis du texte et reconstitués à l'écran l'entraînent dans une spirale - la même que "Vertigo" (1958) - dans laquelle il accepte le mensonge pour le "temps retrouvé" que lui offre ce double. Mais un intrus vient s'immiscer dans leur duo et briser l'illusion: le père Manolo qui depuis leur enfance au pensionnat religieux ne cesse de harceler Ignacio. Le thème de la pédophilie dans l'Eglise est ainsi abordé, même si Manolo à l'égal d'Ignacio ou de Manuel (le véritable prénom de Angel) ne cessent de changer d'identité.
Même si le film est d'une grande beauté et très efficace narrativement, il est tout de même loin de figurer parmi les meilleurs opus du réalisateur. La faute à son caractère froid et mécanique. Le maniérisme, par définition, privilégie l'élégance de la forme, la sophistication du dispositif et la distance intellectuelle sur le débordement émotionnel. La mise en scène est quasi chirurgicale, presque clinique et le personnage clé de Manuel semble n'être qu'un rouage du scénario, sans aucune humanité ce qui prive le spectateur d'émotion.
Ce téléfilm restitue les dix mois durant lesquels l'humoriste le plus célèbre de France, Pierre Dac devint l'une des voix marquantes de la BBC où par ses chansons, poèmes et discours il aida les Résistants de l'intérieur à tenir en attendant le débarquement tout en ferraillant par ondes interposées avec Radio-Paris et Radio-Vichy tenues par les collaborateurs. La place de cet "amuseur" n'est pas montrée comme allant de soi. Lorsque Pierre Dac arrive à Londres en 1943, après un périple périlleux à travers les Pyrénées et les prisons espagnoles, les places, les rôles et les hiérarchies étaient déjà bien établis dans le microcosme de Radio-Londres. Les fondateurs des émissions destinées aux français craignaient par ailleurs que l'esprit loufoque ne décrédibilise leur combat. Pourtant, l'énorme succès de ses interventions a prouvé que l'ironie pouvait être dévastatrice sur le plan politique. Le téléfilm montre que si Pierre Dac était physiquement protégé à Londres, il était moralement accablé par les épreuves qu'il venait de vivre et les risques de représailles sur son épouse restée à Paris. On se dit qu'il fallait beaucoup de force morale pour être capable de faire rire dans ces conditions. On apprécie particulièrement la manière dont Pierre Dac rendaient fous de rage les collaborateurs, tous très solennels et très imbus d'eux-mêmes en les tournant en ridicule. La joute de mai 1944 entre Philippe Henriot et lui est restée célèbre. Alors que le premier révèle les origines juives de Pierre Dac et se livre à une rhétorique antisémite abjecte pour dénigrer sa légitimité à parler au nom de la France, le second lui répond en invoquant son frère mort pendant la grande guerre et prophétise que Henriot finira fusillé par les français ce qui aura effectivement lieu un mois plus tard.
Si sur la forme, le téléfilm est un peu trop sage, il est relevé par l'excellente interprétation de Jean-Yves LAFESSE dans le rôle de Pierre Dac.
"Ni maman ni putain" alors quoi? Il n'y a pas qu'en France que les femmes interrogent leur place dans la société. En plaçant une figure féminine errante et insaisissable au cœur d'une société japonaise où les structures sociales et les rôles genrés sont souvent figés par des conventions strictes, Koji FUKADA crée un contraste qui rappelle les vagabondages de Mona, Wanda ou Jacquie dans les années 60, 70 et 80, en France et aux USA. Il joue à fond avec les codes sociaux de son pays: Ukiyo a l'apparence de la japonaise soumise, les yeux baissés, l'air contrit et le "sumimasen" chuchoté d'une petite souris toujours à la bouche. Pourtant comme sa consoeur de "La Derive" (1961) c'est un masque qui cache une inadaptée sociale qui attire les hommes mais qui leur glisse des mains comme une anguille après avoir fait fondre leurs économies ou "atteint leur réputation". Le héros, Tsuiji qui s'ennuie dans sa petite vie routinière de salaryman est piqué au vif par cette "belle et sombre inconnue" qui le défie. Plus elle lui cause d'ennuis, plus il en redemande. Et en plus, il n'en tire aucun profit, sinon celui du grand frisson qu'elle lui procure par son imprévisibilité et son mystère. En la poursuivant, il fuit sa petite vie qui l'étouffe et sa copine officielle qui est sa supérieure dans l'entreprise où il travaille et qui est l'antithèse de Ukiyo. On s'aperçoit rapidement que Ukiyo agit comme un acide sur tout ce qu'elle touche. Outre Tsuiji et le mari qu'elle a quitté (sans que l'on sache pourquoi dans la première partie de ce diptyque, dont la suite est "Fuis-moi je te suis") (2020), il y a également un yakuza qui ne parvient pas davantage à la mater mais qui semble fasciné par l'élan romanesque et masochiste qui anime Tsuiji qui pour lui est un mystère. Outre la mise en abyme que cela créé, on est pris de vertige devant toutes ces histoires qui se croisent mais ne concordent pas et ne se comprennent pas. Que ce soit le yakuza, le mari ou le salaryman, tous semblent animés d'un désir de possession face à une femme qu'ils ne parviennent pas à définir et donc à enfermer dans une case. Le yakuza essaie de la réduire à une marchandise, le salaryman essaie de la réduire à une muse ou une protégée, le mari essaie de la réduire à une épouse et une mère mais elle leur échappe à tous, non pas par une volonté de puissance, mais par une sorte d'indifférence totale aux enjeux de pouvoir des hommes.
"The Furious" est un film qui se situe dans la grande tradition des films d'action asiatiques. Tourné en grande partie en Thaïlande avec un casting panasiatique (chinois, thaïlandais, indonésiens etc.), il s'agit d'une production hongkongaise mais avec un réalisateur japonais! On pense effectivement d'abord aux films d'arts martiaux de Hong-Kong mais l'intrigue a des points communs avec "The Host" (2006) de BONG Joon-ho. Il s'agit en effet d'une variation sur le thème de Moloch, ce démon qui dévorait les enfants. Dans "The Host" (2006) c'était un monstre né d'une pollution chimique américaine du fleuve Han de Séoul. Dans "The Furious" c'est une mafia qui enlève et séquestre des enfants pour les vendre à un réseau pédophile avec la bénédiction d'autorités corrompues ou inefficaces, un thème cher au thriller coréen. Mais la résolution de l'intrigue passe ici par de multiples vengeances croisées qui se manifestent au travers de combats d'arts martiaux sophistiqués et superbement chorégraphiés. Oubliez le réalisme: les combattants sont à peu près incassables et encaissent les chutes et les coups les plus violents avec stoïcisme. Comme les vampires, seul le transpercement a raison d'eux. Un split screen sur les différents regards des protagonistes fait penser logiquement au duel final du film de Sergio LEONE, "Le Bon la brute le truand" (1966). Malgré sa violence sèche, le film est cependant adouci comme dans "The Host" (2006) par la présence des enfants menés par la fille du personnage principal joué par Xie MIAO. Celui-ci est muet ce qui lève la barrière de la langue en donnant un maximum d'espace à l'expression visuelle et physique de sa souffrance émotionnelle, le cinéma asiatique étant souvent avare de mots. Par ailleurs, même si la fin est moins amère que chez BONG Joon-ho, le film ne nous épargne ni les chocs, ni les traumatismes (l'anéantissement par erreur de sa propre lignée qui rend fou le chef de la mafia) et nous montre au final une famille recomposée de rescapés de guerre tous abîmés d'une manière ou d'une autre.
"Faustine et le bel été", le premier film de Nina COMPANEEZ est idéal pour se rincer l'oeil quelques dizaines de minutes. Mais c'est à peu près tout ce qu'il y a à en retenir. Elle a réuni dans une atmosphère champêtre, merveilleusement filmée au demeurant quelques très beaux jeunes gens et jeunes filles dont beaucoup sont par la suite devenus des stars ou des vedettes confirmées (Isabelle HUPPERT, Isabelle ADJANI Francis HUSTER, Jacques SPIESSER, Jacques WEBER). Elle les a emballés dans des vêtements magnifiques et les fait poser dans une succession de scènes à la fois esthétiques et sensuelles. Mais cette exploration du désir tourne rapidement court dès que celui-ci est consommé, faute d'autre carburant. Aucun des personnages n'a la moindre épaisseur. Il surgit à l'image, il pose au milieu des fleurs ou au bord d'un lac. Il lit éventuellement des poèmes comme Florent (Jacques SPIESSER) ou bien épie ses voisins comme Faustine (Muriel Catala). Arrive toujours le moment où il atteint l'objet de son désir, en rêve ou dans la réalité. Alors les femmes se dénudent savamment, la pluie se met à tomber sur leur peau nue bientôt avalée par des lèvres avides quand ce ne sont pas les cheveux qui se font mordre à pleine dents (ça c'est pour le personnage ténébreux joué par Jacques WEBER).
Aujourd'hui, on regarde le film comme une curiosité et le témoignage d'une époque révolue. Celle où une réalisatrice adoptait une esthétique hamiltonienne, faite de voyeurisme romantique vaporeux nimbé de picturalité artificielle. Or on sait aujourd'hui les turpitudes (et les crimes sexuels) que cachait David HAMILTON. Et il est impossible de ne pas y penser quand on voit Faustine (qui a 16 ans) et Florent se jeter dans les bras de l'oncle ou de la belle-mère qui ont deux, trois ou quatre fois leur âge. Associer ainsi l'éveil amoureux à des figures d'autorité parentale est profondément gênant. Cela donne un caractère incestueux à ces romances et cela flatte des dynamiques de pouvoir fondamentalement déséquilibrées, en bref le syndrome Lolita dans toute sa splendeur. En bref, Nina COMPANEEZ par naïveté aveugle s'est faite involontairement l'écho de cette époque de prédation sexuelle débridée sous couvert de libération sexuelle post-68.
Franchement, j'ai bien aimé cette première partie. Le début est certes trop rapide, le film fait l'impasse sur les déchirements du gouvernement auquel appartenait De Gaulle et rend sa décision de s'enfuir à Londres évidente alors que d'autres versions que j'ai vu soulignent davantage l'aspect insensé du pari en montrant le général réfléchissant devant sa glace à la manière de la "tempête sous un crâne" de Victor Hugo à propos de Jean Valjean. Il y a aussi en parallèle de l'histoire du général celle d'un jeune résistant, Fernand Bonnier de la Chapelle qui a réellement existé puisqu'il a assassiné l'amiral Darlan sur lesquels les américains ont tenté de s'appuyer en Afrique du nord, mais le film en fait une figure presque solitaire et romantique alors qu'il avait été armé (manipulé?) par de puissants commanditaires du réseau de la résistance algéroise.
Cependant, malgré tous ces bémols, le film fonctionne. On le doit beaucoup à son mélange de légèreté, de dignité et d'héroïsme. La légèreté dans un tel contexte est ultra bénéfique, elle neutralise la reconstitution ampoulée et scolaire que l'on pouvait craindre. Antonin BAUDRY qui est l'auteur de la brillante bande dessinée "Quai d'Orsay" portée à l'écran par Bertrand TAVERNIER a le réflexe salutaire de créer une légère distance ironique avec De Gaulle, de le désacraliser, au point de transformer certaines scènes en de purs moments de comédie. On pense au lieu minable dans lequel il tente d'obtenir ses premiers soutiens avec en toile de fond les sons de plomberie vétuste. Le personnage du plombier joué par Karim LEKLOU est d'ailleurs une pure figure burlesque. On pense aussi au moment où il affirme que les moustiques n'attaquent pas De Gaulle alors qu'on le voit dans le plan suivant atteint de paludisme ou encore la scène où pour montrer son désaccord avec Churchill, il casse différents objets dont une chaise alors que l'instant d'après, il salue l'épouse du premier ministre britannique qui le trouve "so charming".
Question héroïsme, on est également servi avec intelligence. Antonin BAUDRY met en valeur le rôle de l'Afrique dans la constitution de la France Libre et de la guerre du désert comme pivot de la seconde guerre mondiale. Il fait de la bataille de Bir-Hakeim, reconstituée avec minutie un moment majeur, celui où la France Libre a prouvé qu'elle était indispensable aux alliés. Benoit MAGIMEL dans le rôle du commandant Pierre Koenig, l'architecte de la bataille de Bir-Hakeim où avec des moyens dérisoires il a réussi à tenir 15 jours face à l'Afrikakorps du général Rommel est particulièrement charismatique. Son unité est à l'image de la France Libre, diverse: des hommes, une femme intrépide qui a conduit la voiture de tête lors de la percée finale sous le feu allemand, des soldats de toutes origines issus pour la plupart de la Légion étrangère. Avoir mis en lumière cet aspect souvent méconnu de la guerre et de la résistance est incontestablement un point fort.
La relation entre Churchill (Simon Russell BEALE) et De Gaulle (Simon ABKARIAN) est également bien développée et très intéressante. Le fait que Churchill soit le premier à croire en De Gaulle, seul contre tous (y compris les membres du consulat français à Londres qui restent fidèles à Pétain) renvoie comme le lui dit justement De Gaulle à l'isolement du Royaume-Uni mais aussi au positionnement de Churchill qui refuse tout compromis avec l'Allemagne. En même temps Churchill est pris en étau par l'attitude de Roosevelt qui ne veut pas entendre parler de De Gaulle qui à ses yeux (comme à ceux de nombre de ministres britanniques) est illégitime. Churchill est à la fois admiratif et profondément exaspéré par l'indocilité de De Gaulle qui conserve une posture de chef d'Etat souverain alors qu'il ne représente au début que lui-même et que techniquement il est privé de tout. Il ressemble à M. Gustave de "The Grand Budapest Hotel" (2014) avec son "air de panache" totalement dérisoire face à la réalité du moment (Antonin Baudry compare d'ailleurs De Gaulle à Don Quichotte). Sauf que son emblème, la croix de Lorraine finit par devenir le repère auquel se rallient tous ceux qui refusent que cette réalité soit une fatalité. Churchill et lui se respectaient et avaient besoin l'un de l'autre car tous deux refusaient la capitulation présentée comme la seule solution raisonnable au profit d'une vision de long terme dictée par une compréhension des structures profondes de la guerre et un principe identique: le refus de la vassalisation de leur pays. Les convictions, lorsqu'elles sont justes s'avèrent comme le suggère l'affiche être les meilleures boussoles morales pour naviguer dans la tempête.
Avant d'aller voir hier "La Dérive" à la Cinémathèque, je n'avais jamais entendu parler de Paule DELSOL (qui d'ailleurs s'est fait créditer sous le prénom de Paula Delsol). Mais l'histoire de son exhumation des limbes par l'universitaire Aurore Renaut qui a fait des recherches réunies dans un livre et est venu présenter le film, récemment restauré et projeté en 2026 au festival de Cannes dans la section "Cannes Classics" est hélas, tristement banale. Titiou Lecoq dans son livre "Pourquoi l'histoire a effacé les femmes" analysait le processus implacable par lequel les oeuvres des artistes féminines, même ayant du succès de leur vivant étaient ensuite privées de postérité et tombaient dans l'oubli. Le problème, c'est que cette mémoire sélective altère complètement notre connaissance du passé. Il y a quelques années, la redécouverte de Alice GUY a changé notre regard sur l'histoire du cinéma premier en France. Paule DELSOL féminise un peu plus le mouvement de la nouvelle vague que l'on croyait être l'apanage quasi-exclusif du sexe masculin, Agnes VARDA ayant été maintenue longtemps à la marge du mouvement sous le titre peu flatteur de "grand-mère de la nouvelle vague".
Réalisé entre 1961 et 1962 et sorti en 1964, "La Dérive" frappe par ses ressemblances avec d'autres oeuvres phare de la nouvelle vague et plus largement, du cinéma du vagabondage au féminin. On découvre que Paule DELSOL était proche de Francois TRUFFAUT pour qui elle était scripte sur "Les Mistons" (1958) et avec lequel elle a entretenu une correspondance sur la durée. Il l'a épaulée pour la réalisation de son premier long-métrage qu'il comparait aux premières oeuvres de Ingmar BERGMAN du genre "Monika" (1953). Impossible de ne pas penser à "Les Quatre cents coups" (1959) lorsqu'on voit Jacquie courir éperdument sur la plage. Impossible également de ne pas faire le rapprochement avec les plus grands films de Agnes VARDA, que ce soit "Cleo de 5 a 7" (1961) ou "Sans toit ni loi" (1985) ainsi que son tout premier film tourné à Sète "La Pointe courte" (1954). Celui de Paule DELSOL se déroule pour l'essentiel en Camargue et nous offre quelques séquences documentaires prises sur le vif à couper le souffle, que ce soit la féria de Nîmes dans laquelle la valise de Jacquie s'ouvre ou encore les dunes de l'immense plage de l'Espiguette dans laquelle sa voiture s'embourbe. Jacquie, comme Mona ou "Wanda" (1970) rejette violemment le mode de vie conformiste que la société réserve aux femmes de son époque (incarné par sa soeur, la mère jouée par Paulette DUBOST étant dans un entre-deux). Mais son drame personnel est qu'elle reste dépendante financièrement et affectivement du sexe masculin. On la voit donc passer d'homme en homme, certains comme le musicien bohème avec lequel elle démarre son périple ou le déserteur de la guerre d'Algérie qu'elle rencontre sur la plage (encore une signature de la nouvelle vague!) étant du genre fuyants et les autres, plus bourgeois "l'achetant" pour décorer leur château ou leur villa aux côtés de concurrentes. Jacquie est donc condamnée à errer et ce d'autant plus qu'une opération l'a rendue stérile.
Jugé "immoral" à l'époque, le film fut interdit à sa sortie aux moins de 18 ans ce qui explique en partie son oubli par la suite. Heureusement, une ressortie nationale est prévue en janvier 2027 grâce au distributeur Les Acacias ainsi qu'une réédition en DVD (il avait été édité une première fois en 2007 par Doriane films). Croisons maintenant les doigts pour que le deuxième long-métrage de Paule DELSOL, "Ben et Benedict" (1976) avec Francoise LEBRUN (la star décidément des grands films invisibles!) connaisse bientôt la même réhabilitation.
"Félicité", le premier film réalisé par Christine PASCAL ressemble à une auto-analyse. Il en ressort un film sombre et torturé dans lequel réalité, fantasmes et souvenirs se mélangent allègrement. On ne peut évidemment pas occulter le fait que le film est hanté par le suicide qui a plané sur toute la vie de Christine PASCAL avant qu'elle ne se donne la mort en 1996. Le catalyseur de cette plongée dans les abysses est pourtant d'une grand banalité: une sortie en couple au cinéma durant laquelle Vincent, le petit ami de Félicité propose à l'ouvreuse qu'il semble connaître de prendre un verre après le film. Félicité pète alors les plombs et s'enfuit chez elle pour noyer son chagrin dans l'alcool et une consommation compulsive de tabac. Au cours de cette nuit, elle repense beaucoup au dressage subi enfant (une image la montre littéralement attachée au mur à une laisse comme un chien) et aux traumatismes que ses parents lui ont infligé. Les manchettes et le gant qu'elle devait porter la nuit pour ne pas se gratter, sucer son pouce ou se masturber (thème que l'on retrouve dans le film de Claude MILLER "La Meilleure facon de marcher" (1976) dans lequel elle joue). La vision traumatique du corps nu de son père mourant et avant cela, l'association entre l'acte d'uriner et le sexe masculin. Les propos désobligeants de sa mère sur son corps soi-disant trop gros et ensuite ses tentatives vaines pour la sortir de l'anorexie. Les propos paternalistes et condescendants du médecin qu'elle vient consulter plus tard et qui prend le relai des parents pour maintenir son corps sous contrôle social et l'empêcher de le connaître et de se l'approprier. Les instruments médicaux (en particulier gynécologiques) montrés comme des instruments de torture aux mains là encore de la gent masculine sur un corps de femme dépossédée d'elle-même. Christine PASCAL va jusqu'à rejouer d'une manière glaçante "la belle au bois dormant" dans une chambre d'hôtel où elle se laisse prendre totalement inerte comme une morte dans une mise en scène qui nous renvoie aujourd'hui à Gisèle Pélicot. Le décalage entre l'indifférence de Vincent qui s'est payé une aventure d'un soir et n'a qu'une envie de retour au bercail, dormir et Félicité dont le coeur saigne et qui le presse de questions sur son expérience sexuelle avec sa "rivale" est le clou final dans le cercueil.
Des questions intéressantes donc mais ne nous voilons pas la face: le film est claustrophobique, malaisant, narcissique, impudique et peut laisser rapidement le spectateur au bord du chemin.
C'est la marque des classiques instantanés. Quatre ans après sa présentation à Cannes, "As Bestas" (2021) a quitté l'actualité pour s'installer durablement comme une référence dans la cinéphilie mondiale. C'est pourquoi Arte lui consacre l'un des documentaires de sa collection "Il était une fois..."
La première raison de cet ancrage dans l'imaginaire collectif, ce sont les thématiques ultra contemporaines abordées: le gentrification rurale et les conflits d'usage qu'elle entraîne, la transition écologique vue comme une violence face aux réalités économiques locales, les limites de la masculinité virile face à une résilience féminine autrement plus puissante.
La deuxième réside dans sa mise en scène: une gestion de l'espace incroyable par exemple dans la scène de la mise à mort qui fait directement écho aux chevaux mis à terre dans les premières secondes du film, le plan-séquence dans le bistrot ou encore le changement complet de structure du film après une ellipse narrative qui casse les codes du genre: le contrat de sang, de souffrance et d'enracinement (ou d'intégration) qui est aussi au coeur d'un autre uppercut récent du cinéma espagnol, "Sirat" (2024).
La troisième enfin revient sur l'histoire vraie à l'origine du film, celle du couple néerlandais Martin Verfondern et Margo Pool, venus s'installer en Galice en 1997. On voit des extraits des films tournés par Martin Verfondern et Margo Pool témoigne dans le documentaire de sa vie quotidienne dans le hameau déserté après le meurtre de son mari par les voisins en 2010 et de ses sentiments à la vision du film.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)