"Félicité", le premier film réalisé par Christine PASCAL ressemble à une auto-analyse. Il en ressort un film sombre et torturé dans lequel réalité, fantasmes et souvenirs se mélangent allègrement. On ne peut évidemment pas occulter le fait que le film est hanté par le suicide qui a plané sur toute la vie de Christine PASCAL avant qu'elle ne se donne la mort en 1996. Le catalyseur de cette plongée dans les abysses est pourtant d'une grand banalité: une sortie en couple au cinéma durant laquelle Vincent, le petit ami de Félicité propose à l'ouvreuse qu'il semble connaître de prendre un verre après le film. Félicité pète alors les plombs et s'enfuit chez elle pour noyer son chagrin dans l'alcool et une consommation compulsive de tabac. Au cours de cette nuit, elle repense beaucoup au dressage subi enfant (une image la montre littéralement attachée au mur à une laisse comme un chien) et aux traumatismes que ses parents lui ont infligé. Les manchettes et le gant qu'elle devait porter la nuit pour ne pas se gratter, sucer son pouce ou se masturber (thème que l'on retrouve dans le film de Claude MILLER "La Meilleure facon de marcher" (1976) dans lequel elle joue). La vision traumatique du corps nu de son père mourant et avant cela, l'association entre l'acte d'uriner et le sexe masculin. Les propos désobligeants de sa mère sur son corps soi-disant trop gros et ensuite ses tentatives vaines pour la sortir de l'anorexie. Les propos paternalistes et condescendants du médecin qu'elle vient consulter plus tard et qui prend le relai des parents pour maintenir son corps sous contrôle social et l'empêcher de le connaître et de se l'approprier. Les instruments médicaux (en particulier gynécologiques) montrés comme des instruments de torture aux mains là encore de la gent masculine sur un corps de femme dépossédée d'elle-même. Christine PASCAL va jusqu'à rejouer d'une manière glaçante "la belle au bois dormant" dans une chambre d'hôtel où elle se laisse prendre totalement inerte comme une morte dans une mise en scène qui nous renvoie aujourd'hui à Gisèle Pélicot. Le décalage entre l'indifférence de Vincent qui s'est payé une aventure d'un soir et n'a qu'une envie de retour au bercail, dormir et Félicité dont le coeur saigne et qui le presse de questions sur son expérience sexuelle avec sa "rivale" est le clou final dans le cercueil.
Des questions intéressantes donc mais ne nous voilons pas la face: le film est claustrophobique, malaisant, narcissique, impudique et peut laisser rapidement le spectateur au bord du chemin.
C'est la marque des classiques instantanés. Quatre ans après sa présentation à Cannes, "As Bestas" (2021) a quitté l'actualité pour s'installer durablement comme une référence dans la cinéphilie mondiale. C'est pourquoi Arte lui consacre l'un des documentaires de sa collection "Il était une fois..."
La première raison de cet ancrage dans l'imaginaire collectif, ce sont les thématiques ultra contemporaines abordées: le gentrification rurale et les conflits d'usage qu'elle entraîne, la transition écologique vue comme une violence face aux réalités économiques locales, les limites de la masculinité virile face à une résilience féminine autrement plus puissante.
La deuxième réside dans sa mise en scène: une gestion de l'espace incroyable par exemple dans la scène de la mise à mort qui fait directement écho aux chevaux mis à terre dans les premières secondes du film, le plan-séquence dans le bistrot ou encore le changement complet de structure du film après une ellipse narrative qui casse les codes du genre: le contrat de sang, de souffrance et d'enracinement (ou d'intégration) qui est aussi au coeur d'un autre uppercut récent du cinéma espagnol, "Sirat" (2024).
La troisième enfin revient sur l'histoire vraie à l'origine du film, celle du couple néerlandais Martin Verfondern et Margo Pool, venus s'installer en Galice en 1997. On voit des extraits des films tournés par Martin Verfondern et Margo Pool témoigne dans le documentaire de sa vie quotidienne dans le hameau déserté après le meurtre de son mari par les voisins en 2010 et de ses sentiments à la vision du film.
L'Iran et les USA, ennemis jurés depuis 1979 ont pourtant en commun une véritable ferveur pour le septième art. Tous deux sont des surperpuissances cinématographiques, l'un dominant le marché mondial avec Hollywood, l'autre les grands festivals. Alors que leurs relations diplomatiques sont glaciales, leurs images et leurs histoires circulent, se répondent et s'influencent mutuellement (que l'on pense à l'importance de la trilogie du Parrain dans le cinéma de Saeed ROUSTAEE ou à l'inverse aux deux Oscars du meilleur film étranger de Asghar FARHADI sans parler de son Ours d'or à Berlin et de son Grand Prix à Cannes).
Cette fascination commune est la clé de "Argo". Alors que les deux pays sont au paroxysme de la crise diplomatique ayant succédé à la révolution de 1979 avec la prise d'otages des employés de l'ambassade américaine, l'un des six diplomates exfiltré par l'agent secret Tony Mendez (Ben AFFLECK) se met à raconter l'intrigue du faux film qui leur sert de couverture à l'un des gardiens de la Révolution chargé de les contrôler à l'aéroport. Il décrit des vaisseaux spatiaux, des déserts lointains et des combats épiques (on était alors en pleine "Star Wars mania" et l'Iran était un marché de choix pour les blockbusters américains) à grand renfort de gestes et d'effets. On voit alors le regard du gardien changer. L'hostilité idéologique affichée s'efface brusquement devant une curiosité presque enfantine. En réveillant le spectateur qui est en lui, le diplomate parvient à le mystifier et lui offre même à la fin les storyboards du film. Ben AFFLECK qui est lui-même devant et derrière la caméra joue à fond sur la mise en abyme de son propre statut: un réalisateur jouant un espion qui se fait passer pour un producteur associé charger de repérer des décors!
Thriller haletant mené avec une efficacité imparable, "Argo" vaut aussi pour son mélange d'immersion dans les événements historiques dramatiques à Téhéran et de portrait haut en couleurs des coulisses d'Hollywood avec aux manettes le génial tandem formé par John GOODMAN (qui incarne le maquilleur de "La Planete des singes") (1974) et Alan ARKIN (le grand producteur). Le côté surréaliste du film provient de ce contraste pourtant inspiré de faits réels à savoir comment la vie de six personnes a reposé sur la crédibilité d'un film de SF de série B totalement kitsch. Même si Ben AFFLECK a pris des libertés avec la véritable histoire (en dramatisant les enjeux à la fin ou en sous-estimant le rôle joué par les canadiens dont l'ambassade a servi de refuge aux six diplomates évadés de l'ambassade), le résultat restitue avec puissance le basculement de tout un pays dont l'ouverture rappelle avec honnêteté qu'il est aussi le fruit des ingérences américaines passées.
Si je n'ai pas vu "As Bestas" au cinéma puis ensuite lorsqu'il a été disponible sur les plateformes, c'est parce que je me suis dit en voyant la bande-annonce que je n'allais pas supporter cette montée en tension. Et effectivement, j'ai été obligé d'arrêter mon visionnage au bout de 3/4 d'heure pour "sauter" directement à la dernière partie (dont j'avais déjà vu des extraits) afin de "neutraliser" le morceau le plus violent que j'ai regardé en dernier. Cette manière de digérer le film fait particulièrement bien ressortir les deux manières d'habiter le monde du couple de néo-ruraux qui vient s'installer dans un hameau galicien: celle d'Antoine (Denis MENOCHET) et celle de Olga (Marina FOIS). Antoine choisit d'entrer en guerre avec ses voisins hostiles: il filme leurs agissements, il les confronte, il les menace, il les agresse. Olga qui se tient en retrait désapprouve clairement les méthodes de son mari, notamment le fait d'utiliser une caméra. D'ailleurs celle-ci s'avèrera inutile, aussi bien comme rempart face à la violence que comme documentation de preuves. Néanmoins, elle n'existe que dans l'ombre de son mari qui joue le rôle de paratonnerre. Lorsque Olga se retrouve seule, le film bascule dans une autre vision du monde. Elle décide de rester au grand dam de sa fille qui ne la comprend pas, de continuer à développer la ferme comme si Antoine était toujours à ses côtés et de le rechercher inlassablement. Elle refuse aussi bien la fuite que l'attaque ce qui désarme ses voisins. De même, elle collabore activement avec la police sans jamais leur faire le moindre reproche. Elle décide juste d'imposer sa présence et d'affirmer tranquillement ses droits, sans baisser les yeux et sans jamais élever la voix. Face à cette colonne vertébrale, ce sont les autres qui plient: la fille qui la regarde médusée se faire respecter dans un monde d'hommes frustes et les voisins en sursis impuissants à l'empêcher à dire à leur mère avec une grande économie de mots "nous sommes désormais seules, je suis là si vous avez besoin". Dans cette histoire âpre tirée de faits réels, il n'y a ni bons, ni méchants. On est typiquement chez Jean RENOIR où "chacun a ses raisons". Les frères Anta qui n'ont jamais quitté leur bled sont des brutes mais ils se prennent de plein fouet la violence de classe que le couple d'Antoine et d'Olga charrient avec eux sous couvert de principes écologistes. Le conflit d'usage typique des anciens ruraux et des néo ruraux prend une tournure dramatique quand il est question d'installer des éoliennes. Pour les premiers, c'est l'occasion de s'arracher à la misère et de choisir enfin son destin en partant en ville. Pour les seconds qui ont choisi de quitter la ville pour la campagne, c'est une source de pollution visuelle et sonore. Le film est donc une brillantissime réflexion sur la violence, digne d'une tragédie grecque dans laquelle c'est l'impossibilité de se comprendre qui fait naître la tragédie. Mais c'est cette tragédie qui retire à Olga son origine étrangère: la veuve brisée mais digne se fond dans le même quotidien de solitude, de labeur et de boue que les galiciens pauvres, pieux et rugueux de la région, par ailleurs magnifiquement filmée.
Enfin un documentaire qui sort des sentiers battus et ose un point de vue original! Plutôt que de vouloir tout dire de l'oeuvre considérable de Steven SPIELBERG, le réalisateur Michael PRAZAN choisit les films les plus emblématiques de sa carrière et les croise avec des images d'archives inédites ou méconnues se rapportant à l'enfance du réalisateur. Cette mise en correspondance éclaire la vision des films. La peur que lui inspiraient les paysages américains, en particulier le désert et l'océan ont directement inspiré ses premiers films, "Duel" (1971) et "Les Dents de la mer" (1975). A l'inverse, les E.T. vus jusque là comme des forces hostiles par le cinéma hollywoodien sont devenus les amis imaginaires d'un enfant qui se sentait lui-même comme un alien dans la banlieue américaine. L'évocation par Steven SPIELBERG des brimades antisémites qu'il a vécu durant sa scolarité se retrouvent directement transposées dans "The Fabelmans" (2021), sans doute son film le plus directement autobiographique. Le divorce de ses parents est montré comme un leitmotiv de son oeuvre, de "E.T. L'extra-terrestre" (1982) à "The Fabelmans" (2021) en passant par "Arrete-moi si tu peux" (2002). Enfin le documentaire se penche longuement sur "La Liste de Schindler" (1993) en démontrant comment le film a été un tournant dans sa carrière. Pas seulement en terme de succès critique ou de récompenses, mais dans sa manière d'appréhender la violence du monde. Il y a eu un avant et un après. Le documentaire montre par exemple comment la mort de masse dans "La Guerre des mondes" (2005) se réfère à la Shoah qui infuse directement dans la science-fiction. En bref, cette grille de lecture s'avère très stimulante et enrichissante.
C'est surtout pour le plaisir de revoir ces deux épatants comédiens et personnalités attachantes qu'étaient ANEMONE et Michel BLANC qu'il est agréable de revoir "Ma femme s'appelle reviens". Ah oui et puis aussi pour des raisons esthétiques: le couloir rouge vif de la résidence pour célibataires et l'appartement du personnage d'Anémone décoré de façon très design avec son canapé Mondrian valent le coup d'oeil. On se croirait presque dans "Femmes au bord de la crise de nerfs" (1988) de Pedro ALMODOVAR. Si on ajoute la musique signée de William SHELLER qui accompagne le style visuel pop et cartoon, on peut dire que l'atmosphère du film sort du lot. Hélas, ce n'est pas le cas du scénario qui tient sur un ticket de métro. Sans l'éclat des acteurs et cette esthétique pop typique des années 80 (on pense aussi à LIO, à Etienne Daho), l'intrigue de boulevard sentirait la poussière sans parler de personnages secondaires dont aucun ne tient vraiment la route. Michel BLANC a fait beaucoup mieux depuis mais à sa décharge, il n'était ici que co-scénariste. Remarque qui vaut aussi pour Patrice LECONTE.
C'est le premier film de Rodrigo SOROGOYEN que je vois. Sans être emballée par le sujet du père démiurge face à sa fille qui n'est "rien" sans lui et subit sa tyrannie ni par certains personnages inutiles comme celui de Marina FOIS, j'ai trouvé la forme intéressante. Pas les plans en noir et blanc qui m'ont semblé être de la pure coquetterie, mais tous les dispositifs qui font monter la pression. D'abord l'ouverture dans laquelle père et fille qui ne se sont pas vus depuis 13 ans se retrouvent autour d'un déjeuner, faite de gros plans en champs et contre-champs. Elle est construite comme une prise unique, longue, intense et immersive et laisse le champ libre d'abord à la gêne et l'émotion, puis au projet de film commun avant que la tension ne monte autour d'un moment du passé lié au cinéma dont père et fille n'ont pas gardé du tout le même souvenir. Cela est de mauvais augure pour la suite. Et cette suite, c'est le tournage d'une scène du film dans laquelle des généraux et une famille de colons vivant au Sahara occidental déjeunent ensemble. Très vite, la situation dégénère. Esteban (Javier BARDEM) vitupère sur ses acteurs qui ne mangent pas avec assez s'appétit, qui rient et se déconcentrent avant de s'acharner sur Emilia (Victoria LUENGO) jusqu'à provoquer la rupture d'avec sa chef-opératrice. Cette rupture donne lieu encore une fois à une scène tendue dans une chambre d'hôtel où on a peur qu'il ne s'en prenne physiquement à la cheffe-opératrice. La scène finale autour d'un sandwich ne cherche pas à dissiper le malaise. Elle montre juste deux douleurs qui ne peuvent pas être apaisées, sans hiérarchie aucune cette fois. Et puis tout redevient comme avant: le père se volatilise de nouveau, la fille retrouve sa colocation et son boulot de serveuse. Le film ne s'appelle pas pour rien "Désert".
L'Objet du délit est le premier film de Agnes JAOUI sans Jean-Pierre BACRI. Encore que le film lui soit dédicacé. A travers l'histoire de la production des Noces de Figaro de Mozart, la réalisatrice fait un état des lieux du mouvement #MeToo dans le spectacle. Le sujet s'y prête: "Les Noces de Figaro" est l'adaptation de la pièce de théâtre de Beaumarchais, "Le Mariage de Figaro" qui en dénonçant les abus de pouvoirs, qu'ils soient liés à la classe sociale ou au genre annonçait la Révolution Française. Encore que l'on sait ce qu'il advint des femmes qui osèrent revendiquer plus de droits et de libertés. Par ailleurs on sait aussi que Agnes JAOUI adore le chant lyrique qu'elle pratique elle-même. Elle réalise donc un film choral malheureusement un peu brouillon où elle tente de mélanger ces deux aspects. D'un côté elle montre un producteur (Patrick MILLE) qui se moque royalement de l'opéra mais veut se glisser dans le lit de Mirabelle, la metteuse en scène (Claire CHUST vue dans la série "Scenes de menages") (2009), une influenceuse de mode choisie cyniquement comme "rabatteuse" de jeunes sur les réseaux sociaux. Même si elle est dépeinte comme peu fute fute, le sexisme qui s'abat sur elle ne lui laisse aucune chance d'imposer sa vision: on lui coupe la parole, on se trompe sur son prénom etc. Ce qui n'empêche pas certaines de ses idées de faire beaucoup rire comme celle des phallus géants sur scène. Par ailleurs, les plus ardentes à dénoncer les abus sexuels sur la scène sont celles qui en sont souvent les principales victimes: les techniciennes et les comédiennes sans pouvoir social comme Cora (Eye HAIDARA) qui joue Chérubin et Sophie (Tiphaine DAVIOT) bien qu'elle ait été imposée par son père, un mécène du spectacle pour le rôle de Suzanne. Face à elles, de bons et lourds croquemitaines alias le chef d'orchestre Igor (Daniel AUTEUIL) qui vit dans la terreur depuis qu'une ancienne cantatrice menace de balancer dix noms d'hommes l'ayant agressé dans le passé et le comte Almaviva alias Piazzoni (Vincenzo AMATO) un vieux beau à la fois sexiste et raciste et qui devient donc la bête noire de Cora. Mais Agnes JAOUI joue elle-même une néo Catherine DENEUVE (on rappelle dans la film sa célèbre phrase polémique sur "la liberté d'importuner") c'est à dire une vieille diva qui possède tout autant de pouvoir que ces hommes et se sent plus proche d'eux que de la jeune génération. Sa présence brouille donc les frontières et aborde des thèmes comme la cancel culture sans que l'on sache exactement où elle place le curseur de ce qui est acceptable et de ce qui ne l'est pas. Cora en revanche le sait parfaitement et rappelle que l'on ne peut pas imposer des contacts physiques à quelqu'un sans son consentement: on sent bien l'expérience acquise lors des tournages de cinéma. Le résultat est plutôt bon mais comme je le disais un peu brouillon et un peu trop long aussi.
J'ai eu un double choc en regardant ce film. Le premier, c'est de voir Ernest BORGNINE dans un rôle principal à contre-emploi. Que ce soit dans le film noir ou dans le western, il a toujours été utilisé comme second rôle et crapule de service parce qu'il avait "la tête de l'emploi". Le second, c'est quand j'ai recherché dans ma tête quel était le dernier acteur que j'avais vu dans un contre-emploi qui m'avait fait un tel choc. Et je suis tombée sur Jean YANNE dans "Le Boucher" (1970). Alors je me suis dit que ce n'était peut-être pas tout à fait un hasard si Stephane AUDRAN jouait le rôle d'une institutrice solitaire. Parce que Marty est lui aussi boucher, lui aussi célibataire endurci et rencontre lors d'un bal Clara, une professeure de sciences exclue tout comme lui du marché matrimonial.
Là où les deux films divergent cependant, c'est que si la communauté joue un rôle important chez Claude CHABROL vis à vis du qu'en-dira-t-on, ce sont surtout les pulsions sombres de l'être humain qui l'intéressent alors que le film de Delbert MANN est une passionnante étude de moeurs. La rencontre avec Clara agit comme le révélateur chimique de l'hypocrisie du petit milieu italo-américain du Bronx dans lequel vit Marty. Avant cette rencontre, Marty fait l'objet de pressions sociales et familiales parce qu'à 34 ans, son célibat est perçu comme une anomalie. Ces pressions conjuguées à ses complexes (il se perçoit comme laid et repoussant) et à l'humiliation de précédents rejets l'enferment dans une spirale de défaitisme. Arrive alors la scène de bal et de rencontre où à la faveur d'un concours de circonstances, il découvre son alter ego féminin. Il est d'ailleurs probable que Robert ZEMECKIS pensait à ce film quand il a décidé de marier Doc à une Clara institutrice et passionnée de sciences dans "Retour vers le futur III" (1990)*. Marty s'extrait en effet de son milieu pour vivre ce moment rare où un autre être vibre à la même fréquence que lui dans une succession de scènes où le temps est comme suspendu. Mais celui-ci le rattrape et tombe le masque en ignorant sa fiancée puis en la dénigrant. On découvre alors des motivations cachées peu reluisantes: peur de la solitude, préjugés, conformisme. Clara est jugée trop vieille (elle a 29 ans), trop intello, trop exogame (elle n'est pas italienne). L'émancipation de Marty n'en est que plus belle. En tant qu'étude de moeurs sociologique "Marty" est un jalon qui mènera aux thèses que développe Virginie Despente dans "King Kong Théorie" sur le marché de l'amour et son fonctionnement comme une structure de pouvoir, d'exclusion et de standardisation. En sortir comme le font Marty et Clara, c'est aussi sortir de la valorisation par le regard de l'autre, accepter de ne pas être un homme ou une femme "conformes" aux attentes de la société et s'extraire de sa violence symbolique.
* Et aussi, peut-être inconsciemment a-t-il également inspiré Agnès Jaoui pour "Le Goût des autres" où l'on voit aussi un homme s'extraire de son milieu pour l'amour d'une actrice qui est aussi sa prof d'anglais et qui s'appelle encore une fois Clara.
Un film noir explosant de couleurs, un visage d'ange dissimulant un coeur de démon, le paradis et la chute réunis en un même plan: "Péché mortel" est le film de tous les contrastes avec son esthétique de mélodrame flamboyant mais son intrigue virant au thriller psychologique au fur et à mesure que la névrose de l'héroïne se déploie et dévore tout sur son passage. L'amour s'y avère être un désir de possession vénéneux et au final mortel. Gene TIERNEY y déploie son immense pouvoir de fascination, celui-là même qu'un an plus tôt elle exerçait dans "Laura" (1944) mais cette fois, derrière l'image glamour se cache une psychopathe au visage de cire et aux yeux revolver. Bien avant que sa pathologie ne devienne criminelle, sa haine de l'altérité et de la vie s'exprime avec force dans son visage fermé et son attitude raide face à la convivialité du cercle familial et amical réuni par son mari. Celui-ci est un faible (joué d'ailleurs par un acteur inconsistant, Cornel WILDE), incapable de prendre la mesure de la folie de celle qu'il a épousé. La jalousie monstrueuse d'Ellen qui prend sa source dans la relation oedipienne avec son père défunt qu'elle reproduit sur son époux (dont elle ne cesse au début du film de souligner combien il le lui rappelle) aboutit à des scènes chocs qui aujourd'hui encore font leur effet: celle du lac, celle de l'escalier et enfin celle où elle provoque sa propre mort pour parachever son oeuvre de terre brûlée, maintenant jusqu'au bout sa main agrippée à celle de son mari comme pour l'entraîner avec elle en enfer.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)